Jacques Ellul, « La technique considérée en tant que système »

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Jacques Ellul

La technique
considérée en tant que système 

1976 (1)

I

La technique a pris maintenant une telle spécificité, qu’il est devenu nécessaire de la considérer en elle-même, et en tant que système (2). Friedmann avait depuis longtemps insisté sur le caractère de « milieu » pris par la technique, et je considère que ce fut l’idée principale qu’il fallait retenir pour comprendre la situation nouvelle, mais il faut actuellement faire un pas de plus. La technique est devenue un système. Je veux dire par là un ensemble possédant ses caractères propres, comparables à rien d’autre, comportant ses lois particulières de développement et de transformation, et dont toutes les parties sont coordonnées les unes aux autres avant d’être en rapport avec ce qui est étranger, extérieur au système. Le processus d’intervention de la technique sur le réel consiste toujours en une rupture du réel en unités fragmentées malléables. Elle correspond à la découverte scientifique du discontinu : « Les savants découvrent au cœur de la temporalité des unités séparables (atomes, particules, phonèmes, chromosomes…). Cette investigation du discontinu envahit tous les domaines […] ce qui change, ce qui semble naître, cela se définit par un arrangement d’unités élémentaires. » (Lefebvre). 

Tout mouvement se ramène par cette analyse à des éléments et un ensemble immobile. Les machines opèrent à partir de ces données. Mais la réduction par la science du réel au discontinu se transpose par la technique en rupture effective de ce réel en éléments effectivement (et non théoriquement) séparés, donc utilisables chacun en soi, susceptibles d’arrangements, de combinaisons nouvelles, aptes à recevoir toutes les quantifications, tous les classements. Mais il s’agit alors à la fois d’un système nouveau (technicien) et à la fois de la réalité concrète dans laquelle l’homme est appelé à vivre. Bien entendu, en employant le mot « système » je ne veux pas dire que la technique soit étrangère au milieu politique, économique, etc. Elle n’est pas un système clos. Mais elle est système en ce que chaque facteur technique (telle machine par exemple) est d’abord relié, relatif à, dépendant de l’ensemble des autres facteurs techniques, avant d’être en rapport avec des éléments non techniques, ou plutôt dans la mesure où la technique est devenue un milieu, il se situe dans ce milieu et le constitue en s’en nourrissant. Il y a système comme on peut dire que le cancer est système. Il y a un mode d’action similaire en tous les points de l’organisme où se manifeste le cancer, il y a prolifération d’un tissu nouveau en rapport avec le tissu ancien, il y a relation entre les métastases. Le cancer inséré dans un autre système vivant est en lui-même un organisme, mais incapable de vivre par lui-même. Il en est de même pour le système technicien : d’un côté, il ne peut se manifester, se développer, exister que dans la mesure où il s’insère dans un corps social existant à part ça.

On ne peut concevoir la technique comme la « nature » susceptible de vivre par elle-même. La nature sociale préexiste au système technique et c’est en elle qu’il trouve son insertion, ses possibilités, son support. Mais d’un autre côté, la croissance de la technique ne laisse pas le corps social intact, ni même ne permet à ses différents éléments de se développer par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Il n’y a pas, par exemple, la famille en soi qui grâce à la technique changerait en tant que famille et trouverait un nouvel équilibre familial : en réalité, l’impact technique met en question la totalité du fait famille, et celle-ci cesse d’être une réalité sociologique reliée au corps social pour dépendre avant tout du système technique : elle est devenue « famille-dans-le-milieu-technique » (3). Bien plus, chaque facteur technique n’est pas d’abord relié à tel groupe, tel phénomène économique ou social : il est d’abord inséré dans le système technicien. Ainsi la mécanisation du travail de bureau : l’idée courante est que le complexe « État-administration-bureaux » reste dominant, et la technique vient s’insérer là-dedans : on ajoute à l’organisation bureaucratique un élément technique supplémentaire, celui-ci étant intégré dans le mécanisme administratif et rattaché à cette activité. Cette vision des choses conduit évidemment à considérer la technique comme faite de pièces et de morceaux disparates, avec des relations aléatoires et incertaines entre eux. Alors que la réalité est inverse : chaque élément technique est par privilège associé à tous les autres. Et lorsque la mécanisation s’introduit dans les bureaux, c’est une sorte de pointe poussée par le système technique dans cette direction. L’administration est alors modifiée mais surtout perd son caractère déterminant : c’est elle qui est déterminée par le nouvel appareil. Et l’unité s’effectue non dans le cadre ancien (État-administration) mais par le moyen des corrélations entre les diverses techniques. Il n’y a donc pas des facteurs techniques épars, insérés dans des contextes sociaux, politiques, économiques divers, lesquels comportent leurs principes d’organisation, leur unité, etc. Il y a au contraire un système technique aux modalités d’intervention diversifiées et rattachant à lui chaque fragment de la réalité humaine ou sociale dissocié par l’opération même du reste du tissu dans lequel il était inclus. Ainsi chaque facteur technique associé aux autres, forme un ensemble plus ou moins cohérent (possédant certes une cohérence interne mais pas nécessairement évidente), assurément rigoureux.

II – Le système

Il existe aujourd’hui de nombreuses conceptions du « système ». Le plus souvent on part de l’objet que l’on veut étudier et l’on définit le système en fonction de cet objet. C’est ce qui arrive fréquemment dans la fameuse analyse systémique. Deutsch (cité par Hamon) dit qu’« un système est un ensemble de parties ou de sous-systèmes qui interagissent de manière telle que les composantes ont tendance à changer si lentement qu’elles peuvent être provisoirement traitées comme des constantes. Ces parties à changement lent peuvent être appelées des structures. Si les échanges qui prennent place dans leurs relations réciproques se révèlent orientés vers le maintien ou la reproduction des systèmes, ils peuvent être qualifiés de fonctions ». Hamon précise qu’il s’agit d’un ensemble d’éléments relationnels, surtout caractérisés dans leur évolution par des rétroactions (feed-back). Mais il considère qu’il s’agit d’une rétroaction de l’ensemble sur les parties qui assure l’autonomie du système dans l’ensemble de la réalité. Ainsi le système n’est pas une collection d’objets placés côte à côte, ni un agrégat sans spécificité. Beaucoup d’auteurs insistent outre mesure sur le feed-back comme étant vraiment la « clé » du système. Par contre, Henri Lefebvre n’en parle pas, et ne conserve que la différence entre le tout et l’addition des parties : « Le système est un ensemble de relations tel qu’il ajoute quelque chose à l’addition des divers éléments. C’est pourquoi on peut parler de principe de l’isomorphisme du système. Des éléments très différents peuvent avoir des lois énergétiques homologues, autrement dit un système est une totalité qui a ses lois de composition. Et à ce titre, les agrégats apparaissent toujours comme subordonnés. » Mais il en tire apparemment l’idée contestable que le système évolue en fonction uniquement de sa logique interne. Et pour Meadows (dans le Rapport de Rome) : « La structure de tout système, c’est-à-dire les relations entre éléments, nombreuses, formant des boucles avec couplage, et pour certaines, à effets décalés dans le temps, a une importance aussi grande dans l’évolution du système que la nature de chacun des éléments individuels qui le composent… »

