Michel Gomez, « Le miroir aux alouettes »

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Michel Gomez

Le miroir aux alouettes

Article publié initialement dans le n° 4 de la revue
Des fissures dans le consensus en février 1992.

Réédité dans l’ouvrage
Le gouvernement par la peur au temps des catastrophes
paru aux éditions de La Roue en 2013

 

En se vulgarisant, l’écologie a perdu son sens scientifique pour en prendre un autre, magique, qui tire son prestige d’une connaissance ésotérique réservée à quelques magiciens. Ce n’est pas pour rien que cette étiquette a été collée sur la réaction contre la croissance à tout prix. Elle était trop complexe et inquiétante. Il fallait la simplifier, l’expliquer, la réintégrer dans la société qu’elle menace en l’apparentant à sa plus haute autorité : la science. […] Maintenant le mal est fait, il paraît difficile de refuser une dénomination passée dans le domaine public. 
Le Feu vert, Bernard Charbonneau,
[1980] rééd. Parangon/Vs, Lyon, 2009.

[C’est pourtant à cette difficulté que Le miroir aux alouettes essayait de s’attaquer. Il n’y a maintenant plus de doute, il est politiquement primordial de séparer les deux sens du mot écologie, de les renommer : ils sont devenus ennemis l’un de l’autre.]

La Révolution française a, dans sa meilleure part, désiré instituer ici-bas le règne de la Raison. Ses enfants les plus fermes voulaient non seulement combattre le despotisme des rois mais aussi bannir les préjugés, reculer les bornes de la connaissance afin de libérer l’entendement humain de ses entraves. Son programme promettait et la terre était son jardin. Malheureusement, à l’aube du XIXe siècle, ce n’est pas l’Idée qui arme, dans les ports anglais, français ou hollandais, les nombreux navires en partance vers les terres lointaines, mais encore des intentions coloniales et des intérêts commerciaux. Les marchands vont donc contribuer, cela arrivait jadis, à enrichir la connaissance humaine. Les soutes des bateaux de retour regorgent de trésors de toutes sortes. Parmi ceux-ci, beaucoup de plantes jusqu’alors inconnues ; par ce biais et en une vingtaine d’années, le nombre d’espèces végétales répertoriées passe ainsi de dix-huit mille à quarante mille. Des esprits « curieux de tout », encore influencés par les « lumières » du siècle précédent, entreprennent l’encyclopédique travail de recensement et de classification de ces merveilles. 

Avant l’arrivée subite de cette manne, la classification obéissait à deux méthodes : soit on réunissait dans une espèce des plantes d’apparences dissemblables mais ayant en commun un caractère choisi arbitrairement (par exemple le comportement sexué et reproductif), soit on procédait par ressemblance physionomique. Dans les deux cas, il n’était tenu aucun compte des différences et similitudes de réactions des plantes envers leur environnement. 

L’exploration plus systématique du territoire soumit à l’observation une telle diversité de matériaux qu’il apparut rapidement nécessaire de dépasser le stade purement descriptif afin d’appréhender les raisons de la répartition inégale et variée du tapis végétal. 

Dès 1805, Alexandre de Humboldt proposa d’étudier attentivement le rôle du climat qui, d’après lui, expliquerait non seulement la présence de telle ou telle plante à un endroit donné, mais aussi son développement et son association avec d’autres espèces. 

La confirmation de son hypothèse entraîna quelques conclusions qui peuvent se résumer ainsi : dans un premier temps, on s’aperçut que, dans des endroits fort éloignés mais de climats semblables, croissaient des végétaux présentant des caractéristiques communes. Il y avait donc une régularité botanique dont on pouvait déduire l’existence de « communautés végétales », de familles regroupant des espèces dissemblables du point de vue morphologique mais s’associant dans un climat donné. Si le climat déterminait la présence de chênes, de hêtres ou de charmes par exemple, il ne permettait pas à lui seul d’expliquer, dans un deuxième temps, pourquoi un paysage était formé de hêtres et de charmes, un autre de chênes seuls, et un autre encore les réunissait tous les trois. La recherche de ces autres facteurs éloignera l’observation des modes de répartition, de croissance et d’association des essences végétales de la botanique pure. C’est en se servant des sciences voisines (géologie, biologie, hydrologie) que les savants mettront en avant l’importance de la structure des sols, de l’humidité, de la chaleur, etc.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, tout élément d’une végétation peut donc déjà être défini comme une entité biologique vivante dans une relation constante et réciproque avec son milieu. En 1866, Haeckel, un darwinien, invente le mot « écologie » comme substitut au mot « biologie », dont le sens était à l’époque trop étroit : « L’écologie ou distribution géographique des organismes […], la science de l’ensemble des rapports des organismes avec le monde extérieur ambiant, avec les conditions organiques et inorganiques de l’existence ; ce qu’on appelle l’économie de la nature […] » (Pascal Acot, Histoire de l’écologie, PUF, 1988). 

