Catherine Liu, « Le monopole de la vertu » (introduction)

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Catherine Liu

Le monopole de la vertu
Contre la classe managériale
Éditions Allia, 2022

Traduit par Olivier Borre & Dario Rudy

Introduction

Aussi loin que la plupart d’entre nous s’en souviennent, la classe managériale a toujours mené une lutte des classes, non pas contre les capitalistes et le capitalisme, mais contre les classes populaires. Les membres de cette classe ont certes en mémoire une époque où ils étaient plus progressistes, tout particulièrement pendant la période appelée “ère progressiste”. Il fut un temps où ces personnes soutenaient le militantisme ouvrier et les luttes héroïques des travailleurs face aux grands magnats et aux capitalistes qui les exploitaient : Mrs Leland Stanford Jr, Andrew Carnegie, John D. Rockefeller, ou encore Andrew Mellon… Aujourd’hui, pourtant, les cadres et professions intellectuelles supérieures, CPIS (1), étudient à Stanford et considèrent les fondations privées portant ces patronymes comme des modèles de philanthropie, des sources cruciales de financement et de reconnaissance sociale. S’ils sont toujours aussi convaincus d’être les héros de l’histoire et de défendre des victimes innocentes face à leurs persécuteurs malveillants, les classes populaires ne leur paraissent cependant plus dignes d’être sauvées, car elles sont desservies – selon les normes des CPIS – par leur comportement : trop passives politiquement ; ou trop en colère pour rester courtoises. Les progressistes appartenant aux classes diplômées aiment parler de l’“empowerment” du “peuple” ; ce terme implique précisément que les personnes censées bénéficier de ce “pouvoir d’agir” ne pourraient accéder au pouvoir sans l’aide de la classe managériale. Les CPIS, en tant qu’agents de la classe dirigeante, accaparent sans vergogne toutes les formes de vertu sécularisées. Dès qu’il s’agit de s’attaquer à une crise politique et économique qui n’est que le produit du capitalisme, toute lutte politique visant à des changements structuraux et à une meilleure répartition des richesses se transforme chez eux en une passion toute personnelle : leurs efforts se concentrent alors sur des démarches individuelles par lesquelles ils peuvent “rendre à la société”, ou bien sur des formes réifiées de la transformation de soi. Dans leurs goûts personnels, dans leurs préférences culturelles, ils trouvent la justification de leur inébranlable sentiment de supériorité vis-à-vis des simples ouvriers. Si, en matière de politique, ils se contentent essentiellement de pointer du doigt tout écart à la vertu, rien ne leur plaît tant que les situations de panique morale, qui incitent les membres de leur classe à des formes encore plus vaines de pseudo-politique et d’hypervigilance. Vivement décriée, Hillary Clinton disait en toute franchise son mépris des petites gens lorsque, en 2016, elle qualifiait sans détour les électeurs de Trump de “déplorables”. Cette année-là, le sentiment de défiance qu’éprouvaient ces derniers à l’égard de la classe managériale et de son progressisme illusoire se cristallisa simplement en une forme d’antiautoritarisme réactionnaire, qu’un autre démagogue réactionnaire cherchera plus tard à exploiter. Un tel monopole de la vertu détenu par les CPIS ne fait qu’aggraver l’affront commis envers les ouvriers : après avoir réduit les effectifs de cols bleus, les managers cols blancs dénigrent à présent leurs mauvais goûts littéraires, leurs régimes alimentaires malsains, leurs familles instables et leurs pratiques déplorables en matière d’éducation.

À l’époque où la classe managériale compatissait à la détresse des masses laborieuses, elle fut également l’instigatrice de normes de recherche établies dans le cadre d’organisations professionnelles telles que l’Association médicale américaine, l’Association des professeurs d’Université et l’ensemble des organisations professionnelles qui aujourd’hui encore dominent le milieu universitaire. En réglementant ainsi la vie professionnelle, les CPIS souhaitaient protéger l’intégrité des spécialistes et des experts face au pouvoir des capitalistes et des marchés. De Jane Addams à John Dewey, les membres de la classe managériale américaine à ses débuts ont institué le principe d’une université indépendante et valorisé le rôle de la recherche dans la définition des politiques publiques, y voyant un facteur crucial pour le développement de la démocratie industrielle. Ce faisant, les premiers travailleurs sociaux, les premiers muckrakers – ces journalistes déterreurs de scandale – ainsi que les plus radicaux des chercheurs en sciences sociales se rangeaient aux côtés des ouvriers américains et du parti socialiste, alors dirigé par Eugene Debs, dans leur lutte millénaire pour donner le pouvoir aux ouvriers (2). Cette époque glorieuse où les CPIS faisaient preuve d’héroïsme est bel et bien révolue. Les CPIS, dotés d’une grande rigueur professionnelle et auréolés d’un apparent désintéressement, s’en sont fort bien tirés au cours de la Grande Dépression, de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre, en bénéficiant de l’expansion des universités ainsi que de la complexité grandissante du tissu socio-économique américain. Lorsque la dynamique s’est infléchie au détriment des ouvriers américains, les CPIS ont préféré mener une guerre culturelle à l’encontre des classes les moins favorisées tout en essayant de s’attirer les bonnes grâces des capitalistes auparavant honnis. Si la guerre culturelle a toujours été un prolongement de la guerre économique, le pays se divisa dans les années 1960 entre personnes supposément éclairées et personnes supposément ignares : les CPIS surent se distinguer de ceux qui leur étaient économiquement inférieurs de façon moralement justifiable.