Je retiendrai pour ma part plusieurs caractères : le système est un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’un provoque une évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. Il est donc bien évident que nous ne sommes nullement en présence d’objets isolés mais d’un réseau d’interrelations. Il est également évident que les facteurs composant le système ne sont pas de nature identique. Il y a par exemple des éléments quantitatifs et d’autres qui ne le sont pas. Enfin, il est certain que la rapidité de changement de chacun des facteurs n’est pas identique, et que le système a son processus et sa vitesse de changement spécifiques par rapport aux parties. Le second caractère que je retiendrai, c’est que les éléments composant le système présentent une sorte d’aptitude préférentielle à se combiner entre eux plutôt qu’à entrer en combinaison avec des facteurs externes. Le système implique une relation préférentielle, ce qui entraîne à la fois une tendance au changement pour des motifs internes et une résistance aux influences extérieures. Le troisième caractère est évidemment qu’un système qui peut être saisi à un moment de sa composition est cependant dynamique : les interrelations entre les parties ne sont pas du type de celles qui existent dans les pièces d’un moteur qui agissent bien les unes sur les autres et en fonction les unes des autres, mais qui répètent indéfiniment la même action : dans un système les facteurs agissant modifient les autres éléments et l’action n’est pas répétitive mais constamment innovatrice. Les interrelations produisent une évolution. Le système n’est jamais figé, tout en restant cependant un système et tel qu’il puisse être reconnu comme ce système X même après de nombreuses évolutions. Le quatrième caractère, c’est que ce système existant en tant que globalité peut entrer en relation avec d’autres systèmes, avec d’autres globalités. Enfin, il est bien connu que l’un des traits essentiels est le feed-back, ou encore les « structures de renvoi », sans en faire le système en lui-même.

Si je choisis ce terme pour décrire la technique dans la société actuelle ce n’est assurément pas parce qu’il est à la mode, mais le concept correspond bien à ce qu’est la technique, c’est un instrument indispensable pour comprendre de quoi il s’agit quand on parle de technique, en faisant abstraction du spectaculaire, du curieux, des épiphénomènes qui rendent l’observation impossible. Revenons encore à l’exemple de la médecine : il y avait (autrefois surtout !) description du modèle idéal de telle maladie, mais toute typhoïde concrète ne présentait pas tous les caractères qui étaient décrits dans les livres, de la maladie abstraite se terminant par son paroxysme et la mort. Mais si le médecin n’avait pas eu ce schéma de la maladie abstraite obtenu en éliminant tous les traits secondaires, il n’aurait jamais pu discerner que tel ensemble de symptômes retenus correspondaient à la typhoïde. Le système implique donc un choix de symptômes, de facteurs, une analyse de leurs relations, mais il n’est pas une simple construction intellectuelle : il y a bien effectivement système, comme il y avait bien effectivement maladie exprimée dans une corrélation entre les symptômes que l’on pouvait regrouper et désigner d’un nom. Une fois encore, il n’y a donc pas construction d’un modèle exclusivement théorique : je prétends en parlant du système technicien rendre compte d’une part importante du réel. Ce n’est pas non plus une simple hypothèse d’un développement aléatoire, ce n’est pas une extrapolation d’une courbe tracée en retenant des données quantitatives du passé dans tel ou tel secteur. Actuellement la technique est développée de telle façon dans ses aspects qualitatifs et quantitatifs que l’on peut concevoir son développement « normal », il y a une logique dans son développement. Et c’est à proprement parler cette logique qui fait le système. Par conséquent, je prétends rendre compte du réel en analysant ce système et son évolution. Mais il est évident que je ne puis le faire avec une entière certitude, car le système technicien n’est pas achevé, il n’est pas clos, il n’est pas un système évoluant par sa seule et unique logique interne, il comporte donc une grande marge d’aléa. Mais il comporte aussi une grande part de probabilité. Il ne sert à rien de faire de la prévision des « inventions » techniques (en 1990 il y aura ceci et ceci, etc.) car la prévision ne peut se faire qu’en fonction de l’étude globale du système en tant que tel et non pas en additionnant des innovations et des applications innombrables. Enfin, dans la mesure où il n’est pas non plus « répétitif », le système technicien qui ne nous donne qu’un seul cas à étudier est plus difficile que des systèmes physiques, écologiques, etc., qui ont des cycles répétés que l’on peut observer.

* * *

Il y a technicisation totale lorsque chaque aspect de la vie humaine est soumise au contrôle et à la manipulation, à l’expérimentation et à l’observation de façon à ce que l’on obtienne partout une efficacité démontrable (4).

Le système se révèle par exemple par la globalité des processus dans le changement (changement technologique, social, mobilité, adaptation, etc., changement nécessité pour résoudre sans cesse des problèmes qui surgissent de plus en plus rapidement du fait même de la technique), par le fait de l’interdépendance de tous les composants (tout changement en un secteur technique se répercute dans un très grand nombre d’autres, et chaque secteur nouvellement technicisé se trouve aussitôt relié aux mécanismes établis et pleinement intégré à l’ensemble), par le fait de la globalité et enfin par la stabilité acquise. Ce dernier point est particulièrement essentiel : on ne peut plus « détechniciser ». Le système a une telle ampleur que l’on ne peut plus espérer revenir en arrière : tenter une détechnicisation ce serait l’équivalent pour les primitifs de la forêt de mettre le feu à leur milieu natal. Ces quatre caractères de la technique donnent une première vue rapide de ce que l’on peut appeler le système envisagé de façon globale. Mais Simondon a montré que l’objet technique implique un traitement à part pour sa compréhension et la saisie d’un ensemble. Le problème de connaissance spécifique de l’objet technique posé par Simondon tend justement à montrer qu’il y a système dont on ne peut séparer l’objet technique. Il faut prendre celui-ci dans la totalité de ses rapports, et de façon génétique. Le mode d’existence des objets techniques est selon Simondon défini parce qu’il procède d’une genèse, mais celle-ci n’est pas créatrice seulement d’objets : elle l’est d’une « réalité technique » d’abord, puis d’une technicité générale « c’est l’ensemble, l’interconnexion (des techniques) qui fait cet univers polytechnique, à la fois naturel et humain […] Dans l’existence, pour le monde naturel et pour le monde humain, les techniques ne sont pas séparées, or elles restent pour la pensée technique comme si elles étaient séparées parce qu’il n’existe pas une pensée assez développée pour permettre de théorétiser cette réticulation technique des ensembles concrets […] au-dessus des déterminations et des normes techniques, il faudrait découvrir des déterminations et des normes polytechniques et technologiques. Il existe un monde de la pluralité des techniques qui a ses structures propres… » Simondon estime que cela est la véritable tâche de la philosophie. Il nous semble que le philosophe (en général, car Simondon arrive à bien montrer le contraire !) est assez mal armé pour procéder à cette découverte.

