Jacques Philipponneau, Lettre à Lelia, Stefania e altri

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Jacques Philipponneau

Lettre à Lelia, Stefania e altri, rédigée le 27 août 2022

 

Quand nous nous sommes retrouvés en juillet 2021, après la mort de Piero, nous ne nous étions pas vus depuis plus d’un an, en présentiel, ou en real life, comme la novlangue normative l’énonce désormais. Il était en effet devenu aussi malaisé de franchir les Alpes que du temps de Montaigne, les ouvertures fugaces et aléatoires de la frontière étant plus difficiles à prévoir qu’une fenêtre de tir pour Mars. Un an après ma lettre de mai 2020, j’avais quasiment achevé une sorte de suite-bilan mais tardais à l’envoyer, attendant que Piero se rétablisse suffisamment pour en prendre connaissance. Il n’en aura pas eu l’occasion et il m’a fallu du temps pour reprendre cette correspondance, tant la pauvreté des mots semblait vaine devant la brutalité de cette perte.

Sur cette trame écrite au printemps 2021, drastiquement allégée de tout ce qu’il pouvait y avoir de démonstratif, car frappée d’obsolescence par l’évidence de ce qui est arrivé, j’ai essayé d’être plus conclusif après nos rencontres puisque nous touchons à la suspension momentanée de cette psychose mondiale, mais certes pas à ses développements ultérieurs.

Avec plus de deux ans de recul, le bilan est désormais clair sur ce que l’épidémie de covid a révélé de notre monde : qu’il ne s’agissait pas d’une crise sanitaire mais de la crise systémique d’une société malade à tous égards, même si son aspect finalement le plus superficiel, les tragiques insuffisances de l’hôpital public, est un pur produit de la gestion bureaucratique de la médecine au temps du néolibéralisme. Sur ce seul point, l’exemple français est édifiant : en 2021 on a encore supprimé 5 700 lits d’hôpital s’ajoutant aux 180 000 supprimés entre 2014 et 2020 et le ministère de la santé a fait la chasse à toute prophylaxie ou thérapie non hospitalière.

L’Ined (Institut national d’études démographiques) estime la surmortalité attribuable au covid en France aux alentours de 42 000 morts pour l’année 2020 et de 31 000 pour 2021. Laurent Toubiana épidémiologue à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), partant des mêmes chiffres de l’Ined, mais en se référant aux trois années précédentes et plus seulement à l’année 2019, arrive à un chiffre de 23 400 décès supplémentaires pour 2020, tous dans la tranche d’âge supérieure à 65 ans. Aucune surmortalité n’apparaît pour la tranche d’âge des moins de 65 ans constituant plus de 80 % de la population. Quoi qu’il en soit, tout ceci est très loin, pour les deux ans considérés, des 129 000 morts avec covid du ministère de la santé ou des 500 000 pronostiqués par les professionnels de la panique de l’Imperial College ou de l’Institut Pasteur. La moyenne d’âge des décès attribués au covid est de 82,3 ans (chiffre quasi identique à l’espérance de vie), l’âge médian étant lui de 85 ans. La moitié au moins des morts de ces deux années sont des vieillards que l’on a refusé de soigner, quant aux autres malades, incités à rester chez eux sans soins, puisque l’État avait décidé arbitrairement de leur inexistence, l’hospitalisation tardive s’est révélée souvent fatale. Le covid n’a cependant compté que pour 2 % de l’ensemble des hospitalisations durant cette période et 5 % des cas de réanimation. Il faut aussi relativiser ces chiffres par rapport aux 650 000 décès annuels comptabilisés en France, aux 46 000 morts prématurés attribués chaque année à la pollution atmosphérique ou à la récente surmortalité de 12 000 morts attribués à la canicule de cet été.

Ce sera donc tout pour les chiffres français qui confirment qu’il s’agissait là d’une syndémie, c’est-à-dire la rencontre d’une pandémie virale plutôt bénigne avec des populations souffrant des nombreuses comorbidités, dues essentiellement au grand âge, à la sédentarité et au mode de vie des sociétés industrielles. Une récente étude conjointe du CNRS et de l’Inserm, publiée dans Science of Total Environment et relatée dans Le Monde du 24 août 2022, confirme la relation entre létalité du covid et concentration en particules fines pouvant aller jusqu’à une multiplication par 10 de la mortalité lors des pics de pollution. L’étude s’appuyant sur les données de 32 sites d’Europe de l’Ouest cite nommément la région parisienne et la Lombardie comme emblématiques de ces résultats.

Je ne me hasarderai donc pas plus à parler de cette Lombardie, aussi densément peuplée que surindustrialisée et surpolluée (comme me l’avait signalé Piero déjà en mars 2020 comme cause probable de cette hécatombe particulière), que de la situation sanitaire dans les États-Unis Obèses d’Amérique et non plus de l’Afrique dont la plus grande partie semble avoir miraculeusement échappé à cette épidémie.

Le mot de la fin sera emprunté à un mercenaire de la propagande, en l’occurrence un journaliste du Monde, en date du 7 avril 2021 (en plein cœur de ladite 3e vague qui a touché particulièrement le département de la Seine-Saint-Denis), qui devait noter dans un article globalement alarmiste sur la situation sanitaire de ce fameux 9.3 propre à tous les fantasmes : « C’est le paradoxe de cette crise où les décès apparaissent sur des courbes alarmantes et demeurent invisibles dans l’expérience sociale réelle des habitants. » Je crois participer de ce paradoxe journalistique puisque dans ces deux années écoulées, si je n’ai eu aucune connaissance directe d’une mort due au covid, en revanche la « longue et douloureuse maladie » comme l’euphémisent les faire-part de décès devant une réalité si dérangeante, le crabe donc, a emporté quatre de mes amis et connaissances. Piero quant à lui, terrassé par le cancer, fut achevé par Pfizer.

La sidération initiale, qui a transformé dans un premier temps l’immense majorité des populations en une foule apeurée, a suscité aussi lors des confinements successifs une remarquable débauche de barzelete, de chansons, de pastiches et de détournements divers des successives absurdités gouvernementales. Cela pouvait rappeler la créativité remarquable de l’humour soviétique quand la liberté d’expression tenait sa cour dans les cuisines d’appartement, ou bien encore une sorte d’écho lointain des mazarinades, mais numériques. Chacun était cependant seul dans sa cuisine et la vie publique tumultueuse de la Fronde réduite à son spectre électronique et ses apéros virtuels. Pour autant, une part de notre vie récente en est passée par là et, paraphrasant Freud, on pourrait dire qu’il s’agissait d’une sorte de victoire paradoxale de l’esprit dans des conditions désespérées.