Après 1968, la loyauté des CPIS à l’égard de la classe ouvrière laissa progressivement place à une loyauté à l’égard du capital. Depuis cette époque, les éléments les plus brillants et les plus visibles de la classe managériale ont diligemment mis leurs cerveaux au service du patronat.

Dans les thèses de Marx, la lutte des classes était le moteur du changement historique et le prolétariat son agent politique ; la classe managériale, dans son incarnation la plus récente, cherche au contraire à changer le monde en affaiblissant le pouvoir des ouvriers et en ignorant leurs intérêts. L’élite managériale d’après soixante-huit a acquis la conviction idéologique qu’elle occupe une position inattaquable, car elle rassemblerait en son sein les individus les plus évolués que notre planète ait jamais connus. En réalité, ces personnes ont fait de leur avant-gardisme une vertu. En reprenant à leur compte l’héritage de la contre-culture et sa prédilection pour les innovations technologiques et spirituelles, les élites managériales veulent nous expliquer comment nous devrions vivre. Elles ont en grande partie réussi à démolir toute l’infrastructure physique et désormais cybernétique de nos quotidiens pour la reconstruire à leur propre image (3). À mesure que les élites ont accumulé du capital, elles insistèrent sur leur capacité à réaliser les actes les plus banals d’une façon extraordinaire, fondamentalement supérieure et pleine de vertu : lire des livres, élever des enfants, se nourrir, rester en bonne santé ou faire l’amour ont constitué autant d’occasions de démontrer qu’on faisait partie des individus les plus évolués de l’histoire humaine, tant sur le plan affectif que culturel. Bien que la critique conservatrice de cette “nouvelle” classe, qu’elle émane de Herman Kahn, de William F. Buckley, de Newt Gingrich ou encore de David Brooks et de Tucker Carlson, ne soit qu’un pur spectacle médiatique, il y a néanmoins une certaine justesse dans sa condamnation des progressistes et de leur mépris inavoué envers les gens ordinaires. Les figures médiatiques de droite ont entendu la colère des gens ordinaires, mais ils instrumentalisent ce ressentiment à des fins réactionnaires. Donald Trump a su mieux que quiconque mobiliser l’animosité du peuple à l’encontre des CPIS. Il lui a suffi de capitaliser sur plusieurs décennies d’une adroite propagande conservatrice présentant le progressisme des CPIS comme l’ennemi du peuple et de l’intérêt du plus grand nombre. Trump n’a jamais cherché à faire croire qu’il était vertueux : au contraire, sa politique pulsionnelle et son manque de self-control l’ont rendu séduisant auprès d’un public qui se sentait dédaigné par le surmoi progressiste. Pour vaincre les politiques réactionnaires qui se cachent sous le masque du populisme, il nous faut mener à gauche une lutte des classes contre les CPIS et refuser cette politique des identités qui leur permet d’exhiber leur vertu. Le parti démocrate, cependant, n’est pas l’organe politique qui nous guidera dans cette lutte contre le capitalisme, contre ce système fondamentalement destructeur caractérisé par l’exploitation et la quête effrénée de profits.

Ma présentation succincte de la classe managériale est de nature polémique : si vous cherchez une analyse récente et “objective” de ce terme, il vous suffit de lire l’article de Gabriel Winant publié dans n+1, intitulé “Professional Managerial Chasm : a Sociological Designation Turned into an Epithet and Hurled Like a Missile” (4) (“Le piège ‘professionnel-managérial’: un concept sociologique devenu une épithète qu’on se lance comme un missile”). Contrairement à cet article, le travail que je présente ici ne s’apparente pas à une production universitaire professionnelle, neutre, tout occupée à affiner les termes et leurs définitions, à insister sur les nuances pour mieux pointer du doigt les gens de gauche qui feraient soi-disant preuve d’incivilité ; ceux qui, incapables de rester courtois dans leurs échanges, lancent leurs épithètes comme des missiles. Winant a foi en la vertu progressiste. Ce n’est pas mon cas. L’article de Winant dans lequel il faisait l’éloge des CPIS et éreintait la gauche a paru en 2019, avant le début des élections pour la primaire démocrate, à un moment où Elizabeth Warren était encore en tête des sondages. Warren n’est parvenue à se placer en deuxième position – ni parfois même en troisième ou quatrième position – dans aucun des États qui ont voté avant le retrait de sa candidature. Winant avait exhorté les partisans de Sanders à s’incliner devant Warren et à se réconcilier avec son idéologie de classe diplômée progressiste. Il n’avait pas prévu que Sanders allait remporter une primaire après l’autre, les électeurs rejetant avec fracas le progressisme très limité proposé par Warren.