D’emblée, l’écologie jette des ponts entre sciences proches néanmoins séparées jusque-là. Un siècle d’observations patientes, de recherches érudites effectuées essentiellement dans la vieille Europe ont arraché à l’explication divine quelques causes justifiant la présence des nombreuses combinaisons végétales embellissant la planète. L’écologie allait-elle devenir une science dont le principal résultat pratique serait de rendre la promenade plus intelligente ? 

Sa naissance et son développement s’étaient nourris de voyages : il était normal qu’à son tour elle découvre de nouveaux horizons. Au tout début de ce siècle, le jeune, conquérant et dynamique capitalisme américain la bouscule un peu et lui fait parcourir en accéléré le chemin qui mène tout progrès de la connaissance humaine à la seule question vraiment intéressante pour les marchands et les hommes d’État : de quel usage profitable l’écologie est-elle grosse ? 

Construit sur une terre vierge (les Indiens ne purent opposer longtemps leur respect de la totalité vivante à la marche triomphale de l’économie) par des gens ayant fait à leur manière table rase du passé, le capitalisme américain a pu se doter dès l’origine de moyens propices à son développement. 

Il existait un accord institutionnalisé entre les savants et l’État pour que la recherche ait comme finalité l’application technologique. Le territoire fut quadrillé par des botanistes d’État qui disposaient de gros moyens et bénéficiaient également de l’aide active des universités et leur masse d’étudiants. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux, Conway McMillan, qui, en 1897, dans le rude mais franc langage des pionniers, explicita le mieux ce qu’il attendait de l’écologie en donnant une définition de l’écologie économique : « […] une science traitant des adaptations dans leurs rapports avec les intérêts humains » (op. cit.).

Les intérêts dominants furent toujours les intérêts de la classe dominante et, à cette heure déjà très sévère de l’histoire, il y eut nécessité de combattre les insectes économiquement nuisibles dans les conditions de monoculture extensive commençant à être pratiquée à grande échelle aux États-Unis. La lutte biologique contre les ravageurs – la création de conditions favorables au développement des prédateurs des insectes nuisibles – se pratiquait certainement depuis longtemps ; néanmoins, cette utilisation du vivant contre le vivant était surtout empirique et s’apparentait davantage à du bricolage. Il s’agissait maintenant de surfaces gigantesques recouvertes par une unique céréale ressemée dès que possible après chaque récolte ; l’avenir alimentaire et économique du pays était en jeu. Les désordres introduits par ce type de culture dans ce qu’il est convenu d’appeler les « équilibres naturels » laissaient des manques à gagner importants pour le rendement agricole. Des structures de recherche étatisées, un appareillage technologique à disposition, une forte demande économique, l’absence de moyens efficaces de contrôle des ravageurs et donc d’optimisation de la production agricole, tout était alors réuni pour que l’écologie prenne son envol. Le commerce, de nouveau, lui donnera le petit coup de pouce sans lequel rien de grand ne se fait. Si son rôle essentiel reste la circulation des marchandises, il transporte en même temps un certain nombre d’hôtes indésirables. À la fin des années 1860, une cochenille australienne n’avait pas fait le voyage pour rien et ses ennemis habituels restés au pays, elle se développa tranquillement tout en ravageant les plantations californiennes d’agrumes. Un autre, lépidoptère celui-là, détruisit les forêts. La lutte et la victoire contre ces deux fauteurs de ruine amenèrent les techniques de transport et d’élevage de parasites à un stade industriel. 

En rapport dynamique avec ces évolutions techniques, l’analyse du vivant s’affine. Dans les années 1920, les relations entre végétaux, végétaux et animaux, animaux entre eux et leurs relations communes avec l’environnement abiotique – ce qui n’est pas vivant – sont à peu près connues. 