Dans un deuxième temps, la succession des injonctions sanitaires contradictoires, particulièrement aberrantes en France, a provoqué deux types de réaction : une obéissance aveugle pour l’immense majorité, la peur vécue individuellement se transformant sous la conduite de l’État en une aventure collective passive anxiogène (enfin il se passait quelque chose de dramatique dans la morosité des jours ordinaires) et une méfiance obsidionale pour une minorité.

Dans un troisième temps, très vite, l’unanimisme disciplinaire a été retourné par la propagande d’État contre les autres, les tièdes, les sceptiques ou les opposants, classique réorientation en temps de guerre de la peur collective vers un ennemi proche, qualifié de traître et de saboteur. Aux minutes de l’amour adressées à ces soignants si maltraités ordinairement succédèrent vite les minutes de la haine envers les non-vaccinés.

Cette pseudo-guerre avec son décompte morbide et quotidien des pertes, son bilan des avancées et des retraites de « l’ennemi », cette réitération de discours guerriers présidentiels faisant miroiter la victoire finale vaccinale, toute cette panoplie empruntée à l’imaginaire des guerres réelles, fait maintenant avec le recul l’effet d’un grand simulacre. Mais le plus important et le plus grave est de voir comment le mécanisme de la soumission totalitaire s’est reproduit dans un tel contexte de tragicomédie : le but des injonctions contradictoires, des changements de ligne permanents, de la découverte de traîtres stupéfiants parmi des sommités médicales, n’était pas que l’individu atomisé soit convaincu de chaque figure nouvelle de la vérité officielle mais qu’il cesse de penser et accepte dans un parfait exemple de doublethink tout et son contraire. Ce qui fut tragique au temps des totalitarismes fut simplement stupide, punitif et odieux pour toutes les victimes de l’arbitraire administratif ; par exemple, 15 000 personnels de santé opposés à la vaccination furent ainsi licenciés tandis que le personnel vacciné positif sans symptôme, mais potentiellement contagieux, était et est toujours maintenu au travail.

Dans l’immédiat, le virus n’a donc pas été le « frein d’urgence » que certains espéraient, le « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » de l’optimiste film post-68 An 01 mais l’accélérateur de la mise en œuvre de toutes les tendances totalitaires latentes ou déjà actives, se déployant sans aucune entrave dans une société tétanisée par la peur. Le résumé le plus concis de cette nouvelle réalité a été exprimé par Edward Snowden en avril 2020 : « Croyez-vous vraiment que lorsque la première vague, la deuxième vague, la seizième vague du coronavirus seront un souvenir oublié depuis longtemps, ces moyens de surveillance ne seront pas conservés ? Que ces ensembles de données ne seront pas stockés ? Quel que soit son usage, nous sommes en train de bâtir l’architecture de l’oppression. »

Tant d’encre hâtive ayant été répandue pour en faire le bilan (il ne s’écoulait pas une semaine en France qu’un nouvel ouvrage n’enfonce des portes ouvertes par d’autres il y a bien longtemps) que je ne vous ferai pas l’injure de m’étendre sur le sujet, l’Italie nous ayant souvent précédé et surpassé sur ce chemin de l’ignominie coercitive et de l’escroquerie intellectuelle.

Contrôle total des populations, disparition de la plupart des garanties juridiques historiques de la société libérale, numérisation accélérée de toutes les activités humaines, colonisation achevée de l’esprit par les paradis virtuels, etc. Tout ceci dilué dans la fausse découverte, l’indignation feinte, l’obésité universitaire, tel Tract de 30 pages de Gallimard qui aurait pu être réduit à un authentique recto verso, ou telle pesante production semi-universitaire délayant son unique argumentation critique sur 300 pages alors que 30 auraient suffi, etc.

Dans ma lettre à Piero d’il y a deux ans, je résumais la séquence réactive habituelle des sociétés modernes devant une catastrophe particulière : le déni, la minimisation, l’assurance d’une solution scientifique, la panique, les mesures palliatives devant l’évidence du désastre puis le constat final de leur inutilité. Tous les États, avec des variantes mineures, ont suivi cette sorte de protocole de l’impuissance et de la fausse conscience. En Occident (au sens large), ni les confinements aberrants, ni les vaccins à l’efficacité relative, ni les passes sanitaire ou vaccinal ne sont venus à bout de cette épidémie ; elle s’éteint très classiquement par l’acquisition d’une immunité de groupe progressive et l’apparition de variants plus contagieux mais peu sévères, la transformant en maladie chronique bénigne. L’explosion en vol, au début de l’hiver dernier, du fantasme de l’efficacité absolue du vaccin à ARN (reconnue par son inventeur même, fin décembre 2021) n’a pas empêché et n’empêche toujours pas, par exemple, le gouvernement français de vouloir imposer jusqu’au bout la vaccination comme seule solution (ce qu’il avait décrété au tout début du premier confinement sans que l’on sache quelle proportion de stricte corruption de la part des firmes pharmaceutiques ou de corruption de l’esprit par l’idéologie techno-médicale présidait à un tel diktat). 

Les prémisses de l’étrange logique étatique étaient celles-ci : la vaccination est efficace quoiqu’elle n’empêche ni la contamination, ni la transmission, ni l’hospitalisation et cette majorité vaccinée-protégée mais toujours vulnérable est mise en danger par une minorité non vaccinée. Une telle contradiction stricto sensu relèverait dans la vie courante de la psychiatrie tant la suite du raisonnement illustre cette manifestation de la folie « refaire sans cesse la même chose en espérant un résultat différent » ; ici cela devenait : puisque cela ne marche pas, revaccinons les vaccinés et obligeons les non-vaccinés à l’être. Et pour les obliger à l’être, la privation de vie sociale pour ces no life obscurantistes, comme les branchés de la servitude volontaire les appelaient, semblait légitime aux 60 % de la population favorable au passe vaccinal.

Reprenant les termes présidentiels affirmant vouloir « emmerder les non-vaccinés », un conseiller ministériel résumait dans Libération du 21 juillet 2021 un inédit programme de normalisation comportementale : « Donc ça va être primauté aux vaccinés et vie de merde pour les non-vaccinés », tandis que le porte-parole de la présidence précisait l’idée que l’on se faisait en haut lieu de cette dissidence : « Frange capricieuse et défaitiste, très minoritaire, qui se satisferait bien de rester dans le chaos et l’inactivité » ; dans ces têtes étatiques, les camps de rééducation ne sont jamais bien loin.

À défaut de les faire disparaître physiquement, le même porte-parole élyséen enjoignait aux médias à la fin de cet été 2021 de ne plus faire état des manifestations contre le passe vaccinal, ce qui fut fait immédiatement : de minoritaires ils devenaient inexistants. Comme au bon vieux temps de l’Union soviétique, tout ce qui n’apparaît pas n’existe pas.