Les raisons de ce rejet ont beau être multiples, les centristes et les libéraux refusent toujours d’admettre l’existence d’une méfiance populaire à l’égard du solutionnisme technologique et restent sourds au désir collectif d’une réorganisation économique radicale. Aux États-Unis, des générations d’experts soi-disant neutres se sont attachées à démanteler les biens communs, à affaiblir la sphère publique et à favoriser la monétarisation de toute chose, depuis la santé jusqu’aux compétences personnelles. Ils ont poussé des générations d’Américains à s’endetter en faisant miroiter le fantasme d’une mobilité sociale renforcée par la méritocratie (5). Les progressistes ont beau avoir laissé la finance et les intérêts des grandes entreprises vider les caisses publiques, Winant s’évertue à replacer la classe managériale dans une perspective historique et nous invite à ne pas abandonner ses valeurs. Par ma critique de la classe managériale et par la description polémique que je propose de ses principes moraux, j’espère contribuer à affaiblir sa mainmise sur notre conception de la politique. Le but de ma critique, c’est que nous puissions revenir à une politique et à des mesures véritablement socialistes ; ces politiques, marginalisées par les figures de proue de la pensée des CPIS, ont gagné en visibilité lors des campagnes présidentielles mémorables de Bernie Sanders en 2016 et 2020. Cependant, le résultat des primaires démocrates de 2020 m’a confirmée dans ma conviction que Warren et le reste des CPIS ne cesseront de faire barrage à tout changement politique réel. En quête d’un poste dans la nouvelle administration Biden, Warren s’est montrée davantage intéressée par l’évolution de sa carrière professionnelle que par l’idéologie politique et les valeurs sociales qu’elle et Sanders sont censés avoir en commun.

Selon John et Barbara Ehrenreich, la classe managériale est constituée de “travailleurs intellectuels salariés ne possédant pas les moyens de production et dont la fonction principale dans la division sociale du travail peut être décrite de manière générale comme la reproduction de la culture capitaliste et des relations capitalistes de classe” (6). Tandis que chez Siegfried Kracauer et C. Wright Mills, les cols blancs étaient des employés épargnés par les tâches physiques travaillant dans la vente ou dans des bureaux, la classe managériale se compose pour les Ehrenreich de professionnels diplômés détachés de leurs racines sociales, tels que les créatifs de l’industrie de la culture, les journalistes, les ingénieurs informaticiens, les scientifiques, les professeurs d’université, les médecins, les banquiers et les avocats, qui occupent tous d’importants postes de direction ou d’encadrement au sein de grandes organisations. Dans les années 1960, Robert McNamara, grand avocat de la guerre du Vietnam, représentait clairement l’ennemi du progrès pour les jeunes membres de la classe managériale : ils voyaient en McNamara un impitoyable criminel, alors qu’il n’était rien d’autre qu’un membre de leur classe ayant atteint une position élevée. Aujourd’hui, les CPIS s’habillent peut-être de façon plus décontractée, mais cela ne les empêche pas d’orchestrer la destruction des existences et des moyens de subsistance des pauvres et des prolétaires américains de toute race, de tout genre et de toute orientation sexuelle, au nom de l’égalité des chances, de la concurrence, de l’austérité et de l’efficacité. Depuis les années 1970, les élites managériales ont volontiers déserté les politiques de masse pour mieux reproduire la division sociale du travail et continuer à creuser le fossé entre ceux que le capitalisme tardif fait prospérer et ceux qui en pâtissent.

Les conservateurs américains se sont montrés plus disposés à parler d’antagonisme de classe que les progressistes tels que Winant. Dans un article intitulé “La véritable lutte des classes”, Julius Krein, rédacteur en chef d’American Affairs, présente la situation politique actuelle des États-Unis comme façonnée par une lutte des classes entre les 0,01 % les plus riches et les 10 % les plus riches (c’est-à-dire les CPIS). Selon lui, les classes populaires américaines ont été tellement martyrisées qu’elles ne possèdent plus aucun pouvoir politique. Pour Krein, l’émergence d’une classe managériale plus juste et plus éclairée est nécessaire pour en finir avec des politiques qui ont accru les inégalités sur l’ensemble des couches socioéconomiques. Plus militant que Winant, Krein appelait les élites managériales à agir dans leur intérêt propre et à combattre “l’inégalité intra-élites : afin d’aider les classes populaires paupérisées à renverser nos propres oligarques ‘pathétiques’, le bas de la classe managériale doit prendre la tête du combat contre l’aliénation et l’exploitation” (7). Dans le même numéro d’American Affairs, Krein publiait l’article d’Amber Frost intitulé “L’opportunisme fantoche de la classe managériale”, qui s’offrait comme un contrepoint : l’autrice y soutenait que la classe managériale se composait d’une “arrière-garde” inconstante et peu fiable (8).

En 2019, Michael Lind a publié The New Class War : Saving Democracy from the Managerial Elite (La Nouvelle Lutte des classes : sauver la démocratie de l’élite managériale). Dans ce livre, il cherche à ressusciter l’idéal américain d’une société sans classes et rejette sur l’élite managériale la responsabilité de la montée du populisme aux États-Unis. Je ne suis pas entièrement en désaccord avec cette affirmation. Lind fustige en outre les CPIS pour avoir diabolisé les travailleurs lorsque ceux-ci ont rejeté le réformisme centriste. Lind est un drôle d’énergumène, à la fois défenseur de la cause ouvrière et antisocialiste (9). Ainsi, il peut critiquer les faiblesses de “Occupy Wall Street”, le désintérêt de ce mouvement pour les conflits de classe au profit d’un procéduralisme anarchiste, ou encore le tournant culturel qui a permis ces politiques, mais son désir d’une paix sociale pérenne implique une résolution soignée et négociée des antagonismes sociaux qui, par nature, est davantage managériale et administrative que politique et objective. Ce qui terrifie Lind et la plupart des centristes, des conservateurs et des libéraux, c’est l’idée qu’en fin de compte, la mise en œuvre du socialisme comme forme de gouvernance politique ne constitue pas la fin de la lutte des classes, mais son véritable commencement. 