À la vérité, il s’agit bien d’une découverte d’un univers artificiel qui doit être pris en lui-même dans sa seule spécificité. « L’objet technique devenu détachable peut être groupé avec d’autres objets techniques selon tel ou tel montage : le monde technique offre une disponibilité indéfinie de groupements et de connexions […] ; construire un objet technique est préparer une disponibilité : le groupement industriel n’est pas le seul que l’on puisse réaliser avec des objets techniques. On peut aussi réaliser des groupements non productifs qui ont pour fin de relier par un enchaînement réglé de médiations organisées l’homme à la nature, de créer un couplage entre la pensée humaine et la nature. Le monde technique intervient ici comme système de convertibilité. » Ainsi ce système technicien existe non seulement par la relation intrinsèque, mais aussi du fait que les objets à quoi s’appliquent les techniques sont eux aussi des systèmes : la « nature », la « société ». Parce que « nature » et « société » ont existé en tant que systèmes (l’écosystème par exemple) la technique s’appliquant d’abord à des aspects séparés, spécifiés, différenciés de l’un puis de l’autre, a fini par les recouvrir entièrement, mais ces opérations parcellaires (correspondance d’une technique, ou création d’un objet technique, par rapport à tel besoin naturel, tel défi de la nature) avaient une relation entre elles, non pas du fait de leur qualification technique au début, mais du fait de leur application à des systèmes. Ce n’est que progressivement, avec l’acquisition de techniques du second et du troisième degré que, se constituant comme un véritable tissu continu, puis comme un milieu, la technique est devenue progressivement en elle-même et indépendamment de son objet un système à son tour. À ce moment les techniques deviennent cohérentes les unes par rapport aux autres, elles sont organisées les unes en fonction des autres. Les éléments, les facteurs techniques ne sont pas simplement juxtaposés, ils se combinent entre eux. Il s’est établi un ensemble de « solidarités », de connexions, de coordination entre tous les objets méthodes, etc., de la technique.

Il faut cependant ici apporter une précision. Lorsque je parle de système, je ne veux pas dire que je construis un système destiné à l’analyse descriptive et opérationnelle basé sur la simulation par modèle informatique. Je pourrais à la limite dire que, dans une certaine mesure, j’applique l’analyse systémique à un ensemble réel. Mais bien plutôt je crois pouvoir constater que les phénomènes techniciens se sont combinés de telle façon qu’ils présentent maintenant les caractéristiques d’un système existant réellement. Il ne s’agit donc pas d’une formalisation en vue de traitement par ordinateur mais du constat d’un certain réel (non pas tout) qui permet d’en faire la théorie. Je crois même qu’il ne serait pas utile de procéder à une simulation sur ordinateur avant d’avoir fait la théorie complète du système en question. Ce qui m’est en effet apparu très nettement, c’est que les systèmes formalisés que j’ai été amené à étudier étaient tous d’une grande faiblesse conceptuelle, d’une indigence dans la compréhension des faits qui les rendait parfaitement inadéquats.

Les opérations qui en découlent, si parfaites soient-elles sur le plan mathématique, n’ont dès lors pas grand sens ! Il me semble que la limite d’application tient à la dimension même de l’objet. Autant je crois possible l’application de cette méthode pour des objets précis et relativement restreints : une organisation ou un ensemble d’organisation, avec l’étude du système d’information et du système de décision qui s’y rapporte (5), autant cela me paraît impossible pour une société globale, pour l’économie occidentale dans son entier, ou pour la politique générale de l’Europe par exemple. À la limite, la formalisation en système pourrait ici au mieux révéler ce qui n’est pas possible en tant qu’interprétation. Mais je me situe dans ce livre beaucoup plus dans l’optique de Parsons (pour une fois !) dans son livre Le système des sociétés modernes (1974).

Le premier aspect de ce système est évidemment sa spécificité : les techniques ne sont comparables à rien d’autre (ce qui n’est pas technique n’a aucun point commun avec ce qui l’est) et possèdent entre elles des caractéristiques similaires : on peut trouver des traits communs à toutes les techniques. Les ouvrages récents parlent ainsi d’un système des objets. Mais il faut aller plus loin : en effet toutes les parties sont en corrélation, une corrélation accentuée par la technicisation des informations. Ceci entraîne deux conséquences : tout d’abord, on ne peut modifier une technique sans provoquer des répercussions, des modifications sur un grand nombre d’autres objets ou méthodes ; ensuite, les combinaisons entre les techniques produisent des effets techniques, engendrent de nouveaux objets ou de nouvelles méthodes. Et ces combinaisons ont lieu de façon nécessaire, inévitable. Or, nous avons là deux des caractéristiques essentielles de ce que l’on appelle généralement un système. Mais de plus, comme tout système, le monde technique a une certaine propension à une autorégulation c’est-à-dire à se constituer un ordre de développement et de fonctionnement qui fait que la technique engendre à la fois ses propres accélérateurs et ses propres freins. Toutefois, cet aspect est, comme nous le verrons, le plus incertain. Ce système paraît donc très indépendant de l’homme (comme le milieu naturel était aussi indépendant) et il peut être analysé sous deux aspects : celui du phénomène technique et celui du progrès technique, car c’est un système par « nature » progressif et non statique.

Ce système existe essentiellement parce qu’entre les différents facteurs s’est établi non pas un rapport mécanique (les différentes pièces d’un mécanisme d’horlogerie : ce n’est pas du tout ainsi qu’il faut se représenter le système technicien !) mais un ensemble de plus en plus dense de rapports d’informations. On s’en rend compte déjà au niveau de notre propre interprétation : la théorie de l’information, qui fait aujourd’hui fureur, est une « technologie interscientifique » « qui permet une systématisation des concepts scientifiques aussi bien qu’un schématisme des diverses techniques ». La théorie de l’information n’est pas une science nouvelle, ni une technique parmi les techniques, elle s’est développée du fait même que le système technicien existe en tant que système par les relations des informations. Ce n’est ni un hasard ni une découverte géniale de l’homme : c’est une réponse à la nécessité où se trouvait l’homme de tâcher de comprendre le nouvel univers. La théorie de l’information est une pensée médiatrice entre les diverses techniques (mais aussi entre les diverses sciences et entre les sciences et les techniques). « Elle intervient comme science des techniques et technique des sciences. » Mais s’il en est ainsi, si cette théorie de l’information paraît être aujourd’hui le moyen pour pénétrer enfin dans ce système, c’est parce que l’information a joué ce rôle dans la structuration du système lui-même. Les techniques diversifiées se sont unifiées en système (à partir de la relation à l’écosystème et un sociosystème) par les informations transmises de l’une à l’autre et techniquement utilisé dans chaque secteur. On peut parfaitement appliquer au système technicien la formule de Wiener (Cybercetics) : « De même que la quantité d’informations d’un système mesure son degré d’organisation, de même l’entropie d’un système mesure son degré de désorganisation. » C’est à partir du moment où chaque objet ou méthode technique n’a pas eu seulement pour fonction de remplir exactement la tâche pour laquelle il avait été créé, mais aussi a été un émetteur d’informations, à partir du moment où chaque objet technique (ou méthode) a commencé non seulement à fonctionner en tant que tel, mais aussi à enregistrer les informations émises par tout l’environnement technique (outre celles émanant de l’environnement naturel) et finalement où chacun a tenu compte de ces informations, qu’il y a eu système. Ce n’est pas seulement l’apparition de la théorie de l’information qui nous oblige à le constater, mais aussi la multiplication des appareils transmetteurs d’information et des techniques d’information. Le système technique est dès lors devenu demandeur de ces domaines : plus la technique se développe et plus, comme condition de ce développement, s’accroissent les travaux d’information. La production matérielle et les mouvements d’objets physiques sont devenus moins importants que ces activités non matérielles ; l’explosion informative a été nécessaire pour la création du système, ce n’est pas un simple produit accidentel de notre capacité à produire de l’information. Mais à partir du moment où le système tend à s’organiser, la demande d’information devient explicite, c’est-à-dire qu’apparaît un nouveau secteur informatif, qui est lui-même constitué de techniques n’ayant plus comme spécificité que de produire, transmettre, recueillir des informations. Or, ces informations sont maintenant à 90 % celles qui sont produites par le fonctionnement des techniques d’action et d’intervention, et elles sont destinées à permettre à d’autres secteurs techniques, soit de se perfectionner, soit de s’adapter. Il s’agit donc d’une mise en relation inter-technique, de l’apparition d’un ensemble de médiations et c’est cela qui constitue la technique en système. Il ne s’agit donc pas seulement (quoique cela ait son importance !) de la communication des découvertes scientifiques, des innovations, de leur lecture (mise au point de la grille internationale d’information qui intégrera les banques de données électroniques existant à l’heure actuelle par exemple) mais bien plus importante, c’est la relation permanente, au niveau concret, parfois très humble, de tout ce qui s’exécute avec tout ce qui pourrait être exécuté dans des domaines opérationnels voisins.