Le passe vaccinal imposé le 24 janvier de cette année fut suspendu le 14 mars, un mois et demi seulement après son imposition, devant l’évidence de l’extinction de l’épidémie, de la grogne versatile de cette même population et des impératifs de la démagogie électorale, mais non sans un dernier prurit d’hystérisation. Car on parlait encore début janvier de vaccination à partir de cinq ans, de masque dans la rue à partir de six ans, d’imposer le masque FFP2 dans les transports, de ne pas soigner les non-vaccinés, etc. D’autres délires normatifs et punitifs furent effectifs comme l’interdiction de danser et de chanter la nuit du 1er de l’an ou de manger et de boire dans les trains, agrémentés de directives orwelliennes burlesques du type : « Si vous aimez vos proches ne vous approchez pas trop », ou d’une injonction « Vite ma dose » propre à réjouir les junkies pro-vax.

L’illogisme intégral d’une telle obstination n’ayant aucune base sanitaire prouve qu’il s’agissait dans ce cas précis d’annihiler toute forme de résistance, même minoritaire, même passive, des opposants au passe vaccinal et d’armer l’État du premier élément du futur crédit social en gestation accélérée.

On sait bien que depuis 1969 l’Italie a été un des laboratoires de la contre-révolution préventive, mais j’ai été effaré, pour l’avoir aussi connue tout autre, de voir le genre d’exemple qu’elle nous donne aujourd’hui. Non contente d’avoir instauré et maintenu, avec l’Espagne, les plus drastiques dispositions anti-covid de l’Europe, j’ai vu qu’on inaugurait à Bologne, avec la mise en place du Portefeuille du citoyen vertueux (naturellement sous une forme volontaire et expérimentale) les premiers dispositifs d’un nouveau despotisme occidental, comme l’avait si bien nommé Sanguinetti dans un texte du printemps 2020. Il sera particulièrement intéressant de voir l’avenir de ce genre de test.

Par ailleurs, et c’est particulièrement visible en France avec sa séculaire tradition étatique, cet État prétendant désormais régenter chaque aspect de notre existence ne peut reconnaître une seule décision erronée sans entamer la légitimité même de sa prétention à l’omniscience et à l’omnipotence. Il doit donc réécrire l’histoire de cette crise comme une remarquable réussite, et ce qui est réellement remarquable c’est qu’il y parvient. On en voit une autre illustration à l’échelle chinoise, où le despotisme oriental, dans sa politique sanitaire locale concurrente dite du zéro covid, a été contraint dans la panique devant une contagion incontrôlable à reconfiner successivement ses mégapoles (début mai, il y avait 350 millions de Chinois assignés à résidence), car là, plus encore, il est inconcevable que le pouvoir puisse reconnaître se tromper.

S’il ne s’agissait pas essentiellement d’une crise sanitaire, comme il a été dit un peu partout avec plus ou moins de bonheur, c’est qu’il s’agissait de bien autre chose, entre autres de l’utilisation cynique d’une psychose orchestrée – seule une pandémie imprévisible et potentiellement mortelle pour tous pouvait dédouaner les États de leur impréparation patente – pour imposer, avec le consentement de la majorité des populations, le plus vaste contrôle social en temps de paix de l’histoire.

Pour certains États confrontés à des contestations diverses, c’était la divine surprise permettant d’imposer une poigne de fer, le Hirak en Algérie en fera les frais. Pour l’État chinois, autre exemple, les inhumaines contraintes imposées à Hong Kong constituaient une punition post festum de sa sédition ouverte et celles imposées préventivement à Shanghai un avertissement pour sa fronde latente. Mais pour la plupart des États, c’était l’occasion d’expérimenter quelque chose d’inimaginable quelques semaines auparavant.

Pour qui a un peu de mémoire, l’apparition du sida au début des années 1990 avait donné lieu aux mêmes projections apocalyptiques, à des scénarios de ségrégation sociale similaires (les sidatoriums de Le Pen, fantasmés en France mais effectifs à Cuba), à la même psychose des contacts physiques, sans toutefois atteindre cette historique déclaration de Theresa Cam, responsable de la santé publique du Canada, le 5 mai 2020, conseillant aux couples non strictement monogames de ne pas s’embrasser et de porter un masque lors des rapports sexuels, ajoutant que « les activités sexuelles les moins risquées pendant que sévit la covid 19 sont celles où vous êtes seuls », tandis qu’Anthony Faucy, l’immunologue et directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses des États-Unis que l’on avait vu si généralement sceptique lors des conférences négationnistes ubuesques de Donald Trump, estimait dans une paranoïa similaire : « Je pense que nous ne devrions plus jamais nous serrer la main. »

Dans ce temps du sida, on avait assisté alors à l’éclosion d’innombrables théories du complot et aussi au même refus initial des principaux concernés (en Europe, tout au moins, une partie de la communauté homosexuelle), de remettre en cause leur mode de vie en confiant à la science toute-puissante son espoir de retrouver leur vie normale comme avant, ce qui donnera ce magnifique slogan de scientisme revendicatif d’Act Up Paris : « Des molécules pour qu’on s’encule ! » Il est à noter que la récente épidémie de variole du singe concernant quasi exclusivement la même communauté d’homosexuels masculins à partenaires multiples a produit strictement les mêmes revendications et le même déni.

En ce qui concerne la pandémie récente, qu’une expérimentation mondiale d’ingénierie sociale ait eu, comme l’a montré une poignée de scientifiques courageux, comme origine quasi certaine une excursion de chimère virale dans un laboratoire de manipulation génétique, un gain de fonction qui a mal tourné à Wuhan, n’est un non-sujet que pour les États, les scientifiques observant l’omerta professionnelle de leur prêtrise profane et la masse docile acceptant la fatalité d’un risque sanitaire prétendument naturel pour justifier sa soumission. Transformer l’humanité en sujet d’un champ d’expérience coextensif à la planète, sous la double marque d’une intériorisation psychologique de mesures de contraintes arbitraires et de l’acceptation d’une vaccination expérimentale de masse, est certes une nouveauté relative. Mais depuis que les retombées du nucléaire et de la chimie industrielle ont envahi jusqu’à nos dernières cellules, ce serait la première fois que la science du vivant rattraperait ainsi ses illustres devancières, dans ce qui aurait dû être reconnu comme un Tchernobyl de la biologie.

La quasi-simultanéité mondiale des mesures de contrôle social, la brutalité de leur mise en œuvre et l’imposition par les États d’une vérité scientifique officielle, ont produit plus facilement des explications fantasmatiques qu’une critique systémique. Il est vrai que cette extraordinaire période a vu coexister en temps de paix les trois sortes de mensonges que l’adage prête aux situations de temps de guerre : le mensonge délibéré, le mensonge par omission et les statistiques. Dans de telles situations où la parole du pouvoir ment en permanence, si vous ne vous soumettez pas sans condition à la vérité officielle, le premier mouvement est de ne plus croire en rien, sauf à un mensonge universel. Et si tout est faux, n’importe quoi peut aspirer à être vrai.