En tant que classe, les CPIS aiment parler de biais de perception plutôt que d’inégalités, de racisme plutôt que de capitalisme, de visibilité plutôt que d’exploitation. La tolérance représente pour eux la vertu laïque par excellence. Or, la tolérance est un terme presque entièrement dépourvu de signification politique ou économique. La droite, bien consciente de l’arrogance des libéraux, est parvenue à exploiter le ressentiment populaire à l’égard d’une classe perçue comme hypocrite. Le plus grand désir de Fox News, c’est de démolir les progressistes ; or, cette haine réactionnaire à l’encontre des personnes diplômées et des professions intellectuelles supérieures n’est pas motivée par un quelconque amour du peuple, mais bien plutôt par l’allégeance à une autre souveraineté, celle des libres marchés, censés résoudre tous les problèmes sociaux. En fait, les conservateurs ont besoin d’un groupe puissant et opérationnel de CPIS bien-pensants, qui serviront de défouloir à leurs politiques fondées sur le ressentiment populaire. Les CPIS continuent à leur tendre le bâton en trahissant certaines politiques sociales telles que Medicare for All, leur préférant des modèles de système de santé approuvés par les lobbys et par l’industrie pharmaceutique, élaborés par des think tanks privés et proposés sous conditions de ressources, qui privilégient la création de profit au détriment des soignants et de la santé publique. Depuis le début de la pandémie de coronavirus, les compagnies d’assurances ont doublé leurs profits ; le parti démocrate est assujetti à leurs lobbys les plus puissants. Apparemment, la vertu des CPIS a la même couleur que l’argent.

Les CPIS sont profondément laïcs par nature, pourtant leur rhétorique revêt des accents pseudo-religieux. Bien que les CPIS exaspèrent les chrétiens conservateurs par le monopole médiatique qu’ils exercent sur la vertu progressiste, ils trouvent leur salut, tout comme la majorité des sectes protestantes, dans la réussite terrestre et matérielle. Dans les cercles progressistes, parler de classe ou de conscience de classe avant toute autre forme de différence n’est pas seulement matière à polémique : c’est une hérésie (10). Si vous soutenez que la race, le genre et la classe ne sont pas des catégories interchangeables, ils vous taxent de “réductionniste de classe”. Pour ne laisser aucune prise à la critique matérialiste de leurs politiques, ils profèrent le terme redoutable et péremptoire d’intersectionnalité. Les CPIS ne veulent tout simplement pas que leur identité et leurs intérêts de classe apparaissent au grand jour. Les jeunes gens qui désirent appartenir à ce que les Ehrenreich ont nommé les “professions libérales”, c’est-à-dire obtenir un poste dans le monde de l’université ou des industries culturelles et médiatiques, ont dû s’adapter à ce véritable lit de Procuste que sont les réseaux d’influence dominés par la classe managériale. Quiconque privilégie la critique de classe doit s’attendre à être qualifié de “rouge”, à ce qu’on lui pose constamment des questions telles que : “Pourquoi portez-vous des habits présentables si vous êtes socialiste ? Est-ce que vous ne devriez pas plutôt vous habiller en toile de jute ?” Ou bien : “Pourquoi aimez-vous le sport ? Vous ne croyez pas que ça fait partie du complexe militaro-industriel ?” Ou encore : “Pourquoi encouragez-vous le conflit ? N’êtes-vous pas en train d’attiser la violence de façon irresponsable ?” Les élites managériales estiment qu’une personne de gauche est vouée à l’ascétisme et qu’elle sera responsable de toute forme de conflit social découlant d’inégalités destructrices. En répandant ces jugements à l’emporte-pièce sur la gauche, les CPIS défendent le capitalisme comme seul pourvoyeur de luxe et d’harmonie. Lorsque Gabriel Winant analyse le langage de la gauche comme un langage guerrier, ce n’est là qu’un exemple des tentatives du libéralisme pour museler son grand antagoniste : le socialiste qui s’en prend à la classe managériale. Ce que la gauche doit accepter, c’est qu’il ne peut y avoir de classe sociale sans antagonisme ni contradiction de classe. Je ne suis pas là pour livrer mon opinion personnelle sur la classe managériale dans l’espoir d’engager une discussion courtoise au sujet de nos divergences. J’écris cette critique afin d’identifier les politiques de monopole de la vertu qui, ancrées dans un contexte historique, manifestent ce refus de la part des CPIS d’adopter et de soutenir les changements sociopolitiques dont nous avons si urgemment besoin.

En 1977, les Ehrenreich furent les premiers à prédire que les valeurs et l’idéologie de la classe managériale allaient dominer les politiques libérales – puis néolibérales – dans un avenir proche. Depuis la publication de leur essai, cette classe et ses caractéristiques propres ont évolué, elles se sont transformées à mesure que son pouvoir s’étendait et que le capitalisme devenait toujours plus vorace. En fait, la grande mutabilité de la classe managériale fait partie intégrante de son dynamisme structurel. L’analyse des Ehrenreich nous permet de délimiter et d’identifier l’hégémonie d’une classe qui, dans son incarnation la plus récente, désire à tout prix s’accrocher à un pouvoir qui n’a fait qu’augmenter depuis les années 1970 (11). Les sombres conséquences sociales de son monopole en matière d’expertise, parallèlement à ses tentatives pour monopoliser la vertu dans le domaine public tout en faisant obstacle aux volontés de réelle redistribution économique, ont façonné la situation politique dans laquelle nous nous trouvons actuellement.

