Theodore J. Kaczynski, « La nef des fous »

 

Version imprimable de La nef des fous

Theodore J. Kaczynski
La nef des fous
(1999)

Traduction et publication par Notes et Morceaux choisis en février 2000

 

Il était une fois un navire commandé par un capitaine et des seconds, si vaniteux de leur habileté à la manœuvre, si pleins d’hybris et tellement imbus d’eux-mêmes, qu’ils en devinrent fous. Ils mirent le cap au nord, naviguèrent si loin qu’ils rencontrèrent des icebergs et des morceaux de banquise, mais continuèrent de naviguer plein nord, dans des eaux de plus en plus périlleuses, dans le seul but de se procurer des occasions d’exploits maritimes toujours plus brillants.

Le bateau atteignant des latitudes de plus en plus élevées, les passagers et l’équipage étaient de moins en moins à l’aise. Ils commencèrent à se quereller et à se plaindre de leurs conditions de vie.

— Que le diable m’emporte, dit un matelot de deuxième classe, si ce n’est le pire voyage que j’aie jamais fait. Le pont est luisant de glace. Quand je suis de vigie, le vent transperce ma veste comme un couteau ; chaque fois que je fais prendre un ris à la voile de misaine, il s’en faut vraiment de peu que je me gèle les doigts ; et pour cela, tout ce que je gagne, ce sont cinq misérables shillings par mois !

— Vous pensez que vous vous faites avoir ! dit une passagère, Moi, je n’arrive pas à fermer l’oeil de la nuit à cause du froid. Sur ce bateau, les dames n’ont pas autant de couvertures que les hommes. Ce n’est pas juste !

Un marin mexicain fit chorus :

— Chingado ! Je ne gagne que la moitié du salaire d’un marin anglo-saxon. Pour tenir le coup avec ce climat, il nous faut une nourriture abondante et je n’ai pas ma part ; les Anglo-Saxons en reçoivent plus. Et le pire de tout, c’est que les officiers me donnent toujours les ordres en anglais au lieu de le faire en espagnol.

— J’ai plus de raisons de me plaindre que qui que ce soit, dit un marin indien. Si les Visages Pâles n’avaient pas volé la terre de mes ancêtres, je ne me serais jamais trouvé sur ce navire, ici, au milieu des icebergs et des vents arctiques. Je serais simplement dans un canoë, en train de pagayer sur un joli lac paisible. Je mérite un dédommagement. Pour le moins, le capitaine devrait me laisser organiser des parties de dés, afin que je puisse me faire un peu d’argent.

Le maître d’équipage dit ce qu’il avait à dire, sans mâcher ses mots :

— Hier, le premier second m’a traité de tapette parce que je suce des bites. J’ai le droit de sucer des bites sans que l’on me donne des surnoms pour autant.

— Les humains ne sont pas les seules créatures que l’on maltraite sur ce bateau, lança, la voix tremblante d’indignation, une passagère amie des animaux. La semaine dernière, j’ai vu le deuxième second donner à deux reprises des coups de pied au chien du navire !

L’un des passagers était professeur d’université. Tout en se tordant les mains, il s’exclama :

— Tout cela est affreux ! C’est immoral ! C’est du racisme, du sexisme, du spécisme, de l’homophobie et de l’exploitation de la classe ouvrière ! C’est de la discrimination ! Nous devons obtenir la justice sociale : un salaire égal pour le marin mexicain, des salaires plus élevés pour tous les marins, un dédommagement pour l’Indien, un nombre égal de couvertures pour les dames, la reconnaissance du droit à sucer des bites et plus de coups de pied au chien !

— Oui, oui ! crièrent les passagers. Oui, oui ! cria l’équipage. C’est de la discrimination ! Nous devons exiger nos droits !

Le mousse se racla la gorge :

— Hem. Vous avez tous de bonnes raisons de vous plaindre. Mais il me semble que ce qui est vraiment urgent c’est de virer de bord et de mettre le cap au sud, car si nous continuons d’aller vers le nord, nous sommes sûrs de faire naufrage tôt ou tard, et alors vos salaires, vos couvertures et votre droit à sucer des bites ne vous serviront à rien, car nous serons tous noyés.

Mais personne ne lui prêta la moindre attention : ce n’était que le mousse.

