Vladimir Arseniev & Georges Condominas par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable d’Arseniev et Condominas

Vladimir Arseniev & Georges Condominas
Notre Bibliothèque Verte n° 43 & 44

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le  31 mai 2022

Si vous aimez les hommes et le monde, restez chez vous. C’est l’évidence qui saute à l’esprit à la lecture de ces notices sur nos deux écologues/ethnologues, Vladimir Arseniev (1872-1930) et Georges Condominas (1921-2011). L’exploration est le crime qui contient tous les autres ; le commerce, la conquête, la colonisation, la déculturation ; l’abolition de gré ou de force des mœurs, coutumes et convictions natives ; l’invasion de gré ou de force des cultures allogènes et de leurs agents et représentants ; marchands, militaires et missionnaires ; exploitants de matières et de peuples premiers. Et bientôt, voyageurs, touristes, et foules sans frontières d’amateurs d‘authentique et de rencontres avec l’Autre ; dont les innombrables écologistes venus constater et dénoncer les ravages de leurs devanciers afin d’y ajouter leurs épitaphes, sous forme de livres et de films. Il n’y a pas de fumée sans feu.

Sans regretter les sacrifices humains, le bûcher des veuves, ni la lapidation des femmes, on déplore que les cannibales n’aient pas mangé tous ces explorateurs venus ouvrir la voie au Progrès de la destruction et de l’uniformité (1).Soit dit avec tout le respect que l’on ressent pour Vladimir Arseniev, cet officier du tsar, qui, chargé de reconnaître les confins de la Sibérie et de l’Amour pour les ouvrir à l’exploitation industrielle, en ramena non seulement la description de la taïga avant sa destruction, mais aussi le récit de ses aventures avec Dersou Ouzala, le dernier des « Hommes de la Terre » – ou peu s’en faut. Le pouvoir industrialiste (communiste) ne lui pardonna pas son déviationnisme « réactionnaire ». Arseniev étant mort de justesse avant d’être fusillé, sa femme le fut pour lui, et sa fille fit dix ans de camp. Les adeptes du « socialisme scientifique » n’avaient pas encore découvert « l’écosocialisme ».

Sans Georges Condominas (1921-2011), métis eurasien, réunissant une connaissance enfantine de la forêt vietnamienne et la plus haute culture des « humanités » – littéraire et philosophique – que saurions-nous encore des Mnong ; un petit peuple de cultivateurs sur brûlis, victime tour à tour des persécutions des Vietnamiens et des bombardements américains, pour aboutir – dit Condominas – à un ethnocide. Bien sûr, si vous êtes progressiste et sans frontières, que vous importe la disparition d’un peuple ? Après tout, les Arvernes et les Francs ont également disparu ; c‘est l’évolution, le sens de l’histoire. Pour « Condo », c’est la fin d’une façon unique d’être au monde, grâce aux savoir-faire élaborés par des dizaines de générations, adaptés à leur milieu ; et qui permettaient aux Mnong de vivre libres dans les contraintes de la forêt. Elle a disparu. Les Mnong aussi. Mais ne soyons pas négatifs. Les néo-ruraux vietnamiens ( ?) ont tout l’avenir pour se réapproprier les techniques vernaculaires disparues avec le peuple et le milieu dont elles étaient issues.

  1. Cf. Hans Staden, Nus, féroces et anthropophages. Ed. Métaillé, 2005

Pièces et main d’œuvre

Vladimir Arseniev
(18721930)

À la vue de l’acteur russe Maksim Mounzouk, attifé en chasseur indigène, les cinéphiles ne tardent pas à se souvenir de Dersou Ouzala, film soviéto-japonais du réalisateur Akira Kurosawa, sorti en 1975, récompensé en 1976 par l’Oscar du meilleur film étranger. Une épopée fraternelle dans l’Extrême-Orient russe, un chant d’amour pour l’homme, selon le résumé du film. Un récit qui, selon Kurosawa lui-même, montre que si la nature est détruite, l’humain le sera aussi. On se rappelle donc Dersou Ouzala (1849-1908), mais moins du second personnage du film, le capitaine Arseniev (1872-1930), chargé d’effectuer, au début du XXe siècle, le relevé topographique de la région de l’Oussouri, cet affluent du fleuve Amour, qui forme une partie de la frontière entre la Chine et la Russie.

Derrière Dersou Ouzala, membre du peuple Nanaï (littéralement, « homme de la Terre »), anciennement nommé Golde, un des innombrables petits peuples de Russie, se tient Vladimir Arseniev, explorateur occidental gagné à la sublimité de la nature et défenseur de la liberté des autochtones. Deux personnages également fascinants, et pour le lecteur, ce don d’Arseniev : Dersou Ouzala, quelque sept cent cinquante pages de journal romancé et de méditations éparses sur l’avenir d’une civilisation coupée de sa véritable patrie, celle qu’Arseniev exalte à travers les forêts et la taïga de l’Oussouri.

Né en 1872 à Saint-Pétersbourg, dans la famille d’un employé des chemins de fer, Arseniev se forme à l’École militaire des junkers (les jeunes officiers), dont il sort brillant sujet. Il séjourne en ville de garnison polonaise entre 1896 et 1900, se marie, a son premier enfant. «Militaire éminent », conclut l’État-Major, promis à une haute carrière. Mais comme d’autres avant lui, destinés aux honneurs de la carrière militaire (on songe au géographe Kropotkine, lui aussi explorateur de la Sibérie dans les années 1860) il demande une mutation soit dans le Guandong, territoire de Mandchourie cédé en 1898 à l’empire russe, soit dans le district de l’Amour. L’appel de la nature sauvage, en quelque sorte, cette vocation de l’enfant amoureux du lointain, lecteur de Fenimore Cooper et de Jules Verne, admirateur du naturaliste russe Nikolai Przevalski (1839-1888). Arseniev se dit déçu par la vie militaire, et conquis par les livres qui lui ont appris à respecter l’homme lui-même, indépendamment de ses uniformes. Il participe à l’orée du siècle à l’écrasement de la révolte des Boxers, les combattants paysans et ouvriers agricoles d’une société secrète chinoise, en lutte contre la dynastie Qing et les colons puis, à la suite de concessions de la part de l’impératrice douairière Cixi, contre les seuls étrangers. Affecté à Vladivostok, il devient capitaine en 1905 et exerce la fonction de chef de bataillon lors de la guerre russo-japonaise, finalement remportée par les Japonais qui mettent la main sur la péninsule du Guandong et la partie méridionale de l’île de Sakhaline. Une guerre moderne dans laquelle l’arsenal technique et logistique mis en œuvre prélude à la mécanisation intégrale qui suivra en 1914-1918.

Arseniev accomplit son devoir de militaire, laissant quelque peu en sommeil sa vocation. La guerre contre le Japon révèle la nécessité de renforcer les positions russes dans la région de l’Oussouri, qui donne sur l’archipel japonais et l’île de Sakhaline. Sergei Witte, le chef du gouvernement de la toute récente monarchie semi-constitutionnelle russe, ainsi transformée à la suite des grèves et émeutes ouvrières de la « première » révolution de 1905, décide d’accompagner le déploiement du chemin de fer en Sibérie orientale par une colonisation massive, venue d’Ukraine et de Russie. Le progrès se déploie sur la ligne de l’Oussouri sous le commandement du général-gouverneur Pavel Unterberger, serviteur du tsar et supérieur d’Arseniev.

Pour Unterberger, la géographie sert d’abord au développement et à la guerre. Il faut renforcer l’emprise russe face au peuplement chinois et aux forces japonaises. La région, un espace d’environ 215 000 km2 (presque autant que le Royaume-Uni), reste encore vierge de peuplement occidental, certaines de ses forêts n’ayant jamais subi de coup de machette ou de hache. Elle se déploie autour du Sikhotè-Alin, une chaîne de montagnes longue de 1200 km et large de 250 km, entre 1757 et 2090 mètres d’altitude pour les premières cimes. Arseniev a déjà conduit une expédition en 1902 entre Vladivostok et les rives du lac Khanka, plus au Nord, dont il a ramené des comptes rendus détaillés. Unterberger lui confie alors trois missions entre 1906 et 1910, afin de cartographier, topographier et explorer un territoire enregistré dans la cosmographie académique, mais encore largement inconnu. C’est de cette plongée dans le lointain que le capitaine tirera Dersou Ouzala, car Arseniev ne saurait s’en tenir à la seule tâche assignée par sa hiérarchie.

