Daniel Cérézuelle, « Un point aveugle. Remarques sur les techniques non matérielles d’organisation »

Version imprimable de Un point aveugle

Daniel Cérézuelle

Un point aveugle.
Réflexions sur les techniques non matérielles d’organisation

Mis en ligne le 16 août 2022 sur le site Lieux communs

« L’organisation,
c’est précisément la technique elle-même. »
Jacques Ellul [1]

I – Un « réalisme » hémiplégique.

Le thing turn dans la philosophie contemporaine de la technique. Depuis une trentaine d’années, on assiste à un recentrage « empirique » de la philosophie de la technique, tournée de plus en plus vers l’étude des objets techniques et des pratiques sociales qui s’organisent autour de leur genèse ou de leur usage. Ainsi, dans un article de 2010, le philosophe américain Philip Brey expliquait que pour bien comprendre le sens et la place de la technique dans notre monde, il est nécessaire de renoncer à des approches globales, comme celles qui ont été proposées par des penseurs comme Heidegger, Ellul, Illich ou Mumford [2]. Ces approches sont trop critiques et pessimistes ; elles insistent trop sur les difficultés posées par le progrès des techniques et ne permettent pas de faire des propositions constructives pour l’avenir. Seules des approches beaucoup plus empiriques, décrivant de manière concrète le fonctionnement des artefacts techniques et leur mise en œuvre, permettraient de comprendre de manière constructive la place des objets techniques et le rôle de l’ingénierie dans la vie sociale.

Ce retour aux objets (thing turn) caractérise aussi la philosophie française de la technique qui, dans le sillage de Simondon, accorde une place de plus en plus centrale à l’étude des « objets » techniques. Dans l’introduction de l’ouvrage collectif French Philosophy of Technology [3], il est signalé que, désormais, la plupart des chercheurs contemporains « construisent leurs analyses philosophiques sur la base d’une étude empirique attentive des objets techniques » et de leur mode d’être au monde. Bruno Latour, qui se réclame d’une approche de la technique résolument empirique, va plus loin ; il faut, selon lui, répudier les approches globales, comme celle de « système technicien » proposée par Jacques Ellul : « L’idée d’un système technique, par exemple, est une vue philosophique qui ne repose, encore une fois, sur aucune étude empirique » [4]. Pour penser rigoureusement le rôle des techniques il faudrait désormais, selon lui, s’intéresser aux objets techniques au moment où ils sont en train de se faire et aux actants qui gravitent autour de leur genèse.

Dans ce courant méthodologique qui actuellement domine le champ des études philosophiques et sociologiques du rapport entre technique et société, et qui privilégie l’étude des objets techniques, la technique est envisagée d’abord comme une réalité instrumentale d’action matérielle sur le monde physique. Comme le résume la Stanford Encyclopedia of Philosophy, « la technique a deux dimensions essentielles, à savoir l’instrumentalité et la productivité. L’instrumentalité correspond à la totalité des entreprises des humains pour contrôler leurs vies et leurs environnements en interagissant avec le monde de manière instrumentale, en utilisant des objets d’une manière intentionnelle et intelligente. La productivité recouvre la totalité des entreprises humaines pour créer de nouvelles choses capables de faire certaines choses d’une manière contrôlée et intelligente. » [5] Ainsi le souci d’objectivité et de réalisme, couplé au désir de déboucher sur des propositions constructives, conduit la plupart des philosophes et des sociologues contemporains à centrer leur champ d’investigation sur les objets techniques ainsi que sur les processus et les pratiques qui leur sont associés. C’est donc la dimension de l’opérativité matérielle de l’activité technique des hommes sur le monde qui fournit le paradigme dominant. Certes, cette construction du champ théorique de la philosophie de la technique contemporaine réduit le risque d’égarement dans les généralités métaphysiques, toutefois il y a un prix à ce soi-disant réalisme : il laisse de côté un pan entier de la réalité technique contemporaine ; c’est celui des pratiques et des processus qui sont à la fois techniques et non matériels.