La génération constante du vivant par le vivant ne peut être pour l’écologie l’unique finalité du chaos harmonieux de la nature. La luxuriance, l’élan vital, la guerre sans merci ne sont pas des concepts opératoires. Il faut à l’écologie un but plus palpable, plus analysable, susceptible de servir dans la balance arithmétique du négatif et du positif. Ce sera l’équilibre, ce qui, il est vrai, est bien pratique pour celui dont la mission est justement de compenser artificiellement les modifications brutales occasionnées par l’agriculture intensive. À partir de là, toutes les conclusions auxquelles l’écologie aboutit se traduisirent dans un appareil conceptuel particulièrement adapté à sa tâche. Prenons donc une biocénose, association équilibrée de plusieurs espèces dans une région donnée : on se met justement à cet endroit-là pour cultiver frénétiquement du maïs, ce qui, sans nul doute, entraîne des déséquilibres ; et la preuve de ceux-ci tient précisément tout entière dans le fait qu’un insecte se met à dévorer le maïs. Il est probable que si ce nuisant pullule, c’est parce que son prédateur a disparu dans l’arasement du paysage préalable à la mise en culture. On part donc à la recherche d’un endroit resté comme avant, on repère le prédateur, puis on le réintroduit là où il est utile. La biocénose est de nouveau équilibrée et la récolte n’en souffrira pas. Des mornes plaines céréalières ainsi que de tout ce qui vivait là auparavant (y compris les humains) sans rôle identifiable, on ne reparlera pas. 

À la fin du premier tiers de ce siècle, l’écologie a donc fait ses preuves comme outil rationnel et efficace dans la gestion des agrosystèmes. Elle a de plus largement favorisé, tant par ses exigences pratiques que par ses besoins de traiter en même temps un nombre sans cesse grandissant de paramètres, un usage unifié en son sein de plusieurs autres sciences (géologie, hydrologie, biologie, mathématiques, etc.).

Les années quarante la pousseront bien plus loin. L’intégration de la photosynthèse à son analyse lui permettra de boucler sa conception de la nature. Il y a en effet jusque-là un « trou » dans la circulation de l’énergie. D’où vient l’énergie qui permet de lancer la machine ? La mise en évidence de la capacité des végétaux verts d’absorber, grâce à la chlorophylle, le rayonnement solaire, et à partir de là de synthétiser sous forme organique et donc assimilable les éléments minéraux, résout l’énigme. Une partie de l’énergie solaire, transformée par la photosynthèse en organismes vivants, constitue l’énergie primaire qui permet ensuite l’« équilibration » permanente du milieu par l’intermédiaire des relations trophiques (rapports alimentaires entre prédateurs et proies). Le concept d’écosystème découle en 1942 de la mise en lumière – si l’on peut dire – du rôle des végétaux dans le cycle des relations trophiques. L’écosystème serait en quelque sorte un milieu déterminé dans lequel l’énergie circulerait en permanence à partir de la production primaire photosynthétique ; les relations mangeurs-mangés représentant les diverses étapes de la transmission de l’énergie augmentée à chaque fois, et pour conclure et que rien ne se perde, les micro-organismes décomposent les résidus en matières organiques, qui à leur tour permettent aux végétaux verts… La biosphère, écosystème des écosystèmes, est celui qui les contient tous. Les rapports entre les différents éléments de cette totalité en interaction permanente se définissent et se quantifient dans les transferts d’énergie de l’un à l’autre. En bref, la nature produit, consomme et, suprême avantage, recycle. 

En fin de compte, il n’y a dans le bouillonnement de la vie ni cruauté à déplorer ni force à exalter ; la lumière scientifique dissipe ténèbres et enchantements et la sensibilité peut être enfermée dans quelques livres anciens, mémoires des temps obscurs. Désormais, on calcule. En effet, Dame Nature ne fait qu’appliquer scrupuleusement et de manière efficiente les lois de la production ; elle va même plus loin, car rentabilisant énergétiquement tout, l’économie de l’exploitation des hommes semble n’être à côté d’elle qu’une pâle imitation. 

L’écologie, dès ses premiers balbutiements, n’a en aucune façon remis en cause l’organisation du monde dans lequel elle allait intervenir. Elle n’a nullement été enrôlée de force dans le service économique. Elle s’est engagée, et de cet engagement elle a tiré peu à peu les moyens de son développement et de sa réalisation en une idéologie scientifique totalitaire de la gestion des hommes et des ressources naturelles pilotée par informatique. Les écologues ont donc non seulement réussi, en un demi-siècle, à traduire en jargon gestionnaire les secrets de la muse des poètes, ils ont également déterminé une technologie à l’image et à l’usage de l’écologie. 