 

De leur poste situé sur la dunette, le capitaine et les officiers avaient regardé et écouté cette scène. A présent, ils souriaient et se faisaient des clins d’oeil, puis, obéissant à un signe du capitaine, le troisième second descendit de la dunette. Il se dirigea nonchalamment vers l’endroit où les passagers et l’équipage étaient rassemblés et se fraya un chemin parmi eux. Il prit un air très sérieux et parla en ces termes :

— Nous, les officiers, devons admettre que des choses vraiment inexcusables se sont passées sur ce navire. Nous n’avions pas compris à quel point la situation était mauvaise avant d’avoir entendu vos plaintes. Nous sommes des hommes de bonne volonté et entendons être justes avec vous. Mais – il faut bien le dire – le capitaine est plutôt conservateur et routinier, et il faudrait peut-être le pousser un petit peu pour qu’il se décide à des changements importants. Mon opinion personnelle est que si vous protestez énergiquement – mais toujours de manière pacifique et sans violer aucun article du règlement de ce navire – cela secouerait l’inertie du capitaine et le forcerait à se pencher sur les problèmes dont vous vous plaignez à si juste titre.

Ceci ayant été dit, il retourna à la dunette. Comme il repartait, les passagers et l’équipage lui lancèrent des épithètes :

— Modéré ! Réformiste ! Libéral hypocrite ! Valet du capitaine ! Ils firent pourtant ce qu’il avait dit.

Ils se regroupèrent en masse devant la dunette, hurlèrent des insultes aux officiers et exigèrent leurs droits :

— Je veux un salaire supérieur et de meilleures conditions de travail, dit le deuxième classe.

— Le même nombre de couvertures que les hommes, dit la passagère.

— J’exige de recevoir mes ordres en espagnol, dit le marin mexicain.

— J’exige le droit d’organiser des parties de dés, dit le marin indien.

— Je refuse d’être traité de tapette, dit le maître d’équipage.

— Qu’on ne donne plus de coups de pied au chien, dit l’amie des animaux.

— La révolution tout de suite ! s’écria le professeur.

Le capitaine et les officiers se réunirent et conférèrent pendant quelques minutes tout en se faisant des clins d’oeil, des signes de tête et des sourires. Puis le capitaine se rendit à l’avant de la dunette et, avec force démonstration de bienveillance, il annonça que le salaire du deuxième classe serait porté à six shillings par mois, que celui du Mexicain serait égal aux deux-tiers de celui d’un marin anglo-saxon et qu’on lui donnerait en espagnol l’ordre de faire prendre un ris à la voile de misaine, que les passagères recevraient une couverture supplémentaire, qu’on permettrait au marin indien d’organiser des parties de dés les samedis soirs, qu’on ne traiterait plus le maître d’équipage de tapette tant qu’il ferait ses pipes dans la plus stricte intimité, et que l’on ne donnerait plus de coups de pied au chien, sauf s’il faisait quelque chose de vraiment vilain, comme voler de la nourriture dans la cuisine par exemple.

Les passagers et l’équipage célébrèrent ces concessions comme une grande victoire, mais le lendemain ils étaient de nouveau mécontents.

— Six shillings par mois, c’est un salaire de misère, et je me gèle toujours les doigts quand je fais prendre un ris à la voile de misaine ! grognait le deuxième classe.

— Je n’ai toujours pas le même salaire que les Anglo-Saxons ni assez à manger pour ce climat, dit le marin mexicain.

— Nous, les femmes, n’avons toujours pas assez de couvertures pour nous tenir au chaud, dit la passagère. Tous les autres membres de l’équipage et les passagers formulèrent des plaintes similaires, encouragés par le professeur.

Quand ils eurent terminé, le mousse prit la parole – cette fois plus fort, de manière à ce que les autres ne puissent plus l’ignorer aussi facilement.

— C’est vraiment terrible que l’on donne des coups de pied au chien parce qu’il a volé un peu de pain dans la cuisine, que les femmes n’aient pas autant de couvertures que les hommes, que le deuxième classe se gèle les doigts, et je ne vois pas pourquoi le maître d’équipage ne pourrait pas sucer des bites s’il en a envie. Mais regardez comme les icebergs sont gros à présent et comme le vent souffle de plus en plus fort. Nous devons virer de bord et mettre le cap au sud, car si nous continuons vers le nord nous allons faire naufrage et nous noyer.