Le continent invisible. Que l’on parle de techniques non matérielles peut paraître étonnant pour beaucoup d’esprits habitués à réfléchir sur le rôle des objets, outils ou machines, qui occupent une place très visible dans notre monde vécu. Mais il n’en reste pas moins que des penseurs sérieux ont reconnu qu’il existe effectivement un domaine des techniques non matérielles s’appliquant au monde humain. Ainsi, dans The open society and its enemies, Karl Popper reconnaît l’existence légitime d’une ingénierie sociale qui consiste en « l’application des méthodes critiques et rationnelles de la science aux problèmes d’une société ouverte » [6]. Le fait qu’il recommande une approche au cas par cas (peacemeal engineering) plutôt qu’une approche globale (utopian engineering) ne fait que renforcer le fait qu’il considère que ces techniques d’ingénierie sociale ont une capacité opératoire qui n’est pas usurpée. Qu’il y ait des techniques non matérielles ayant une visée organisationnelle, c’est aussi ce que reconnaît l’épistémologue Mario Bunge. Dans son article Technology as Applied Science [7], à côté du champ des techniques physiques telle que le génie mécanique et du champ des techniques biologiques telle que la pharmacologie, il distingue le champ des techniques sociales telles que la recherche opérationnelle et celui des techniques de pensée, telle que l’informatique. Et pour ce qui est des techniques sociales il considère qu’elles sont fondées sur un savoir. Ainsi, « la psychologie peut être utilisée par le psychologue industriel dans l’intérêt de la production » [8]. Quarante ans plus tard, Bunge reprend ces idées dans Political philosophy, facts, fiction and vision [9], ouvrage dans lequel il affirme que « une technologie sociale est une discipline basée sur la science susceptible de traiter des problèmes sociaux d’une manière efficace et rationnelle. En d’autres termes, son but est de modifier le comportement humain soit pour éliminer le problème ou pour réduire les souffrances qu’il engendre » [10]. Et Bunge précise que « il y a nombre de ces techniques sociales depuis les sciences de l’éducation, le travail social, le marketing, jusqu’au droit, les sciences du management, la macroéconomie normative, la stratégie militaire et la diplomatie. Toutes ont été inventées pour traiter des problèmes sociaux d’ampleur et de nature différente, de la répartition des ressources à la résolution des conflits. Elles permettent de satisfaire à une des conditions de la bonne gouvernance : l’efficacité » [11]. Dominique Raynaud, dans Qu’est-ce que la technologie [12] accorde lui aussi une place importante aux techniques non matérielles. Selon lui, la mise en œuvre de connaissances scientifiques ne produit pas nécessairement un objet matériel : « Je donne le nom de procédé technologique à toute suite d’opérations, soit matérielles, soit intellectuelles, basée sur des connaissances scientifiques » [13]. C’est pourquoi, dans le monde des techniques, Raynaud distingue l’ingénierie, qui produit des artefacts matériels, des technologies qui produisent des effets immatériels : « Il faut distinguer ingénierie et technologie, afin de ne pas restreindre le champ de la technologie aux seules technologies productives. Ainsi il existe une technologie fiscale servant à fixer l’assiette des impôts et à définir des tranches d’imposition à partir des revenus de l’année précédente. Mais cette technologie ne sert à produire aucun artefact. Ce n’est pas une ingénierie au sens propre » [14].