En effet, l’ensemble des mécanismes d’équilibration qui apparaissent au sein d’un écosystème peuvent être décrits, comme nous allons le voir, en termes de mécanismes de rétroaction (feed-back), concept central de la cybernétique. Un système à boucle de rétroaction désigne, dans cette discipline, un système de régulation à séquence de contrôle fermée, c’est-à-dire dans lequel l’information représentée par l’effet de la régulation est constamment renvoyée au centre régulateur. […] En écologie, les relations proie-prédateur peuvent être décrites de cette manière, quoiqu’il n’existe pas à proprement parler de centre régulateur dans un écosystème ; on sait que si la quantité de proies d’un prédateur donné augmente, il bénéficie de conditions meilleures pour sa reproduction, ce qui entraîne une intensification de la prédation, donc une diminution du nombre des proies et un retour graduel aux conditions initiales (op. cit.).

La situation décrite ci-dessus se traduirait dans l’histoire de la gastronomie primitive par l’adage : « Quand il y en a pour dix, il n’y en a pas nécessairement pour cent » et, l’observation l’a maintes fois prouvé, dans ce cas-là la loi du plus fort prédomine ; quelques sanglantes batailles ramènent aux « conditions initiales ». La mécanique cybernétique, qui, nous dit-on, fonctionnerait comme la nature, fait donc mieux que son inspiratrice : par la grâce de son « centre régulateur », la rétroaction – le retour contrôlé à l’équilibre – se fait sans barbarie inutile. C’est déjà fort ! Mais le plus admirable est à venir. En effet, l’artifice de la prudence méthodologique (la répétition du « peuvent être décrits ») cache mal l’arnaque centrale. Il n’existe pas naturellement de centre régulateur extérieur à l’activité vivante elle-même. Dieu est mort et la machine, censée n’être que le reflet « amélioré » d’une partie d’un processus pouvant être décrit ainsi, prend finalement sa place. Le grand timonier se substitue au grand architecte et le fonctionnement des machines cybernétiques que sont les ordinateurs devient de fait le modèle du mouvement du vivant. Le tour de passe-passe est achevé. Il ne reste plus qu’à intégrer l’Homme, ou du moins la complexe structure biologique dénommée ainsi, dans l’écosystème absolu, et on se retrouve face à un système d’interprétation globale du vivant dans lequel l’individu (de quelque espèce soit-il) n’existe que dans son apport à la production et reproduction du supersystème (la réalité, sans doute !). Les gens « connectés » affublent ça d’un nom : l’écosystémisme ou, pour être en phase et donc aller toujours plus vite, le systémisme. Pourquoi pas l’écologisme ? 

L’écologie a surtout été utilisée dans sa mise en œuvre comme technique appliquée et, tout en mettant à nu le mode d’action de l’homme vis-à-vis de la nature, elle n’a pu aboutir qu’à légitimer et en quelque sorte « scientifiser » le vieux système de domination en lui trouvant un modèle naturel. En ce sens, lui adjoindre un « isme » ne rendrait pas toute la modernité du systémisme. La technologie de pointe non seulement valide ses principaux concepts mais les pratique. Tout est affaire d’énergie, de flux, de rétroaction, de circulation de l’information. Celle-ci inonde d’ailleurs à telle vitesse et en telle quantité le monde qu’elle s’est complètement substituée à l’art désormais désuet de la conversation. La pensée ne naît plus sur la langue, elle meurt sur le clavier. Le systémisme ne se contente pas de justifier l’exploitation de l’homme et de la nature, il la naturalise, l’éternise. L’économie ne ressemble pas à la nature, elle est la nature. Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin : les biotechnologies peuvent remplacer tout ce qui n’a pas su s’adapter à la production de l’absurdité. Rien de ce qui arrive de catastrophique ne saurait être grave, puisque nous avons appris dernièrement et simultanément le rôle des coraux dans la fixation d’énormes quantités de gaz carbonique (gaz à effet de serre), leur mort à cause du même effet de serre, ainsi que leur remplacement par des néo-coraux produits bientôt par l’industrie, ayant les mêmes fonctions que les vrais. Foin du modèle, remplaçons-le ! Le rêve dément du faussaire est à portée de main : créer la copie. Il apparaît loin, le temps où Vico précisait que l’histoire de l’homme se distingue de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci. 