Cette irruption des « vérités alternatives » dans le champ politico-médiatique, illustrée aussi bien par Trump que par Poutine, est appelée à un grand avenir dans la société du spectacle pleinement réalisée. L’Italie, avec un Berlusconi ou un Salvini, avait montré que ces sommets de l’ignominie pouvaient être atteints aussi par des Européens et il est vrai que Macron, devant de tels maîtres, fait figure de timide amateur.

Plus précisément, devant la complexité et l’avalanche incompréhensible de changements incessants, de crises soudaines et de nouvelles incroyables, l’esprit isolé (et qui ne l’est pas dans un temps d’isolement administratif, sorte d’acmé de l’isolement des temps ordinaires) cherche une cohérence là où il n’y a que des mécanismes aveugles n’ayant nul besoin de chefs d’orchestre clandestins.

Des modèles de progressisme social-démocrate, comme la Nouvelle-Zélande ou la Suède, ont opté pourtant pour des stratégies sanitaires radicalement opposées, tout comme à l’inverse les régimes autoritaires turc et brésilien par exemple. Mais ces détails n’intéressent pas des complotistes recherchant exclusivement des biais de confirmation qui en ont amenés certains à voir en Trump ou Poutine de farouches défenseurs du peuple face aux desseins criminels d’une conspiration planétaire.

Des complots aux buts mystérieux voire contradictoires, ourdis par une minorité aux moyens sans limites et servie par des agents secrets aussi divers que nombreux, offrent en effet un éventail d’explications plausibles qui dispensent de l’effort d’une analyse réelle. Il suffirait donc de les démasquer et de les neutraliser pour que tout aille bien dans le meilleur des mondes. Une telle explication simpliste donne de surcroît à l’impuissance réelle l’illusion d’une victoire paradoxale : je ne suis pas dupe, j’ai percé vos intentions, je suis donc votre égal. Du plus vulgaire complotisme au plus sophistiqué, le mécanisme reste similaire et même des esprits brillants sont tombés dans ce piège. 

Voir comme une possibilité historique plausible la réalisation de fantasmes de domination totale est l’autre versant, défaitiste, d’une compensation psychologique dont l’humour noir a représenté le côté jubilatoire de la vie malgré tout.

Il n’est pas question de nier l’existence depuis près d’un siècle de tels projets chez certains idéologues du techno-capitalisme occidental et un récent Manifeste conspirationniste en dresse d’ailleurs une généalogie exhaustive. Cette aspiration à un néo-despotisme a été singulièrement ravivée au cours de cette crise sanitaire depuis qu’il jalouse ouvertement l’efficacité supposée de son concurrent euroasiatique, dont on voit cependant les limites militaires en Ukraine ou sanitaires en Chine (c’est une histoire ancienne car déjà les jésuites enviaient la mécanique « totalitaire » de l’empire chinois qu’ils pensaient pouvoir mettre à leur service). Mais si la fin de l’histoire, dans la pérennité d’une domination parfaite, est bien encore le rêve inaccessible de toutes les dominations actuelles, la réalité indiscutable, celle qui reste même si on ne veut pas y croire, c’est que l’ensemble de leur monde s’effondre. Si l’on veut trouver dans la littérature d’anticipation une image réaliste de notre futur proche, peut-être vaut-il mieux relire The Space Merchants (Planète à gogos en français) paru en 1953 que 1984 publié quelques années plus tôt.

Il est évident qu’il existe une fusion structurelle, plus qu’une simple conjonction objective dans les projets des trois sujets automates produisant cette évolution rapide, entre des États portés à un contrôle social total, le capitalisme des nouveaux marchés de la numérisation complète de l’existence et la techno-science au service des deux précédents, dans ses deux fonctions indissociables d’outil indispensable et d’idéologie hégémonique. Mais concevoir et réaliser une société numérisée capable réellement d’exclure toute possibilité de renversement, c’est prêter une conscience supra historique unifiée à des acteurs qui en sont bien incapables, comme ils sont incapables de maîtriser les contradictions fondamentales d’une histoire qui les dépasse. Il suffit de jeter un œil sur le livre programmatique de Bill Gates, Climat: comment éviter un désastre, pétri d’une bêtise scientiste de boy-scout, sur les fantasmes transhumanistes enfantins de Yuval Harari ou des fantasmatiques projets post-adolescents de conquête martienne d’Elon Musk pour s’en convaincre.

On nous opposera que des projets plus articulés, comme celui formulé dans le livre The Great Reset de Klaus Schwab et Thierry Malleret, constituant le thème principal du 50e forum de Davos tenu en juin 2020, seraient la preuve d’une authentique conspiration, avalisée par la communauté mondiale des maîtres du monde. Mais il n’y a évidemment aucun complot dans un tel programme si ouvertement public, résumant des buts si anciennement affirmés, si constamment réitérés, si complaisamment promus par les médias et si bien acceptés, voire souhaités par la majorité de nos contemporains. Simplement, comme les auteurs le confient ingénument, c’était l’occasion inespérée d’accélérer leur mise en place.

Cette Grande Réinitialisation atteste plus véritablement l’effondrement effectif de toutes les stabilités relatives qui ont permis le maintien et la transformation conflictuelle de la société industrielle depuis deux siècles et la nécessité d’un état d’urgence permanent pour parer à toute éventualité émancipatrice. Mais ce simple fait marque plus sûrement un aveu de faiblesse devant une situation incontrôlable. Les divers pantins qui président aux destinées étatiques, s’ils sont les produits de leur temps dans l’utilisation de tous les ressorts du spectacle pour accéder au pouvoir, dans l’absence totale de scrupules pour s’y maintenir, le sont aussi dans l’absence tout aussi totale de compréhension historique de leur temps, contraints inexorablement de réanimer les archaïsmes plus consistants du « travail, famille patrie », voire du cadavre des religions, dans la débâcle d’un progressisme en faillite.

Si, durant l’ancien totalitarisme soviétique, la perfection supposée du régime devait nier l’existence d’une quelconque catastrophe (jusqu’à Tchernobyl compris), la domination de type occidental est elle devenue ouvertement catastrophiste, timidement d’abord il y a vingt ans, puis exclusivement désormais. Le premier besoin social reconnu, la protection déléguée devant des insécurités réelles ou fantasmées, y légitime les prétentions exorbitantes de l’État. Par la force des choses, le système a fait sien un écologisme d’État qui ne demande pas mieux que gérer les catastrophes par une sur-bureaucratisation despotique. Le fait même qu’un Macron soit contraint de proclamer que son deuxième mandat présidentiel sera écologique et social, alors qu’il n’en a ni la moindre idée, ni la moindre intention, ni la moindre possibilité, ne doit pas être perçu comme un simple enfumage de propagande mais comme une contrainte incontournable de la question historique de notre époque. Aucun dirigeant ne peut durablement se soustraire à l’obligation de s’y confronter ou de faire semblant.