Les Ehrenreich se sont inspirés de l’analyse que faisait Siegfried Kracauer de la nouvelle classe des employés dans le Berlin de l’entre-deux-guerres, quintessence même des sujets politiques ayant développé une fausse conscience de classe. Ils méprisaient tous ceux qui exerçaient un travail physique, rêvaient de prospérité et de luxe immédiats, tout en rédigeant avec enthousiasme leurs propres lettres de licenciement. C. Wright Mills dénonçait les cols blancs de l’après-guerre et leur identification désespérante avec le commerce ; il estimait que ce type de travailleurs était particulièrement sensible à la discipline du marché et à ses produits préfabriqués – des versions réifiées de la personnalité et de l’intersubjectivité. Pour Christopher Lasch, les classes managériales de cols blancs étaient désespérément et collectivement hypnotisées par leur propre narcissisme (12). La classe managériale décrite par les Ehrenreich conjugue toutes les caractéristiques décrites dans le passé par ces intellectuels de gauche, sauf que, désormais, les nouvelles élites savent parfaitement tirer profit du lien étroit qui les unit au capitalisme. Bien qu’elles considèrent avec condescendance la vulgarité et la bêtise des masses, elles sont complètement indifférentes, voire hostiles aux normes et aux protocoles professionnels défendus par leurs précurseurs libéraux. En réalité, leurs membres accordent une grande valeur à une forme d’entrepreneuriat qui fait éclater la tradition et la continuité historique, courtise les publicitaires et abhorre la hiérarchie comme l’organisation.

Vous qui lisez ce livre, vous êtes sans doute comme moi un ou une membre ambivalent(e) de la classe managériale. Je suis une personne appartenant tout au plus à la deuxième génération de cette classe, mais ce que j’en perçois me déplaît, et je suis déterminée à lutter pour redonner une dimension commune à toutes les choses que la classe managériale cherche à monopoliser : la vertu, le courage, la détermination, l’érudition, les connaissances spécialisées, le prestige et le plaisir, ainsi que le capital culturel et le capital réel. Tracer les contours changeants de la classe à laquelle on appartient suppose d’entamer un difficile processus politique d’autocritique. Celui-ci commence par une redéfinition et une mise en perspective historique de ses propres valeurs, de ses sensibilités et de ses affects, en une démarche aussi brutale que revigorante. Renoncer à notre fétichisme narcissique de l’intelligence et du raffinement n’est pas chose aisée. Dans cette courte introduction, je souhaite contribuer à ce nécessaire travail d’autocritique, tout en mettant à disposition quelques armes pour attaquer les positions des CPIS jusque dans leurs forteresses les mieux gardées : les organismes politiques, l’édition, les médias, les fondations privées, les groupes de réflexion et les universités.

Si la droite représente un obstacle constant à tout bouleversement politique et à toute redistribution sociale à grande échelle, dans les faits ce sont les CPIS libéraux qui font barrage à la révolution dont nous aurions tant besoin pour instaurer un nouveau modèle de société, un autre monde où la dignité de l’ensemble de la population serait au centre des débats. Les CPIS se montrent profondément hostiles aux politiques redistributives – pourtant élémentaires – que la présidence de Bernie Sanders aurait mises en œuvre et s’opposent à la volonté de construire une solidarité entre les opprimés. Peu enclins à repenser la société en profondeur, ils préfèrent miser sur l’obscurantisme, la balkanisation et la gestion de groupes d’intérêts. S’ils cherchent à jouer le rôle de héros vertueux pour la société, en tant que classe, cependant, ils se révèlent être d’incurables réactionnaires. Plus que jamais, les intérêts de la classe managériale sont désormais davantage liés aux grandes entreprises auxquelles elle se rattache qu’aux combats de la majorité des Américains, dont les souffrances servent de prétexte aux actes de philanthropie tant prisés par l’élite. S’ils sont conscients des difficultés du plus grand nombre, les membres de la classe managériale atténuent la violence de leur sentiment de culpabilité en contemplant leurs diplômes et en se persuadant qu’ils sont meilleurs et plus qualifiés que les autres lorsqu’il s’agit de diriger et de guider.

Le centrisme de la classe managériale est une idéologie puissante. Ses priorités en matière de recherche et d’innovation, établies dans une perspective de profit, sont de plus en plus façonnées par les intérêts des grandes entreprises, tandis que dans les humanités et les sciences sociales, des enseignants-chercheurs sont favorisés par les fondations privées pour leur mépris de l’exactitude historique ; sans parler du matérialisme historique. Les récompenses offertes par la classe dominante pour obéir à ses directives sont simplement trop belles. Pourtant, la rançon de la gloire, tant au niveau intellectuel que psychologique, devrait sembler trop élevée à quiconque. Si dans le monde universitaire les CPIS américains ont grandement contribué à établir un cadre rigoureux d’évaluation par les pairs permettant d’aboutir à un consensus, ainsi qu’un idéal d’autonomie de la recherche, nous ne pouvons cependant plus nous permettre de défendre leur principe chéri de neutralité axiologique, dont les CPIS se servent comme d’une arme secrète face à l’“extrémisme”. Nous vivons dans un état d’urgence politique, environnementale et sociale : le combat crucial de notre époque, c’est la lutte des classes au profit d’une réelle redistribution des ressources.