La plupart des tenants français du thing turn qui mettent l’objet technique au centre de leur réflexion se réclament volontiers des analyses fondatrices de Gilbert Simondon, mais il convient ici de relever un paradoxe : en effet l’auteur de Du mode d’existence des objets techniques [15] a consacré plusieurs pages de son gros traité à dégager, à côté du champ des objets et des ensembles techniques agissant matériellement sur le monde naturel, l’existence d’un champ des « techniques du monde humain », techniques immatérielles sur lesquelles il nous propose des réflexions très intéressantes. Selon lui, ces techniques sont liées aux techniques matérielles par un ordre de succession : « Les techniques de l’homme ont surgi à titre de techniques séparées au moment où les techniques d’élaboration du monde naturel, par leur brusque développement, ont modifié les régimes sociaux et politiques » [16], ou encore : « Après l’élaboration du monde naturel, la pensée technique s’est tournée vers celle du monde humain, qu’elle analyse et dissocie en processus élémentaires, puis reconstruit selon des schèmes opératoires, en conservant les structures figurales, et en laissant de côté les qualités et les forces de fond » [17]. Mais, curieusement, après avoir mis en évidence l’existence de tout un monde des techniques non matérielles de l’humain, et dont il reconnaît que l’usage est très problématique, Simondon ne s’y attarde pas. Il en va de même de la plupart des philosophes contemporains de la technique qui promeuvent une approche « objet » de la technique. Certes, ils ont lu Simondon et savent qu’il existe un important domaine des techniques du monde humain, mais, comme lui, ils ne s’intéressent guère aux techniques qui ne produisent pas d’objets ou d’ensembles techniques matériels. De la sorte, sous prétexte d’objectivité et de respect de l’expérience, c’est tout un versant de la technicité moderne qui est ainsi évacué des modèles philosophiques d’intelligibilité de la technique contemporaine et de sa relation avec la vie sociale et, plus généralement, avec le mode d’existence humain dans une société technicienne. Or ce champ des techniques immatérielles ne devrait pas être négligé sous prétexte qu’il s’agit d’un domaine spécial, séparé des techniques matérielles, car non seulement son développement résulte du progrès des premières, comme le signale Simondon, mais en outre il est devenu en retour une des conditions du développement des techniques productives d’effets matériels, ne serait-ce que parce que désormais l’innovation technoscientifique est devenue dépendante des techniques de management de la Recherche et Développement. C’est pourquoi on se condamne à une compréhension bornée du déploiement des techniques matérielles si on ne prend pas en compte le déploiement des techniques immatérielles et les interactions entre les deux. Le « réalisme » qui motive le thing turn de la philosophie de la technique est fondé sur un parti pris hémiplégique puisqu’il exclut de sa réflexion tout un pan du monde technique dont pourtant nous pouvons faire l’expérience et qui ne cesse de prendre de plus en plus d’importance dans notre vie concrète. Stratégie, gestion, logistique, management, aménagement, propagande etc., autant de techniques immatérielles d’organisation qui configurent de plus en plus étroitement les dimensions spatiales, temporelles et relationnelles de nos vies quotidiennes. Réfléchissant sur le rôle croissant des techniques de management, Baptiste Rappin en vient à écrire que « le management apparaît comme la condition de possibilité ontologique de nos vies contemporaines : nous venons au monde jetés dans des organisations, nous passons notre vie en leur sein ou en relation avec elles, et même notre cadavre éprouve les pires difficultés à s’en défaire. Il faut bien se résoudre à faire du management un existential. L’être-jeté-dans-les-organisations est une structure ontologique de l’existence humaine à l’époque de la planétarisation » [18].

II – Du point aveugle au point sensible : la critique personnaliste de la dépersonnalisation par les techniques d’organisation.

[Illustration de la thèse à travers les exemples de N. Berdiaeff, B. Charbonneau et J. Ellul.]

III – De l’organisation au management total : un projet qui vient de loin.

 Charbonneau et Ellul ont été parmi les premiers à mettre en évidence de manière critique que l’action technicienne, de transitive, devient réflexive : tournée vers les choses, elle s’intériorise et s’applique ensuite méthodiquement sur l’humain, et cela jusqu’aux dimensions les plus intimes de son existence. Cependant, l’idée de techniques d’organisation apparaît dès les débuts de ce que l’on appelle la révolution industrielle. En effet, très tôt, des penseurs lucides ont compris que la volonté de puissance technicienne ne pouvait s’arrêter à la seule maîtrise technique des choses de la nature. Il fallait aussi qu’elle s’investisse dans la maîtrise des choses humaines. Constatant le pouvoir socialement désorganisateur de l’industrialisation, dès 1819, dans L’Organisateur, Saint-Simon (1760-1825) et ses disciples ont appelé de leurs vœux la mise en place du règne de l’Organisation et posé les fondations de ce qui deviendra la science du management. L’organisation scientifico-industrielle de la société, ce cauchemar que Charbonneau et Ellul voudraient éviter pour sauver la liberté, est précisément ce que Saint-Simon voudrait faire advenir pour sauver l’humanité des divisions qui la déchirent. En dépit de cette radicale opposition sur le fond, Charbonneau, Ellul et Saint-Simon partagent la conviction que l’organisation est l’accomplissement de la technique.

Saint-Simon emprunte la notion d’organisation à la biologie, où elle commence à être utilisée au xviiie siècle. L’organisme est ce tout vivant, unifié fonctionnellement, dans lequel chaque partie, ou organe, agit en fonction de toutes les autres. L’organisation est cette capacité à faire tenir ensemble les différentes parties de ce tout. Par dérivation, cette notion va être appliquée au lendemain de la Révolution française dans le domaine politique. Là où il y a risque d’émiettement de la vie sociale et risque de conflit entre des forces qui s’opposent, organiser c’est rétablir, voire construire, l’unité sociale sur le modèle de l’individu vivant. D’où la diffusion de l’expression « corps social ». La notion d’organisation correspond non seulement à la recherche d’une solidarité entre les différents groupes sociaux mais aussi à la recherche d’une cohérence du développement de leurs diverses activités.