Sa personnalité répond à diverses inclinations. Officier, secondé par un lieutenant, un porte-enseigne et un caporal du génie, eux-mêmes aux commandes d’un bataillon de sept militaires du régiment d’infanterie et de quatre cosaques de la division cosaque de l’Oussouri, il couvre pendant ses expéditions des territoires qui pourraient servir de voie d’invasion aux Japonais.

Ethnographe, il relate les us et coutumes des aborigènes chasseurs-cueilleurs, Goldes, Orotches, Oudihés, mais aussi des brigands honghoutse, des trappeurs coréens de zibeline (une martre à la fourrure prisée), des vieux-croyants schismatiques émigrés dans l’extrême Sud sibérien, ou des pêcheurs de perles dans le golfe de la mer du Japon. Artiste captivé par la taïga, il chante la Nature primitive, aussi mystérieuse que menaçante, en s’inscrivant, à la façon de Thoreau, dans le genre du journal romancé. Son style sans afféterie, toujours précis, soutient le regard par les mots. Il nomme chaque espèce rencontrée, végétale comme animale, et ne cache rien du tumulte et de l’ingratitude des éléments. Arseniev possède tout à la fois le regard esthète et la fibre ethnologique.

Le premier voyage, en 1906, dure 180 jours. La deuxième expédition, en 1907, 210. Quant à la dernière, entre 1908 et 1910, elle s’étend sur dix-neuf mois ; Arseniev manquant de mourir de faim plusieurs fois, échappant par trois fois à la noyade, rescapé d’attaques d’ours et de tigres, contraint en définitive de manger sa chienne fidèle Alpa, une des protagonistes de Dersou Ouzala.

Le diariste romance ses souvenirs puisque la dernière expédition n’est pas abordée dans le livre, tandis que Dersou apparaît anachroniquement dès la première partie de l’ouvrage, couvrant l’expédition de 1902 effectuée avant que le gouverneur général Unterberger n’envoie Arseniev en mission. Le capitaine rencontre le chasseur golde Dercu Odzjal en 1906 et le voit de façon intermittente pendant dix-neuf mois. Arseniev recompose une dizaine d’années plus tard un Dersou mythique, jusqu’à son nom, fluidifié sous une forme nouvelle, à la croisée de la réalité et de la fiction. Le chasseur golde devient ainsi une figure synthétisant un ensemble de traits propres aux peuples animistes de la taïga.

En 1910, l’ethnographe reconnu pour ses talents littéraires est nommé directeur du musée d’études régionales Grodekov, situé dans la ville de Khabarovsk, non loin de la frontière nord-est de la Chine. Lors de la Première Guerre mondiale, il est affecté au Bureau de la réimplantation des colons russes, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre ses recherches. D’un côté, il dirige des expéditions contre les braconniers et les bandes armées honghoutse au nord de la Chine ; d’un autre, il profite de ces menées militaires pour accumuler des matériaux ethnographiques et archéologiques. Ses relations contrariées avec le nouveau gouverneur de la région, Nikolaï Gondatti, lui font perdre son poste.

En 1913, Arseniev rencontre un alter ego, l’explorateur polaire Fridtjof Nansen, futur prix Nobel de la paix en 1922. De passage à Khabarovsk sur le chemin de Vladivostok, Nansen s’en remet à Arseniev pour découvrir les trésors naturels et civilisationnels de la contrée. Ces deux-là ne se quitteront plus, entretenant une correspondance jusqu’à leur mort survenue la même année, en 1930. Interdit provisoirement de missions par le gouverneur Gondatti, Arseniev se remet alors à ses notes des expéditions de 1906 et 1907, recomposant un récit dont il achève la rédaction autour de 1917. Il renoue avec les voyages en explorant la péninsule du Kamtchaka en 1918. La révolution d’octobre et la guerre civile n’épargnent pas sa famille : dans le tumulte social, en Ukraine, ses parents, ses sœurs et l’un de ses frères sont massacrés par des brigands déchaînés. Détail signifiant pour qui a vu les photographies du Arseniev des expéditions de 1906 et 1907, il rase sa moustache, paraît-il en témoignage de soutien pour la révolution et de solidarité avec le peuple russe. Sous le gouvernement provisoire, l’éphémère République d’Extrême-Orient fait de lui son commissaire aux nationalités. Ni rouge ni blanc, il quitte Khabarovsk en 1918 et s’établit à Vladivostok jusqu’en 1924. En 1919, il divorce de sa première femme Anna et épouse Margarita Solovieva, qui lui donne une fille, Natacha, en 1920.

C’est à Vladivostok qu’en 1921 voit le jour la première édition de Dersou Ouzala, imprimée sur du mauvais papier journal, dont le titre exact est La Taïga de l’Oussouri. Mes expéditions avec le chasseur golde Derzou. Une édition intégrale, qui sera par la suite abrégée et surtout caviardée par le pouvoir soviétique, de sorte que le succès de l’œuvre aura été bâti sur un digest, d’abord publié en Allemagne en 1924, avec une préface de Fridtjof Nansen, puis traduit en français en 1939 aux éditions Payot. Ce dernier volume sera maintes fois réédité par la suite.

Le traducteur Yves Gauthier, avec l’aide de la Société d’étude de la région de l’Amour, a travaillé sur la première version restituée, dans laquelle Arseniev laisse libre cours à ses penchants méditatifs et à son goût pour la contemplation des êtres vivants. Il présente également une photographie des carnets de l’explorateur, consignant le moment où tout a commencé, l’irruption de Dersou Ouzala :

« Bonjour », a dit quelqu’un dans mon dos. Je me suis retourné. Il y avait là, debout près d’une souche, un homme d’un certain âge, plutôt petit, ramassé, la poitrine bombée, les jambes un peu torses. Sa face plate était halée, et des rides aux yeux, sur le front et les joues disaient éloquemment qu’il avait près de 50 ans. Une maigre moustache châtain, une barbe effilochée, des pommettes saillantes révélaient en lui le Golde. Il a posé la crosse de son fusil à terre et s’est mis à fumer. Il portait un blouson de toile rêche, un pantalon de Mantsé [de Chinois] et des bottes ouly [bottes en peau d’élan]. Il avait un bâton fourchu à la main, attribut obligé du chasseur indigène. Ses petits yeux, un peu vitreux aux commissures, semblaient pleins de vie et brillaient d’intelligence, de vivacité d’esprit et de fierté. Nous lui avons demandé qui il était. Avec une pointe de fierté, il nous a répondu qu’il n’était pas chinois, mais golde. Il a passé toute la soirée avec nous en nous racontant plein de choses intéressantes sur sa vie d’errance et de vagabondage. Nous lui avons proposé de l’engager moyennant salaire, habillement et nourriture. Le Golde, après réflexion, a décidé de nous donner sa réponse le lendemain.
Son prénom est Dersou, et son nom de famille Ouzala.

Tel est le portrait du guide d’Arseniev, en un double sens : un connaisseur de la taïga, de ses sentes, rivières et montagnes ; un initiateur grâce auquel le capitaine aventurier apprend à voir, lui qui redevient enfant dans l’œil de Dersou. Il arrive que le chasseur golde sermonne son protecteur, lequel ne semble rien pouvoir sans ses lumières :

– Héééé ! Comme petit garçon : marche tête ailleurs, a des yeux, mais regarde pas, comprend pas. Ça vit en ville, vraiment. Pas besoin de chercher renne. Veut manger, peut acheter. Pas capable de vivre seul dans la taïga, sinon bientôt mourir.

Ceci énoncé dans la langue singulière de l’indigène, un pidgin russe chinois traduit d’une façon qui le présente comme une langue efficace et simple.

En Dersou, Arseniev découvre des trésors d’humanité qu’il ne s’attendait plus à rencontrer, en dépit de son éducation et de son ouverture d’esprit. Dès l’expédition de 1902, le militaire russe projette dans le passé, pour les magnifier, les traits les plus nobles du chasseur golde. Les explorateurs trouvent une cabane, sans doute destinée à servir d’abri aux chercheurs de ginseng, cette racine médicinale courue par les Chinois. A la vue d’une litière d’herbes et de cendres tassées, Dersou constate que quelqu’un est passé récemment dans cette cabane. Il s’empresse alors de fendre du bois, de ramasser de l’écorce de bouleau puis demande une pincée de sel et du riz à Arseniev. Il enveloppe bientôt les allumettes, le sel et le riz dans l’écorce de bouleau, et suspend l’ensemble à l’intérieur de la cabane avant de partir. Arseniev en déduit que son maître pisteur a l’intention de revenir dans ce lieu. Erreur : « – Quelqu’un d’autre venir, répondit Dersou. Lui trouve cabane, bois sec, trouve allumettes, trouve manger, lui pas perdu ».