— Oh oui, dit le maître d’équipage, Il est tout à fait affreux de continuer vers le nord. Mais pourquoi devrais-je rester confiné dans les toilettes pour sucer des bites ? Pourquoi devrais-je être traité de tapette ? Ne suis-je pas aussi bien que n’importe qui ?

— Naviguer vers le nord est terrible, dit la passagère, Mais ne voyez-vous pas que c’est exactement la raison pour laquelle les femmes ont besoin de davantage de couvertures afin de se maintenir au chaud ? J’exige le même nombre de couverture pour les femmes, immédiatement !

— C’est tout à fait vrai, dit le professeur, que naviguer vers le nord nous impose à tous de grandes épreuves. Mais il ne serait pas réaliste de changer de route pour aller au sud. On ne peut pas remonter le cours du temps. Nous devons trouver un moyen raisonnable de gérer la situation.

— Ecoutez, dit le mousse, si nous laissons les quatre fous de la dunette agir à leur guise, nous allons tous nous noyer. Si jamais nous mettons le navire hors de danger, alors nous pourrons nous inquiéter des conditions de travail, des couvertures pour les femmes et du droit à sucer des bites. Mais nous devons commencer par virer de bord. Si quelques-uns d’entre nous se réunissent, élaborent un plan et font preuve d’un peu de courage, nous pourrons nous sauver. Nous n’aurions pas besoin d’être nombreux – six ou huit, cela suffirait. Nous pourrions lancer une charge contre la dunette, balancer ces fous par-dessus bord et tourner la barre du navire vers le sud.

Le professeur releva le nez et dit d’un ton sévère :

— Je ne crois pas à la violence, c’est immoral.

— Il n’est jamais éthique d’utiliser la violence, dit le maître d’équipage.

— La violence me terrifie, dit la passagère.

 

Le capitaine et les officiers avaient regardé et écouté toute la scène. A un signe du capitaine le troisième second descendit sur le pont. Il circula parmi les passagers et l’équipage en leur disant qu’il restait beaucoup de problèmes sur le navire.

— Nous avons fait beaucoup de progrès, dit-il, mais il reste beaucoup à faire. Les conditions de travail du deuxième classe restent dures, le Mexicain n’a toujours pas le même salaire que les Anglo-Saxons, les femmes n’ont pas encore autant de couvertures que les hommes, les parties de dés du samedi soir de l’Indien sont un dédommagement dérisoire par rapport à la perte de ses terres, il n’est pas juste que le maître d’équipage doive rester confiné dans les toilettes pour sucer des bites, et le chien continue de recevoir des coups de pieds de temps en temps. Je pense que le capitaine a encore besoin qu’on le pousse. Il serait utile que vous organisiez tous une autre manifestation – pourvu qu’elle reste non-violente.

Comme il retournait à la poupe, les passager et l’équipage lui lancèrent des insultes, mais ils firent néanmoins ce qu’il avait dit et se réunirent en face de la dunette pour une autre manifestation. Ils fulminèrent, s’emportèrent, montrèrent les poings et lancèrent même un oeuf pourri sur le capitaine (qui l’évita habilement).

Après avoir écouté leurs plaintes, le capitaine et les officiers se réunirent pour une conférence où ils se firent des clins d’oeil et de larges sourires. Puis le capitaine alla à l’avant de la dunette et annonça qu’on allait donner des gants au deuxième classe afin qu’il ait les doigts au chaud, que le marin mexicain allait recevoir un salaire égal aux trois-quarts de celui des Anglo-Saxons, que les femmes allaient recevoir une autre couverture, que le marin indien allait pouvoir organiser des parties de dés tous les samedi et dimanche soirs, qu’on allait permettre au maître d’équipage de sucer des bites en public dès la tombée de la nuit, et que personne ne pourrait donner des coups de pied au chien sans une permission spéciale du capitaine.

Les passagers et l’équipage s’extasièrent devant cette grande victoire révolutionnaire, mais dès le lendemain matin, ils étaient de nouveau mécontents et commencèrent à maugréer toujours à propos des mêmes problèmes.

