Michel Gomez, Préambule aux « Acratas » de Miguel Amorós

Version imprimable du Préambule aux Acratas

Michel Gomez

Préambule

à la traduction française
des Acratas à l’université centrale de Madrid, 1967-1969
 de Miguel Amorós aux éditions de La Roue

Au XXe siècle, les impératifs de la guerre ont été, plus que jamais auparavant, l’occasion de développer à grande vitesse l’appareil de production ; c’est-à-dire d’introduire techniques, machines, encadrements nécessaires et utiles, en adéquation avec la production de masse. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale tout était en place et les années 60 ont bien été ce moment de transition où il s’agissait de créer, d’étendre, de fortifier la consommation de masse et donc de mettre en scène, à grand renfort de propagande publicitaire, les besoins réels et ceux supposés ou inventés de la nouvelle classe de consommateurs. Cette image du bonheur et de la réussite liée à l’abondance matérielle s’imposera comme modèle et horizon dans tous les pays dits démocratiques ou en voie de démocratisation, alors même que ladite abondance était et est restée bien souvent davantage mise en image que matérialisée. Au fur et à mesure que la technocratie s’installait, la composition de la classe dominante changeait. Aux grands propriétaires (banque, industrie, distribution) s’adjoignaient un nombre important d’experts, d’ingénieurs high-tech, de chercheurs en tous genres, en même temps qu’émergeaient les nouveaux politiciens, administrateurs, intellectuels formés aux moyens modernes de la « communication » et du management. Évidemment, l’université ne resta pas à l’écart de ce bouleversement. Une progression importante du niveau de vie fit considérablement augmenter ses effectifs. La vie d’étudiant était devenue accessible à des populations qui, jusque-là exclues, ne manifestaient pas une grande hâte à rejoindre le monde du travail. L’université devint donc, dans un processus double et contradictoire, une usine à produire des technocrates et le lieu où naissait et se propageait la contestation de ce nouvel ordre du monde. La classe moyenne en expansion contenait, à la fois, les nouvelles élites et une partie de la jeunesse révoltée qui allait secouer le monde pendant une bonne décennie.

Mais la société de classe ne s’était pas dissoute dans la société de consommation. Elle en sortait même exacerbée et d’autres franges de la jeunesse, noires, pauvres ou ouvrières ressentaient de plus en plus vivement le caractère fondamentalement inégalitaire et discriminant du capitalisme. Dans ce sens, les émeutes raciales de cette époque, aux États-Unis, furent en premier lieu des révoltes contre le mensonge sur la nature réelle de l’expansion spectaculaire marchande. La rencontre possible entre ces deux refus complémentaires marquait bien le point d’incandescence de cette période. C’est internationalement, en dehors de l’unité factice produite par l’encadrement politique mais animée par des idéaux communs, que cette désertion offensive mettra en cause une organisation sociale où, selon la célèbre formule, « la certitude de ne pas mourir de faim s’échangerait contre le risque de mourir d’ennui ».

Dans un franquisme déclinant et cherchant à effectuer le plus paisiblement sa transition politique, les Acratas exprimèrent au mieux, et ce avant le Mai 68 français, la part résolument subversive de ce bouillonnement contestataire. Ils vivaient leur refus comme une expérience, une désaliénation in situ. Et l’on peut souligner qu’ils n’avaient aucune connaissance des thèses situationnistes. Les deux extraits suivants illustrent bien leur personnalité, leurs moyens et leur cheminement.

Antonio Pérez [un des Acratas] explique : « S’il arrivait qu’une assemblée d’étudiants soit menacée par la bureaucratie léniniste, les Acratas de l’université de Madrid intervenaient en lâchant un discours qui disait : eh, je dis bla bla bla, syndicat. Hum, je dis, tu dis, il dit, université, bla bla bla, chambre des représentants, tagada tsoin-tsoin… De cette façon, nous soulignions que les mots clefs du discours léniniste étaient des mantras religieux aussi dénués de sens grammatical que politique. »

Extrait du manifeste « Université et Révolution », rédigé par les Acratas :

« Puisque nous prétendons détruire la structure de la société actuelle et que notre champ d’action le plus direct est l’université, la lutte révolutionnaire menée à cette fin devra également viser à la désorganisation de l’université en tant qu’instrument au service de cette société. Donc l’université en tant qu’agent et champ d’action révolutionnaire a deux objectifs : la destruction des structures sociales et la désorganisation de sa propre structure. »

Avec la complicité bienveillante d’Agustín García Calvo, un Socrate égaré dans la modernité, ils mirent au centre de leur lutte contre l’université, le franquisme et la gauche de l’appareil politique de la transition démocratique (qui profitait de l’agitation tout en la ramenant à des revendications négociables), le principe suivant : le peuple est ce que n’est pas le pouvoir. Cette définition par la négative n’est pas sans résonance avec notre actualité.