L’indigène témoigne de la sollicitude envers un inconnu qu’il ne verra jamais et qui, pour sa part, ne saura rien de lui. Arseniev songe, par contraste, à ses fusiliers dont l’habitude est de jeter l’écorce au feu lorsqu’ils lèvent le camp, chose qu’il leur laisse accomplir sans trop y prêter attention. Et il conclut, dans un passage caviardé par la suite :

Ce sauvage était bien plus philanthrope que moi. Qu’est-ce que la culture ? Ne confondons-nous pas deux notions différentes, la culture matérielle et celle de l’esprit ?…
De la sollicitude envers le marcheur !… Pourquoi cette générosité, cette marque d’attention à l’égard d’autrui s’était-elle éteinte dans le cœur des gens de la ville, alors qu’elle avait existé, incontestablement ?

On comprend pourquoi le récit de la rencontre entre Arseniev et Dersou comportait des passages gênants pour le pouvoir soviétique, certain d’inscrire son action, à toute vapeur, dans le sens d’une histoire faite de mainmise sur l’espace, de progrès matériel et d’élimination des survivances archaïques. Avec Dersou Ouzala, Arseniev s’efface derrière son héros, en chantant de concert l’homme libre et la nature. Qu’est-ce qu’être libre pour Dersou ? C’est vivre son existence de « naturel » dans des rapports infinis de don et de dette, où les liens avec les êtres naturels réfractent les rapports humains. Prévenant avec les humains, altruiste, il l’est tout autant avec les animaux ou les éléments, comme le feu et ses braises, qu’il interpelle ou dont il commente les réactions. Selon sa perspective animiste, les « gens » sont partout, et lui, le chasseur, prélève ce qu’il lui faut de nourriture sans oublier jamais de rendre hommage aux âmes prodigues de la nature : étendu à même le sol pour prier avant de cueillir le ginseng, il rappelle une autre fois à Arseniev que les sangliers sont « gens malgré tout, mais sous une autre chemise ». Il contemple aussi la magnificence de l’homme fondamental, le soleil, avant d’exposer à son compagnon les principes de la cosmologie golde :

– Lui le premier des gens (…). Si lui mort, mort partout. (…) La terre est aussi un gens.
Sa tête là-bas (il montra le nord-est), et ses pieds par là-bas (la main vers le sud-ouest).
Feu et eau deux gens fortes aussi. Feu et eau disparaît, alors tout disparaît aussitôt.

La femme et les enfants de l’indigène sont morts il y a longtemps. Un soir de 1907, il s’éloigne du bivouac d’Arseniev et de ses compagnons, seul dans la brume, chantant un air hypnotique, face à un feu dans lequel il jette des ramilles de bois après les avoir fait tourner en l’air, comme pour écouter le son d’une réponse à une question. Il se met ensuite à jeter dans le feu des feuilles de tabac, du poisson sec, de la viande, du sel, du millet, du riz, de la farine, du coton, des bottes en peau de renne, une boîte d’allumettes et une bouteille vide qui ne tarde pas à exploser.
À son rituel fait écho le cri perçant de l’oiseau de nuit. Arseniev, qui s’approche, assiste à une réunion de famille. Dans une vision de cauchemar, Dersou a entendu sa femme et ses enfants, tenaillés par la faim et le froid à l’intérieur d’une vieille yourte, le prier de lui apporter provisions et subsides. D’où le sacrifice de quelques biens au royaume de l’ombre, appelée Khaniala : sa femme dans l’au-delà, l’oiseau de nuit en ce monde.

Les relations de don, comme chez bien d’autres peuples, se doublent de l’exigence de l’honneur ou de la face. Rien ne révulse davantage le Golde, et Arseniev à sa suite, que les conduites de défection, lorsqu’un individu roué profite de la générosité des autres pour faire cavalier seul. Lors de la dernière marche vers Khabarovsk, à la fin de l’expédition de 1906, Arseniev peine à effecuer les derniers relevés de terrain en raison du froid, lui qui a usé ses gants dans les explorations précédentes. Un marchand de poisson, en route vers la gare, rattrape le convoi. Voyant Arseniev porter sans cesse ses doigts à sa bouche pour les réchauffer, il propose de lui prêter une paire de gants de rechange. Ils cheminent ensemble pendant quelques verstes (l’unité de mesure russe qui équivaut à un peu plus d’un kilomètre) avant qu’Arseniev, contraint de presser le pas et las de la conversation geignarde du transporteur de poisson, ne lui restitue ses gants en le remerciant :

Comment, lança-t-il dans mon dos. Vous n’allez pas me payer ? – Te payer de quoi ? Lui renvoyai-je. – Et les gants, alors ? – Les gants, je te les ai rendus ! – Ben voyons ! Se récria mon « bienfaiteur ». Je vous prends en pitié et vous ne voulez même pas me payer en retour ?

Scandale pour Arseniev, ses cosaques, et pour Dersou Ouzala. En agissant comme le premier capitaliste venu, en jouant donnant/donnant, l’étranger a perdu la face, tout en sapant le moral d’Arseniev. Quant à Dersou, son verdict est impitoyable :

– Mauvaise gens (…). Même pas envie de le regarder. Lui plus de face (…) Comment pareilles gens vivre sur terre ? Ça pas de place dans la vie, ça doit disparaître.

Quand Arseniev quitte Dersou en lui proposant de l’argent et des vivres, l’indigène sauve la face en refusant, se rabattant sur la chasse à la zibeline comme substitut de la monnaie métallique. Plus loin, lorsqu’Arseniev discute avec un vieux-croyant qui lui expose la rudesse des conditions d’existence de sa famille, il s’entend dire que Dersou, quoique « bon et juste », reste un païen et n’a que de la « friche » à la place d’une « âme ». Rentré au bivouac, l’explorateur trouve Dersou en train de partir pour la chasse, afin d’aider le vieux-croyant. Et Arseniev de méditer : qui donc a l’âme en friche ? Le simple Golde pratiquant le communisme primitif, ou le «juste chrétien de l’Église des apôtres » ?
La face et l’honneur animent également les rapports de Dersou avec son meilleur ennemi, le tigre Amba. Lorsque ce dernier entre dans un bivouac et saigne la chienne d’un indigène Taza, guide de la dernière expédition d’Arseniev en 1907, Dersou avertit les Russes que le tigre a perdu la face, de sorte que le tuer ne relève plus du péché. Cet « homme »-là a passé la mesure des bons rapports de don et de contre-don, la mort n’étant que la sanction de ses excès.

Sans être systématiquement idéalisé, le portrait de Dersou comme être social ne présente guère de défauts dans le récit d’Arseniev. Pas davantage, d’ailleurs, dans l’adaptation proposée par Kurosawa. On sait par contre que dans son journal, Arseniev souligne le penchant du Golde pour l’alcool. Mêmes impressions chez sa veuve Anna Arsenieva, qui se souvient d’un être sale, puant, ne quittant jamais sa pipe. Se remémorant son séjour à la ville durant l’hiver, à Khabarovsk, chez le couple Arseniev, la veuve se rappelle à regret le goût de l’indigène pour la vodka et les chansons lugubres que la boisson déclenchait. Rien de tout cela dans le texte final, et pour cause : Arseniev sera redevable plusieurs fois au Golde de lui avoir sauvé la vie, grâce à son flair, à son astuce et à son sang-froid dans les situations extrêmes. Dans son film, Kurosawa privilégie ces moments-là, notamment ce spectaculaire sauvetage orchestré par Dersou face au blizzard se levant sur le lac Khanka, en coupant en toute hâte d’innombrables touffes d’herbe pour construire une hutte de fortune, à l’aide du pied de l’appareil photographique d’Arseniev, de cordes et de tentures.