Dans Fear of Falling : The Inner Life of the Middle Class (La peur de tomber : la vie intérieure de la classe moyenne), l’ouvrage qui faisait suite à l’essai sur la classe managériale publié en 1977, Barbara Ehrenreich expliquait que l’hostilité de classe croissante des CPIS envers les personnes des classes populaires était animée par une angoisse économique grandissante, résultant de la mise à mal des services publics et sociaux par la droite ; cette angoisse se combinait désormais à un certain mépris des gens ordinaires, caractéristique de la contre-culture. Au cours de l’ère Reagan, les hippies s’étaient en effet transformés en yuppies, de jeunes diplômés urbains qui affichaient un profond attachement aux plaisirs incomparables et aux satisfactions immédiates que pouvait leur procurer leur American Express (13). Au moment où prenait fin le rêve d’une redistribution économique du sommet vers la base, au moment où les capitalistes assoiffés de profits n’étaient plus tant décriés dans l’imagination populaire, le yuppie en vint brièvement à occuper une place centrale dans l’imaginaire américain sous la forme d’un personnage montrant la voie vers un avenir clinquant où l’on ne se refuserait aucun plaisir. Pour Ehrenreich, le yuppie réconciliait l’hédonisme des années 1960 avec le consumérisme des années 1980, alimenté par l’endettement. Si les colliers de perles laissèrent la place aux Rolex, le primat anticonformiste demeura inchangé : le plaisir allait nous libérer. Les jeunes employés des villes se moquaient allègrement des idéaux de désintéressement économique ou d’amélioration des services publics qui avaient été les mantras de leurs aînés CPIS. Cette glorification du pouvoir absolu de l’argent s’exprimait dans la fiction sous les traits de Patrick Bateman, le trader de Wall Street dans American Psycho, accro à la cocaïne, tueur de SDF et de prostituées ; dans la vie, elle était incarnée par Donald Trump. Avec American Psycho, Bret Easton Ellis représentait le sadisme des yuppies comme quelque chose de transgressif, à la fois antilibéral, excitant et glamour (14).

Dans les années 1980, les fantasmes que l’élite managériale projetait sur les Américains des classes ouvrière, moyenne et intermédiaire empruntaient simultanément aux fantasmes yuppie et hippie : les petites gens étaient selon eux prisonniers d’emplois aussi figés qu’abrutissants et d’un système conformiste où l’on remettait toujours le plaisir à plus tard. Ils faisaient figure d’idiots du village comme on en trouve chez Flaubert, mais – voilà le scandale – ils bénéficiaient de bonnes retraites et d’avantages sociaux. Les hippies détestaient cette stabilité résultant de la paix sociale que les syndicats avaient négociée avec le patronat durant l’après-guerre. Les yuppies, eux, passèrent aux actes et entreprirent de démolir les institutions garantissant un emploi à vie, dans le cadre d’opérations de rachat qui conduisirent à une réduction des effectifs, d’abord au niveau des cols bleus, puis au niveau des cols blancs. Les yuppies n’avaient rien de psychopathes américains ni de sociopathes charismatiques – ils étaient ennuyeux, angoissés et conformistes –, mais ils représentaient le nouveau visage de l’élite managériale : ils étaient au service de nouveaux maîtres et jouissaient des bénéfices qu’ils en retiraient. Lorsque Jack Welch, le yuppie par excellence, reprit la direction de General Electric en 1981, il incarnait parfaitement cette logique de soumission de l’entreprise à l’actionnariat. Welch s’appuyait sur un modèle de réduction des coûts, cher à la classe managériale, et se montrait “déterminé à faire augmenter le prix des actions en réduisant les effectifs” (15). Sous la direction de Welch, plus de soixante-dix mille employés de General Electric perdirent leur emploi ; ses compétences managériales furent saluées par la presse économique et montrées en exemple dans les écoles de commerce du monde entier. Les actionnaires et les cadres dirigeants se virent ainsi pleinement récompensés de leurs efforts en matière de réduction d’effectifs. Les yuppies contribuèrent à donner naissance à un nouveau monde pour le capitalisme, un monde d’austérité publique et de luxe privé, d’économies globalisées, de villes rayonnantes entourées de provinces sinistrées, un monde où le travail serait externalisé et où les flux de capitaux transiteraient d’un compte à l’autre en un éclair. Les yuppies exécutaient les ordres du néolibéralisme tout en sniffant de la cocaïne : la seule limite de leur avant-gardisme était le plafond de leur carte de crédit.

Sous Reagan, à mesure que le filet de sécurité sociale s’effilochait, les pauvres apparaissaient aux yeux de cette fragile classe moyenne sous les traits de doubles cauchemardesques, soit ce qu’ils risquaient de devenir s’ils venaient à perdre leur respectabilité bourgeoise. Les CPIS observaient les classes inférieures avec les yeux de la classe dominante, sans toutefois pouvoir se distancer suffisamment des pauvres qui sombraient dans la misère. Le déclassement social devenait une réalité terrifiante, et par conséquent les pauvres étaient perçus comme une monstrueuse altérité. Dans les éléments de langage de la droite, on ne cessait de rattacher la pauvreté à la race et de diaboliser les pauvres. C’est sous le mandat de Reagan qu’un nouveau discours sur la pauvreté émergea : les pauvres ne savaient pas gérer leurs impulsions. Ils ne vivaient pas selon leurs moyens. Ce type de propos était apparu dans les années 1960, lorsque Daniel Moynihan avait affirmé que la pauvreté était une question de “culture” (16). Dans les années 1980, la classe moyenne américaine vivait dans l’angoisse de tomber dans la classe inférieure. Objectivement, son bien-être se voyait en effet de plus en plus menacé. À une époque d’instabilité et de fragilité, la classe moyenne était à la fois hypnotisée par le spectacle des yuppies de la classe supérieure et terrifiée par la situation des classes inférieures. 