Les contre-cultures — comme il est convenu d’appeler les différentes formes de la protestation contre le devenir-marchandise de l’humain — furent donc avant toute autre chose des résistances actives, vivantes, autant intellectuelles que physiques à la désintégration humaine et sociale induite par la technologie et sa réduction des désirs sociaux en besoins individualisés et satisfaits. Dans ces premiers temps de l’invasion technologique, la technocratie jeune, elle aussi, jouera bien plus sur la séduction en exagérant de beaucoup l’illusion libertaire des usages des machines à vivre mais son air d’innocence disparut en même temps que s’évanouissaient les comportements humains collectifs qui avaient été le socle des progrès humains. Dès lors et depuis, la gestion sociale visible des symptômes névrotiques émergents s’est davantage apparentée à des psychothérapies d’adaptation ; l’aile gauche de la technocratie lui donnant toute sa mesure dans les quarante dernières années.

Si les années 60 furent la dernière modernisation économique, anthropologique des potentialités de la révolution industrielle, où en sommes-nous maintenant ? Nous ne le savons pas vraiment mais nous pressentons que nous sommes arrivés à ce basculement vers l’administration totale des choses numériques que nous sommes devenus. À ce moment, lui aussi transitoire, la pandémie-syndémie joue le même rôle que la guerre au moment précédent de l’imperturbable processus de modernisation, sans par ailleurs en exclure pour autant la possibilité.

Il faut savoir saisir le virus de l’occasion dans la vaste forêt des catastrophes, c’est ce que nous révèle un rapport parlementaire du 3 juin 2021, intitulé « Sur les crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », opportunément livré à la publicité par des obstinés de la liberté, eux aussi, mais il n’est pas question de la même. La technocratie ne garde que le squelette des mots. Plus loin, plus vite, plus fort, il faut maintenant déployer au maximum tous les instruments numériques du contrôle social, les étendre à tous les aspects de la vie : préalable à notre adaptation corps et âme au monde de demain. Pour les âmes, le travail est en cours. Pour les corps, le seul horizon « réaliste » de la médecine tient tout entier dans les technologies génétiques et, à ce titre, la vaccination est bien la première étape et la « messagère » de la transformation de notre antique et évolutive immunité en machine à créer du nouveau, plus à même de répondre au pathogène et à la cristallisation dans notre dedans des délabrements du dehors. Quand bien même cela serait vrai, nous serions dans cette voie-là de plus en plus technodépendants et socialisés jusque dans nos cellules. Nos technoparlementaires reconnaissent bien volontiers, en passant, que ce déferlement totalitaire semble quelque peu disproportionné au regard de l’épidémie, du taux de létalité assez faible du virus mais ils y voient au contraire des circonstances favorables pour en ajouter une couche sans trop de risque sanitaire ou plutôt, dans leur langage, avec une « balance bénéfice-risque favorable ». Ils travaillent pour le futur. Le vaccin, dont le caractère préventif paraît de moins en moins probant, devenant de fait le seul soin officiellement disponible à cette heure, du moins en France, en attendant les biotechnologiques médicaments du futur. Il éviterait peu ou prou les formes graves de la maladie. Foin du soin, la technologie de pointe est, en toute chose, notre sauveur suprême quoi qu’il en coûte.

L’affreuse cohérence générale qui guide la technocratie n’évite pas pour autant les particularismes caractériels et nationaux ; non seulement, elle ne les évite pas mais elle les promeut. Il faut, en effet, conserver une diversité de matière d’apparence humaine pour que le cirque électoral survive tant bien que mal. La vraie question n’étant pas de savoir qui dirige apparemment mais qu’est-ce qui est réellement dirigé. Dans ce sens, l’État français mérite incontestablement le titre d’avant-garde arrogante et autoritaire de « la grande transformation » en Europe. « Une magnifique expérience » comme a pu le dire le monsieur vaccin local : le monde comme laboratoire et une vie en perpétuelle phase 3. Ce doit être cela la résilience, une vie faite d’attente, de préparation au malheur à venir, une vie toujours différée. Rassurons-nous, nous ne sommes pas en Chine, nous saurons garder le mot de démocratie et nous mobiliser quand il le faudra pour défendre cette chose fragile.