L’information scientifique a toujours beaucoup attiré, inquiété, mais ce n’est pas elle qui est au centre de notre monde : c’est le passage permanent de milliers d’informations opérationnelles d’un secteur technique à un autre. Or, ceci a été décisivement facilité par l’apparition des ordinateurs. Et c’est à ce niveau qu’il nous faut poser la question de ce nouvel ensemble technique, grâce à qui le système technicien achève de se constituer. Les ordinateurs sont les facteurs de corrélation du système technicien. Jusqu’ici les grands ensembles techniques n’avaient que peu de relations entre eux : il y a vingt-cinq ans on ne pouvait pas parler du système technicien, parce que tout ce que l’on constatait c’était une croissance de la technique dans tous les domaines de l’activité humaine, mais une croissance anarchique, ces domaines restant encore spécifiés par la division traditionnelle des opérations conduites par l’homme, et il n’y avait pas de relation entre eux. On cherchait bien les moyens techniques pour les mettre en relation mais on ne pouvait jamais penser à autre chose qu’une organisation de type institutionnel, puisque l’on ne connaissait aucun moyen autre qu’institutionnel pour créer des procédures et des connexions entre des services divers ou des secteurs séparés d’activité. Il s’agissait par conséquent d’un procédé de cadrage externe et de « chevillage » rigide, c’est ce qui empêchait précisément les sous-systèmes techniques de se développer les uns par rapport aux autres. Le processus informatique résout le problème : il y a eu grâce à l’ordinateur apparition d’une sorte de systématique interne de l’ensemble technicien, s’exprimant par et jouant au niveau de l’information ; c’est par l’information totale et intégrée réciproque que les sous-systèmes techniciens à la fois peuvent se constituer comme tels et peuvent se coordonner. Cela aucun homme, aucun groupement humain, aucune constitution ne pouvait le faire. Plus la technicisation avançait, plus les secteurs techniques tendaient à devenir indépendants, autonomes et incohérents. Seul l’ordinateur peut y répondre. Mais il est bien évident qu’il ne s’agit pas d’un ordinateur : cela ne peut jouer que si un ensemble d’ordinateurs travaille en corrélation les uns avec les autres dans tous les points de communication du système. Cet ensemble devient le sous-système des connexions entre les différents sous-systèmes techniques. Il est (sans abuser de la comparaison) comme un système nerveux, de l’ensemble technique, à condition surtout de ne procéder à aucune comparaison concernant la constitution du système nerveux animal (il y a tant de cellules dans le cerveau et tant d’éléments dans une mémoire – ce qui est parfaitement stupide) ou son fonctionnement : la comparaison s’établit au niveau des fonctions assurées qui sont les mêmes. Il joue le rôle du système nerveux dans l’ordre technicien, toutes les autres comparaisons sont sans intérêt, ce sont des enfantillages de pseudo-connaissance. Mais nous sommes là en présence d’une fonction qui est si purement technique que l’homme est vraiment incompétent. Seul l’appareil le plus pur techniquement et le plus puissant peut y arriver. Ainsi l’ordinateur remplit une tâche inaccessible à l’homme (il ne fait pas plus vite ce que l’homme faisait : cela aussi est sans intérêt !) il n’y a donc aucune concurrence entre eux. L’idéologie du robot serviteur ou rebelle, ou de l’ordinateur remplaçant finalement l’homme dans le processus évolutif des êtres, tout cela ce sont des histoires qui prouvent que ceux qui parlent de l’ordinateur n’ont encore rien compris à ce qu’est l’ordinateur et procèdent par anthropomorphisme. Il ne suffit pas de dire que l’ordinateur peut faire ceci et encore cela, etc. Tout ce discours est absurde : la seule fonction de l’ensemble informatique est de permettre la jonction, souple, informelle, purement technique, immédiate et universelle entre les sous-systèmes techniques.

C’est donc un nouvel ensemble de fonctions nouvelles, d’où l’homme est exclu, non par concurrence mais parce que personne jusqu’ici ne les a remplies. Bien entendu, cela ne veut pas dire que l’ordinateur échappe à l’homme, mais que se met en place un ensemble qui est strictement non humain. Lorsque la technicisation parcellaire des tâches s’est effectuée, on est progressivement passé à des dimensions (de production par exemple) qui ont exigé de nouvelles organisations. Cela l’homme savait encore le faire : les grandes organisations ont été rendues possibles par les techniques d’organisation. Mais avec la technicisation de toutes les activités et avec la croissance de toutes les techniques, on se trouve en présence d’un blocage, d’un dérèglement parce que ce qui se fait, en quantité ou complexité, en vitesse n’est plus à la dimension de l’homme. Aucune organisation ne peut plus fonctionner de façon satisfaisante. Le phénomène ordinateur apparaît exactement à ce point de blocage. Mais jusqu’ici l’homme n’a pas encore vu ce qu’il impliquait d’une part, permettait d’autre part. Il est l’ordre technique procédant par plus d’informations et produisant les adaptations de sous-systèmes techniciens par suite de ces informations, émanées de ce qui est devenu le nouveau milieu. L’ensemble de l’opération passe strictement par-dessus la tête de l’homme, même si celui-ci programme un ordinateur, et puis un autre et un autre encore : car ce n’est plus là que réside le problème. Ou bien on va continuer à utiliser les ordinateurs comme des machines à calculer, et alors on peut dire qu’ils ne servent à rien et toutes les critiques d’Elgozy, de Vacca, de Quiniou sont exactes (6). On peut faire de l’humour. Ou bien le système technicien est suffisamment puissant pour imposer ce véritable et unique service du complexe informatique et alors nous assisterons à la mise en place réelle du système technicien rendue possible par la corrélation et par l’intégration – système où nous assisterons à l’internalisation des fonctions techniques et leur intégration réciproque, en même temps qu’à la création d’un univers virtuel (puisque totalement fait de communications) possédant sa dynamique propre : alors le système technicien sera complet. Il n’y est pas encore. Mais le complexe des ordinateurs le rend possible. Si l’on veut comprendre (et non pas décrire des techniques informatiques, ou énumérer des possibilités parcellaires) ce qu’est l’ordinateur, c’est exclusivement dans cette perspective que l’on peut y arriver. Donc, à condition d’examiner le tout de l’informatique (et non pas un ordinateur), dans ses relations avec le système technicien global (et non pas avec l’homme). Toute autre entreprise est superficielle et condamne l’homme à l’incompréhension de sa propre invention.