Cette fois le mousse se mit en colère :

— Bande d’imbéciles ! cria-t-il, Vous ne voyez pas ce que le capitaine et les officiers sont en train de faire ? Ils vous occupent l’esprit avec vos réclamations dérisoires – les couvertures, les salaires, les coups de pied au chien, etc. – et ainsi vous ne réfléchissez pas à ce qui ne va vraiment pas sur ce navire : il fonce toujours plus vers le nord et nous allons tous sombrer. Si seulement quelques-uns d’entre vous revenaient à la raison, se réunissaient et attaquaient la dunette, nous pourrions virer de bord et sauver nos vies. Mais vous ne faites rien d’autre que de geindre à propos de petits problèmes mesquins, comme les conditions de travail, les parties de dés et le droit de sucer des bites.

Ces propos révoltèrent les passagers et l’équipage.

— Mesquin !! s’exclama le Mexicain, Vous trouvez raisonnable que je ne recoive que les trois-quarts du salaire d’un marin anglo-saxon ? Ça, c’est mesquin ?!

— Comment pouvez-vous qualifier mes griefs de dérisoires ? s’écria le maître d’équipage, Vous ne savez pas à quel point c’est humiliant d’être traité de tapette ?

— Donner des coups de pied au chien n’est pas un “petit problème mesquin” ! hurla l’amie des animaux, c’est un acte insensible, cruel et brutal !

— Bon, d’accord, répondit le mousse, Ces problèmes ne sont ni mesquins, ni dérisoires. Donner des coups de pied au chien est un acte cruel et brutal, et se faire traiter de tapette est humiliant. Mais comparées à notre vrai problème – le fait que le navire continue vers le nord – vos réclamations sont mineures et insignifiantes, parce que si nous ne virons pas bientôt de bord, nous allons tous sombrer avec le navire.

— Fasciste ! dit le professeur.

— Contre-révolutionnaire ! s’écria la passagère.

Et l’un après l’autre, tous les passagers et membres de l’équipage firent chorus, traitant le mousse de fasciste et de contre-révolutionnaire. Ils le repoussèrent et se remirent à maugréer à propos des salaires, des couvertures à donner aux femmes, du droit de sucer des bites et de la manière dont on traitait le chien.

Le navire continua sa route vers le nord, au bout d’un moment il fut broyé entre deux icebergs. Tout le monde se noya.

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6 Commentaires

  1. Pierre

     /  6 septembre 2021

    Je ne me lasse pas de le relire encore et encore.
    Je suis le mousse mais plutôt que de me noyer avec eux, je préfère enfiler un gilet de sauvetage et me jeter dans l’eau glacée. Hors de question de crever à cause et avec des cons finis. Mieux vaut encore mourir seul que très mal accompagné.
    Plus sérieusement,

     » Le professeur releva le nez et dit d’un ton sévère :

    — Je ne crois pas à la violence, c’est immoral.

    — Il n’est jamais éthique d’utiliser la violence, dit le maître d’équipage.

    — La violence me terrifie, dit la passagère.  »

    Quoi qu’il peut arriver maintenant, de nos jours ou bien plus tard dans ce III° Millénaire macabre et naissant : ce sera pourtant la seule issue possible pour se délivrer.

    Merci, ami de Bartleby, pour la diffusion de ce beau texte (la seule lecture qui m’aura réellement ému durant tout cet été passé quotidiennement dans ces pages électroniques).
    Un chimpanzé parlait l’autre jour de grimper et squatter l’Aventin… Eh bien, c’est ça. En attendant l’ultime déluge de violence, montons pour méditer ! pour cesser de nous ressentir constamment éclaboussé par les querelles ambiantes…

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  2. Debra

     /  7 septembre 2021

    Merci, Pierre, d’avoir attiré mon attention sur ce texte que j’ai lu avec beaucoup de plaisir. Je suis preneuse pour tout ce qui peut me faire rire en ce moment.
    A ce propos, j’ai regardé une scène dans un dessin animé d’Astérix et Obélix où il était question de « la maison qui rend fou », autrement dit, une scène où Astérix et Obélix sont sommés de FAIRE UNE DEMARCHE ADMINISTRATIVE.
    J’ai bien ri. Recommandé. On peut le trouver sur you tube .