Dans sa furie prospective, la technocratie et avec elle ses adeptes progressiens en arrivent à oublier que le présent existe toujours, malade certes mais enfin toujours là et qu’il résiste à cette accélération, à cette course folle vers toujours plus de futur. En un mot, que c’est ici et maintenant que les gens vivent et parmi eux, avec eux, cette vague mais tenace idée que l’usage individuel de la liberté a besoin de la liberté des autres pour se déployer ; l’individualisme contemporain est le résidu de la volatilisation des individualités.

L’emprise technologique sur la vie quotidienne empêche tout retour en arrière tant elle s’évertue à effacer les traces du chemin parcouru à mesure de son avancée. Nous pouvons ralentir l’accélération à force d’inertie rétrograde. Il nous faut pour cela commencer par évaluer vraiment ce que nous devons à quarante années de progressisme sociétal sur les esprits et les mœurs.

« La raison pour laquelle le relativisme culturel a pris racine n’est pas que les gens ordinaires se sont mis à lire Derrida, mais que l’élitisme démagogique du déconstructionnisme s’adapte aussi bien à l’esthétique trash des branchés médiatiques qu’au philistinisme des beaufs de la classe moyenne » (Ian Mac Donald, « Révolution dans les têtes : les Beatles et les années soixante » in Nouvelles de nulle part n° 6, octobre 2004). Ainsi, dans ce qu’on pourrait appeler les « Quarante Odieuses », des intellectuels patentés et appointés, de gauche et d’extrême gauche, ont émietté la domination en autant de figures particulières dont chacun d’entre nous était le coupable réceptacle et devenait par là même le dominant de l’autre. Cela aurait pu ressembler à un approfondissement de la critique de l’aliénation mais, de déconstruction en déconstruction, ils établirent une hiérarchisation intolérante et normative des dommages subis par les victimes. En conséquence, la question sociale ne peut plus prétendre à une quelconque universalité, faute d’un sujet collectif pouvant l’incarner. Le refus diffus a laissé place à une multiplication insensée d’avant-gardes sociétales qui ne peuvent rien fédérer, convaincues de défendre la cause qui surpasserait toutes les autres et les contiendrait toutes.

Ces intellectuels œuvrèrent finalement à faire pénétrer dans la formation intellectuelle quelques-unes des tendances lourdes de la société du spectacle. Le vrai et le faux ne sont plus jamais face à face, du moins dans la réalité officialisée. Ils deviennent chacun un morceau messager de l’autre. L’obéissance est morte mais l’autorité des faits et de leur transmission a subi le même destin. Il ne reste alors que le Pouvoir et la Soumission volontaire ou contrainte. Le si beau principe de ne jamais parvenir est désormais médiatiquement mis en scène par les parvenus eux-mêmes. Et si les staliniens n’encadrent plus rien, les syndicats et les gauchismes de la culture s’en chargent de manière concentrée ou diffuse, selon les domaines. À chacun des droits, pour tous la dépossession.

La révolte des Acratas a surgi dans un moment de l’histoire où la rebelle attitude n’était pas encore l’enrobage obligé de toute marchandise. Ils manifestèrent toute la fraîcheur de cette première critique en actes de la société de la consommation heureuse. Le plaisir d’occuper la rue, l’alliance joyeuse entre agir et vivre, l’utilisation des bistrots comme refuge et agora, l’amitié à la place de l’organisation et de la représentation.

Dans l’ambiance crépusculaire et atone de l’achèvement des temps modernes, seuls les Gilets jaunes ont su renouer avec ces caractères de la contestation vivante, remplaçant, signe des temps, les bistrots par des ronds-points. Ils ont de nouveau tout dérangé, tout remis en jeu, lestant les vieilles revendications de liberté et d’égalité de celle plus contemporaine de dignité, résumant ainsi l’histoire de la dépossession durable. Les progressiens ont bien pu juger tout cela confus, ils portent d’ailleurs le même jugement sur les manifestations de rue contre le passe sanitaire et sans doute pour les mêmes raisons car d’une manière générale tout ce qui est populaire leur est étranger. Ils sont bien au-dessus des consolations de la pensée magique ou de la reconstruction paranoïaque de la réalité, ils croient tout simplement. Mais où y a-t-il de la clarté ? Dans le culte du progrès, dans les injonctions dictatoriales du clergé technocratique, dans les laboratoires où se fabriquent à tire-larigot « les gains de fonction », chez les histrions de la radio d’État ?