Il serait insuffisant d’aborder le récit d’Arseniev par le seul biais de la noblesse humaine de Dersou. En somme, le film ne doit pas éclipser le roman. Car l’espace littéraire offre en effet des possibilités de délayer les thèmes abordés, là où le film les concentre. Ainsi, Dersou est bien le personnage principal du roman, mais une bonne part du récit de l’expédition de 1906 se déroule sans lui. En réalité, la figure du Golde rend saillante, aux yeux d’Arseniev, la prodigalité de la nature, jusqu’au danger et à la mort. En découvrant le récit d’un cosaque du bataillon d’Arseniev, chargé de faire traverser une rivière aux chevaux, dont l’étalon hennit depuis un passage dégagé pour tirer d’un mauvais pas le dernier des chevaux en train d’être emporté par le courant, on croit lire les paragraphes les plus émouvants de L’Entraide, de Kropotkine (mort l’année même de la première parution de Dersou Ouzala).
Les animaux comme les éléments, dans leur grâce ou leur violence, sont des personnages à part entière du roman : sanglier, tigre, élan, cerf-wapiti, biche, renne, zibeline, écureuil, glouton, écureuil-volant, chat sauvage, ours, pieuvres, saumons, écrevisses, des dizaines d’espèces d’oiseaux ou encore les sadiques moustiques, tous magnifiés comme les hôtes d’Arseniev et de ses soldats. Parfois ils reviennent, d’autres fois ne font que passer, tels ce chercheur de ginseng venu de Chine, ermite protégé par les esprits sylvestres. Par une nuit calme et tiède de 1906, Arseniev contemple le surgissement de myriades d’elfes lumineux : les lucioles. Un demi-siècle plus tard, Pasolini verra dans leur disparition en raison de la pollution industrielle le signe de la laideur devenue monde, un fascisme sous de nouveaux habits consuméristes et capitalistes (« Le vide du pouvoir en Italie »,Corriere della Sera, 1er février 1975). Plus tard, lors de la veillée de Noël, l’aventurier dit à ses fusiliers (dans un passage qui ne passera pas la censure) :

À la veillée, j’offris le rhum et le chocolat à mes compagnons. Puis je leur parlai de la Rome antique, du Colisée et des gladiateurs qui devaient divertir de leurs souffrances l’aristocratie dépravée. Or, à l’heure où les malheureux plébéiens n’avaient d’autre perspective que l’horreur et la mort, une “ aube nouvelle ” avait pointé à l’Orient, en Palestine. Cette aube nouvelle, c’était la parole du Christ.
Les fusiliers m’écoutaient avec une grave attention. Puis je leur montrai la constellation de Cassiopée où se trouvait l’étoile qui, de l’avis des savants, avait conduit les mages auprès du Sauveur.
Le jour, à la lumière du soleil, nous ne voyons que la terre ; la nuit, nous voyons le monde entier. Comme si une poussière éclatante de lumière pailletait la voûte céleste. La paix sur terre semblait irradier des étoiles étincelantes et muettes, et cela rendait la nature pleine de quiétude et de solennité.

Le sentiment que cette vie grouillante et cette majesté tiennent à peu de choses affleure souvent chez Arseniev. Quand il s’attaque à une forêt dense et sauvage, dont il décrit le peuplement avec la précision des noms latins, il relève que la « main assassine de l’industrie du bois » n’a pas encore « défloré » la forêt. Dersou, quant à lui, évoque la prédation des Chinois, les « Mantsés », dans les coins les plus reculés de l’Oussouri : « moi pense, encore dix ans, et renne, zibeline, écureuil, tout disparaître… ».

Arseniev est traversé de contradictions. Émissaire du pouvoir russe pour assurer la colonisation d’une région inexplorée, il protège les autochtones, humains et non-humains, face aux braconneurs chinois ou coréens, mais aussi bien face à l’industrialisation d’une nature que l’on ne voudrait mesurer que pour mieux l’exploiter. Il nomme scientifiquement les êtres qu’il rencontre dans la taïga, mais il défend sensiblement ce monde déjà menacé. Sa stature lui évite d’abord de grands désagréments sous le régime communiste, mais les persécutions ne cessent pas. En tant qu’ancien officier tsariste et membre officiel de l’ancien gouvernement, il est contraint, à partir de 1922, de pointer à la Guépéou, la police d’État soviétique.
Il peut poursuivre néanmoins ses cours dispensés à l’université d’Extrême-Orient et reçoit en 1928 les acclamations de Maxim Gorki, qui célèbre en lui le « Fenimore Cooper » de la Russie extrême-orientale. Mais sa dualité de scientifique militaire et naturien, tout comme son attachement à la décence contre toute « ligne » politique, suffisent pour exciter la censure contre certains passages de son livre, avant que lui-même et sa famille ne soient rattrapés par la police politique.
Un étudiant en anthropogéographie le dénonce pour propos antisoviétiques. D’autres, à mi-chemin entre l’ethnographie et l’intrigue politique, le calomnient de son vivant, parce qu’il aurait salué en 1929 un consul général japonais, ou post-mortem, en soutenant qu’il alimentait des réseaux d’espionnage. Lors de la période des purges staliniennes, d’anciens collègues d’Arseniev sont arrêtés, emprisonnés et fusillés. La Tchéka est sur le point de l’appréhender lorsqu’il meurt, en 1930. Sa femme Margarita est quant à elle arrêtée en 1934, puis à nouveau en 1937, avant d’être exécutée en août 1938 comme « membre d’une organisation d’extrême-droite trotskiste au sein d’un département Extrême-Orient de l’académie des sciences de l’URSS ». Quant à sa fille, elle est arrêtée pour propagande antisoviétique et condamnée à dix ans de camp.

Dans ses dernières années, Arseniev sent ses forces décliner. Lorsqu’il retourne, vingt ans après, sur les terres des Goldes, il ne voit, au lieu des forêts luxuriantes et des bêtes sauvages, qu’une jeunesse venue là en automobile. Il songe à rassembler ses derniers matériaux pour écrire ce qu’il lui reste à dire. Puis retrouver son guide : « Mon vœu est de mettre une dernière main à mes travaux scientifiques et de partir, de partir au loin, de partir pour toujours, de rejoindre Dersou ! » (lettre à l’historien de la littérature Fedor Aristov).
Nulle surprise que dans ce monde de la taïga où tout correspond, la fin d’Arseniev se réfracte dans celle de Dersou. L’explorateur ne comprend que trop bien la violence des sanguinaires, qui le somment de choisir son camp. Il ne veut rien d’autre que la liberté, à laquelle il n’est plus laissé aucune issue quand l’expansion de la culture matérielle suppose l’exploitation des uns par les autres.
Dersou n’aurait « assurément pas accepté », rappelle-t-il, d’échanger sa précieuse liberté dans la nature (ou plutôt, en compagnie de toutes ses « âmes » sœurs) contre les facilités de la culture européenne. Les derniers jours du Golde en attestent. Diminué par une vue déclinante, Dersou accompagne Arseniev chez lui à Khabarovsk. Très vite, la ville se révèle une prison que l’âme simple ne s’explique pas. Interdiction de tirer, de dormir dehors, de couper des arbres, de donner du bois ou de l’eau sans recevoir de l’argent en retour. Il supplie son hôte de le laisser retrouver la taïga en plein hiver, et laisse un beau matin sa chambre vide. Sans retour : des brigands venus d’Europe l’assassinent dans son sommeil, lui prennent son argent et lui volent son fusil. Arseniev se recueille devant la tombe de son ami défunt, en pleine taïga. Sa proclamation est celle d’un naturien :

La tombe de Dersou, la neige fondante, ce papillon qui allait voletant jusqu’à périr au crépuscule, le chant du torrent, le silence de la forêt majestueuse, tout cela disait que la mort absolue n’existait pas ; n’existait que la mort relative, et la loi de la vie sur terre était aussi la loi de la mort.
Deux énergumènes qui se prétendaient européens avaient perpétré un meurtre infâme à des fins de brigandage en tuant un pauvre sauvage à la conscience pure qui n’avait jamais fait de mal à personne.
La civilisation fabrique des criminels. Fais ton bonheur sur le dos d’autrui, tel est le mot d’ordre du XXe siècle. La tromperie commence par le commerce, viennent ensuite l’usure, l’esclavage, le vol, le pillage, l’homicide, la guerre enfin avec la révolution et leur cortège d’horreurs. Est-ce bien cela la civilisation ?