Le saint-simonisme était animé par la religion de l’industrie, et par un idéal de l’organisation scientifique de la société. Saint-Simon envisage le « système industriel » comme un nouvel état de la société à venir et à construire grâce à l’organisation, rendue à la fois possible et nécessaire par l’évolution des techniques. La responsabilité de cette fonction de régulation de ce système industriel serait confiée à une élite de savants, d’ingénieurs et de techniciens de la finance. L’objectif étant de remplacer le gouvernement des personnes par l’administration des choses. L’organisation a donc pour vocation le dépérissement du politique au profit d’une gestion technique de l’ensemble de la vie sociale.

Saint-Simon insiste sur le rôle décisif des réseaux techniques de transport et de communication, routes, canaux, etc. (la ligne Paris-Lille du télégraphe Chappe était opérationnelle depuis 1794) – ces réseaux constituant le premier pas vers une association universelle des producteurs. Ce faisant, il anticipe bien des aspects du rôle unificateur et dynamisant des réseaux techniques et informationnels dans la société contemporaine, ainsi que de l’idéologie des réseaux qui accompagne leur développement.

Comme le remarque Pierre Musso [19], l’œuvre de Saint-Simon a inspiré la propagande managériale à prétention universelle et les prophéties positivistes du progrès économico-technologique : « Toutes les bureaucraties et technocraties se sont emparées de cette science de l’administration et de l’organisation des hommes, inventée dans la deuxième moitié du xixe siècle par les ingénieurs civils. Le management parachève la religion industrielle en fixant les normes de comportement, les règles morales du comment vivre dans l’usine et l’entreprise. Les ingénieurs, experts des machines, étendent leur compétence au-delà de la production mécanisée avec les méthodes « scientifiques » de l’organisation du travail et de la production, puis avec une science de l’organisation, la cybernétique ; il leur suffit de regarder la société comme un « vaste atelier » et l’atelier selon un modèle technologique » [20].

Le saint-simonisme français eut une grande influence sur les réseaux d’ingénieurs américains qui vont organiser des sociétés d’ingénierie pour développer la science du management et préparer la révolution managériale. L’American Association of Industrial Management fut fondée en 1899. En 1885, un rapport du capitaine Metcalfe, qui fut directeur d’arsenaux fédéraux aux États-Unis, explique que « les deux grandes questions posées à l’organisation sont la coordination et le contrôle » [21]. Selon lui, l’administration des arsenaux et autres ateliers est dans une grande mesure un art et dépend de l’application à une grande variété de cas de certains principes qui, pris ensemble, composent ce qu’on peut appeler « la science de l’administration ». En particulier on se souciera d’optimiser le ratio coût/efficacité qui fonde les principes de la gestion d’une manufacture. Dès lors le vocabulaire du management scientifique se cristallise autour du triptyque : diriger, contrôler, évaluer, sur la base de tableaux de bord quotidiens des activités.