L’écosystémisme n’est pas un avatar de la science écologique : c’est son aboutissement logique et en même temps sa formulation la plus achevée. Quand les systémistes contestent la science réalisée dans la technologie, ce n’est pas au nom de l’ancienne nature ou d’une autre définition du progrès humain, mais tout au contraire pour combattre des formes de développement jugées par eux sans aucun avenir et ainsi appuyer les choix les plus modernes à l’intérieur de la technologie. Comme toute idéologie de pointe, l’écosystémisme entraîne nécessairement dans son sillage quelques forcenés de l’anticipation, futuristes de l’aliénation ou simples allumés en mal de notoriété. Un de ceux-là nous dévoile sa vision d’une société libérée de ses archaïsmes : « […] l’écosociété, c’est la convivialité plus les télécommunications […]. À la différence des sociétés industrielles de type classique, l’écosociété s’est construite “du bas vers le haut” […]. L’écosociété admet la coexistence de la propriété privée des moyens de production et de la propriété par l’État.[…] C’est la dématérialisation presque totale de l’économie. […] Le brassage des hommes et des idées est facilité par les réseaux de communication : l’effort intellectuel par l’informatique décentralisée » (Joël de Rosnay, Le Macroscope, Seuil, 1975.) 

Bien sûr, les propos d’un tel gogo du totalitarisme vert – où l’autogestion, au sens de l’autoprogrammation, régule policièrement l’autoaliénation – caricaturent quelque peu les ambitions des systémistes. Cela ne doit pourtant pas occulter l’importance de cette manière de penser dans la frange la plus jeune de la classe dominante.

 Le modèle technologique valorisé est celui du traitement de l’information, la croissance économique prônée tient compte des “limites de la croissance” et privilégie les activités de service non consommatrices d’énergie. Le progrès dans les sciences des organisations leur suggère des systèmes de décision moins hiérarchisés, que le développement des techniques de communication rend par ailleurs possibles. 

Ce discours imprègne le langage actuel du pouvoir, auquel il fournit son vocabulaire le plus marquant. À travers les écrits des théoriciens américains de la Management Science, tout un réseau de concepts s’est structuré de telle sorte que la génération actuelle des gestionnaires d’entreprise et également des gestionnaires d’État a été formée, dans les pays occidentaux, à penser en termes d’information, d’entropie, de feed-back, de messages de bruit et de silence, de système complexe, de hiérarchie de niveaux et de commande  ( J.-P. Fauvret, J.-L. Missika, D. Wolton, L’Illusion écologique, Seuil, 1980.) 

Le projet d’organisation sociale véhiculé par la « technocratie verte » – pour reprendre les mots des auteurs de L’Équivoque écologique (La Découverte, 1991) – ne présente pas un caractère si illusoire ni si ambigu. Si l’on met de côté l’audace prospective de certains extrémistes de la domination assistée par ordinateur, le monde désiré par ces nouveaux ou futurs gestionnaires entretient plus d’une concordance avec le nôtre. La fusion de l’atomisation et de l’informatique dans les conditions modernes du travail « éclaté » a déjà bien corrodé les anciennes formes de solidarité et d’association nées du partage vécu de la servitude commune. C’est désormais seuls, et d’une certaine façon sous leur propre autorité, que des travailleurs se voient contraints de produire par écran interposé la chimère d’un temps mieux maîtrisé venant compenser la disparition de toute vie sociale, bonne ou mauvaise. Si cette métamorphose du prolétaire en « héautontimorouménos » ne garantit pas la pérennité du salariat, elle ajoute en tout cas un nouveau chapitre à la longue histoire de l’esclavage moderne, et il reste que « les formes les plus modernes et les plus inattendues de la hiérarchie seront toujours le remake coûteux du vieux monde de la passivité, de l’impuissance, de l’esclavage, quelle que soit la force matérielle abstraitement possédée par la société : le contraire de la souveraineté des hommes sur leur entourage et leur histoire » (« Domination de la nature, idéologies et classes », Internationale situationniste, n° 8). 

Ces technocrates n’ont en fait pas de goût particulier pour l’utopie ; ils agissent maintenant dans le monde qui leur est promis et constatent froidement que la marchandise, afin de reculer les limites de son renouvellement, doit – et a en partie commencé à – intégrer le retraitement de sa nocivité. Et ce d’autant plus que le décor est justement en train de s’écrouler. Une couche d’ozone mitée, un climat menaçant de changer si l’on continue à émettre des gaz à effet de serre, une eau à retraiter et une énorme quantité de marchandises en bout de course à recycler. Ce paysage désolé, qui en désespérerait d’autres, est en fait une aubaine pour ces gens-là. Il faut donc penser autrement : « […] connaître le coût de la protection de l’environnement permettra de dire jusqu’à quel point on pourra sauvegarder cet environnement, sans pour cela devoir remettre en cause les principes économiques établis » (P. Esquissaud, J. Vigneron, in L’Écologie industrielle, Hermann, 1990). 