Du point de vue des indigènes et des espèces sauvages, chaque progrès de la civilisation est un témoignage de barbarie. En 1910, l’explorateur sibérien revient à Khabarovsk en hiver et se dirige vers la tombe de Dersou. Il ne reconnaît plus les lieux : une ville est sortie de terre du jour au lendemain, en trois ans des carrières de granit ont été ouvertes, on rase le bois pour fabriquer des traverses. Les cèdres qui entouraient la tombe du Golde ont disparu au profit de routes, de remblais et de fossés. La « civilisation » s’est emparé des lieux, en détruisant leur génie propre. Dersou passe, la nature passe. Et avec elle le souvenir de ce que l’on a aimé. Arseniev est un mélancolique. Cent après la publication de Dersou Ouzala, existe-t-il une autre rançon de la lucidité ?

Renaud Garcia
Printemps 2022

Lecture
 Dersou Ouzala, traduction Yves Gauthier, éditions Transboréal, 2021.

Georges Condominas
(19212011)

Condominas : un nom qui ne dit sans doute rien aux plus jeunes de nos lecteurs. Ils n’étaient pas là, dans les années 1960 et 1970, pour hurler contre la guerre du Vietnam et découvrir, dans le sillage des mouvements de décolonisation, des récits ethnologiques appelés à faire date. Tels Nous avons mangé la forêt de la Pierre-Génie Gôo, publié en 1957 au Mercure de France, et L’exotique est quotidien, publié en 1965 chez Plon. Deux chroniques de Sar Luk, un village de l’ethnie Mnong Gar, montagnards du Viêt Nam central, rédigées par un maître de l’observation participante, comme chez lui ou presque sur les hauts plateaux vietnamiens.

Il ne faut pas se fier à ce patronyme qui évoque la Grèce ancienne, en sonnant comme Épaminondas, le général thébain du IVe siècle av. J-C. Certes, très jeune, l’ethnologue a voué un culte aux Grecs, admirant leur théâtre et leur statuaire, mais ce n’est pas là que l’on trouvera ses racines. En réalité, elles fusent en tous sens de sorte que Condominas a fini par se nommer lui-même un «enfant des quatre vents». Né à Hâi Phông en 1921, sa mère est eurasienne, d’ascendance lusitanienne et vietnamienne, remontant même, du côté paternel, vers des aïeux anglo-irlandais. Trois frères portugais de Macao étaient venus chercher l’aventure au Tonkin, en chassant l’aigrette, dont ils pensaient faire commerce des plumes, qui ornaient à l’époque les chapeaux des élégantes. Ils épousèrent des Vietnamiennes et eurent à eux trois dix-neuf enfants. Deux des frères moururent, laissant le dernier recueillir cette innombrable descendance sous son toit, dont la mère de Condominas.
Le père de ce dernier est officier de la garde indochinoise. De souche périgourdine, Louis Condominas représente l’ascendance franco-française du jeune métis. La vie et l’oeuvre de Condaminas découlent de ce métissage et y reviennent sans cesse. Car le métis toujours claudique. Sous le pouvoir colonial, il se situe dans un espace flou entre colonisateur et colonisé, oppresseur et opprimé. Trait d’union supposé entre deux cultures, sa situation relève en fait du double bind (la double contrainte) : tenu par les Vietnamiens pour un sbire des Français, il est aussi trop proche des indigènes pour être, aux yeux des colonisateurs, un « type comme nous ».
Enfant, Condominas est très souvent malade. Gourd, il vit dans l’ombre de son père, individu d’exception, doué en tout. Survivant de la Première Guerre mondiale, sachant se faire obéir militairement, son père ne cherche pourtant pas à prendre du galon. Sportif, habile chasseur, connaisseur de la forêt, il est aussi mélomane et lecteur avide : Platon, Rabelais, Montaigne, Stendhal, Nietzsche trônent dans la bibliothèque familiale. Des références auxquelles l’ethnologue reviendra toujours. Mais au-delà des livres, il y a la rencontre de « l’autre ». Rencontre réelle, hein, non pas dans les livres.
Au gré d’une mission de son père dans un avant-poste du Haut-Pays, le tout jeune Condominas rencontre, à dix ans, un sauvage vêtu d’un pagne, « nu, sale et fier », se présentant chez son père avec une jarre d’alcool de riz dans laquelle il boit au chalumeau, avant de la passer au maître des lieux. L’homme de la forêt n’a que faire de l’autorité quasi sacrée du Blanc. Il fait irruption dans le petit monde de la civilisation de l’enfant Condominas, transportant avec spontanéité son humanité libre de toute contrainte. Le futur ethnologue vient de découvrir son premier « Moï », un « sauvage » des montagnes.
À douze ans, le jeune métis est envoyé accomplir sa scolarité en région parisienne, au lycée Lakanal de Sceaux. Confié à des amis de longue date de son père, qui deviennent son « oncle » et sa « tante », il fait l’expérience de l’enfermement scolaire et estudiantin, entrecoupé de vacances en Bourgogne, où il découvre, chez les aïeux de sa famille d’accueil, une vie paysanne encore arrimée au rythme des saisons. Les châteaux de la Loire supplantent la brousse dangereuse. La lecture, les musées, la peinture et la passion pour les mythes et héros hellènes offrent une échappée à la vie répétitive du lycée. Lorsque son père vient le retrouver à Paris, le jeune homme parle de littérature à l’érudit officier comme à un ami. Il a également faim de voyage, effectue un tour à bicyclette entre Paris et Sens après le baccaulauréat, puis randonne dans les Alpes. Les études de médecine, puis la préparation pour l’École de la France d’outre-mer se présentent à lui. Mais la guerre met fin à sa classe préparatoire à l’École coloniale. Ses parents rapatrient l’étudiant au Viêt Nam en 1940.

Désormais, Condominas est en âge d’approfondir ce détournement des Lettres persanes de Montesquieu : comment peut-on être métis ? L’ethnologue en devenir commence sa propre ethnographie, comme un préalable indispensable à l’exercice du métier. Rappelé à Hanoï, il s’oriente sans passion vers le Droit, tout en s’inscrivant aux Beaux-Arts, où il assouvit sa vocation contrariée de peintre. Au contact de ses condisciples voués à la carrière administrative, il fait l’expérience de la fatuité, de l’arrivisme et de la bêtise. La première partie, autobiographique, de L’exotique est quotidien, relate sans fard les turpitudes de la jeunesse coloniale. Ces gens-là, si sûrs d’eux et de l’infériorité des indigènes, sont à coup sûr haïssables. Alors le touche-à-tout cherche un refuge, un groupe affinitaire où soient révérées quelques valeurs plus hautes que la puissance et l’argent. En compagnie de quelques lecteurs qu’il croise au Cercle sportif de Hanoï, il s’immerge à nouveau dans le grand style et l’introspection philosophique. Descartes et Proust, comme deux viatiques, avec chez ce dernier une véritable ethnographie de Combray, Paris ou Balbec.
Mais aussi D.H. Lawrence, Saint Ex, Dostoievski et Giono. Dégoûté par la vie à Hanoï, Condominas aspire aux « vraies richesses ». Il se livre de plus en plus à des randonnées à pied, à vélo ou en descendant les rivières, entre le Viêt Nam et le Cambodge. C’est une façon pour lui de se rapprocher de sa moitié asiatique, en parcourant la terre de ses origines. Toujours et encore, ses retrouvailles avec son père lui sont un soutien existentiel et une source d’inspiration, au son de la musique classique et des plus grandes œuvres du patrimoine littéraire.