Dans la dernière partie de son livre, Musso rappelle comment la professionnalisation et l’institutionnalisation du management sont en marche à la veille de la Première Guerre mondiale. La première école de business, la Wharton Business School, est créée en Pennsylvanie à Philadelphie en 1881. Celle de Harvard en 1909. En 1909 L’Engineering Magazine Company célèbre le « gospel of efficiency ». L’efficacité étant la valeur ultime de ce mouvement. En 1911 Dunlap, le fondateur de l’Engineering Magazine, affirme que « l’efficiency est soumise aux grandes lois de l’univers qui sont toujours et partout les mêmes […] ces lois sont souveraines, inhérentes et éternelles, comme les lois de la gravitation ou de l’affinité chimique » [22]. En 1912 le même magazine publie les « Douze Principes de l’efficacité » d’Harrington Emerson [23]. La notion de « révolution managériale » est utilisée dès 1932 dans le livre de A. Berle et G. Means, The Modern Corporation and Private Property. Elle est le produit d’une gestation qui aura duré quarante ans. En 1895, Frederick Taylor publie son premier mémoire sur l’organisation scientifique du travail basée sur la décomposition des opérations et le chronométrage des gestes. En 1911, ce sont ses Principles of Scientific Management. Cette technique est basée sur un « état d’esprit » excluant les conflits, hostile au syndicalisme, visant à créer un esprit de coopération dans l’entreprise et une mutualisation des intérêts des ouvriers et du patron. Cette approche du management ouvre la voie à une gestion managériale qui va dépasser le monde de l’entreprise et s’étendre à toute la planète. Ainsi, dès 1918, Lénine écrit dans Les Tâches immédiates du pouvoir des soviets [24] : « Nous pourrons réaliser le socialisme justement dans la mesure où nous aurons réussi à combiner le pouvoir des soviets et le système soviétique de gestion avec les plus récents progrès du capitalisme. Il faut organiser en Russie l’étude et l’enseignement du système Taylor, son expérimentation et son adaptation systématiques. » Dès lors, le management se présente comme technologie sociale globale. En 1931, lors d’une rencontre américano-soviétique, H. S. Person, président de la société Taylor, présente une communication intitulée : « Le management scientifique comme philosophie et technique de stabilisation industrielle progressive. » Le modèle machinique est alors étendu aux techniques « efficaces » d’organisation et de rationalisation de la production. Il est nécessaire de s’orienter vers une économie sociale dirigée s’appliquant au monde entier. Dans cette perspective, Person souligne le rôle décisif des directeurs, des managers et des techniciens de l’organisation. The Managerial Revolution, publié en 1941 par James Burnham, théorise le rôle de ces nouveaux techniciens. Selon lui, capitalisme et socialisme seraient tous deux dépassés par l’émergence d’une nouvelle société dominée par les gestionnaires, les « managers », thèse déjà avancée par l’Italien Bruno Rizzi dans La Bureaucratisation du monde (1939). Burnham annonce l’émergence d’une nouvelle classe de techniciens : les directeurs. Ils se caractérisent par leur capacité à organiser le travail et la production, mais ce sont aussi des spécialistes de la propagande.

La société industrielle étant devenue d’une très grande complexité qui la rend difficile à gérer, c’est le management qui apporte la réponse. Dans cette perspective, la distinction entreprise privée/État tend à s’effacer : « Les directeurs du gouvernement ont presque la même formation, les mêmes fonctions, les mêmes dons, les mêmes habitudes mentales que les directeurs de l’industrie. Les différences qui les distinguent vont s’effacer [25]. » En pratique, il y a interchangeabilité des techniciens qui viennent du public et du privé car ils utilisent les mêmes techniques managériales d’organisation et de communication visant l’adhésion et la participation.

Après la Deuxième Guerre mondiale, il se produit une convergence des techniques de management avec l’informatique qui fournit un modèle cybernétique d’organisation sociale. En 1948, Norbert Wiener publie Cybernetics or control and communication in the animal and the machine [26]. Soulignons que cybernétique veut dire « art de gouverner » et que dès la création de ce que l’on appelle aujourd’hui l’informatique, la communication est associée au contrôle. Grâce à l’automatisation de la communication et du traitement d’informations et la mise en place de rétroactions (feed-back), Wiener envisage la possibilité d’un pilotage scientifico-industriel aussi bien de l’industrie que de la société en articulant rigoureusement trois paramètres : buts/moyens/résultats en fonction d’un critère d’efficacité. La cybernétique vise un gouvernement des hommes par le pilotage automatique, les nombres et les algorithmes, comme l’illustrent déjà les marchés financiers. Le politique ayant failli, le cybermanagement prétend apporter enfin la rationalité dans les décisions. Comme le souligne Baptiste Rappin [27], le dogme managérial et le paradigme cybernétique visent désormais l’administration scientifique des hommes et le gouvernement des choses (dans une inversion du projet de Saint- Simon qui voulait substituer l’administration des choses au gouvernement des personnes).

IV – Le charnel et l’immatériel.