Et cela, ils savent le faire, comme nous l’apprend l’Encyclopédie de l’écologie (J. P. Charbonneau, Larousse) parue en 1977 : « Il semble de plus en plus que ce soit par le biais des évaluations, au niveau des différentes formes de productivité des divers écosystèmes, que l’on trouvera la solution. Le coût de reconstruction de la nature s’obtient plus facilement avec quelques approximations. » Une telle impudeur laisse pantois. Dire qu’à l’époque, on les soupçonnait seulement de monter leur petit fonds de commerce sur le dos de la nature, alors qu’ils en étaient déjà à l’import-export ! Or donc, s’ils n’ont nullement besoin de convaincre leurs partenaires dans les entreprises qu’ils dirigent ou qui les emploient de la rentabilité des écoproduits (0,5 % du marché en 1985, 10 % en 1990), leur souci de ne point trop endommager la partie de l’espace actuellement irremplaçable où les marchandises se produisent et se consomment les amène à hâter la symbiose entre recherche, industrie et environnement. Pour enfin mettre en œuvre les possibilités d’une gestion économique de la totalité de l’existant. 

La recherche technologique et industrielle joue un rôle important dans l’environnement. Elle développe de nouvelles techniques pour épurer, pour mesurer et surtout prévenir. C’est le domaine des technologies propres, des éco-industries et des écoproduits. Elle est aujourd’hui une source d’innovation : soit elle transforme des procédés déjà connus dans d’autres secteurs d’activités, soit elle adapte des techniques sophistiquées et des procédés plus rustiques correspondant à des besoins spécifiques, soit au contraire elle produit des technologies nouvelles qui peuvent par ailleurs être utilisées à d’autres fins. Une station d’épuration moderne est un ensemble technologique qui intègre des réacteurs physico-chimiques, biologiques, dont les caractéristiques deviennent de plus en plus performantes et conduisent à des progrès notoires sur des pans entiers de la technologie.  (J.-C. Oppeneau, directeur du Sretie, Service de recherche du ministère de l’Environnement, Sciences et Avenir, hors série, juillet-août 1991.) 

Il y a sans doute de la démesure dans la prétention de ces jeunes loups à tirer profit de tout, et quelque catastrophe (« technologique » ou « naturelle ») pourrait bien leur en rabattre. Mais enfin ce monde existe et nous y survivons ; ils existent et bien souvent sont aux commandes. Ces simples constatations rendent à notre avis caduques les supputations sur leur éventuelle réussite. Pour ce qui est de « réussir dans la vie », ils l’ont déjà fait. Pour le reste, dans l’histoire du capitalisme, les seuls perdants permanents sont les pauvres. Mais, à certains moments de forte innovation dans le passé, et en permanence dans notre société du renouvellement technologique incessant, il s’établit à l’intérieur de la classe dominante une concurrence sévère entre les traditionalistes qui hésitent à lâcher la proie pour l’ombre et d’autres moins timorés, ayant plus vite compris que l’ombre d’aujourd’hui est la proie de demain. L’exemple de Ford est concluant, qui pensait rester maître du marché parce qu’une Ford est une Ford et méprisait les efforts en « design » de ses rivaux. Pour stopper la baisse des ventes, il dut faire comme les autres mais il prit du retard. Il avait compris tardivement l’être de l’automobiliste moderne : il n’est pas uniquement constitué de bielles et de pistons. Tout consommateur rêve l’ombre de la vie. 

Dans notre époque, les technocrates verdissants sont les acteurs les plus modernes de l’intégration par l’économie des derniers moyens techniques que son développement a suscités. Cela semble objectivement le plus sûr chemin si l’on veut adapter les nécessités de la production marchande à la réalité de plus en plus décrépite de la planète. Ils ne cherchent ainsi qu’à utiliser tous les moyens disponibles pour pérenniser la domination de l’économie et pour cela ils tentent de maintenir la planète dans un état exploitable ; ce sursis devenant même générateur de nouvelles activités économiques. Dans ce sens et comme dirigeants, ils sont de leur temps alors que d’autres ne le sont peut-être plus. 