La machine de guerre le rattrape à nouveau lorsqu’il est convoqué à Saigon, en septembre 1944, pour entrer dans la Marine. Alors que le Japon colonise l’Indochine, il est capturé et retenu dans un camp jusqu’à la capitulation nippone. La révolution d’août 1945, suivie de la déclaration d’indépendance de la république démocratique du Viêt Nam, le replonge dans l’inconfort : cette fois, le métis partage une part de l’identité du colon. Il rentre alors à Paris, et sent bien, sur le bateau du retour, l’attrait qui est le sien pour la « vadrouille », les sentiers montagneux, la vie des paysans méo ou laotiens, thô ou vietnamiens. Le hasard des conversations fait émerger l’idée de suivre des cours d’ethnologie à Paris, où professe le grand Marcel Griaule, spécialiste des Dogons d’Afrique. Condominas n’a pas renoncé à la carrière de peintre, il suit encore des cours en ateliers. Mais il devient bientôt boursier de l’Office de la recherche scientifique coloniale, et se fait engager dans un stage du Centre de formation aux recherches ethnologiques, créé par André Leroi-Gourhan au Musée de l’Homme, avant de suivre le séminaire que Maurice Leenhardt, ethnologue et pasteur, spécialiste des Kanaks, donne à l’École pratique des hautes études. C’est peu dire que le voyageur, apprenti ethnologue, est bien entouré. Il fait rapidement sa culture dans le domaine, en lisant Mauss et Malinowski, tout en approfondissant sa connaissance de Marx et Engels via les travaux de Henri Lefebvre. Et Claude Lévi-Strauss ? La rencontre, admirative, avec l’œuvre de l’auteur des Structures élémentaires de la parenté, sera plus tardive, une fois effectué le séjour de Condominas sur le terrain.

Marié (avec Claire Merleau-Ponty) et père d’un enfant, il revient en 1947 à Saigon, qui lui sert de « préterrain » d’exploration. Autrement dit, la société coloniale qui le happe immédiatement après le débarquement, avant de rejoindre le vrai terrain d’exploration. Avec l’accord du Directeur de l’École française d’Extrême-Orient, Paul Lévy, Condominas quitte la ville du lucre et de la frénésie spéculative, prend peu à peu de l’altitude pour atteindre les zones de montagnes où vivent les peuples « proto-indochinois », ces « Moï » dont la rencontre constitue son grand souvenir d’enfance. C’est ici, chez les Mnong Gar, qu’il va suivre entre 1948 et 1950 les travaux et les jours d’un village indigène, sans interprète, en gommant au maximum sa subjectivité pour ne conserver que les faits observés avec un sens du détail étourdissant. Nous avons mangé la forêt, texte rédigé en 1954 à partir de ses cahiers de notes, puis publié en 1957, est le récit de ces quelques mois durant lesquels Condominas s’est efforcé de saisir « l’homme », c’est-à-dire les dons que les Mnong Gar ont à offrir au patrimoine commun de l’humanité, sous la « gangue de l’exotisme ».

Sous la plume de Condominas, on entre à Sar Luk comme dans un roman de Balzac, par cercles concentriques se rétrécissant jusqu’à saisir le plus intime de la vie ordinaire d’un peuple semi-nomade de paysans « écobuants ». Situé au centre du Viêt Nam, le pays Gar est montueux, tout en ondulations, constitué de hauts plateaux hérissés de collines. Les monts sont parsemés de zones marécageuses, que n’épargnent pas les maladies endémiques. Les cultures en cours, effectuées sur brûlis (portant le nom de miir), offrent une échappée qui contraste avec les hautes futaies, sièges des Génies des lieux, laissées quant à elles intactes par les cultivateurs.
Sar Luk est un village de cent quarante six habitants, situé à cinquante-cinq kilomètres au sud du point « civilisé » le plus proche. L’habitat se compose majoritairement de huttes construites sur hauts pilotis et de porcheries basses, entourées d’enclos de rondins serrés. L’ethnologue se fond dans le quotidien des Mnong pour observer, chaque jour, le va-et-vient constant des gens, des chiens, des cochons et de la volaille (les principaux animaux élevés par les Mnong), mais aussi des buffles et des chevaux. Ces derniers sont ramenés le soir et, en ce qui concerne les chevaux, parqués dans des écuries pour ne pas attirer les tigres. À l’intérieur des cases, il fait sombre. Une vaste pièce, dotée d’un immense bat-flanc, permet d’entreposer un rayonnage de jarres, sous un grenier à riz. Montés sur pilotis, les greniers nourrissent plusieurs foyers, par exemple un couple, ses enfants et l’une des filles mariées. Ainsi, les « maisons-greniers » peuvent atteindre jusqu’à quarante mètres, abritant des familles unies par la parenté ou l’amitié. Le clan détermine la structure familiale ; il s’agit des individus qui se réclament d’un ancêtre commun en ligne maternelle. Les membres d’un même clan (mpôol) ne peuvent ni se marier ni avoir des relations sexuelles entre eux. Le couple, noyau de chaque maisonnée, est l’unité économique de base, qui définit tant la production que la consommation. Chaque maisonnée oriente son travail à son profit, tout en s’efforçant d’harmoniser ses efforts avec les maisonnées voisines. Ainsi, l’entraide est le ciment social qui assure la bonne exécution des travaux agricoles. Ceux-ci sont complétés par un système complexe de troc, rendu nécessaire par l’administration coloniale qui exige le paiement d’un impôt en numéraire, ainsi que par des marchés où des commerçants chinois et vietnamiens procèdent à la vente de sel, de jarres et de tissu d’importation.

Au temps pour ces quelques observations matérielles. Nous avons mangé la forêt introduit assez vite à la dimension symbolique et rituelle de la vie des Mnong, en proposant dès le premier chapitre la description minutieuse d’une cérémonie d’immolation d’un buffle, par laquelle un homme important (kuang), dit Baap Can, s’est entendu avec Ndêh, ancien chef de canton, pour procéder à un sacrifice qui scellera leur alliance en tant qu’amis fidéjurés. Condominas retrouve la tradition de la jarre et le partage de l’alcool de riz évoqué dans le souvenir d’enfance du « Moï » nu, sale et libre. On suit pas à pas, pendant plusieurs semaines, les préparatifs du sacrifice, ponctués eux- mêmes de gestes rituels : recherche d’un bambou géant précédé du rite propitiatoire du jet de cendres, afin d’éviter qu’un cerf ne brame sur la route des chercheurs et ne les égare, ou qu’ils ne butent sur une herbe maléfique dont le pied forme des cornes ; onction de l’arbre servant de mât pour attacher les bêtes immolées, avec du moût de bière et du riz cuit ; choix par l’homme prestigieux de sa servante et de son serviteur de sacrifices ; égorgement d’une poule au-dessus d’un bol mnong contenant du moût de bière, en vue de futures onctions et de l’invocation des Esprits supérieurs ; invitations et beuveries préparatoires ; convoi de villageois en habit carnavalesque, derrière deux buffles tirés en laisse ; poésies et harangues au moment de la perpétration du sacrifice. On le comprend, chez les Mnong, tous les actes sont pris dans une trame expressive poétique. Condominas disait avoir emporté à Sar Luk l’œuvre complète du poète Henri Michaux, grand faiseur de peuples imaginaires. Ses livres invitent à un semblable décentrement, à ceci près que l’observation participante se suffit à elle-même. Condominas, par sa méthode ethnologique, n’enjolive rien. L’habituel reproche d’idéalisation des primitifs ne tient pas avec lui, car tous les faits où il serait impliqué plus que de raison sont éliminés de son récit.

Cette poésie des Mnong Gar, nimbée de religieux, est consubstantielle à leur pratique agricole d’essartage. Autrement dit, le défrichage d’une terre puis la consumation des abattis, précédant les semailles. Par-delà les multiples descriptions de l’ethnologue (des cérémonies de mariage, des massacres de sorciers, le soin qu’il apporte aux malades avec des médicaments occidentaux, qui lui confèrent le statut d’homme-médecine), c’est évidemment celle-ci qui nous retient, dans le cadre de Notre bibliothèque verte. Contrairement à la riziculture irriguée pratiquée en plaine, les montagnards ont recours à cette technique nommée rây, dont les étapes scandent les moments de l’année. Selon le climat, une division s’opère entre la saison sèche, de mi-novembre à mi-mai, qui laisse place à la saison des pluies, de mi-mai à mi-novembre. Selon les travaux agricoles, se succèdent : la saison du défrichement {dôôm môih), de mi-janvier à mi-mars ; la mise à feu de la forêt défrichée (chuu ntôih) et la saison des abattis consumés (dôôm ruih), autrement dit la saison du feu, extrêmement ritualisée, qui se prolonge jusqu’en juin ; la saison des semailles {dôôm tuuc) pendant quinze à vingt jours ; la saison du sarclage (dôôm jiik), nécessaire au moment des fortes moussons, entre fin mai et fin septembre ; enfin, la saison de la moisson (dôôm kec). Chaque saison ou presque s’ouvre et se clôt par des rituels tantôt individuels (effectués par un foyer sur son champ), tantôt collectifs. Ce cycle agricole définit le cycle annuel, puisque les datations s’effectuent en fonction de l’espace brûlé puis cultivé. Ainsi, l’année agricole à Sar Luk, dont Condominas est le témoin de fin novembre 1948 à début décembre 1949, est celle de la « Pierre Génie Gôo », du nom de l’esprit du morceau de la forêt « mangé » par les paysans Mnong. Aussi chaque village nomme-t-il différemment la même année, selon l’espace forestier essarté lors du cycle. En règle générale, les « Hommes de la forêt » ne cultivent jamais le même champ (miir) au terme d’une année, de sorte que fessait moissonné reste en friche. Il faut dix ans, voire plus, avant qu’un village ne revienne au début du cycle. Le village lui-même ne demeure jamais plus de sept ans au même emplacement (rngool).