L’état d’urgence écologique que tous les contempteurs du dirigisme étatique appellent de leurs vœux est déjà celui-ci : perpétuer globalement le désastre, avec le soutien de l’État et sous son contrôle inquisitorial, culpabiliser le citoyen impuissant, le contraindre dans chaque aspect de sa vie privée, dans ce qui restait de sa liberté domestique puisqu’il a été privé depuis longtemps de sa liberté publique. Cet écologisme de caserne que l’on nous promet, normatif et culpabilisant, dernier avatar du péché chrétien (nous sommes tous coupables, l’humanité est incorrigiblement destructrice, l’homme est biologiquement porté à la dissonance cognitive, les indulgences pontificales du bilan carbone, le flygktam – la honte de prendre l’avion – du luthérianisme nordique, la niaiserie antispéciste anglo-saxonne) qui n’attaque jamais frontalement l’État ni le capitalisme, mais seulement leurs « dévoiements » ou leurs « excès », entend remplacer la vieille social-démocratie morte à la tâche dans sa fonction intégrative à la société telle qu’elle doit continuer à être.

En France, ce sont les écologistes de gouvernement, les sociaux-démocrates moribonds, les résidus staliniens et les syndicats (et particulièrement ceux des enseignants) qui furent les soutiens les plus déterminés aux mesures arbitraires de la récente crise, réclamant qui la vaccination obligatoire, qui plus d’éloignement social, qui plus de port du masque, qui plus de tests, qui plus de mesures disciplinaires. La même observation vaudrait pour le gouvernement socialiste espagnol ou pour la première ministre néo-zélandaise ; cette démente social-démocrate féministe adulée par tous les progressistes réussissant dans un délire carcéral finalement inopérant à assigner à résidence pendant deux ans sa population et à fermer totalement ses frontières. De tels exploits ont dû inspirer cette déclaration programmatique résumant ce qui nous attend dans les crises à venir : Naomi Klein, quelques fois plus inspirée, se félicitant de l’énergique autoritarisme étatique se passant de tout débat dans l’imposition des mesures sanitaires comme modèle de ce que les États devraient faire pour combattre le réchauffement climatique. Remarquable conjonction, la présidence française vient d’activer, sur le modèle du Conseil de défense sanitaire, un Conseil de défense sur l’énergie, soumis comme le précédent aux procédures du secret-défense.

La crise sanitaire récente (quelles que soient son origine et la gravité qu’on lui accorde) a contraint la domination à afficher son programme, sa conception de la vie. Elle se résume à ceci : le mode de vie industriel n’est pas négociable et les constatations catastrophistes auxquelles elle a été contrainte dans un premier temps sont maintenant complaisamment diffusées, non pour y faire renoncer mais pour faire accepter les restrictions et aménagements qui permettront de le perpétuer. En gros, faire régresser l’existence humaine à sa seule fonction animale de « conservation de l’espèce », « la vie nue » étant réduite à sa seule réalité biologique dans un monde économique indiscutable. L’exemple le plus trivialement observé en France, même chez des gens habituellement plus ombrageux quant à leur liberté, étant ce lâche soulagement devant une vaccination – qui contrairement à l’Italie n’a jamais été formellement obligatoire, sauf dans le secteur de la santé – devant permettre de retrouver « la vie normale », garantie et contrôlée par l’État, alors que comme l’affirmait un slogan judicieux : « la vie d’avant, voilà le problème ». Un tel projet universel ne va pas de soi, car pour atteindre un semblant d’efficacité, il supposerait une sorte de gouvernement mondial dont on ne voit pas aujourd’hui l’amorce d’un commencement. La forme de l’État-nation reste toujours le cadre incontournable du maintien d’une société de classes, plus encore quand l’ensemble des contradictions systémiques amène chaque État au sauve-qui-peut individuel, jusqu’à l’affrontement militaire d’intérêts opposés. Il ne résultera de ce vaste programme qu’une surveillance numérique assistant le règne sans frein de la police, comme les expérimentations de reconnaissance faciale en cours dans quelques villes françaises le montrent. Mais plus significativement, il restera de cette crise sanitaire, comme preuve d’un despotisme occidental en construction, l’instauration d’un ministère de la vérité, non sous la forme grossière du despotisme oriental avec sa censure et sa répression féroce, mais sous une forme beaucoup plus adéquate à ces illusions démocratiques que l’on oppose complaisamment au cauchemar chinois.

Sur le modèle des lois mémorielles anti-révisionnistes (il est significatif qu’en France ce soit le stalinien Gayssot qui fut, sous un gouvernement de gauche, à l’origine de l’instauration d’une vérité historique d’État), une vérité scientifique d’État a vu le jour. Le statut de la vérité scientifique, qui depuis quelques siècles semblait un appui solide du jugement puisqu’il s’appuyait sur une transparence de résultats vérifiés contradictoirement par une communauté scientifique indépendante, a été confié au secret commercial de firmes éthiquement et juridiquement irresponsables. Puis la vérité médico-scientifique a été arbitrairement décrétée par l’État, ce qui n’était (et encore seulement partiellement) advenu que dans des États totalitaires avec les résultats que l’on sait. La création en France d’un Conseil de défense sanitaire dont les membres anonymes, juridiquement irresponsables, tenus au secret de leurs délibérations, par ailleurs protégées pendant 50 ans de toute investigation par le secret-défense, a été le point d’orgue de cette innovation. La techno-science médicale a expérimenté alors sa transformation d’un système d’acquisition de connaissances en un système de croyances, avec ses prêtres, son orthodoxie, ses hérésies et ses excommunications, et comme pour les anciennes religions, c’est le bras armé de l’État qui a assuré l’effectivité et le respect du dogme.