Le prestige social dont bénéficie le vocable « écologie », les dégradations avérées subies par la nature et les éléments nécessaires à la vie – l’eau, l’air, la terre –, les probabilités cumulées de diverses catastrophes (Tchernobyl, Bhopal ou Seveso ne sont pas oubliés), toutes les craintes justifiées mélangées à des illusions qui le sont moins, laissent miroiter à la partie la moins arrivée de cette technocratie les possibilités d’une rapide carrière politique. Nous comprenons bien pour le pouvoir tout l’intérêt de disposer des professionnels de l’écologie en première ligne dans la rude bataille des années présentes et à venir. Un immense travail attend en effet ces grognards de l’État. Il leur faut dévoiler les catastrophes connues, organiser le silence ou la cacophonie, suivant les cas, sur l’inévitable survenue des potentielles, travestir la vérité sur celles en train de se passer, faire accepter aux gens le principe de la transformation radicale des lieux où ils vivent pour permettre le déploiement intégral de l’économie moderne. Sur quelques aspects de l’aménagement général du territoire, jugeant par trop archaïques ou dispendieux certains projets, ils essaient même de prendre carrément la tête des mouvements de protestation et de substituer à la colère leur conception d’une gestion plus globale du milieu. 

À ce titre, l’affaire des barrages est assez représentative. Par le biais d’une opposition qui fut assez forte pour occuper le site du chantier prévu à Serre-de-la-Fare, mais assez faible et divisée pour laisser SOS Loire Vivante en devenir le porte-parole, ils purent monter le spectacle d’un recul complet de l’État. Le désaveu par celui-ci d’un de ses appendices, l’Epala (Établissement public pour l’aménagement de la Loire et de ses affluents), passa pour une victoire des opposants et par conséquent des écologistes, leurs représentants. Le fait qu’au regard de l’État le projet de l’Epala d’achever la domestication de la Loire et de ses principaux affluents ne se justifie pas encore totalement et qu’il vaut mieux ne pas trop attiser les tensions par avance disparaît dans cette image du succès. Les vainqueurs apparents ne tardèrent pas à se mettre à l’œuvre, particulièrement à Serre-de-la-Fare, lieu où il y eut la plus forte opposition à l’ensemble du projet, et sans doute le moins nécessaire des barrages. Par l’intermédiaire d’un nouveau SAC (Service d’action des crues), des simulations de crues furent effectuées et tout le monde fut convié à tenir sa place de manière responsable dans le but d’« imprégner les gens d’une culture du risque » (Christine Jean, animatrice de SOS Loire Vivante, La Nouvelle République, 17-18 novembre 1990). 

Tout est dit. Pour que l’eau ne soit pas emprisonnée à cet endroit, il faut que les hommes acceptent, eux, de l’être, entre les murs de la soumission aux choix généraux des décideurs sur l’aménagement du territoire où ils vécurent, sous la surveillance de l’État et dans l’intérêt général… des possédants. 

Si l’on ajoute à cela l’affirmation des Verts allemands lors de leur congrès en 1989 : « Le capitalisme […] seul cadre dans lequel devra s’intégrer l’écologie », nous sommes bien dans le meilleur des mondes possibles, mais c’est désormais officiel, sa perfection est fragile. Tous les dangers qui le menacent doivent par conséquent devenir l’affaire de tous. Ensemble, nous arriverons sinon à éviter les catastrophes, du moins à les subir dans le respect de l’ordre éternel.

 Voilà illustrée la tactique que nous dénoncions dans le tract « Le moratoire, l’écologie de marché et la lutte antinucléaire » distribué pendant la kermesse anti-déchets nucléaires tenue à Neuvy-Bouin le 2 septembre 1990 : « Avec le moratoire, c’est donc la carte de la temporisation qui a été choisie, mais ce temps gagné n’est en aucune manière un recul de l’État ; c’est tout simplement le temps dont il a besoin pour gangrener le point de vue adverse, en y introduisant le poison de la responsabilisation économique et du discours gestionnaire. » Quelle aura été l’ampleur de ce pourrissement du refus lorsque les besoins en eau du nucléaire, entre autres, rendront impérative la construction de nouveaux barrages ? Nul ne peut répondre précisément à cette question. Une chose est cependant certaine : la lutte doit tout d’abord se mener franchement contre les exécutants de cette stratégie du contournement. C’est la seule façon d’agir si l’on veut avoir une petite chance de ne pas retrouver dans son jardin les horreurs que l’État veut y mettre, et que d’autres voient à leur tour les moyens de les refuser partout. 

Nous comprenons tout autant les raisons de certains professionnels de l’écologie d’accepter le rôle de boutefeux. Cela semble être leur seul moyen d’ascension sociale, n’ayant pas trouvé de place dans la recherche ni dans l’industrie et n’étant pas non plus nés dans le sérail politique. 