Cette conception de la temporalité ne serait rien sans la croyance animiste qui la soutient. Toujours susceptible de prêter au pittoresque, c’est-à-dire au regard ethnocentrique, l’animisme des Mnong est traité avec minutie par Condominas. Le finage – les limites, car il y en a évidemment – est peuplé de lieux-dits, représentés par n’importe quel élément du milieu : colline, rivière, ruisseau, croisement de sentier presque invisible sous la végétation, bosquet, arbre isolé, sous-bois, accidents de terrain. À chaque fois, ces points géographiques abritent des esprits qu’il faut se concilier pour éloigner les maladies, tout en les invoquant pour favoriser les récoltes. Les proto-indochinois utilisent certes un outillage typique, avec le coupe-coupe à lame courte et large et au manche recourbé (wiah), outil mixte dont Condominas livre plusieurs croquis, la hache à balancier (suung), outil masculin d’abattage de gros arbres et de façonnage de mâts, colonnes, poteaux et cercueils rituels, la houe à manche court (wang) destinée au sarclage et le petit couteau à tout faire avec son manche de fer courbe (pêh ngkôr loeh), planté dans le chignon des hommes, ou encore la faucille (ndreek) servant à la récolte de riz précoce et de l’herbe à paillote. Ils recourent également à des techniques d’organisation du travail en équipes d’entraide, constituées de membres de plusieurs maisonnées travaillant par rotation sur les champs de chaque foyer. Mais au-delà de ces techniques matérielles, les Mnong se singularisent par la centralité de ce que Condominas appelle la « technologie rituelle ». Omettre les rites qui jalonnent les différentes saisons du cycle agricole, ce serait pour chaque paysan mnong mettre en danger ses récoltes et les livrer aux aléas climatiques. Les rituels liés au feu sont ainsi déterminants car ils correspondent à la façon dont les Mnong se repèrent dans le temps en ménageant leur milieu. Dans le sixième chapitre de Nous avons mangé la forêt, l’ethnologue décrit ce feu rituellement produit, sur un emplacement symbolique, suite à un repas cérémoniel où l’on partage un poisson pêché collectivement, animal associé chez les Mnong au paddy (que nous appellerions le riz). Des onctions de jarres remplies de bière de riz laissent place à un dépôt rituel des semences que chaque paysan voudra cultiver. Sous le vacarme des tambours et des cors, des « hommes sacrés » appellent la protection des génies face à un poteau rituel au sommet duquel est accroché un poisson sacrifié. On scie le bois sacré, dont les brandons serviront à mettre le feu, tout en pratiquant un échange rituel de nourriture (riz et poisson) et l’on sanctifie le feu en jetant dans les flammes un poussin vivant.

À la fin du cycle agricole, une fête rituelle clôt l’année, celle du rite du ramassage de l’âme du paddy. En ramassant les derniers grains, on couronne cet acte par le sacrifice d’une poule et d’une jarre de bière de riz. Puis, collectivement, les chefs de foyer procèdent à la « prise de la paille » et supplient l’âme du riz de venir vivre chez eux, puisque le miir, le champ cultivé, va désormais retourner à la forêt et redevenir un champ abandonné (mpôh). Enfin, pendant trois jours à Sar Luk se déroule le rite principal de clôture, l’Onction sanglante du paddy (Mhaam bad), où, sous la direction des hommes sacrés, on immole une poule, un coq, voire un buffle. C’est un soulagement festif pour les villageois épuisés par les tabous multiples liés à la saison des moissons, afin de maintenir disponible toute la main d’œuvre : tabou de voyager, de recevoir des étrangers, de se livrer à un travail artisanal, de pêche ou de cueillette, tabou de la fête par l’interdiction de boire de l’alcool de riz, tabou de l’alimentation camée.

On anticipe la cuistrerie des écologistes urbains : eh quoi ? Tout primitifs et minoritaires qu’ils soient, il n’en demeure pas moins que les Mnong détruisent les sols d’une manière irréversible pour assurer leur subsistance, alors même qu’existe la méthode de la riziculture irriguée, plus productive tout en épargnant la forêt. De surcroît, ils sacrifient en masse des animaux élevés à dessein, tout en fragmentant leurs travaux par de vastes beuveries révélant leur penchant à l’ivrognerie.
Condominas répond sur tous ces points. L’ethnologue n’a guère de mal à montrer que « le vin à chaque repas, les apéritifs, les « petits coups de blanc », « whisky bien tassé » et autres « pousse-café » » ne sont pas des habitudes mnong mais bien des institutions ordinaires de notre sociabilité de grands « civilisés ». Quant à la culture sur brûlis, il montre combien il faut considérer la chose sur un double plan, celui de la richesse des semences, d’abord ; celui de la géographie, ensuite. Les essarteurs, en effet, cultivent en mélange avec le riz de nombreuses autres plantes. Condominas a rapporté de sa mission un herbier composé de vingt-sept plantes alimentaires, plus le tabac, deux plantes à usage technique (coton et indigotier) et des plantes magiques (curcuma notamment). Quant à leur pratique d’écobuants, il s’agit de la meilleure technique agricole disponible compte tenu du caractère escarpé de leur milieu de vie et de leur faible densité démographique, qui permet de laisser longuement reposer les terres en jachère. Les Mnong connaissent leurs terres et n’ont pas besoin d’irriguer de grandes plaines rizicoles pour assurer leur mode de vie. Ils ne maîtrisent pas cette pratique-là car elle ne correspond pas à la symbiose qu’ils ont établie avec leur milieu.

Condominas se trouve bientôt confronté à cet argument écologique de l’épuisement des sols chez les Mnong. En 1958, huit années après son départ de Sar Luk, il revient dans la région. La guerre d’Indochine a ravagé le pays. Ngô Dinh Diêm, mandarin devenu « dictateur » (selon Condominas) assure la présidence du Viêt Nam en laissant les coudées franches à ses amis américains. Les fonctionnaires vietnamiens anciennement soumis au pouvoir colonial abondent dans une surenchère nationaliste. Il s’agit d’éradiquer tout ce qui ne serait pas « typiquement » vietnamien. Ainsi des cultures montagnardes, dans leurs pratiques de subsistance comme dans leurs dialectes. « Sar Luk retrouvé », dernier chapitre de L’exotique est quotidien, serre le cœur du lecteur. Condominas y témoigne pour l’histoire. Passablement affectés par les maladies et le renforcement d’une nouvelle domination coloniale, les Mnong sont ciblés par les autorités vietnamiennes, désireuses de regrouper leur tribu dans la plaine rizicole du Lac. Le pouvoir ne cherche plus à se concilier les autochtones comme une main d’œuvre pour déployer ses projets impérialistes, il vise la pure et simple éradication des minorités ethniques, quitte à la maquiller en sauvegarde des sols forestiers. « Pour mettre au point une telle entreprise absurde, il n’avait fallu rien de moins que la collaboration d’un mandarin borné, devenu dictateur, et d’un technocrate étranger, qui ignore tout des réalités du pays qu’il prétend remodeler et qui tient les hommes pour des chiffres à manipuler ». Que répondent les Mnong dans une supplique ingénue à l’ambassadeur américain ? On croit entendre l’écho de Sitting Bull refusant de devenir un Indien de réserve :

Pourquoi les Vietnamiens veulent-ils nous arracher à la terre de nos ancêtres ? Nous ne pouvons pas vivre ailleurs. Lorsqu’un homme quitte cette terre pour la plantation ou l’armée, c’est toujours temporairement et avec la certitude d’y revenir bientôt. Comment les génies et les ancêtres supporteront-ils un tel abandon ? Les émigrants seraient à leur tour privés de leur soutien et disparaîtraient en peu de temps. De plus, ils veulent nous contraindre à abandonner le miir (la culture sur brûlis) pour la rizière irriguée, que nous n’avons jamais pratiquée […] Les yuan veulent nous prendre nos terres et nous faire mourir au loin.