Instrumentalisée par les médias, toute manifestation de scepticisme envers l’information officielle, toute réticence envers le passe sanitaire devenait ipso facto une position anti-vaccinale, donc complotiste, assurément antisémite, voire nazie. Cette reductio ad hitlerum ou plutôt ad complotum trouvera un usage similaire quelques mois plus tard lors de l’invasion de l’Ukraine, toute réserve envers l’adulation univoque du régime ukrainien devenant un soutien à l’agression russe. Sous couvert de lutter contre la désinformation, chaque média main stream s’est doté d’une cellule anti-fake assurant ainsi à la vérité officielle, quelle qu’elle soit, une aura consensuelle bien plus efficace qu’un organisme centralisé de censure et de propagande. Ce néo-appareil de propagande, diffuse mais totale, rodé et concentré encore mi-février sur la campagne vaccinale, s’est redéployé avec le même unanimisme le jour même de l’invasion de l’Ukraine contre un ennemi certes parfaitement haïssable, un dictateur russe plus conséquent que quelques guenilleux djihadistes au Sahel et plus réel qu’une psycho-guerre contre une épidémie finissante.

La guerre actuelle en Ukraine a aussi montré en France comment en quelques jours on pouvait renoncer, sans opposition notable, à toutes les timides réglementations en matière de jachère, de limitations d’utilisation des pesticides ou du gigantisme des élevages industriels sous l’injonction de « produire plus pour éviter la famine ». Plus significatives encore, la réouverture des centrales au charbon et la prolongation d’activité des dernières centrales nucléaires en Allemagne illustrent la fonction de variable d’ajustement des préoccupations écologique des États dans la conduite improbable du chaos.

La société techno-industrielle mondialisée a partout perdu la bataille des idées, elle ne soucie plus de convaincre, d’être aimée ou désirable, mais repose sur les techniques toujours plus sophistiquées de l’ingénierie sociale pour faire accepter qu’il n’y a pas d’autre choix. Les anciens totalitarismes demandaient une adhésion enthousiaste à leur domination, voire la construction d’un homme nouveau, qu’il soit fasciste, léniniste, nazi, stalinien ou maoïste, assortie d’une répression graduée et féroce pour les tièdes ou les opposants selon le principe « qui n’est pas avec nous est contre nous », mais même les héritiers russe et chinois du totalitarisme stalinien ont abandonné ces extravagantes prétentions. Les nouveaux despotismes à l’Est comme à l’Ouest se satisfont du programme minimum annoncé par le renégat Kadar après l’insurrection de Budapest en 1956 : « qui n’est pas contre nous est avec nous » et ce programme est adéquat aux états d’urgence successifs qui se superposent sans se remplacer, voire se renforcent mutuellement en un mille-feuille sécuritaire sans jamais disparaître, revitalisés à la moindre occasion. Depuis une quinzaine d’années, le cas français illustre ces multiples occasions de gouverner par la peur, après les révoltes des banlieues, le terrorisme islamique, la guerre au Sahel, la « guerre » contre le virus, la guerre contre Poutine et maintenant la guerre pour l’énergie. Cette dernière censée réduire à un problème technique relevant de la compétence de l’État deux crises majeures échappant à tout contrôle, une récession économique systémique et un dérèglement climatique accéléré.

Cependant, l’effroi nucléaire initial surjoué et la peur d’un conflit menaçant subissent assez vite l’érosion du temps dans le présent perpétuel de l’information spectaculaire. Déjà la guerre d’Ukraine, prenant la suite des longues guerres civiles de Yougoslavie ou de Syrie, apparaît comme la toile de fond d’horreurs dont nous sommes heureusement préservés et dont les seules réalités dommageables se réduisent à la hausse des carburants et à la raréfaction de la moutarde. Ce remake de la guerre froide avec ses relents de réchauffé devra, pour rester crédible, apparaître comme les prémisses de la grande confrontation avec la Chine. Cette hypothétique apocalypse étant soumise aux aléas d’un maelström géopolitique imprévisible (il n’est pas exclu que la formule « plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin » ne corresponde pas malheureusement au testament politique de délires étatiques en perdition) ne peut cependant rivaliser dans le court terme avec une menace plus tangible et universellement ressentie après un été caniculaire et la submersion d’un pays de la taille du Pakistan. L’instauration universelle d’un état d’urgence climatique est devenue en une saison l’horizon indépassable des États.

L’échelle des temps des modifications climatiques en cours nous assure de leur inéluctabilité pour plusieurs dizaines d’années, voire plusieurs siècles. Cette réalité incontournable, hors de portée humaine dans l’immédiat, offre plusieurs avantages pour cet état d’urgence : sa réalité va s’aggraver sans aucun doute possible ; sa pérennité est donc assurée sans limite envisageable ; les mesures partielles ou nationales étant dérisoirement sans effet, aucune mesure radicale ne sera envisagée ; puisque les jeux sont faits, il n’est d’autre solution que s’y adapter ; c’est justement le domaine privilégié de l’industrie et de la techno-science ; la menace est si grande et si multiforme que les mesures autoritaires les plus intrusives vont couler comme de source.

Que la société soit irréformable et que la planète courre à sa perte d’une manière ou d’une autre, voilà des évidences largement partagées et c’est ce constat en apparence déprimant qui nourrit un mouvement croissant de sécession d’une partie de la jeunesse française. Cette volonté de se concentrer sur le réel et non sur un futur débilitant sur lequel on n’a pas de prise, sur ce que l’on peut faire ici et maintenant, « l’espoir est mort l’action commence », constitue l’aspect le plus porteur d’avenir de ces quelques années écoulées et répond en quelque sorte à la question posée par Piero il y a cinq ans. Comme y répondent les cris de révolution des milliers de gilets jaunes sur les Champs-Élysées et les cris de liberté lors des manifestations anti-passe. Il est loisible de se gausser de ces manifestations ultra-minoritaires et de leurs mots surannés, j’y vois plutôt une illustration de cette évidence : le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé tant que la mémoire historique n’a pas été anéantie, et en France elle ne l’est pas encore.

La compréhension du caractère fondamentalement unitaire entre dérèglement climatique, sixième extinction, société industrielle, crise du capitalisme et impuissance étatique constitue la ligne de démarcation entre un réformisme impossible et la nécessité de mesures d’urgence révolutionnaires pour faire face à ces défis. La désaffection majoritaire de la jeunesse lors des dernières élections françaises n’en signe qu’une évidence, son angoisse focalisée sur le changement climatique en est une autre, mais la désertion progressive d’un salariat qui a perdu tout sens à ses yeux marque plus encore la fin de la longue période de rétablissement de la société marchande ayant succédé à la grande crise révolutionnaire des années 70 du siècle passé.

Le chantage à l’emploi et la peur du déclassement social constitutifs de la soumission de ces 30 dernières années se sont usés dans la permanence de la crise et d’un futur sans avenir. Pour une partie des jeunes générations qui n’ont rien connu d’autre – Couler en beauté, plutôt que flotter sans grâce – comme le revendique un percutant poème critique de ce temps, semble plus honorable et même plus réaliste. Sans perdre de vue que le torpillage de l’ordre actuel est toujours possible. Dans les conditions bien pires du despotisme chinois, une partie de la jeunesse chinoise affirme une détermination plus nihiliste en apparence mais grosse d’une haine inexpiable : « Vous pouvez faire de nous ce que vous voulez mais vous ne pourrez rien faire contre nos enfants, car nous n’en ferons pas. »

La grande démission commencée il y a quelques années, mais considérablement accélérée depuis deux ans, est le signe le plus manifeste que la société industrielle redevient ingouvernable.