    Pour mes petites théories que je bichonne dans mon temps libre… Je prévois qu’il faudra patienter (mais avons-nous encore les moyens de cultiver la patience ?) jusqu’à la disparition de la génération des baby boomers, dont je suis. SI.. collectivement en Occident, nous parvenons à survivre jusqu’à la disparition de la plupart de cette génération, le monde commencera à aller mieux. Par contre, s’il y a violence, cela ne fera que perpétuer une démographie qui est une des grandes causes de nos problèmes actuels.
    Je ne regrette pas d’être vieille maintenant, mais je mesure tout le poids que ma vieillesse fait peser sur les esprits dans ma civilisation. En passant, je n’exige pas d’être protégée contre la mort, la maladie, le vieillissement. A l’heure actuelle, c’est surtout mon AME qui souffre de notre Très Grande Domestication.
    Je sais que Nous sommes capables d’épisodes de très grande folie collective, mais… avec le temps, et la domestication, va-t-elle prendre l’ampleur que la folie collective a pris par le passé (du 20ème siècle, par exemple ?)
    Difficile à dire…
    L’industrialisation de la Mort, comme l’industrialisation de la médecine, n’est pas folichonne, de mon point de vue.
    L’industrialisation tout court, d’ailleurs…

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    • Pierre

       /  7 septembre 2021

      Tout le film Les 12 travaux d’Astérix est formidable ! La séquence avec l’hypnotiseur égyptien, celle où Obélix dévore toute la cuisine de l’auberge belge, l’intermède musical sur L’Ile du plaisir (avec l’arrangement génial de Gérard Calvi, ces nappes vocales féminines flottant sur cette ligne de grosse basse électrique quasi Funk en mid-tempo: c’est hypnotique), etc.
      De la même équipe, il y a également leur film suivant à voir absolument : La Ballade des Dalton, une aventure de Lucky Luke avec laquelle Goscinny se moque sans retenue de l’avidité humaine…
      https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Ballade_des_Dalton

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    • Pierre

       /  8 septembre 2021

      Debra,

      Ce matin, dès le réveil (là il est 7:00 du mat’, je suis en train de boire mon café) j’ai pensé à ce que vous aviez écrit :
       » Pour mes petites théories que je bichonne dans mon temps libre… Je prévois qu’il faudra patienter (mais avons-nous encore les moyens de cultiver la patience ?) jusqu’à la disparition de la génération des baby boomers, dont je suis. SI.. collectivement en Occident, nous parvenons à survivre jusqu’à la disparition de la plupart de cette génération, le monde commencera à aller mieux.  »

      Eh bien non. C’est impossible ! Je déteste Houellebecq (l’homme et l’écrivain), pourtant je me range du côté de son avis lapidaire – « Le monde de demain sera le même mais en pire ». Déjà, j’estime qu’il est bien trop facile d’accabler les boomers de tous les maux actuels (à ce sujet, le portrait que Julien Syrac dresse de Greta Thunberg dans l’échantillon édité sur ce blog m’a laissé perplexe tant il transpire de niaiserie). En 2021, ce ne sont pas les boomers qui obligent deux jeunesses successives (les générations 1980-2000 et 2000-20) à se goinfrer de jeux vidéo, de réseaux numériques, de cinéma archi truqué, de comics et mangas, de pornographie, de musique binaire abrutissante, de science-fiction prospective, de gadgets à la con, de fantasmer des « nostalgies » sur des époques révolues qu’elles n’ont même pas connues, etc.. Je constate surtout que nous sommes l’exacte continuité – et en pire ! en bien plus aliénée – de ce que nous osons lâchement pointer du doigt.

      C’est trop facile de rejeter la cause de tous les maux sur nos parents et grand-parents, c’est de l’irresponsabilité, de la malhonnêteté pure et dure. La vérité, c’est que, quel que soit l’âge, le vécu : personne n’a le courage de vivre électroniquement déconnecté, pas même les plus éminents critiques anti-industriels, anti-technologies. Même ces résistants (et je ne remets pas en cause leur intégrité, par exemple, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de discuter avec des Chimpanzés du futur ou les membres de Pièce et Main-d’oeuvre : on ne peut remettre en cause leur détermination, ils sont sincères) sont pris dans la toile – the web – parce que c’est le seul moyen qui leur reste pour étendre, faire entendre leur voix sur la durée. Mais les faits sont là : chaque jour, chaque fois que nous nous connectons, nous renforçons toujours un peu plus l’enflamment numérique, technologique, nous renforçons la puissance des ennemis du vivant. Nous sommes pris au piège. Tout comme le fut avant nous la génération 68 (piégée idéologiquement).