Condominas part définitivement de Sar Luk, village fantôme victime d’un « ethnocide », un terme forgé par notre ethnologue. Avec la disparition du village mnong, décimé sous la puissance de feu occidentale, c’est aussi une part de l’identité du métis qui s’éteint, celle qui l’avait ouvert à la meilleure part de l’humain en lui, par-delà sa double appartenance française et vietnamienne. « Sans les « Hommes de la forêt », rappelle-t-il, je n’aurais été qu’un numéro inconscient d’un énorme rouage ». Une pièce dans la Machine. On le voit, le « décolonialisme » de Condominas n’a rien à voir avec le retranchement contemporain des « décoloniaux » sur des identités closes et séparées. Défendre la mémoire des Mnong face à l’ethnocide, c’est pratiquer le mouvement inverse, en montrant que chaque peuple, si petit et « exotique » soit-il, contribue, par certains de ses usages et formes de vie, à enrichir la commune humanité.

Élu en 1960 directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, « Condo », comme l’appelleront ses étudiants, va animer pendant trente années un séminaire d’études pluridisciplinaires sur l’Asie du Sud-Est, dans lequel se fréquenteront des Français, des Vietnamiens, des Laotiens, des Américains, des Anglais, des Malgaches, des Japonais, des Australiens, etc. Une fraternité de véritables chercheurs, dénués de forfanterie universitaire, à l’image du « maître » Condo. Il fonde également à la même époque le Centre de documentation et de recherche sur l’Asie du Sud-Est et le monde insulindien (CeDRACEMI). Sa renommée devient internationale, il est plusieurs fois invité dans les universités Columbia et Yale entre 1963 et 1969, puis à Palo Alto en 1971. En 1972, à Toronto, il est le premier ethnologue étranger invité à prononcer le discours inaugural de l’American Anthropological Association (AAA). D’autres distinctions l’honoreront, au Japon et en Australie.

On ne saurait conclure sans rappeler ce coup de téléphone qui survient en 1970, alors que les États-Unis s’enlisent au Vietnam. Un biologiste de Harvard, nommée Matthew S. Meselson, demande en effet à « Condo » de faire partie d’une commission créée sous la houlette de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, dont le but serait d’évaluer les conséquences de l’utilisation par les militaires des herbicides au Sud Vietnam. Probablement naïf, porté par sa probité scientifique, Condominas accepte et se retrouve dans un colloque d’experts organisé dans une propriété de la National Academy of Science. Il assiste en réalité à une justification scientifique de l’innocuité de la guerre chimique, devant un parterre d’industriels et de congressistes. Les chiffres succèdent aux chiffres, de graphiques en formules chimiques, établissant les surfaces traitées et l’ampleur des destructions opérées. En vain, l’ethnologue cherche l’attention à l’homme dans les discours techniques des spécialistes en sciences naturelles et physiques. Un soir, lors d’une projection, un ingénieur agronome commente une diapositive montrant ce qu’il nomme un V.C. field, autrement dit un champ dénué d’habitation, que les gens fuient à la vue de l’hélicoptère. Il s’agit pour lui d’une cible très claire incitant au mitraillage des combattants et au déversement de défoliants. Condominas saisit tout de suite qu’il s’agit en réalité d’un miir, un champ préparé à l’écart du village, dont les abattis brûlés attendent l’ensemencement. Autrement dit, un des éléments

fondamentaux de la culture mnong. L’ethnologue se retrouve piégé parmi les fonctionnaires de la plus haute machinerie de destruction, justifiant pour certains l’expansion de l’« agent orange » au nom des futurs services rendus à l’agriculture. Ces journées en compagnie des inhumains préfigurent pour Condominas un « futur où les technocrates, sans même la stimulation du délire qui habita le docteur Folamour, pourront jouer impunément de leur puissance ».

Pour clore les débats, un économiste vient souligner que dans une province du pays, 95 % des cultures ont été anéanties. Qu’à cela ne tienne, les États-Unis ont immédiatement expédié des milliers de quintaux de riz à distribuer à la population. C’est ce que l’on appelle, soi-disant, des dons humanitaires. Soudain, « Condo » se lève. Le pourfendeur de la bassesse coloniale se mue en critique radical de la pente ethnocidaire de la technocratie. Une harangue qui est le testament naturien de Georges Condominas, le « Proust de l’ethnologie », selon un mot attribué à Lévi- Strauss :

Vous appelez ça des dons ! Mais sous ces chiffres avez-vous jamais imaginé des hommes de chair et d’os, des êtres vivants, sensibles aux joies et aux peines ? Qui ont tout au long des jours ameubli leurs rizières ou abattu la forêt, semé… En quelques instants, il aura suffi d’un passage ou deux de vos avions pour anéantir le produit d’un travail qui n’est pas seulement une tâche harassante, mais le déroulement de la vie au rythme des saisons avec la ponctuation des fêtes où l’on se sent bien entre hommes, et aussi avec les dieux. Quelques nuages d’herbicide et toutes les cultures ont été brûlées, les eaux polluées et rendus malades tous ceux qui en ont été atteints. Encore heureux s’ils n’ont pas reçu balles, bombes et napalm ! Il ne leur reste alors plus qu’à fuir la terre de leurs ancêtres et, toujours tremblants de peur et de désespoir, mendier ce que vous appelez vos “dons” et qu’avec un minimum de pudeur on n’oserait même pas qualifier de réparations ridicules […] Ce niveau de vie, que vous estimez très bas, leur laissait au moins une chose que vous ne pouvez pas retenir dans vos calculs : la liberté.

Renaud Garcia
Printemps 2022

Lectures
• Nous avons mangé la forêt. Mercure de France, 1957 [rééd. 2003]
• L’exotique est quotidien, Plon, 1965 [rééd. Collection Terre Humaine Poche]
• « Aspects écologiques d’un espace social restreint en Asie du Sud-Est », Études rurales, n°89-91, 1983, pp.11-76.

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1 commentaire

  1. Debra

     /  11 juin 2022

    Très beaux portraits d’aventuriers/explorateurs.
    C’est une consolation de découvrir ces parcours de personnes à l’heure où la typologie est devenue une norme planétaire, pour se rappeler qu’il existe encore des personnes dans le monde.
    Un petit mot sur les jeux romains… je crois qu’il est utile de se souvenir que ces jeux n’étaient pas destinés tant à une aristocratie décadente qu’au peuple romain lui-même… DESOEUVRE, ayant déjà lui-même été déraciné de ses terres, de ses… oeuvres sur ces terres, et agglutinés dans un mégapôle… 100-200 ans avant la naissance de Jésus.
    Les jeux du cirque étaient payés par l’empereur, offerts par l’aristocratie gratuitement pour le peuple. On peut discuter, comme à la fin du portrait de Condominas, de la valeur de cette substitution, pour racheter ? le saccage d’une vie probe et enracinée, et on doit le discuter.
    Pour la civilisation, il me semble que c’est assez insoluble, et se tient dans la formule « tous les avantages ont leurs inconvénients, et vice versa. » Au fur et à mesure que nous avons épuisé.. l’exploration de notre environnement, en repoussant les limites de notre connaissance, avec les limites tout court, nous nous sommes mis à nous sentir de plus en plus… à l’étroit, et enfermés dans un petit bocal. Domestiqués, de surcroît.
    Comment faire pour trouver/retrouver ? un ailleurs synonyme de la transcendance elle-même ? Depuis que nous nous sommes mis à explorer l’espace, nous avons délogé Dieu dans nos imaginations. Pour notre plus grand désarroi, d’ailleurs.
    Comme quoi, nous sommes les victimes de notre propre succès, et pouvoir. Surtout en Occident, et avec la pensée occidentale.
    Mais hier, j’ai regardé pendant dix bonnes minutes une reproduction de la Vierge et Sainte Anne de Leonardo, et je ne peux regretter que notre civilisation ait créé des conditions pour que ce tableau existe. Splendeur… et décadence de l’Occident.
    Et maintenant, il faut remettre l’ouvrage sur le métier, sans tisser… une nouvelle chemise de bure, ou camisole de force…

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