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Ainsi, l’existence du système transforme considérablement les appréciations que nous pouvons porter sur les faits, les découvertes techniques parcellaires. En effet, nous conservons la conviction qu’en présence d’un nouveau facteur nous sommes libres de choisir, de l’adopter ou de le rejeter. Nous essayons d’apprécier la « pilule », l’auto, la fusée interplanétaire, le marketing, la vidéo…, et nous constatons que chaque élément nouveau apporté par la technique pourrait bien être un élément de liberté supplémentaire (mais aussi bien sûr, pourrait être un facteur de dictature…). Quel choix toujours renouvelé ! Malheureusement cela ne se pose jamais ainsi, parce que le nouvel élément technique est seulement une brique de plus dans l’édifice entier, un rouage dans la machine qui vient juste à point nommé remplir une fonction non encore exercée, un vide dont on s’aperçoit qu’il était une lacune : il existe une attraction magnétique du système pour que cette unité technique vienne combler la déficience, et qui attribue d’avance à cet appareil, à cette méthode une fonction précise, claire, limitée, exacte, dont il est impossible de sortir. Et en face de cette attraction, le peu de liberté de l’homme n’a exactement aucune portée ni efficacité.

C’est ainsi qu’il est parfaitement vain de prétendre que l’ordinateur appliqué à la dimension politique puisse devenir un organisme de décentralisation, de diffusion, de mise à l’échelle individuelle de toutes les informations, de facilitation des contrôles politiques. Tout cela est de l’utopie destinée simplement à se rassurer et de ce fait à permettre au système informatique de se mettre en place. Nous sommes ici en présence d’un fait d’une importance décisive : l’homme refuse radicalement de voir le processus et, en posant la question en termes métaphysiques et absolus, il se convainc que tout est encore possible, que du point de vue de Sirius, le nouveau facteur technique est libérateur. Dans cet apaisement, il laisse alors progresser le mécanisme et après, quand il voit le résultat, il peut dire : « Mais ce n’était pas du tout ce que nous avions envisagé, prévu, etc. » Le mal est fait. L’optimisme de la pilule libératrice ou de l’ordinateur démocratiseur est une simple opération d’anesthésie inconsciente. S’il n’y avait pas un système politique qui se centralise partout (y compris en Chine !), s’il n’y avait pas une classe de techniciens détenteurs du pouvoir, s’il n’y avait pas un système technique ordonné dans un sens précis, si, autrement dit, l’ordinateur apparaissait dans un désert et au point zéro d’une société, alors il pourrait être facteur de progrès individuel. Mais aucun de ces éléments n’est réalisé : l’ordinateur entre dans un système parfaitement orienté. Il n’entraînera par lui-même aucune démocratisation ni décentralisation : il accentuera au contraire le mouvement inverse. Alan F. Westin (Privacy and Freedom, N.Y., 1967) a parfaitement bien analysé les conséquences de l’ordinateur à l’égard de la liberté. Les innombrables dossiers d’archives constitués par les bureaucrates particuliers pour leur usage peuvent être rassemblés en un ordinateur central. Strictement tous les renseignements sur chacun des individus peuvent être réunis, avec un luxe de détail auquel nous ne pouvons penser (toutes les infractions de police, toutes les opérations médicales, toutes les opérations bancaires, etc.).

Autrement dit, cette compréhension de la technique comme système conduit à une conclusion essentielle : il est absolument inutile d’envisager une technique ou un effet technique séparément, cela ne sert de rien. D’une part on ne comprend rien à ce qu’elle est en réalité, d’autre part on trouve des consolations à bon marché. Or, c’est l’erreur que je relève dans pratiquement tous les ouvrages sur la technique. On se demande si on peut modifier l’usage de l’auto, ou bien si la T.V. a un effet néfaste, etc. Or, ceci n’a aucune signification. Car par exemple la T.V. n’existe qu’en fonction d’un univers technicien, en tant que distraction indispensable pour qui vit dans cet univers, en tant qu’expression de cet univers. Elle n’est pas « nocive » ou « culturelle » en elle-même parce que tout simplement elle n’existe pas en elle-même ! Elle est la télé plus tout le reste des actions techniques ! À ma connaissance, aucun auteur n’a échappé à cette parcellarisation commode. Et bien entendu lorsque l’on prend les inconvénients de tel aspect du système, on peut démontrer sans aucune peine qu’il est possible de les maîtriser et même de réorienter l’appareil qui les provoque. Mais ces inconvénients n’existent pas en eux-mêmes ! C’est pourquoi toutes les « solutions » proposées dans des livres spécialisés n’en sont pas.

III

Parmi les caractères essentiels, il en est un sur lequel nous n’insisterons pas, car il est évident, c’est que ce système est lui-même composé de sous-systèmes : système ferroviaire, postal, téléphonique, aérien, système production et distribution de l’énergie électrique, processus industriels de production automatisée, système urbain, système militaire de défense, etc., ces sous-systèmes se sont organisés sans que ceux qui les ont mis en projet aient établi des plans à long terme, ils se sont organisés, adaptés, modifiés progressivement afin de répondre aux exigences provenant entre autres de la croissance de dimension de ces sous-systèmes, et de la relation qui s’établissait peu à peu avec les autres. Parfois on essaie de réorganiser, totalement, à partir de zéro, un tel ensemble, mais il faut constater qu’on y arrive de moins en moins parce que chaque ensemble est maintenant lié, conditionné, par les autres : le jeu de chacun devient de moins en moins souple au fur et à mesure qu’il se révèle davantage comme un simple sous-système du système technicien global. Or, plus rien ne peut ici se faire spontanément : ces grands sous-systèmes sont devenus d’une telle complexité que tout doit passer par l’analyse des objectifs, de la structure, du flux des informations de cet ensemble. Cette analyse implique que les objectifs soient redéfinis de façon formelle et mathématisable, que la logique de l’ensemble soit mise au clair (décider ce qui doit arriver à chaque élément dans chaque situation où il pourra se trouver pendant un processus de fonctionnement complet) : il faut établir autrement dit ce que nous voulons qui se produise dans toutes les éventualités possibles à chaque coup de téléphone, pour chaque train, chaque avion… dont l’histoire doit être déterminée et régie par le système. Une fois les fonctions de chaque sous-système définies en détail, il faut encore en définir la structure (par exemple problèmes de centralisation/décentralisation) et les contrôles internes. Il faut donc bien prendre conscience de ce que le système technicien n’est pas abstrait ni théorique, il est seulement la résultante de la relation entre ces multiples sous-systèmes, et il ne fonctionne que dans la mesure où, à la fois, chacun de ces sous-systèmes fonctionne, et leur relation est correcte. Lorsqu’il se produit un court-circuit entre eux, ou lorsqu’il se produit un dérèglement dans l’un des sous-systèmes, c’est tout l’ensemble qui est bloqué. C’est ce qui conduit Vacca à avancer sa théorie de la fragilité des grands ensembles techniques.

