Miguel Amorós, « Néolibéralisme et étatisation »

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Miguel Amorós

Néolibéralisme et étatisation

Pour la revue Al Margen, n° 123, octobre  2022.
Traduit du castillan par Sergio Ghirardi.

Parce que l’État est le plus grand ennemi du genre humain
et que tous ceux qui ne s’en n’extirpent pas finissent seuls.
Alors attention… restez toujours libre, indépendant,
ne gardez de comptes ouverts avec personne.

(Benito Pérez Galdós, Miau)

La question de la nature de l’État contemporain, de sa relation actuelle avec l’économie capitaliste dans une phase néolibérale avancée et hautement inflammable par tout type de crise, est d’une grande importance pour la clarification théorique de la contestation au sein des masses dominées. Une telle clarification est une condition fondamentale pour leur émancipation pratique. À cet égard, il serait bon de formuler quelques considérations.

Pendant les périodes critiques, l’État est érigé en Dieu sauveur. Si la récente crise sanitaire a mis en évidence son rôle fondamental dans le contrôle de la population et dans l’arrêt partiel de l’activité économique, sans traumatisme visible ni contestation d’importance, les urgences du réchauffement climatique et l’augmentation actuelle du prix des carburants n’ont fait que le réaffirmer. Les mécanismes mis en place pour garantir cette tâche se sont transformés qualitativement : la numérisation a progressé à pas de géant, la communication unilatérale s’est généralisée et la manipulation de l’information a franchi toutes les limites sans résistance perceptible. Les garanties légales et les droits sociaux sont progressivement supprimés tandis que l’appareil répressif continue de se renforcer. Ce qu’ils appellent aujourd’hui « démocratie », « transition écologique » ou « développement durable » ne sont que des simulacres burlesques qui dissimulent mal la pression autoritaire croissante et le primat anti-écologique de la finance. Le pouvoir réel se concentre et se centralise tandis que les masses sont dépossédées de toute décision et privées de toute information objective. Face à la domination, il n’y a plus qu’une population désinformée et largement résignée, accrochée à n’importe quelle bouée de sauvetage que le système veut bien lui fournir. Avec le peuple contrôlé et soumis, l’étatisation de la vie a le feu vert pour gravir quelques marches de plus. Comme nous l’avait dit le conservateur Carl Schmitt, ce qui définit l’État est précisément « la possibilité de disposer ouvertement de la vie des hommes ». Il n’est donc pas surprenant que dans le monde postmoderne l’État pénètre jusqu’au plus profond de l’intimité. D’autre part, la professionnalisation de la politique et le déplorable spectacle de son exercice contribuent considérablement à la perversion de l’activité publique et à la désaffection sociale. La technicisation fait de même avec la vie privée (la technologie est désormais une force productive directe). Paradoxalement, la doctrine néolibérale, dogme de la haute bourgeoisie exécutive, a élevé à des niveaux supérieurs la présence quotidienne de l’État dans toutes les activités.

Contrairement à tous les postulats théoriques, la mondialisation financière va de pair avec l’étatisme. Le contrôle mondial des ressources – la géopolitique – a conduit à une militarisation accélérée et, par conséquent, à un énorme renforcement bureaucratique de l’État ainsi qu’à une concentration sans précédent des pouvoirs de décision. Les dérives conflictuelles existant depuis la guerre du Golfe illustrent la tendance belliciste-étatiste des grandes puissances et par là même de toute la cohorte des puissances mineures. La sécurité d’une vie privée vouée aux loisirs, à la consommation et au tourisme, activités si prisées par la masse soumise, dépend désormais de l’interaction entre les stratégies de sécurité à l’échelle mondiale. Les déséquilibres entre les pouvoirs engendrés par les crises politiques internationales dans un contexte de crises multiples nécessitent un changement dans les relations entre la société, les États et les marchés mondiaux. L’autoritarisme, et donc la bureaucratisation et la hiérarchisation, s’imposent à tous les niveaux, car pour conserver la souveraineté des marchés et sauver le commerce mondial, il faut un saut qualitatif dans la discipline et le contrôle de la société. Si, en temps calme, les institutions étatiques se soumettent aux impératifs de l’économie, en temps de crise l’économie a besoin de l’intervention de l’État comme le jardinier de la pluie de mai.