Pour dissimuler les conditions matérielles qui régissaient la dynamique de ce conflit économique, on mettait l’accent sur la culture plutôt que sur l’économie politique. Fredric Jameson et d’autres marxistes y virent un “tournant culturel” dans notre compréhension des antagonismes sociaux, un tournant qui éclipsait les conditions économiques au profit des goûts et des affects. Dans les années 1990, les révoltés cultivés qui avaient obtenu un doctorat pendant les années 1970 prirent d’assaut les universités en se réservant les postes de titulaires. Ce qui les préoccupait, ce n’était pas tant les questions budgétaires et administratives que la recherche obsessionnelle de nouvelles normes à transgresser : porter un jean lorsqu’ils donnaient cours, fumer de l’herbe, coucher avec leurs étudiants ou encore écouter John Cale (sans pour autant dédaigner les clips de Madonna sur MTV). Jean Baudrillard nous apprenait que tout était simulacre et, en effet, le style comptait désormais plus que la substance, tandis que les mots devenaient des signifiants coupés de leur référent. Dans l’évolution des CPIS, l’hostilité envers la culture mainstream et les petites gens s’est conjuguée à l’arrogance que leur conférait leur prétendue supériorité culturelle.

Notes

1. Désigne les “cadres et professions intellectuelles supérieures” composant la classe managériale. Cf. note en début d’ouvrage [reproduite ci-dessous].

2. Steve Fraser, The Age of Acquiescence : The Life and Death of American Resistance to Organized Wealth and Power, New York, Basic Books, 2015.

3. Dans The Omnivore’s Dilemma : A Natural History of Four Meals (New York, Penguin, 2006), Michael Pollan livre une analyse de People’s Park, des coopératives alimentaires et de l’industrie du bio, en une fascinante historiographie des aspirations de la contre-culture.

4. Gabriel Winant, “Professional Managerial Chasm”, n + 1, 19 octobre 2019, https://nplusonemag.com/online-only/online-only/professional-managerial-chasm/.

5. Pour plus d’informations sur ce sujet, voir Leo Krapp et Catherine Liu, “Meritocracy Agonistes”, Damage Magazine, 1er septembre 2020, https://damagemag.com/2020/08/31/meritocracy-agonistes/ .

6. John Ehrenreich et Barbara Ehrenreich, “The Professional Managerial Class”, in Between Labor and Monopoly Capital, dir. Pat Walker, Boston, South End Press, 1979, p. 5-48. Publié à l’origine dans “The New Left and the Professional-Managerial Class”, Radical America, vol. 11, n° 3, 1977.

7. Julius Krein, “The Real Class War”, American Affairs, vol. 3, n° 4, 2019, https://americanaffairsjournal.org/2019/11/the-real-class-war/ .

8. Amber Frost, “The Characterless Opportunism of the Managerial Class”, American Affairs, idem, https://americanaffairsjournal.org/ 2019 / 11 /the-characterless-opportunism-of-themanagerial-class/ .

9. Pour soutenir les classes populaires et leur légitimité face à la domination de ce qu’il nomme les “élites managériales”, Lind défend un principe de restauration du pouvoir des travailleurs en s’inspirant de structures administratives puisées dans l’histoire. Contre la domination économique, la corporation (guild) permettrait de représenter les intérêts des travailleurs ; quant à la circonscription (ward), elle représenterait leurs intérêts dans le domaine de la gouvernance et de la culture (“cette assemblée ferait contrepoids au pouvoir des élites médiatiques et aux élites universitaires de la classe dominante afin de favoriser les citoyens des classes populaires”). Michael Lind, The New Class War : Saving Democracy from the Managerial Elite, New York, Penguin Portfolio, 2020, p. 136.

10. Cf. l’exclusion d’Adolph Reed du parti des socialistes démocrates d’Amérique à New York. Michael Powell, “A Black Marxist Scholar Wanted to Talk about Race : It Ignited a Fury”, New York Times, 14 août 2020, https://www.nytimes.com/2020/08/14/us/adolph-reedcontroversy.html.

11. J. Ehrenreich et B. Ehrenreich, “Professional-Managerial Class”, op. cit.

12. Siegfried Kracauer, Les Employés, trad. Claude Orsoni, Paris, Les Belles Lettres, 2012 ; Charles Wright Mills, Les Cols blancs : essai sur les classes moyennes américaines, trad. André Chassigneux, Paris, éd. du Seuil, 1970 ; Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, trad. Michel Landa, Paris, Flammarion, 2018.

13. Barbara Ehrenreich, Fear of Falling : The Inner Life of the Middle Class, New York, Twelve, 2020.

14. Bret Easton Ellis, American Psycho, trad. Alain Defossé, Paris, Salvy, 1992.

15. S. Fraser, The Age of Acquiescence, op. cit., p. 211.

16. La “culture de la pauvreté” est un concept controversé ayant fait l’objet de vives critiques. Il a été forgé par l’anthropologue Oscar Lewis dans le cadre de son étude sur une famille miséreuse de la ville de Mexico, intitulée Les Enfants de Sanchez (trad. Céline Zins, Paris, Gallimard, 1963). L’article de Daniel Moynihan, “The Negro Family : The Case for National Action” (mars 1965), prenait également la famille et la culture comme sources de paupérisation. https://www.dol.gov/general/aboutdol/history/webid-moynihan.