Chaque crise creuse un peu plus la scission entre ceux qui font encore confiance aux institutions du système et d’inattendus dissidents. Après l’irruption des gilets jaunes, la crise due au covid l’a encore prouvé et c’est un résultat salutaire. Elle a eu comme effet positif d’avoir approfondi le fossé entre deux conceptions de la vie, celle encore très majoritaire d’une fuite en avant de tous les progressismes étatiques, fidèles d’un obscurantisme techno-industriel plus ou moins vert, sectateurs d’un monde cyborg et celle des réfractaires à un tel projet niant toutes les richesses des modes de vie passés comme de tout futur émancipateur. Les crises qui s’annoncent et qui n’auront ni fin ni solution, vont inexorablement creuser le sillon de cette scission. Il faut se réjouir de cette fracture car, enfin, elle signe le retour du grand conflit entre la liberté émancipatrice visant à maîtriser son destin et la soumission aux forces aveugles qui nous ont conduits à cette impasse.

En France, au cours d’une décennie de conflits publics commencée à Notre-Dame-des-Landes en 2012 et portant sur des questions de fond, ce mouvement diffus mais croissant, que ses divers protagonistes appellent désobéissance civile, bifurcation, désertion, sécession, sabotage ou sédition, signifie qu’une critique radicale de la société industrielle, de ses réalisations, de ses justifications, de ses projets, de ses représentations institutionnelles a enfin acquis une existence pérenne. Il existe plus de 500 collectifs contre des « grands projets inutiles »… ou des moins grands, et le succès public récent (plus de 12 millions de vues) des appels à la désertion formulés lors de la remise des diplômes d’ingénieurs à AgroParis Tech ou à l’École Polytechnique est un signe qui ne peut tromper, venant de ceux qui normalement sont destinés à être les plus zélés soutiens du système.

Il n’y a pas à ce jour, et c’est heureux, de point de vue unifié d’une autre conception de la vie ou de la manière de combattre celle qui nous est imposée, mais un refus minoritaire plus ou moins conscient, plus ou moins global d’une totalité mortifère où le renoncement à la liberté ne garantit en rien quelque sécurité que ce soit.

Cette liberté qui s’en va et cette sécurité qui disparaît vont certes rassembler le parti de la peur autour de solutions autoritaires, quelles que soient leurs couleurs politiques, mais aussi multiplier les désertions pratiques (quand c’est possible) et les dissidences du quotidien (c’est toujours possible) dans un parti de la résistance active ; c’est en ceci que notre époque est profondément porteuse d’un conflit historique, sans qu’il n’existe bien entendu aucune certitude quant à son issue. Il n’y a pas plus de programme que de recettes pour sortir de cette société, seulement de grandes orientations connues de tous depuis un demi-siècle mais impossibles à mettre en œuvre sans l’énergie d’une transformation révolutionnaire dans le cadre d’une démocratie directe.

Penser combattre la société industrielle sans abolir le capitalisme, ou vouloir l’abolir sans défaire celle-ci, recouvrer la maîtrise du destin de l’humanité sans supprimer l’État, prôner la démocratie directe ou l’autogestion généralisée sans sortir de l’économie, voilà l’essentiel des impossibilités pratiques que les alternatives émancipatrices devront assumer expérimentalement. Il faudra certes des désertions bien plus massives et des crises ouvertes majeures pour renverser le cours du temps, mais il semble que nous en prenions le chemin, en tout cas c’est le seul discernable.

L’avenir sera certainement dur mais assurément passionnant, débarrassé enfin de tout messianisme de classe, de la croyance dans le sens de l’histoire et de la pulsion névrotique sacrificielle hérités du christianisme, terreau de toutes les idéologies désastreuses de l’ancien mouvement d’émancipation. La critique n’est pas un art divinatoire ni un concours de prévisions objectives, mais peut éclairer seulement les possibilités contradictoires du devenir. L’objet du conflit de notre temps est maintenant reconnu par tous, c’est le maintien de conditions de vie pérennes sur cette planète pour une société humaine sortie de la préhistoire de ses déterminismes successifs. Y répondre par une délégation de pouvoir confié à l’État ou par l’auto-détermination d’une démocratie réelle sera la question pratique primordiale, car d’elle dépend la liberté à venir ou la soumission renouvelée. On peut être assuré que la réponse à la vieille question, les hommes aiment-ils la liberté, sera tranchée dans les années qui viennent : il se peut qu’ils y soient contraints, sous peine de disparaître dans une barbarie universelle.

Pour l’égalité et la fraternité en revanche (comme disaient des gilets jaunes « on s’en charge ») il semble que les conditions pratiques de toutes les luttes actuelles les fassent surgir comme d’évidence, constituant le facteur le plus sûr de leur authenticité et de leur pérennité. De fait, l’adéquation des buts et des moyens, la cohérence de la vie choisie ici et maintenant avec un futur souhaité semble faire partie des nouvelles banalités de base. Mais après tout avons-nous vécu autrement ? Dans notre temps nous aussi avons toujours soutenu, mais plus minoritairement encore contre tous les sinistres militantismes hiérarchiques, l’adéquation de la vie pratique et des projets d’émancipation, nous ne pouvons donc que nous réjouir de cette bouffée d’air frais chassant les miasmes d’une trop longue résignation.

Cet effondrement qui vient, depuis si longtemps souhaité, nous fait malgré tout aimer le temps qui passe dans la satisfaction curieuse de voir cette suite depuis si longtemps prévue, quand bien même les rangs de la vieille band of brothers s’éclaircissent chaque année.

Quel magnifique naufrage tout de même…

JP, le 27 août 2022

 

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2 Commentaires

  1. Debra

     /  6 octobre 2022

    Comme c’est difficile de penser… je me rends compte que cela a toujours été difficile de penser, même si nous vivons à l’époque de l’information en temps réel. En discutant avec des amis et connaissances un peu partout en France, en parlant avec mes enfants travaillant dans l’hôpital public, j’ai fait le constat que la qualité des soins à l’hôpital public, la qualité de l’accueil, et la compétence du personnel hospitalier sont toujours exemplaires en France.
    Cela m’a amené à bien réfléchir : qui voudrait nous FAIRE CROIRE AUX TRAGIQUES INSUFFISANCES DE L’HOPITAL PUBLIC, et pourquoi sommes-nous si prompts à croire, avec des conséquences qui peuvent être catastrophiques pour notre santé et l’avenir de l’hôpital public ? S’il n’est pas vraiment dans… l’intérêt du système militaro industriel qui nous gouverne de détruire l’hôpital public, (et ce n’est pas vraiment dans l’intérêt…) pourquoi cette volonté de détruire ? Et qu’on ne me resserve pas ce plat réchauffé de « l’argent, toujours l’argent », car en fin de compte, cela n’explique, et ne rend compte de rien. Ou pas grand’ chose.