Nous comprenons moins en revanche que ces écopoliticiens puissent être pris pour des défenseurs de la nature et de l’intérêt des pauvres. L’écologie a prétendu être une science de la gestion rationnelle des ressources naturelles, elle s’est accomplie comme dernière idéologie scientifique du monde marchand. 

La critique de l’écologie ne date pas d’aujourd’hui. Le groupe Survivre et Vivre, qui avait tenté au début des années 70 de lier la critique de la science à la critique sociale, tirait les conclusions suivantes :

 Quant à l’écologie elle-même, elle est entrée dans la problématique du pouvoir et il n’y a pas plus à en dire que de la balistique ou de la prévision à moyen terme. L’écologie est cependant plus dangereuse que ces deux techniques parce que beaucoup plus totalitaire : nous aurons sans doute à regretter un jour l’heureux temps où l’État n’avait qu’à s’occuper de l’équilibre du budget et ne s’occupait pas encore vraiment de celui de la natalité, du taux de gaz carbonique ou du nombre de mètres carrés verts disponibles par personne active ou encore du vieillissement de la population. […] On s’apercevra un jour de l’ironie qu’il y avait à ce qu’un groupe qui avait commencé par critiquer la science atterrisse dans un mouvement qui portait le nom d’une science.  (Survivre et Vivre, n° 19.) 

Nous ne pouvons mollir. Les pauvres ne se payent généralement pas de mots et savent bien souvent donner tout son sens social au vocable prétendument savant. Ainsi, quand il n’y eut plus personne pour écouter le théologien sophistiquer, c’est-à-dire élaborer de subtils raisonnements, la vox populi reprit immédiatement le terme pour l’appliquer aux modernes grands prêtres de la religion nouvelle. Depuis, la sophistication désigne la falsification des denrées par un marchand peu scrupuleux (A. Darmesteter, La Vie des mots, Champ Libre, 1979). En attendant que le mot « écologiste » subisse le même sort et ne puisse plus servir à définir l’homme refusant résolument de voir la planète pillée, détruite, reconstruite pour les intérêts du parti de la marchandise, il nous faut bien donner un nom aux autres, de Philippe Vesseron, flic écologiste (dixit Libération du 27  novembre 1991), nommé à la tête de l’Institut de protection et de sûreté nucléaire, aux Lalonde, Waechter, Martin Arnoult, les stratèges les moins stupides de tous les partis politiques, en passant par les plus obscurs ingénieurs écoconseillers, recycleurs, etc., en bref tous les adeptes d’une transparente, raisonnable et moderne rentabilisation de la dévastation. Le mot « écolocrate » convient tout à fait pour désigner en bloc tous ces ennemis de l’humanité. 

L’unification de l’ensemble des moyens de la domination les plus propices à l’expansion de la production marchande a, certes, contribué à accélérer la dégradation des conditions de la survie biologique de l’espèce, mais son grand œuvre réside surtout dans la tentative de rendre l’homme définitivement incapable de porter un jugement sur cette réalité et éventuellement la refuser. Tous les moyens sont utilisés pour que la victime confonde ses intérêts avec ceux de son bourreau et apporte sa propre pierre à l’édifice de la servitude. 

Dans la seconde moitié de ce siècle, la planète est devenue bien petite, et dans le même mouvement la dimension de l’homme s’est singulièrement rétrécie. Réduit au rôle d’appendice de la machine, il n’est plus au centre du monde. Il n’y a, par exemple, personne sur cette terre capable de sentir et traduire en langage humain ce que peut bien être une nanoseconde (dix nanosecondes, soit un cent-millionième de seconde, est le « temps » de transmission de « l’information » en informatique). Et pourtant, on nous somme d’admettre que c’est la réalité, puisque l’ordinateur « raisonne » à cette vitesse. 

Chateaubriand notait dans ses Mémoires d’outre-tombe : « Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de choses du reste avait changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les hommes mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. » 

Ce que nous avons connu, c’est l’idée de l’homme comme sujet de l’histoire. Rien de ce que produit ce monde n’y ressemble. 

Extrait de :
Le gouvernement par la peur au temps des catastrophes,
éditions de La Roue, 2013

 

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1 commentaire

  1. Debra

     /  22 janvier 2022

    Très beau texte, une critique subtile, nuancée des dérives de vocabulaire que nous ne voulons pas voir. Merci.

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