Le rapport entre Capital et État semble s’inverser, mais il ne s’agit pas d’un capitalisme d’État tel que décrit en leur temps par Bruno Rizzi ou Friedrich Pollock, ni d’ingérences strictement limitées à l’activité économique comme celles proposées par Keynes. Hormis dans le cas chinois, les gouvernements n’assument pas le rôle du capitaliste le plus puissant, et les États ne sont pas non plus le facteur économique le plus important. Il n’y a pas de parti unique et le groupe des hauts dirigeants de parti remplit une tâche secondaire, car la décision ne dépend généralement pas des parlements. Dans les systèmes partitocratiques, les marchés ne reculent pas (ou ne se modifient guère), les corporations financières conservent leur position et la propriété publique ne dépasse jamais certaines barrières. Pas de nationalisation ni de monopole. Nous sommes loin de l’État-nation du siècle dernier : une élite corporatiste transnationale plane au-dessus de tout. L’État ne contrôle pas l’argent, le crédit, les investissements ou les bénéfices des entreprises. Bref, il n’interfère pas avec le Capital, au contraire il obéit à ses desseins. Tout au plus adopte-t-il quelques mesures budgétaires, contrôle temporairement les prix des denrées alimentaires essentielles et de l’énergie, réglemente la consommation de certains produits, accorde des subventions ou décrète des taxes extraordinaires, mais sans modifier substantiellement les lois économiques. Après tout, l’intérêt général exprimé dans la dynamique étatique n’est rien d’autre que la fusion entre l’intérêt privé de la bureaucratie politique et celui des oligarchies financières mondiales. Cette bureaucratie ne transforme pas directement son statut et sa position en instruments de pouvoir comme par le passé dans les systèmes totalitaires et les dictatures ; elle les utilise simplement pour s’intégrer dans de grandes entreprises ou des organisations parapubliques grâce au mécanisme des portes tambours. En Occident, l’économie définit l’exercice du pouvoir et la récompense correspondante, et non l’inverse.

En dépit de l’intense propagande en sa faveur, le libéralisme politique ne cadre pas avec les convictions de la majorité des dirigeants mondiaux : aussi bien ceux des pays touchés par les mesures néolibérales que ceux qui les répudient dans les pays promoteurs parce que, ouvertement ou subrepticement, ils tendent à donner la priorité à la subsistance et à la croissance économique sur la préservation des apparences démocratiques et du système de garantie juridique. Pour ces hérauts du populisme, le développement national est le meilleur outil de stabilisation politique et le modèle chinois, souvent désigné par les commentateurs comme « le consensus de Pékin », est l’exemple dont il faut s’inspirer. En effet, l’expérience chinoise suggère que la « modernisation » économique, et donc l’intégration dans l’économie-monde, sont compatibles avec un autoritarisme extrême, à condition que la bureaucratie dominante sache s’adapter aux mœurs des affaires, fonctionne selon les règles commerciales et accepte d’être jugée sur ses résultats. Peu importe le système politique, le parlementarisme est remplaçable sans perturber la stabilité interne, puisqu’il dépend beaucoup plus de la croissance de l’économie que de la réforme politique (ce qui était un axiome sous le régime de Franco). Malgré les inégalités et les poches de pauvreté, les classes dominées et contrôlées lient le plus souvent leur prospérité matérielle au système, c’est pourquoi leur opposition est a minima. La classe dirigeante chinoise a construit une économie à très forte croissance, indifférente à la situation financière du capitalisme occidental, démontrant ainsi la possibilité d’une mondialisation qui préserve la souveraineté de l’État, encourage le nationalisme, exalte le style autoritaire de gouvernement et ferme les yeux sur la répression. Le modèle exige un rôle décisif pour l’État-parti en tant que plus grand fournisseur de ressources, principal financier et acteur dominant dans des secteurs considérés comme stratégiques tels que les transports, la santé, l’activité extractive et les communications. Le secteur privé de l’économie en Chine n’est pas non plus négligeable, mais l’élite économique générée par ce secteur est plus intéressée à renforcer le système auquel elle appartient et dont elle bénéficie qu’à le changer. Ici, les portes tambours mènent à la politique. Le contrôle est essentiel, et le parti unique opère dans ce domaine avec une efficacité avérée. Bref, le modèle chinois montre que le capitalisme peut parfaitement fonctionner sans les formes politiques de la représentation et que le système de partis, malgré sa soumission aux diktats de l’économie et de la géopolitique, décore les régimes occidentaux comme un ornement hérité et n’est plus qu’un outil médiocrement utile.

En fin de compte, les crises ont stimulé une involution autoritaire et un renforcement démesuré du contrôle dans tout le monde capitaliste. Le despotisme est à l’ordre du jour. Dans les pays avec une classe moyenne importante, la sécurité prime sur la liberté. Ainsi, les mesures d’urgence sont chaque jour plus nombreuses et les déterminants démocratiques de plus en plus apparents. La tentation chinoise assiège la mentalité dirigeante, qui considère en grande partie les institutions politiques comme un obstacle au développement, voire un facteur de destruction de l’économie. Par conséquent, les portes s’ouvrent grandes pour une future épiphanie de systèmes dictatoriaux plus ou moins masqués par le nationalisme.