      Il y a un film hollywoodien qui m’a beaucoup marqué dans mon parcours culturel, c’est Escape from L.A., de John Carpenter (1996). Sa qualité cinématographique intrinsèque est largement discutable. Néanmoins, dans ses dix dernières minutes, par son dénouement, ce film comporte un message de résistance d’une très grande lucidité ! En ce qui me concerne, c’est même à ce jour, la proposition de civilisation la plus claire que j’ai pu rencontrer dans ma vie. Je vous invite à le regarder et notamment d’être très attentive à la mise en scène du tout dernier plan du film (image & son)…

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  3. Pierre

     /  9 septembre 2021

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  4. Debra

     /  11 septembre 2021

    Je vais faire un effort pour regarder les dix dernières minutes d’Escape From L.A., Pierre, après que ma fille chérie se sera réveillée de sa sieste.
    Un mot sur ce que j’ai écrit :
    Je fais partie de la génération des baby boomers, vers la fin, et voudrais revenir sur le phénomène. En regardant les graphiques pendant l’épidémie Covid, j’ai réalisé qu’en plus de la génération des baby boomers, il y a une génération de papy boomers, à laquelle appartient ma belle mère de 94 ans.
    Ce sont des générations qui sont nées après les guerres mondiales, et une mortalité assez considérable avec ces guerres, sur un laps de temps court, et concentré. Nous avons les moyens de dire que ces guerres sont des guerres de l’industrialisation moderne, gouvernée par une certaine organisation du travail, soumise à une idéologie du travail, et de la production des biens pour le plus grand nombre.
    L’effet de ces guerres a été de déclencher une flambée des naissances après, ce qui a produit beaucoup de personnes ayant le même âge, d’où l’idée de « boom ». Il me semble qu’il y a là aussi un phénomène de concentration, favorisant l’homogénéité de ces populations, dont les membres ont traversé la puberté en grand nombre en même temps, par exemple.
    Je maintiens que l’humanité, surtout en Occident ? sera moins sous l’incroyable pression démographique avec la disparition de ma génération, et la génération des papy-boomers, à condition… qu’il n’y ait pas de guerre, pas de violence adressée à grande échelle pour provoquer une nouvelle flambée de la population.
    Je ne m’incrimine pas plus que je n’incrimine mes parents dans le sort du monde avec cette affaire. Je ne me vois pas responsable, ou irresponsable, de ce qui se passe en ce moment (mais… savons-nous réellement ce qui se passe en ce moment, et de quel droit nous assignons-nous une responsabilité ? culpabilité ? DETERMINANTE dans le réchauffement climatique ? Comment faire la part de manière scientifique (et non religieuse…) de ce qui nous revient à nous, humains, comme responsabilité dans cette affaire ? Avons-nous franchement…. le savoir adéquat pour assigner cette responsabilité ? Ou nous gaussons-nous de savoir, en roulant les mécaniques, par hubris ? A partir du moment où de prétendus scientifiques se disent certains de l’avenir, je souris poliment, et les discrédite en tant que scientifiques. Un bon scientifique ne se vante pas de connaître l’avenir à partir de SES PROJECTIONS. Cela ne se fait pas. La ligne de démarcation entre la science et la religion est là. C’est dommage que le Français… o combien moyen en ce moment veuille s’aveugler sur cette… vérité, mais cela ne lui enlève rien…. à la vérité, en tout cas.)
    Un des grands problèmes de la situation de santé actuelle réside dans le fait que la génération des baby boomers arrive… à l’âge de la retraite, et sa cessation d’activité ponctionne sévèrement… les effectifs des médecins, entre autres spécialistes, pour soigner. Cela arrive au moment même où cette population RISQUE DE consulter de plus en plus, dans un Occident qui pousse à la consommation de remèdes médicaux pour soigner… la condition humaine, et la souffrance inévitable qui l’accompagne.