L’avenir, qui est un rêve, un désir, un projet, était incontestablement mieux avant. Mais tant qu’il y aura des humains…

le 15 août 2021

Les Acratas à l’université centrale de Madrid, 1967-1969
 de Miguel Amorós

A paraître aux Editions de La Roue, en octobre 2021

Argumentaire pour l’édition du livre

 

Poster un commentaire

6 Commentaires

  1. Anonyme

     /  3 septembre 2021

    Merci pour ce préambule très pertinent !
    Pour prolonger la lecture, voici les ouvrages d’Agustín García Calvo parus en français (dont certains ont fait l’objet d’une recension par Miguel Amorós) :
    La Société du Bien-être, Le pas de coté, 2014
    Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire, La Tempête, 2020
    Qu’est-ce que l’État ?, Atelier de création libertaire, 2021

    J'aime

    Réponse
  2. Debra

     /  7 septembre 2021

    Deux éléments d’un lointain passé glanés dans cette présentation :
    l’expression « plus loin, plus vite, plus fort ». J’ai un lointain souvenir que cela pourrait être en rapport avec les fameux jeux Olympiques. Tiens, tiens, encore la civilisation hellénique derrière notre modernité..ou notre IMAGE de ce que fut la civilisation hellénique.
    Et puis, le… messager. Je sais que le mot « messager » est la traduction de « angelos » en grec. « Ange ».
    Quand bien même des tendances.. démocratiques ? déferlent pour détruire la transmission entre les générations, et qu’on piétine le passé historique, il y en a des bribes qui continuent à luire… dans l’ombre, dans l’ombre.

    J'aime

    Réponse
  3. Debra

     /  19 septembre 2021

    Je me suis mal exprimée ci dessus, apparemment en faisant croire que je… savais plus que je ne sais. Il se trouve qu’en bonne Américaine, je suis née à une époque où la classe moyenne montante n’était mise devant aucune obligation culturelle d’avoir des notions de grec, ou de latin.
    Cela démontre la prétention faramineuse de ma culture, son ignorance crasse, (Adolf HItler lui-même était hostile à l’enseignement de l’Antiquité. Il devait penser que c’était une perte de temps, probablement…) mais c’est ainsi. Donc, le peu de grec que je connais ne suffit pas pour me permettre de comprendre le titre du livre ci-dessus. Cela ne m’empêche pas d’être largement autodidacte dans la Grèce Antique, fana du théâtre classique grec, (mais pas du tout de la philo, attention…), et d’acquérir des bases dans la civilisation romaine.

    Je trouve qu’il est souhaitable de mettre la traduction de ce qu’on publie dans une langue étrangère, par politesse pour ses lecteurs, et ne pas s’imaginer qu’on s’adresse à quelqu’un qui sait, et entre initiés. Cela est souhaitable pour la paix sociale, qui est importante, surtout en ce moment. Dans la mesure où c’est possible, j’essaie de m’y astreindre, même en anglais, alors que les lecteurs pourraient S’IMAGINER connaître le sens de tant de mots anglais qui sont… DE FAUX-AMIS.

    Pour la petite histoire, une anecdote que je trouve révélatrice : il y a quelques années, quelqu’un de ma famille m’a offert l’oeuvre complet de Virginia Woolf dans la Pléiade, avec un grand sourire. J’ai souri en retour, (c’était obligé pour la paix familiale), mais je ne comprenais pas. En interrogeant mes amis français autour de moi, je voyais que beaucoup d’entre eux ne saisissaient pas pourquoi je ne comprenais pas ce cadeau. Un certain nombre m’ont dit que c’était un « beau cadeau ». Bon, bof. Je n’aime pas les éditions de la Pléiade, qui ne célèbrent pas assez la sensualité de l’objet livre pour mes goûts. Ceci dit, la raison pour laquelle j’étais perplexe en recevant ce livre est que Virginia Woolf est un auteur anglais, écrivant de la littérature, et que je suis de culture anglophone. Je n’ai aucune raison de lire Virginia Woolf en français, et surtout pas la littérature anglaise en français.

    On peut dire ce qu’on veut, mais l’anecdote révèle des choses importantes sur l’esprit des classes-se considérant-comme intellectuelles ? en France. Tant de codes… on s’y perd…

    J'aime

    Réponse
  1. Michel Gomez: Ζωή σε μόνιμη φάση 3 (Πρόλογος στους “Ακράτας” του Miguel Amorós) |

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :