Baptiste Rappin, « Opération Cybernétique »

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Opération Cybernétique

 Baptiste Rappin
(maître de conférences HDR à l’université de Lorraine)

 

Cette transformation de la santé en produit de consommation sociale est reflétée dans l’importance donnée aux statistiques médicales. […] L’avance de la médecine s’est traduite davantage dans le contrôle des taux d’incidence que dans l’accroissement de la vitalité des individus.

Ivan Illich, La convivialité (1972)

 

Voici maintenant près de deux ans que la planète vit au rythme de la Covid-19. Pas une journée sans son lot de reportages, d’articles et de tweets ; pas une semaine sans son assortiment de prévisions, d’annonces et de mesures. Cette période, sous quelque aspect que nous la considérions (vaccinal, épidémiologique, médiatique, politique, etc.), nous décidâmes de la baptiser du nom d’« opération cybernétique », et nous souhaiterions dans les lignes qui viennent nous en expliquer. Peut-être serions-nous même susceptibles, à la fin de cette brève présentation, d’envisager les deux ans écoulés dans le cadre d’un paradigme unifié, possibilité nouvelle qui assurément trancherait avec la séparation des domaines – fâcheuse caractéristique d’une logique de division du travail universitaire poussée à son terme – qui caractérise les analyses actuelles.

Qu’est-ce donc que la « cybernétique », terme disparu de la circulation dès les années 1960 mais qui connaît un regain d’actualité depuis les années 1990 et les travaux de deux historiens de la pensée précurseurs, à savoir Steve Joshua Heims pour les États-Unis et Jean-Pierre Dupuy pour la France ? Par cybernétique, l’on désigne une métascience qui propose de reformuler l’ensemble du savoir scientifique dans les termes de l’information et de l’organisation ou, mieux dit encore, de l’information organisée ; premier exemple d’une collaboration à proprement parler multidisciplinaire, les participants aux Conférences Macy (1946-1953), parmi lesquels figuraient les mathématiciens Norbert Wiener, Walter Pitts et John von Neumann, le neurologue Warren McCulloch, le psychologue social Kurt Lewin, les anthropologues Gregory Bateson et Margaret Mead, mirent le doigt sur l’importance de la boucle de rétroaction, en anglais feedback. En voici ce nous nommons son « archimodèle », son modèle fondamental :

 

BR

La boucle de rétroaction, que l’on connaît également sous les appellations de « régulation », « apprentissage » ou encore « pilotage », comporte quatre étapes qui s’enchaînent indéfiniment. La finalité, qui peut être définie comme l’émission d’information portant sur le but du système, enclenche une action ou une série d’actions, c’est-à-dire une dépense énergétique destinée à atteindre les objectifs. Toutefois, et c’est la grande innovation de la cybernétique dans l’ordre de la rationalité instrumentale, l’action est évaluée non pas une fois effectuée, mais au cours même de son accomplissement, de façon à mesurer les écarts entre les résultats souhaités et les résultats obtenus, et à enclencher des actions correctives devant mener à une atteinte plus efficace de la finalité. Et ainsi de suite, sans fin. Pour résumer, la cybernétique considère toute entité (physique, biologique, sociale) comme un système d’information innervant le corps (physique, biologique, social) et contrôlant son action par les dispositifs de feedback.

La puissance de cet archimodèle est telle que la boucle de rétroaction deviendra le modèle de référence dans la quasi-totalité des champs scientifiques : en biologie bien sûr (avec les écrits bien connus de François Jacob et Jacques Monod en France), mais aussi en anthropologie, en communication, en psychologie, en management, en économie, en sciences de l’éducation, en intelligence artificielle, en sciences cognitives, etc. C’est donc à partir de la confrontation de la période actuelle, que d’aucuns qualifient de « syndémie », et de l’archimodèle de la boule de rétroaction que nous allons formuler le raisonnement que nous soumettons à la sagacité du lecteur.

*          *          *

Opération cybernétique que ces injections géniques qui introduisent un programme dans notre corps afin de se servir de nos cellules comme d’un appareil productif (fonctionnement bien différent des vaccins classiques qui reposent sur la reconnaissance – reconnaissance et non point production, différence en tous points principielle – d’une altérité), programme réinséré à chaque nouvelle dose afin de maintenir le détournement de la machinerie cellulaire. On notera d’ailleurs que le vaccin Pfizer Biontech est tout simplement qualifié de « premier vaccin numérique » dans la mesure où il fut produit à partir d’une technologie logicielle et que son avenir sera d’être directement sorti sur une imprimante ADN[1].

Opération cybernétique que la définition des indicateurs présidant à l’évaluation de la situation, ratios dont le choix oriente nécessairement la formulation des futures actions correctives, c’est-à-dire de la gradation dans les différentes privations de liberté. Ainsi le décompte des cas, qui s’est subrepticement substitué à celui des pathologies et des décès, ainsi que son assimilation fréquente et volontaire au nombre de malades, contribuent-ils à gonfler artificiellement la perception de la situation afin de justifier l’injustifiable.

Opération cybernétique que la décontextualisation des chiffres dont la nudité crue impose son évidence au détriment des comparaisons, des évolutions, des traitements statistiques élémentaires et des discussions analytiques. C’est la raison pour laquelle on peut émettre l’hypothèse raisonnable selon laquelle les chiffres sélectionnés correspondent aux actions souhaitées et justifient les politiques engagées, plus qu’ils ne servent une représentation fidèle de la réalité.

Opération cybernétique que l’émission massive et univoque d’informations par les chaînes du service public ainsi que par la quasi-totalité des chaînes privées, télévision et radio confondues. Ainsi se trouve modelée une représentation collective, uniforme et conforme, sans contestation possible, et l’alignement entre les actions et la finalité suivie s’en trouve fortement facilité. Le phénomène de capillarité produit par ailleurs d’innombrables évaluateurs – du voisin au collègue – qui contrôlent et tentent de rectifier les déviances à la norme. C’est dire la force de ce système d’information qui ne se contente pas d’opérer du centre mais maille le terrain au plus près.

Opération cybernétique que l’émission constante d’injonctions paradoxales qui, prises pour de l’incompétence (registre technique) ou du mensonge (registre moral), échappent à la vigilance des citoyens qui, enfermés dans des paradoxes qu’ils ne sauraient eux-mêmes résoudre, se murent dans la passivité et acceptent ce qu’ils n’auraient assurément guère tolérés il y a tout juste quelques mois.

Opération cybernétique que la propagande grise, concept développé par l’anthropologue Gregogy Bateson cité plus haut dans la liste des participants aux Conférences Macy, qui consiste à introduire quelques îlots de vérité dans un océan de mensonges afin de priver l’auditeur de ses repères et de ne lui laisser aucune possibilité d’opposer un raisonnement contradictoire.

Opération cybernétique que l’accélération de la digitalisation de la société (application dédiée ; utilisation quotidienne du sésame numérique, le QR Code ; création de bases de données ; intégration de systèmes d’information préexistants ; etc.) qui installe durablement un régime continu de surveillance accepté désormais comme une nouvelle norme sociopolitique – il n’y a qu’à lire le rapport que le Sénat consacre à l’utilisation des outils numériques lors des crises sanitaires[2] pour se rendre compte de la fascination morbide qu’exerce la gouvernementalité algorithmique sur l’oligarchie.

Opération cybernétique que l’entretien délibéré de la crise permanente visant à prolonger l’état d’exception afin que ce dernier devienne la nouvelle norme de gouvernement des populations. Le chaos, et les mécanismes contenus d’adaptation qu’il réclame, rendent en effet les psychismes prêts à accepter les mesures les plus arbitraires.

Opération cybernétique, enfin, que de substituer la résolution de problèmes, c’est-à-dire la Technique et l’Efficacité, aux horizons du Vrai et du Juste.

*          *          *

Opération cybernétique d’ensemble, donc, que cette manipulation de multiples systèmes d’information qui se croisent et s’entrecroisent pour télé-guider les corps et les comportements et tuer dans l’œuf tout embryon d’action authentiquement politique. Opération cybernétique d’ensemble, par conséquent, que le remplacement manifeste de la loi et des vestiges de la démocratie par les processus de la gouvernance d’instances technocratiques, locales, régionales, nationales, européennes, mondiales.

En synthèse, et le lecteur s’en sera très certainement rendu compte au fur et à mesure des lignes précédentes, l’« opération cybernétique » est une expression qui permet de proposer une phénoménologie assez complète de la syndémie que nous autres Français subissons depuis le début de l’année 2020. Et que le lecteur se sente libre de compléter la précédente liste si elle ne lui semble pas assez exhaustive !

Il est toutefois expédient, afin de pousser l’analyse plus avant, de décortiquer plus finement le fonctionnement de la boucle de rétroaction. À bien l’observer, on se rend compte que les quatre étapes qui la constituent alternent les phases liées à l’information et celles liées à l’énergie. En effet, d’un côté, la finalité constitue une émission d’informations et l’évaluation une récolte d’informations, tandis que de l’autre l’action et la correction correspondent à un effort du corps (geste de la main, réflexion, etc.). Cela signifie que l’efficacité maximale du système repose sur l’équivalence de l’information et de l’énergie, sur la parfaite convertibilité de l’une en l’autre, et réciproquement ; en d’autres termes, que la modélisation précède, ontologiquement et chronologiquement, le réel. Ce postulat épistémologique nous semble constituer le vice originel de la cybernétique se heurtant, malgré tous les dispositifs de feedback, au retour du réel qui, néanmoins, se manifeste toujours en retard, car sa temporalité, soumise à des lois physiques et biologiques élémentaires, ne peut se calquer sur l’infernale vitesse du code. Prenons des exemples.

À l’idéalité magique de « vaccins » numériques, modélisés sur ordinateur et conçus pour être efficaces immédiatement (leur perfection informatique leur épargnant le lent processus d’évaluation des vaccins classiques), fait écho la prise de conscience progressive des effets secondaires, c’est-à-dire de la souffrance mais aussi de la résistance de corps qui se débattent avec l’algorithme injecté. Et plus le temps passe, plus les effets indésirables sont découverts, eux qui suivent la temporalité longue des corps et non le temps dit réel des logiciels.

Le pilotage abstrait de la médecine par tableaux de bord, qui est la vocation même des Agences régionales de santé (ARS), engendre une déréalisation de la pratique qui mena à l’éviction des médecins généralistes dans le traitement de la pathologie. Mais le réel revient, sous la forme de listes officieuses qui circulent de réseaux en réseaux, de listes en listes, d’amis en amis, et contiennent les noms de « ceux qui prescrivent », de ceux qu’il faut aller voir en cas de symptômes, de ceux qui ne font pas la leçon à leurs patients non injectés.

Derrière la communication aseptisée, programmée, blanche, et les sourires qui font immanquablement penser aux publicités pour dentifrices, se font peu à peu jour les conflits d’intérêts et la puissance des lobbys pharmaceutiques, les collusions, les complicités et les ententes, les intérêts de toutes sortes, politiques, financiers voire démographiques, les jeux de pouvoir, la malhonnêteté intellectuelle, les revues scientifiques infiltrées et détournées de leur vocation, les journalistes incompétents et malveillants.

Et, enfin, les discussions quotidiennes mettent en évidence la lucidité de beaucoup de nos compatriotes qui, pris en otage par l’instauration du laissez-passer sanitaire, ne croient guère à la religion digitale qui, à l’aide de ses puissants moyens et de ses adeptes zélés, tente d’imposer son culte à une population que quelques décennies de postmodernité auront rendue orpheline de tout grand récit.

La restauration des libertés nécessite certainement une guerre de l’information : une discussion critique des indicateurs retenus, une recontextualisation des chiffres, la vulgarisation des connaissances scientifiques sur la Covid-19, la révélation des contrats passés avec l’industrie pharmaceutique, la mise en exergue des conflits d’intérêts, etc. Mais il demeure incontournable que l’opération cybernétique soit combattue par ce qu’elle essaye de soumettre voire d’éliminer : par le réel lui-même, par un réel qui refuse de se plier à la tyrannie de l’abstraction et de la modélisation informationnelle.

 

Notes

1. https://itrmanager.com/articles/188191/pourquoi-le-vaccin-arn-pfizer-est-le-premier-vaccin-numerique.html

2. https://www.senat.fr/rap/r20-673/r20-673.html.

 

Sélection d’ouvrages de référence

Cybernetics. The Macy Conferences 1946-1953. The Complete Transactions, Zurich-Berlin, Diaphanes, 2016.

Dupuy Jean-Pierre, Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte, 1999 [1994].

Heims Steve Joshua, The Cybernetics Group, Cambridge, Massachussets, The MIT Press, 1991.

Lafontaine Cécile, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée de la machine, Paris, Seuil, 2004.

Rappin Baptiste, Au fondement du Management. Théologie de l’Organisation, Volume 1, Nice, Éditions Ovadia, « Chemins de pensée », 2014.

Rappin Baptiste, Heidegger et la question du Management. Cybernétique, information et organisation à l’époque de la planétarisation, Nice, Éditions Ovadia, « Chemins de pensée », 2015.

Rappin Baptiste, De l’exception permanente. Théologie de l’Organisation, Volume 2, Nice, Éditions Ovadia, « Les carrefours de l’être », 2018.

Triclot Matthieu, Le moment cybernétique. La constitution de la notion d’information, Seyssel, Éditions Champ Vallon, 2008.

 

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2 Commentaires

  1. Les commentaires étant devenus pour certains un défouloir malveillant, outrancier et diffamatoire, ils seront fermés jusqu’à nouvel ordre.
    Ceux qui se permettent de nous dire ce qui doit être publié ou pas sur ce blog devront aller dénoncer le péril fasciste ailleurs.

    J’aime

  2. Debra

     /  15 décembre 2021

    Bon, il y a un problème avec ce texte, et c’est le même problème que je soulève assez régulièrement sur ce site.
    De même que je crois que nous n’allons pas sortir de notre merdier en poussant plus en avant notre aliénation dans le monde électrifié, du tout électricité, tout scientifique, de l’énergie (et de la médecine) propre, patin couffin, nous n’allons pas sortir de ce monde en nous gargarisant du LANGAGE qui est indissociable avec ce monde, et ce langage est incroyablement pauvre.
    Pauvre de… Verbe, pauvre de Logos, riche en chiffres…et en abstractions.
    Il m’a semblé il y a quelque temps que l’Homme, dans son désir de (re)trouver un cadre de vie vierge de sa conscience (de lui-même, comme fondatrice de la civilisation elle-même), se sentant… aliéné par sa propre conscience, se trouve pris dans ses insolubles contradictions : le déploiement des écrans, qui sont forcément… écran, et le désir de les détruire pour retrouver un hypothétique paradis perdu où Il aurait un rapport direct (« spontané, naturel, authentique, vrai », la liste est longue, et je ne crois pas avoir oublié un mot, là).
    Cela pose l’Homme comme un animal fondamentalement divisé, donc, un animal qui, de toute façon, aura des contradictions, des incohérences, S’IL RESTE HUMAIN…
    Place à mon cher William (Shakespeare), qui a vu les enjeux de notre modernité bien avant l’heure actuelle. Le Songe d’une nuit d’été, V, i)
    Hippolyta : C’est étrange, mon cher Thésée, ce dont parlent ces amants.
    Thésée : Plus étrange que vrai. Je ne peux jamais croire ces fables antiques, ou ces fantaisies. Les amants et les fous ont des cerveaux tellement chauffés, de l’imagination foisonnante qui appréhendent plus que la fraîche raison peut comprendre. Le fou, l’amant, et le poète sont entiers dans l’imagination. L’un voit plus de démons que le vaste enfer peut contenir : voilà le fou. L’amant, tout aussi frénétique, voit la blonde beauté d’Hélène dans uen gitane. L’oeil du poète, roulant dans une belle frénésie, se promène du ciel à la terre, de la terre au ciel ; et comme l’imagination incarne la forme de choses inconnues, la plume du poète leur donne forme (les informe, moi), et donne à un rien éthéré une habitation locale et un nom. De tels tours a l’imagination puissante, que, pour s’approprier une certaine joie, elle inclura celui qui l’apporte. Comme, dans la nuit, en proie à l’imagination de la peur, combien il est facile de prendre une buisson pour un ours !
    Hippolyta : Mais, toute l’histoire de la nuit racontée, et leurs esprits métamorphosés, tous ensemble témoigne de plus qu’une lubie, et croît pour devenir quelque chose d’une grand cohérence, et constance. Mais quoi qu’il en soit, étrange, et admirable. »

    Ça, pour « Le Songe d’une nuit d’été ». Malheureusement, nous n’avons plus de… poètes ? et on nous gave de chiffres… BRUTS, du matin au soir, avec leur désir de créer un Dieu numérique, pour atteindre la vraie de vraie vérité, une fois pour toutes, sans écran, bien entendu. Thésée nous fatigue. Il est.. PROSaïque à souhait, comme nos écrivains, scientifiques ou pas (et quelle prose… pitié.) Et les Hippolyta ne courent pas les rues…

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