* * *

Le second caractère, c’est la souplesse. Ce que nous venons de dire donne le sentiment d’une très grande rigidité, et de fait les impératifs sont de plus en plus nombreux et exigeants. Mais il semble que s’il en est ainsi au niveau de chaque sous-système, l’ensemble tend à fonctionner de façon plus souple, et que la force et la stabilité de la technique reposent même exactement dans cette aptitude à s’adapter. C’est une contradiction apparente, résultant d’une différence de niveau d’analyse, qui produit l’opposition entre les deux interprétations. Sans doute Crozier a raison quand il soutient (La société bloquée) que l’évolution des grandes organisations modernes ne semble pas s’effectuer dans la direction oppressive : « L’amélioration constante des moyens de prévision permet d’exercer plus de tolérance dans l’application des règles. L’organisation peut fonctionner avec un degré de conformité plus faible. La connaissance permet de limiter la contrainte puisque l’on peut prévoir sans recourir à la contrainte pour assurer l’exactitude des prévisions…, etc. » Mais on peut dire que c’est exactement dans la mesure où l’homme est plus parfaitement adapté que le système peut être à son égard plus tolérant et plus libéral, dans la mesure où il est conforme, il n’est pas nécessaire d’user d’une contrainte. Or, le système technicien produit des mécanismes de conformisation de plus en plus efficaces. Il peut y avoir une très grande indépendance en tant que l’action de l’homme ne remet pas en jeu le système. Or, celui-ci tend à être de plus en plus abstrait, et s’instituer à un second ou troisième degré : par conséquent les conformismes primaires et superficiels peuvent disparaître, l’homme semble acquérir une bien plus grande liberté : il peut écouter la musique qu’il veut, s’habiller comme il veut, adopter des croyances religieuses, des attitudes morales complètement aberrantes, tout cela ne remet rien en question dans le système technique. Les techniques mêmes produisant pour l’homme les moyens de ces diversifications. Mais celles-ci n’existent que dans la mesure où ces techniques fonctionnent, et celles-ci ne fonctionnent que dans la mesure où le système technicien se perfectionne. C’est l’erreur de nombreux penseurs comme Ch. Reich ou Onimus qui croient qu’il y a gain de liberté, ou mise en question du système par des comportements de cet ordre, ou apparition d’un phénomène nouveau indépendant de la technique.

En réalité, ces jeux d’indépendance sont strictement dépendants, mais la technique laisse des zones d’indifférence d’autant plus larges qu’elle est plus certaine. Il est évident que les conformismes sociaux sont d’autant moins apparemment pesants que les conformismes techniques se sont intériorisés et devenus plus objets d’évidence, car la structure sociale est devenue plus technique. C’est le conformisme à la technique qui est le vrai conformisme social ; or le système technicien laisse hors de son champ ce qui autrefois était objet des plus grands soins de la société (par exemple identité des comportements moraux). C’est pourquoi il faut éviter de poser en termes moraux classiques les problèmes actuels : par exemple parler de liberté ou de responsabilité dans le système technicien ne signifie rien. Ce sont des termes moraux inaptes à rendre compte de la situation effective de l’homme. Cependant il est vrai que le système technicien semble donner à l’homme un plus large champ de possibles, mais exclusivement inscrits dans ce champ technique, à condition que les choix portent sur des objets techniques et que cette indépendance utilise les instruments techniques : c’est-à-dire qu’elle exprime l’adhésion. Mais cette souplesse ne concerne pas seulement l’indépendance apparente de l’homme, elle est aussi, et cette fois très réelle, un caractère du système par rapport aux sous-systèmes. Ceux-ci ont une indépendance qui souvent les fait considérer en soi, c’est-à-dire comme ayant une existence propre et sans relation avec la technique, comme ayant leur propre originalité, donc origine, et leurs lois de fonctionnement sans référence avec la technique : ainsi le culturel ou la religion ou l’organisation, etc., alors que tout cela est devenu partie du système technique, mais avec une très grande souplesse de relations. Cette considération de l’autonomie des sous-systèmes conduit souvent à commettre l’erreur d’y trouver (ou d’espérer y trouver) un remède à la technique. J’ai déjà montré autrefois que l’organisation n’était pas un remède à la technique mais un pas de plus dans l’élaboration du système technicien. Comme bon exemple de cette indépendance apparente des sous-systèmes on peut se référer à l’étude de S. Charbonneau, « Régionalisme et société technicienne » Cahiers du Boucau, 1973. Les théories régionalistes possèdent toutes la même fonction : raffiner ou justifier la dynamique réductrice des différences. Le régionalisme est un produit de la société technicienne, malgré les apparences contraires selon lesquelles la technique est toujours centralisatrice : elle peut aussi être décentralisatrice à condition que le facteur décentralisé soit plus fortement intégré dans le système lui-même ; de cette façon, le régionalisme peut être un aspect de la technocratie quoique se présentant comme une application de libéralisme. C’est pourquoi discussion et référendum sur le régionalisme en France dans ces dernières années n’ont strictement aucune importance. La réforme régionale sera une acquisition apparente d’autonomie permettant une plus forte progression technicienne : c’est un régime plus adéquat à la croissance technique que le centralisme autoritaire qui, maintenant, est dépassé. Plus le système technicien devient complexe et total, plus ceci est bien évident, il doit être souple. Une grande partie des désordres que nous constatons actuellement proviennent des rigidités de ce système. Il n’y a pas chaos provoqué par la technique, il y a, encore, organisation centralisée rigide qui ne peut provoquer que des incohérences étant donné la dimension. Mais la technique possède déjà, nous l’avons vu, l’appareil permettant la souplesse du tout, à savoir l’ordinateur. On peut passer grâce à lui de l’organisation formelle et institutionnelle à la relation par informations et la structure dynamique selon des flux. La souplesse permet aussi de maintenir les diversités culturelles là où la centralisation n’a pas encore eu lieu. Assurément, il y a encore une culture khmère et une culture sahélienne, ce sont des survivances parfaitement tolérées par la technique, mais classées par elles dans la survivance du passé, le folklore, l’activité technique ethnographique, etc. Ces cultures sont une apparence couvrant la réalité d’un système technicien partout très semblable (mais à des degrés d’avancement divers…) et lorsqu’il risque d’y avoir conflit, la culture locale disparaît (par exemple au cours d’une guerre, où la technique présente son aspect le plus brutal et impitoyable). Mais en général, la technique est assez souple pour pouvoir exactement s’adapter aux conditions locales. Je l’ai déjà montré dans mon livre précédent. Donc, retenons que les diversités culturelles sont un témoignage de la souplesse du système et non pas la preuve que des réalités humaines sont hors de lui.