    Tout cela n’est guère réjouissant pour LE CORPS SOCIAL.
    Donc, je n’incrimine pas les vieux, dont je suis. Je ne crois pas pousser à la fracture entre les générations qui n’ont jamais eu autant besoin, les unes des autres. Mais dans un modèle aussi férocement axé sur la compétition entre tous… pour un monde REDUIT à un scénario de Koh Lanta… bien, il faut s’armer… de patience ? en plus du courage.
    Mais pour la responsabilité des boomers, puisque j’en fais partie, je vais me montrer un peu accablante : si les jeunes se goinfrent de jeux vidéos, etc, etc, je crois que c’est grandement parce que ma génération, même la génération de mes parents, a été amené à.. GATER SES ENFANTS. Le mot « gâter » dit très bien ce qu’il dit. On gâte ses enfants… avec le sucre, trop de sucre, trop de guimauve, et trop…. d’un certain type de protection ? On gâte les enfants en voulant trop leur plaire, pour leur plaire, en pensant plus à notre confort ? qu’à leur intérêt. On rechigne à éduquer, à cadrer la jeunesse par gentillesse, peur de blesser, et confort immédiat. Ce n’est pas facile du tout d’élever un enfant, et il faut beaucoup de patience. Pour la défense de mes parents, et pour ma propre défense, nous avons été submergés…. de confort matériel, ceux d’entre nous qui ont accédé aux classes intellectuelles professionnelles.
    Vous savez que Jésus a été très critique sur la capacité des riches d’accéder au royaume de Dieu (spirituel). Dans un parabole célèbre, il est sollicité par un jeune homme riche qui lui demande pourquoi il a un sentiment profond de vide au fond de lui, et Jésus lui dit : « vendez tout ce que vous possédez, et suivez-moi », en sachant que Jésus vivait une vie de prêcheur itinérant précaire… hippie, bénéficiant de l’hospitalité des uns et des autres, mais certainement pas dans les hôtels quatre étoiles. L’idée de vacances lui était totalement saugrenue, lui qui… ne travaillait pas contre argent de toute façon. (Et Socrate ? travaillait-il ? j’en doute.) En tout cas, l’Evangile raconte que le jeune homme a hésité avant de rebrousser chemin dans la tristesse. Il n’a pas suivi Jésus. Et ce dernier a raconté à ses disciples qu’il était plus facile à un chameau de passer entre le chas d’une aiguille (mais il s’agissait d’un portail particulier à Jérusalem, je crois. Erreur de traduction), qu’à un riche d’accéder au royaume de Dieu, ou.. la paix éternelle de l’esprit ?
    Donc, tout comme les Romains dans les deux premiers siècles avant Jésus Christ, nous avons tous (plus ou moins) été gâtés… par le confort matériel, et la facilité de nos vies, comparées à celles de nos ancêtres.
    Et le mot « gâté » est vraiment très bien pour rendre compte du phénomène. Comme des poires blettes. Souvent quelque chose qui présente assez bien, mais quand vous croquez dedans, quand vous y allez avec les dents pour vérifier la consistance, le goût, le parfum, et bien… ça déçoit. C’est fade. Ça ne tient pas la route (dans la vie). La nature… regorge d’exemples comme ça où on peut vérifier avec autre chose que les graphiques l’état du monde, et bâtir les comparaisons basées sur notre propre expérience, sans recourir forcément… aux experts pour nous dire ce qu’il faut penser.
    D’une certaine façon, je peux reconnaître avoir été… un fruit gâté, tout en reconnaissant que mes parents ont fait de leur mieux pour m’épargner ce sort. Mais… le poids de la société est écrasant, et nous ne faisons pas ce que nous voulons, ni ce que nous choisissons dans notre bas monde, contrairement à ce qu’on nous sérine du matin au soir…
    En passant, Pierre, je vais regarder tout le film d’Asterix. J’ai vu la scène « Asterix et Obélix dans la maison des fous » et cela m’a grandement consolée…
    Et puis j’adore les albums de Voutch que je dévore. Voutch parvient dans un dessin à faire mieux que 10 livres de philo, et me faire rire, par dessus le marché.

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