Deux siècles après L’Organisateur de Saint-Simon, il faut reconnaître que les inquiétudes de Charbonneau et Ellul ne relèvent pas de la paranoïa ! Depuis qu’ils ont publié leurs livres prémonitoires, le champ des techniques immatérielles d’organisation et de contrôle n’a cessé de se développer et de s’étendre à de nouveaux domaines de la vie sociale. Cette croissance est rendue nécessaire par le développement des techniques matérielles et, dans une causalité circulaire, elle est aussi une des conditions du développement des objets, ensembles ou systèmes techniques matériels. Ainsi les progrès de l’informatique qui permettent le recueil, le stockage et le traitement des données en temps réel a permis le perfectionnement des techniques de management d’entreprise dont Baptiste Rappin a montré qu’elles favorisent la dépersonnalisation du travail et l’émergence d’asservissements d’un nouveau type, confirmant ainsi le diagnostic de dépersonnalisation technicienne, porté par Ellul et Charbonneau dès les années 30. Mais les choses n’en sont pas restées là et, après l’entreprise, ce fut l’administration puis, entre autres, tout l’univers des institutions médicales et médico-sociales qui, après s’être technicisé, et parce qu’il s’est technicisé, a été ensuite facilement investi par les techniques de management et a dû se soumettre à un processus de rationalisation organisationnelle et de protocolisation informatisée généralisée, dont il résulte de nouvelles formes de travail aliéné et de mal-être individuel et collectif. Ainsi, nous avons eu l’occasion d’étudier comment, dans le domaine de l’enfance inadaptée, le processus de technicisation progressive de l’action éducative, porté au départ par un projet « humaniste » centré sur la personne, a favorisé involontairement le progressif asservissement des interventions des professionnels à des contraintes organisationnelles et managériales qui tendent à vider le travail éducatif de son sens au profit d’un formalisme techniciste [28]. De même, on voit se multiplier les témoignages de médecins qui, soumis au même type de management informatisé, se mettent à « détester leur ordinateur », qu’ils vivent comme l’instrument de la soumission de leurs relations avec des patients individuels à des logiques managériales dépersonnalisantes [29]. On pourrait aisément multiplier les exemples de désincarnation et d’asservissement de l’action personnelle par les techniques managériales.

Par ailleurs, à côté des techniques de management se sont aussi développées après guerre en France des techniques d’aménagement qui procèdent à une reconfiguration de l’espace et de son usage : zoning, urbanisme, planification, etc. Il en fut de même des techniques de propagande indispensables pour assurer l’acceptabilité et l’intégration sociale des nouvelles techniques : autant d’extensions de la pensée et de l’action technique rendues nécessaires, tant pour permettre de nouveaux progrès des techniques matérielles que pour s’adapter à leurs effets. Ainsi s’effectue, au nom de l’efficacité, sans que cela soit le résultat d’un projet clairement conçu, une « fonctionnalisation intégrale de l’ensemble des pans de notre vie » [30]. De plus, il est probable que les crises environnementales qui s’annoncent et leurs conséquences sociales et politiques vont appeler un renforcement et une extension de ces techniques d’organisation et de contrôle. Désormais, les progrès des techniques informatiques de collecte, de mise en mémoire et de traitement de l’information fournissent des outils précieux de contrôle social et politique. C’est ainsi qu’en Chine le gouvernement expérimente un social credit system, qui vise à la notation automatique de la fiabilité (c’est-à-dire de la conformité politique et sociale) des citoyens [31]. Or, sauf de très rares exceptions, la question du rôle croissant des techniques immatérielles d’organisation reste très négligée par la philosophie et la sociologie de la technique qui, en France, s’intéresse surtout aux « objets techniques ». Nous avons déjà souligné qu’il y a là comme un point aveugle qui bloque la compréhension des évolutions techniques et de leurs enjeux sociaux et politiques.