Un troisième caractère, tout à fait essentiel, c’est que le système technicien élabore lui-même ses propres processus d’adaptation, de compensation, de facilitation. Considérons en effet que, très généralement, les processus d’adaptation sont des techniques. Là où la technique crée par exemple des situations sociales désespérantes, du fait de la complexité, de l’exigence (qui rejette dans l’impuissance et la marginalité d’innombrables jeunes, vieillards, semi-capables, etc.) du jeu des techniques, aussitôt se constituent un service social, des techniques de prévention, d’adaptation, de réadaptation, etc., qui sont en fait des techniques, par conséquent représentant le système, et destinées à faciliter la vie dans cet univers inhumain. Il se forme alors un ensemble de techniques de réparation (cf. sur ces processus de facilitation mes études sur La métamorphose du bourgeois, Le néo-romantisme (7), et La Révolution), l’homme peut arriver grâce à cela à avoir une vie agréable et vivable, mais ce n’est rien de plus que le substitut d’un système artificiel et d’une fatalité technicienne à l’ancien système naturel et à la fatalité des dieux. Il n’y a nulle parade, nulle invention originale de l’homme : en fait, il s’agit toujours d’une facilitation produite par la technique elle-même, c’est elle qui fournit les gadgets, la télé, les déplacements comme compensation à une vie incolore, sans aventure et routinière. De même la production massive de livres affreux d’anticipation, de science-fiction, ou de films comme Alphaville, L’odyssée de l’espace, Fahrenheit 451, est un mécanisme d’adaptation, d’accoutumance à la société technicienne telle qu’elle est en réalité : on nous montre un modèle horrible, inacceptable, que nous rejetons avec force (mais qui n’est pas la technique, qui est une imagination au sujet de ce que la technique pourrait être !) et dans notre refus, notre rejet, notre condamnation de ceci, nous croyons avoir rejeté, condamné la technique, donc être lucides et vigilants, nous sommes débarrassés de cette anxiété : la technique (cette technique !) ne nous possédera pas. Nous sommes très au clair, et ne nous laisserons pas faire ; or cela facilite précisément l’acceptation de la véritable technique qui n’est ni méchante, visible, impressionnante, mais pleine de douceur et de bénignité. La technique n’étant pas celle qui nous a été montrée comme telle nous paraît parfaitement acceptable, rassurante : nous nous réfugions dans la société technique réelle pour échapper à la fiction que l’on nous a présentée comme étant la vraie technique. C’est pourquoi je suis résolument hostile à tous ces romans et films anti-techniciens. Ce n’est jamais que la vieille ruse de guerre : on simule une grande attaque, avec trompettes et lumières, de façon à attirer l’attention des défenseurs de la citadelle, cependant que la véritable opération (creusement d’une mine par exemple) se situe tout à fait ailleurs et se déroule autrement.

D’innombrables autres processus d’adaptation apparaissent, et l’on peut dire que tout le phénomène de conscience III de Ch. Reich n’est rien d’autre qu’un processus d’adaptation à la nouvelle étape de la société technicienne : la conscience II était l’adaptation à la société technicienne industrielle, la conscience III à la société technicienne de l’ordinateur. Rien de plus car cette conscience III ne provoque aucun retournement du processus social, mais au contraire s’associe avec la production la plus moderne. Reich s’extasie sur le fait que des ingénieurs portent des pantalons à patte d’éléphant et des cheveux longs : l’important pour moi c’est qu’en tant qu’ingénieurs ils continuent à faire leur travail d’ingénieur exactement comme avant, et par conséquent font directement marcher et progresser cette société technicienne, le reste est enfantillage, piteuse affirmation de « personnalité ». Le système technicien en présence de difficultés d’adaptation de l’homme produit des satisfactions et des compensations facilitant la croissance et le fonctionnement du système. De même il présente, maintenant, des exigences qui peuvent apparaître comme des possibilités de développement de la personnalité. Crozier (La société bloquée) montre très exactement que, pour faire face à la croissance technique, il faudra de plus en plus d’invention, de création, de non-conformisme et de contestation : la créativité et le non-conformisme sont des valeurs fondamentales de la société technicienne, en effet celle-ci implique pour progresser non pas une passivité mais une adhésion enthousiaste pour le changement. C’est la technique qui exige que les valeurs anciennes, les mœurs, la morale traditionnelle soient attaquées : le contestataire ouvre le passage à la progression technique. On fait appel à la créativité parce que là où la technique avance, il faut inventer les formes de vie possible par rapport à elle. Mais il y a erreur quand on croit qu’il y a vraie créativité (celle-ci n’est afférente qu’à la technique), vrai non-conformisme (il exprime seulement le conformisme à la réalité la plus profonde et la plus forte) ; quand je parle de conformisme et Crozier de non-conformisme, nous ne nous situons simplement pas au même niveau d’analyse. Il est certain que la technique progressant sans cesse met en cause les vieilles structures et valeurs et incite l’homme à créer ce qui lui permet de vivre dans ce milieu : mais ce n’est jamais qu’un conformisme et la création va produire les innombrables gadgets. Les pantalons à patte d’éléphant si chers à Ch. Reich sont un produit essentiel de cette créativité adaptable.

De même verra le jour une idéologie altruiste (le néo-christianisme, ou l’idéologie du socialisme à visage humain). Plus le système est réellement oppressant, plus l’homme doit compenser par l’affirmation de son indépendance, plus le système est destructeur des relations humaines, plus l’homme doit s’affirmer altruiste. Ce que Baudrillard a parfaitement raison d’appeler une « lubrification sociale ». Cet altruisme sera lui-même, sitôt qu’il sort du domaine verbal, institutionnalisé, très rapidement technicisé. Il ne faut donc pas voir le système technicien comme un fabricateur de robots humains : au contraire, il développe ce à quoi nous tenons le plus de notre humanité (diversité, altruisme, non-conformisme) mais parfaitement intégré dans le système lui-même, c’est-à-dire fonctionnant au profit du système lui fournissant un aliment nouveau, et se réalisant réciproquement grâce à ce que le système donne. Ainsi le besoin de jeu, que l’on découvre si fondamental chez l’être humain, est pris en compte par le système technicien, l’homme pourra merveilleusement jouer avec toutes les machines mises à sa disposition, et ce jeu sera tellement plus excitant, renouvelé, du fait de la technicité. Ainsi également le système technicien a permis de redécouvrir les techniques raffinées du jeu sexuel, mais qui ne sont réellement que techniques. Je sais bien que l’on pourra dire : mais alors, si l’homme peut ainsi grâce à la technique développer toutes ses possibilités, que voulez-vous de plus ? Il est très difficile de répondre. Comment dire que la sexualité hautement technicisée n’est pas l’amour ? Que le jeu pratiqué avec des appareils complexes ou fascinants n’est pas l’équivalent du jeu de l’enfant avec des bouts de bois ? Que la nature reconstituée par la technique n’est pas la nature ? Que le non-conformisme fonctionnalisé n’est pas existentiel ? Autrement dit que tout cela nous fait vivre dans un univers de facticité, d’illusion et de faux-semblants ? Je reviens toujours à l’exemple du soldat hitlérien (au début de la guerre) formé à l’initiative individuelle, à la non-obéissance servile au commandement, à la capacité à prendre lui-même la direction d’une entreprise, et qui paraissait de ce fait l’opposé du soldat mécanisé qui obéit au doigt et à l’œil à l’adjudant. Mais cette liberté était à l’intérieur de l’armée (elle ne pouvait consister à déserter !), destinée à faire de meilleurs combattants, à l’intérieur de l’idéologie hitlérienne, et produite par une extrême manipulation psychologique. Tels sont la « créativité », le « non-conformisme » de l’homme inséré dans la société technicienne. Elles sont maintenant des conditions nécessaires au développement du système : rien de plus. « Le rouage est l’antithèse de la personne ; celle-ci est un univers tourné vers l’univers, celui-là une pièce inerte que seule une force extérieure peut situer dans l’ensemble » (B. Charbonneau, Le système et le chaos).