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  2. Debra

     /  3 octobre 2022

    Beaucoup de belles choses ci-dessus avec lesquelles je suis fondamentalement d’accord, mais mais mais…
    Comme j’ai amplement écrit sur ce site, je ne suis pas embarquée dans une foi absolue dans les vertus de la démocratie directe.
    Pour moi, cela n’a aucun sens à l’heure actuelle. Je viens d’apprendre qu’Athènes, la cité qui nous a donné le mot « démocratie » (et ce mot n’y était pas employé très souvent d’ailleurs), s’est livrée à une expérience sociale et politique à un moment de son histoire où elle était petite, et comportait peu d’âmes, comme on dit. La démocratie athénienne était possible dans une communauté de petite taille où dans l’ensemble, beaucoup ? la plupart des citoyens se connaissaient. Et même dans ce contexte ce n’était pas de la tarte. La démocratie au sens noble fonctionne mieux quand les gens se connaissent entre eux, (ils ne sont pas des anonymes) et surtout quand ils sont… des amateurs éclairés, disons. Ils ont les moyens de savoir ce que font leurs voisins pour pouvoir en juger. Ils ne sont pas des spécialistes, ni des universitaires, mais ils ont des connaissances, et une certaine expérience du terrain. En contrepartie, leur vie est simple et incompatible avec des prouesses technologiques. Incompatible même avec des prouesses… militaires faites par des mercenaires. Pas super confortable. L’enthousiasme divin des Athéniens est parti en eau de boudin au moment de la guerre avec Sparte. Les ambitions impérialistes d’Athènes, sa réussite… impériale en Grèce, la multiplication comme des petits pains des spécialistes en connaissances, etc, ont eu raison de ses idéaux, comme c’est toujours le cas, d’ailleurs. Quand on gagne gros, on y perd son ambition, et l’énergie que donne cette ambition. C’est énorme.
    Pour le Christianisme, terreau de pulsions sacrificielles, ou quelque chose dans le genre, ça sent bien Nietzsche, qui ne m’est pas cher. L’Homme n’a pas attendu le Christianisme pour expérimenter les… vertus du sacrifice : sacrifice des autres, ou sacrifice de soi. Je ne crois pas que même dans un triste contexte de post fête où on célèbre la mort de Dieu (mais le Dieu chrétien…), on va faire un sort au sacrifice. Quelque chose me dit que les racines des pulsions sacrificielles sont profondes. Evidemment ça change tout selon qu’on se sacrifie soi, ou qu’on sacrifie d’autres… et de quel sacrifice on parle. Avec ou sans.. sang ?
    Pour l’égalité et la fraternité : j’aurais moins de mal à épouser l’égalité comme valeur… absolue si elle ne s’était pas métamorphosée en une revendication d’être ou d’avoir le même. Triste mêmeté. D’autres auteurs sur ce site (Rey, PMO) se sont également aperçus que l’égalité revendiquée à l’heure actuelle est aussi loin de l’égalité politique dans un état de droit prônée par nos « ancêtres » que notre vision de la démocratie l’est de l’organisation politique à Athènes pendant le 5ième siècle.
    Et enfin… pour le capitalisme. Il a bon dos. Il semble normal à la majorité de nos contemporains que tout travail mérite salaire. Combien de fois ai-je entendu cela ? Mais celui qui affirme cela fait l’apologie du système capitaliste dans la mesure où il fait l’apologie d’une économie qui marchande tout (le service et le travail), et de préférence, en y affichant des valeurs chiffrées. Cela finit par faire des ravages, quand le spectre de l’intérêt envahit toutes les têtes. Les Athéniens y ont goûté. Ils n’ont pas aimé. Je n’y avais jamais pensé, mais je suis sûre que la débandade du 4ème siècle (avant Jésus Christ) était aussi une débandade capitaliste, et le système bancaire (et oui, et oui, la banque est vieille, et elle n’a pas attendu nous les modernes pour se pointer) a du en souffrir.
    Tss tss. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Peut-être on peut, mais c’est très difficile, et pas réalisable à l’échelle d’une société ou d’une civilisation. Je crois.

    J’ai appris qu’en France on avait voté une folle loi régulant la température maximale des ménages au moment du premier choc pétrolier. Cela… ne nous agrandit pas. Là maintenant on est parti dans un remake des effets psychologiques du choc pétrolier de ’73 ?

    « Quel magnifique naufrage tout de même » me fait penser à ce que je disais il y a plus de 15 ans en parlant de rejoindre l’Europe pour couler avec le bateau. Il y a quinze ans je ne m’étais pas encore aperçu combien le naufrage était une agonie qui dure et n’en finit pas.

    On n’a pas besoin d’être jeune pour faire les constats de cet auteur. Je trouve qu’il y a un incorrigible sentimentalisme chez beaucoup d’auteurs (qui se croient très réalistes, d’ailleurs…) qui voudraient que la jeunesse se lève comme d’un seul bloc, dans un vrai souffle messianique pour opérer cette rupture de civilisation. Encore un remake de mai ’68 ?
    Je suis trop vieille et désabusée pour aimer les remakes, surtout les remakes les plus récents.
    Je crois qu’on est un certain nombre de tous âges, de toutes conditions ? à vouloir faire sécession de la société de TOUT CONSOMMER. Peut-être que l’industrialisation repose sur une avidité orale incontrôlée et incontrôlable qui pousse l’individu à tout consommer, sans établir au moins une chose comme limite à la consommation.
    Une culture biblique, Ancien et Nouveau Testament, postule comme point de départ de la vie en société qu’on ne doit pas consommer son prochain. Encore faut-il pouvoir donner un visage à son prochain, et pas… un chiffre. Pour trop d’entre nous, les chiffres… ne parlent pas. Je pense qu’on ne fera jamais parler… les chiffres.
    Une dernière remarque : La société de consommer tout est une provocation lancée à l’héritage religieux. Provocation lancée par ignorance, mépris, et un désir éperdu de révolte contre la condition humaine elle-même comme source de souffrances. On peut comprendre cette provocation, et cette révolte, mais… ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on fait quand on le fait que les actes n’ont pas des conséquences…
    Pour moi la question qui vaille est : comment donner un visage à son prochain à l’âge d’Internet ?

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