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1 commentaire

  1. Debra

     /  8 septembre 2022

    Je suis frappée en lisant ce document par son style très impersonnel.
    Est-ce que le style impersonnel va avec un présupposé d' »objectivité », avec le postulat que l’objectivité est une valeur digne de foi ? Encore une fois, je relève la présence de mots renvoyant à des catégories, à des abstractions. Encore une fois, je questionne l’emploi du mot « masse » ou « masses », comme CONTREPRODUCTIF pour ceux qui désirent lutter contre une globalisation qui nous réduit, comme personnes en chair et en os, à des électrons abstraits. Le mot « masse » est le roi des abstractions, et son emploi nous dévitalise, nous déshumanise, et nous écrase comme une masse.
    Pour le modèle chinois…
    Retour à mon cher Tocqueville dans « L’ancien régime et la révolution », lu il n’y a pas si longtemps. Tocqueville, perplexe, fait remarquer que dans la période précédant la Révolution française, une nouvelle catégorie d’hommes de lettres est apparu qui s’appelait « les économistes », et ces hommes étaient fascinés par la Chine. Dans leur… fantasme ?, la Chine était un pays où le travail était organisé de telle manière que tous les travailleurs étaient anonymes, interchangeables, et ces économistes prônaient cette vision… idéalisée du travail comme étant d’une efficacité redoutable. Pour moi, il est hautement significatif que cette vision du travail apparaît juste avant la Révolution française…
    Je pense que cette vision du travail de l’Homme est à l’oeuvre dans ce qu’on appelle le « néolibéralisme », qui est une organisation « industrielle » du travail en plus d’être une théorie de l’Homme, ce qu’Il est, ce qu’Il doit faire, etc.
    Quel est le rapport entre le regard vers la Chine à la veille de la Révolution française, et le regard vers la Chine avec la pandémie, et le contexte actuel ?
    Je n’ai pas la réponse à cette question, sinon de dire que l’Occidental fantasme bien sur l’Oriental. Il me vient en écrivant que le fait que l’Occidental souvent parvient si difficilement à individualiser les personnes de l’Orient, à les DISTINGUER entre eux, à les DIFFERENCIER, pourrait jouer dans cette fascination… le fantasme d’échapper au poids d’être soi ? un individu avec une longue tradition OCCIDENTALE d’être un sujet PENSANT, donc, DISCRIMINANT (faisant des différences) ?
    Pour notre situation actuelle, je remarque surtout le rôle très destructeur de la peur dans notre monde occidental. La peur… de tous, et de tout, en quelque sorte. Peur de mourir, peur de perdre le confort que 300 ans de révolution scientifique nous ont accordé en Occident, engendrant une situation où la facilité et le confort ont eu raison de notre énergie, de notre volonté, de notre discipline, et notre capacité de nous contrôler.
    La situation où nous nous trouvons à l’heure actuelle en France, en Europe de l’Ouest, et aux Etats-Unis, les pays des Lumières, ressemble pour beaucoup à celle d’Athènes dans la 4ième siècle avant Jésus Christ, comme quoi… il n’y a rien de nouveau sous le ciel, et l’Homme reste l’Homme, même transgénique ou transhumaniste, d’ailleurs. J’ai la foi qu’il restera Homme, d’ailleurs, parce qu’Il ne peut pas être autre chose, et même s’Il se farcit de pièces métalliques (et électriques…), Il ne sera pas un Dieu. Les machines cassent, vont à la casse, et font des erreurs, comme tout ce que l’Homme produit (faber). Même si nous voulons croire, contre toute.. Raison, le contraire. Comment l’Homme, créature, pourrait fabriquer quelque chose qui soit au-delà de sa propre condition de créature ? Impossible.
    C’est curieux, mais l’empire n’est pas ce que nous croyons. On pourrait croire que ceux qui « réussissent » au point que l’Occident a réussi dans notre monde ont réussi à cause de leur agression, et leurs conquêtes. Peut-être en partie.
    Mais le grand gagnant… des esprits est la langue, en l’occurrence, le grec, et le latin. Le grec a survécu bien au delà des ambitions des citoyens de la petite ville d’Athènes pour dominer l’empire romain, et s’imposer dans le Nouveau Testament, et nous arriver de très loin.
    Voilà l’empire. Les hommes vont et viennent, mais le Verbe (surtout grec) prouve tous les jours qu’il a de beaux jours devant lui… Voire : « technicisation », « numérisation », etc. Et n’oublions pas « antivax » et « complotisme ».
    Personnellement (lol), j’aimerais réinjecter (lol) un peu de vie pour contrer tout ce grec dévitalisé, que les Grecs d’Athènes auraient désavoué.
    Comment faire ? Ce n’est pas dans les écrits comme ci-dessus que nous allons y arriver…

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