Note liminaire des traducteurs

La notion de Professional Managerial Class utilisée par Catherine Liu ne correspond pas à une classe sociale présente dans le vocabulaire sociologique français. Ce concept, forgé par John et Barbara Ehrenreich en 1977, désigne une classe supérieure de travailleurs intellectuels salariés et diplômés, mais qui ne possèdent pas les moyens de production. En termes démographiques, cette classe renvoie peu ou prou aux “Cadres et professions intellectuelles supérieures” (CPIS) dans la nomenclature des professions et des catégories socioprofessionnelles de l’Insee.

Dans un entretien où elle revient sur la genèse de ce concept, Barbara Ehrenreich explique qu’il reflète la division entre travail “intellectuel” et travail “manuel”, tout en permettant de distinguer les personnes dont le travail consiste à dire aux autres ce qu’ils doivent faire – les professions “managériales” – et celles dont le métier consiste à appliquer leurs directives. L’appartenance à cette classe est notamment déterminée par la formation universitaire, un critère particulièrement discriminant pour les travailleurs américains, tant sur le plan de la rémunération que du statut social ; ce découpage ne peut qu’imparfaitement s’appliquer à la société française. Enfin, au sein de la gauche américaine, l’utilisation de l’expression “PMC” s’inscrit dans un débat politique entre la tendance socialiste représentée par Bernie Sanders et la tendance centriste représentée par Hillary Clinton et Joe Biden. 

Le choix a ici été fait de reprendre la dénomination de l’Insee (CPIS), tout en conservant le terme de “classe managériale” afin d’évoquer l’idéologie et les intérêts qui unissent ce groupe social hétérogène.

Liu

Éditions Allia, 2022
Traduction Olivier Borre & Dario Rudy

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2 Commentaires

  1. Debra

     /  30 juin 2022

    J’ai oublié un élément important dans le commentaire ci-dessus : le Christianisme a donné un nouveau statut à l’Homme, et à l’homme pauvre, et profondément remanié la vision de l’esclavage dans l’Antiquité. L’effondrement du Christianisme dans les têtes et coeurs fait ressurgir à nouveau le spectre (et pas que) de l’esclavage. Il me semble que ce qu’on appelle « néolibéralisme » est surtout le retour du refoulé de l’esclave dans le monde moderne… sans la vertu salvatrice de Jésus. En précisant toutefois que le statut de l’esclave dans l’Antiquité était bien plus compliqué que nos… fantasmes réducteurs.
    Petit détail, et non les moindres…:
    Je suis allée chercher dans mon dictionnaire historique de la langue française, le mot « vertu » pour m’assurer de son GENRE (et non pas de son… GENDER).
    Il se trouve que le genre du mot « vertu » est… féminin. Le mot vient du latin « virtus » qui est l’ensemble des qualités associées à « vir », l’homme… par opposition à la femme. Il est piquant de noter que LE GENRE de ce mot en français est féminin, alors que le « virtus » latin est au cas sujet masculin…
    Encore une fois, comme j’aime à dire sur ce site, le français permet de dire des choses que l’anglais ne peut pas dire, car en anglais on ne peut pas se permettre cette grande fantaisie fine qui… conjugue la force masculine au féminin…
    La langue des managers permet-elle cette finesse ? J’en doute…

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  2. Debra

     /  30 juin 2022

    Je ne vais pas commenter longuement ce texte, mais me contenter de dire que plus de 20 ans après sa mort, l’oeuvre de Christopher Lasch reste beaucoup plus importante pour comprendre l’évolution de la société américaine… même maintenant, que le texte ci-dessus.
    Par contre, je vais souligner l’effondrement… progressif du christianisme dans les têtes et les coeurs américains, comme cadre pour structurer le monde, et déterminer les rapports au sein de la société. L’idéal chrétien est encore visible dans un film comme « La vie est belle » de Capra, et la réaction…incrédule ? à ce film de bon nombre de jeunes permet de mesurer l’ampleur de l’effondrement, ainsi que ses effets sur les comportements dans la société, et ceci… toutes classes confondues.
    Il s’agit d’un christianisme qui n’a pas encore été.. délavé ? destitué de son sacré, de son pouvoir RELIGEUX, comme « religere », ou « relier » : le pouvoir de relier des gens, de leur donner un idéal ? commun.
    On ne peut que constater maintenant que le projet ? de séculariser la religion chrétienne afin de la transformer en projet.. politique et social n’a pas la même portée pour l’Homme, et pas la même capacité de relier les hommes entre eux. (Encore qu’on doit se poser la question de savoir de quel « virtus » il est question dans le texte ci-dessus… en pensant que le christianisme a infléchi ce mot d’une manière particulière, alors qu’il faisait déjà parti du vocabulaire de Romains païens…)
    Et puis… n’oublions pas que ce qui continue encore à faire couler la Grande Romaine, c’est la confusion dans les têtes sur la mission de Jésus sur terre qui n’était pas de redistribuer l’argent des riches aux pauvres. La Grande Romaine s’est montrée trop complaisante depuis trop longtemps avec ce qui mina déjà la vision de Jésus… de son vivant. Quand on songe que Jésus aboutit à la croix en grande partie à cause de cette confusion, cela permet d’avoir une idée de l’ampleur de l’enjeu… toujours actuel.
    Cette observation permet d’épingler en quoi l’Homme ne se nourrit pas de… socialisme quand Il a besoin d’autre chose, et le sait, au plus profond de Lui-même…

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