Toutefois ce système n’est pas achevé. La technique n’a pas consommé son institution. Il manque en effet un élément d’une importance majeure : la rétroaction, le feed-back. Je sais que, pour certains, le feed-back est un facteur externe et non constitutif du système, pour moi au contraire tant que le système n’est pas capable de rectifier lui-même ses erreurs, tant qu’il n’y a pas le triple organe, constatant l’erreur, décelant le point où elle se produit, mettant en jeu le facteur de rectification, il n’y a pas vraiment système. Or, si, de toute évidence, nous constatons les effets négatifs de la technique, les erreurs, les irrationalités, les dysfonctions, nous n’apercevons aucun organisme, automatique ou semi-automatique, de rectification. Nous devenons plus sensibles aux encombrements, nuisances, déperditions, gaspillages, dangers connus ou soupçonnés, pollution, risque d’épuisement des matières premières, etc., mais il s’agit d’affaire de sensibilité ou d’opinion, car sur aucun point nous n’obtenons de résultats probants et indiscutables. Nous attribuons alors fréquemment tout ceci à des erreurs politiques ou de structure économique (par exemple, c’est le capitalisme…) et un tel jugement interdit d’intervenir dans le jeu du système technicien. Mais même si nous avions des résultats assurés et si nous ne commettions pas de telles erreurs d’attribution, encore ne saurions-nous pas, dans l’extrême complexité du système, remonter à l’origine de telle erreur, de telle dysfonction. Et finalement il apparaît que rien n’a plus aujourd’hui de puissance suffisante pour contraindre les jeux techniques à se modifier. Nous sommes donc extrêmement démunis et incapables d’instituer par nous-mêmes une régulation semi-automatique : or rien ne semble non plus apparaître dans le système technicien qui puisse jouer le rôle automatique du feed-back. Tel est probablement le seul véritable danger que court notre société.

Notes

1. Ce texte a paru initialement dans Les Études philosophiques, n° 2/1976. Jacques Ellul le présentait alors comme le résumé d’une partie de son ouvrage à paraître, Le système technicien (1977).

2. L’un des premiers à présenter la technique comme un système sans d’ailleurs employer le terme a été Ben. P. Seligman, A most notorious victory, 1966. Voir aussi G. Weippert, dans son introduction au volume collectif Technik im Technischen Zeitalter (1965), qui montre bien la technique en tant que système mais sans voir complètement le sens de cette constatation. Comme également Habermas. Sauf cette exception d’un ensemble de sociologues allemands, ce sont généralement les sociologues américains qui sont les plus proches de comprendre la réalité du monde technicien probablement parce qu’ils y vivent ! Donald A, Schon a lui aussi (Technology and change : the new Reraclitus, 1963) l’intuition de cette réalité lorsqu’il écrit, ce qui est point de départ de toute réflexion actuelle sur le système technicien, que « l’innovation technique nous appartient moins que nous ne lui appartenons ». Mais par ailleurs en employant le mot « système » je ne prétends pas du tout me rattacher à la pensée structuraliste ou à M. Foucault. Je crois que la technique constitue maintenant un système comme on parlait il y a bien longtemps d’un système de forces ou thermique, et je ne fais aucune référence au Système, réalité absolue, existant dans toute organisation sociale, dans tout rapport, etc. Je pourrais prendre la définition de Parsons (Deux unités ou davantage reliées de telle façon qu’un changement d’état de la première soit suivi d’un changement d’état de toutes les autres, qui sera suivi à son tour d’un nouveau changement de la première, constituent un système) ce qui caractérise bien un aspect du système technicien, mais elle est en réalité beaucoup trop vague. En tout cas, ce qui s’applique particulièrement bien, dans la pensée de Parsons, au système technicien, c’est qu’un système est forcément intégrateur et intégré (ou encore une « organisation structurale de l’interaction entre des unités »). Il comporte un modèle, un équilibre, un système de contrôle (Parsons, The Social System, 1951).

3. Le dessein que je poursuis ici est donc très différent des deux lignes indiquées par J. Baudrillard (Le système des objets, 1968). D’un côté, ce qu’il fait dans son livre, il étudie les processus par lesquels les gens entrent en relation avec les objets techniques. Quelle est la systématique des conduites qui en résulte. De l’autre, il pense que l’on pourrait étudier la technologie en ne tenant compte que des objets techniques formant un ensemble susceptible d’être étudié, comme un système linguistique par une analyse structurale. Ici je me situe au niveau de la société d’une part, et en présence d’une technique qui n’est pas faite seulement d’objets, mais aussi de méthodes, de programmes, etc., et dont le système ne peut être étudié hors de sa relation, de son insertion dans le groupe social. Or, le fait d’avoir négligé ces deux aspects rend l’étude de Baudrillard, pour fine et intéressante qu’elle soit, complètement vaine. Il prétend établir cette relation homme-objet technique sans situer exactement cet homme dans l’univers technicien. Donc, il lui attribue certaines attitudes, certains comportements, dont l’explication réside dans la globalité de la technique alors qu’il le situe toujours en sujet. Par ailleurs le double parti pris marxisant et freudien, non avoué, non mis au jour, enlève beaucoup de sa valeur à ce système des objets.

4. John Boli-Benett, Technization, op. cit., 1972, p. 101 et suiv. ; Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, p. 245 et suiv.

5. Voir par exemple Le Moigne, Les systèmes de décision dans les organisations (1971).

6. Elgozy, Le désordinateur… ; Vacca, Vers le Moyen Âge…

7. « Le Néo-romantisme moderne », Contrepoint, n° 4, Été 1971, pp. 45-60. (NdE.) 

 Les Études philosophiques, n° 2, 1976
Reproduit dans Cahiers Jacques Ellul n° 2, 2004

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