J.G. Ballard, « Sécheresse » (extrait)

J.G. Ballard
Sécheresse
extrait tiré de son roman Sécheresse, 1965.
(repris par Pièces et main d’œuvre dans leur article
STMicroelectronics, les incendiaires et les voleurs d’eau)

La sécheresse mondiale, désormais dans son cinquième mois, était l’aboutissement d’une série de crises prolongées ayant accablé tout le globe, à un rythme de plus en plus soutenu durant la décennie précédente. Dix ans plus tôt, une pénurie critique de denrées alimentaires s’était produite quand la saison des pluies attendue en un certain nombre d’importantes régions agricoles n’avait pas eu lieu. L’une après l’autre, des aires géographiques aussi différentes que le Saskatchewan et la vallée de la Loire, le Kazakhstan et la région du thé de Madras s’étaient changées en bassins de poussière arides. Les mois suivants n’avaient apporté que quelques centimètres de pluie ; au bout de deux ans, ces terres s’étaient retrouvées totalement dévastées. Nouveaux déserts, elles avaient été abandonnées pour de bon, une fois leur population relocalisée.

L’apparition incessante de nouvelles zones de ce type sur la carte mondiale, ajoutant aux difficultés de produire assez pour nourrir l’humanité, avait mené aux premières tentatives d’une sorte de contrôle climatique global. Une étude de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture avait prouvé que, partout, le niveau des fleuves et des nappes phréatiques était en chute libre. Tandis que l’Amazone passait de six millions et demi de kilomètres carrés à moins de la moitié de cette valeur, des dizaines de ses affluents s’étaient totalement asséchés. Les reconnaissances aériennes démontraient qu’une grande partie de l’ex-forêt tropicale humide était déjà sèche et pétrifiée. A Khartoum, en Basse-Égypte, le Nil blanc se trouvait à six mètres en dessous de son niveau moyen, si bien que des vannes plus basses avaient été percées dans le béton du barrage d’Assouan.

En dépit des efforts mondiaux pour ensemencer les nuages, la quantité de pluie avait continué de diminuer. Les opérations scientifiques avaient cessé lorsqu’il était devenu évident que ce n’était pas seulement la pluie qui manquait, mais bien les nuages eux-mêmes. A ce point, l’attention s’était portée sur la principale source de pluie : la surface des océans. Les plus élémentaires examens avaient alors montré que là résidait la source de la sécheresse. Sur les eaux territoriales de tous les océans du monde, jusqu’à environ mille cinq cents kilomètres des côtes, reposait une pellicule mono-moléculaire mince mais solide, formée d’un complexe de polymères à chaîne longue saturés, générée par les immenses quantités de déchets industriels déversées dans les océans depuis cinquante ans.

Cette membrane dure, perméable à l’oxygène, recouvrait la surface et empêchait presque toute évaporation. Si la structure des polymères avait été rapidement identifiée, nul moyen de les détruire n’avait été mis au point. Les liaisons saturées produites dans le bain organique parfait qu’offrait la mer étaient totalement non réactives et formaient un véritable sceau, seulement brisé quand l’eau se voyait agitée violemment. Des flottes de chalutiers et autres navires équipés de fléaux rotatifs avaient entrepris de sillonner les côtes atlantique et pacifique de l’Amérique du Nord ainsi que de longer les plages d’Europe occidentale, mais sans effet durable. De même, la ponction de l’eau de surface n’avait procuré qu’un répit temporaire : la pellicule se remplaçait rapidement, rechargée par propagation latérale grâce aux précipitations ruisselant des terres polluées vers les océans. Le mécanisme de formation de ces polymères demeurait obscur. Toutefois, des millions de tonnes de déchets industriels hautement réactifs – composants du pétrole indésirables ou catalyseurs et solvants contaminés – continuaient d’être déversés dans la mer, où ils se mêlaient aux déchets des centrales atomiques et aux résidus des égouts. A partir de ce brouet de sorcière, l’océan s’était fabriqué une peau épaisse de quelques atomes seulement mais assez solide pour dévaster les terres que naguère il irriguait. 

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1 commentaire

  1. Debra

     /  10 août 2022

    Très très déprimant. J’avoue être un être fragile, et, dans mon coin, au bout du rouleau avec la sécheresse, et la chaleur apocalyptique dans mon jardin, et le feu juste à côté.
    Je commence à en vouloir à ces apprentis sorciers de « science fiction » qui ont la démangeaison de la plume.
    On a les infos apocalyptiques du matin que je n’écoute plus, et les scénarios de science fiction à donner envie de se taillader les veines.
    Au secours…

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