À ce point de nos réflexions, il nous semble utile de revenir aux réflexions de Gilbert Simondon sur la technique. Dans Du mode d’existence des objets techniques, ce philosophe a fort bien identifié le potentiel de dépersonnalisation consubstantiel au développement de ce qu’il appelle les techniques du monde humain. En effet, il signale on ne peut plus clairement que, pour pouvoir considérer « l’homme comme matière technique » [32], ces techniques sont fondées sur la mise à l’écart réductrice de dimensions importantes (qu’il appelle « les qualités et les forces de fond ») de la réalité sociale et humaine, ce qui a pour effet une pratique mutilante, car ces techniques « continuent à appliquer une pensée élémentaire à des réalités globales, étudiant, par exemple, les mass media comme s’ils étaient distincts de la réalité concrète des groupes dans lesquels ils opèrent » [33]. C’est ainsi que « par exemple les techniques du maniement humain ne sont qu’une variable de plus dans les techniques industrielles (scientific management) » [34] et trop souvent ne peuvent mettre en œuvre qu’une technicité fermée et pauvre. C’est bien ce que, soixante ans plus tard, Baptiste Rappin met, lui aussi en évidence. Manager, écrit-il, c’est pouvoir, grâce à la digitalisation, convertir en information l’énergie productive du travailleur, puis piloter son activité sur cette base. Mais dans cette opération, c’est la chair du travailleur qui disparaît : un indicateur renseigne mais ne partage ni la douleur ni la joie. Le travail réel s’efface au profit de tableaux de bord et de la prolifération de simulacres informatiques à partir desquels se prennent les décisions stratégiques et opérationnelles ; tout ce qui est énergie improductive est éliminé des simulations et des boucles de contrôle et évaluation, on ne retient du travailleur que ses compétences opérationnalisables [35]. Simondon avait bien pressenti cela, mais semble s’être abstenu d’en approfondir les conséquences ; il a beau avoir établi l’existence d’un champ des techniques immatérielles de l’humain et signalé leur formalisme réductionniste, il semble l’oublier tout de suite après la dizaine de pages qu’il leur consacre. À part un appel très vague à une « technologie réflexive » qui permettrait aux techniques du monde humain de « rencontrer les fonctions de totalité de ce monde » [36], il ne propose rien pour une meilleure prise en compte des « qualités et des forces de fond » écartées par ces techniques. De toute façon, il ne propose aucune analyse précise de ces techniques du monde humain, de leur mode opératoire et de leur retentissement sur le monde humain. Il ne mentionne que le scientific management industriel et la publicité. Tout ce qu’il écrit ensuite sur la technicité et le rapport technique de l’homme à la nature et à la société est fondé sur sa phénoménologie des objets techniques matériels. Certes il reconnaît brièvement un peu plus loin que l’objet technique peut servir à des tâches non productives de communication, de recherche scientifique, d’enseignement [37], mais la question de l’action technique immatérielle sur l’humain ne réapparaît plus. Il cherche à réconcilier la culture humaine et les techniques, mais c’est essentiellement aux objets techniques, aux outils et au couple homme-machines qu’il revient toujours. Alors qu’il avait accordé une place importante à la cybernétique dans sa conception du couplage de l’homme et de la machine, sa philosophie de la technique se veut une « mécanologie » et il ne se préoccupe guère de l’essor saisissant que, sous ses yeux (il meurt en 1989), les progrès de l’informatique vont donner aux techniques de management et, plus généralement, aux techniques immatérielles du monde humain. Animée d’un vif désir de réconciliation et d’unité, pensée de l’analogie généralisée, comme le soulignait Gilbert Hottois, la philosophie de Simondon est certes attentive à l’individuation en devenir et au sens de la liberté qui caractérise l’invention mécanique. Mais c’est surtout la liberté du technicien, de l’ingénieur créateur de machines porteuses d’un avenir ouvert qui intéresse Simondon ; il semble que pour lui le présent est négligeable, appelé à être dépassé. S’intéressant plus au mouvement d’individuation qu’à l’individu présent hic et nunc, il ne s’attarde guère à approfondir la question du rapport que l’individu ordinaire entretient au présent dans sa vie quotidienne avec le nouveau champ des techniques immatérielles. Gilbert Hottois relevait avant nous l’étonnante absence de prise en considération des techniques de l’humain par la philosophie de Simondon qui, « hypersensible au conflit, à la séparation […] rêve de pacification et de conciliation universelle » [38] de sorte qu’elle souffre d’un « irénisme philosophique discutable » [39].

Pour conclure : angélisme et sens de la chair.

Le prix du « tournant empirique » et de la focalisation sur les objets techniques risque d’être lourd, intellectuellement et socialement. En choisissant de pratiquer le thing turn, la philosophie et la sociologie de la technique contemporaines courent le risque de nous donner une compréhension trop partielle, myope et anesthésiante de la relation entre technique et société. Bien évidemment, pour éclairer cette relation il est utile de pouvoir s’appuyer sur des études empiriques portant sur tels ou tels objets techniques. Mais pour bien comprendre les divers enjeux et conséquences de l’usage d’une technique, il serait souvent utile d’en situer la genèse, la mise au point et le fonctionnement dans la durée dans le champ plus vaste des interactions et des interdépendances avec l’ensemble des autres techniques, qu’elles soient matérielles ou immatérielles. En effet, nous avons dit précédemment que désormais les progrès des deux types de techniques sont inséparables, reliés par une relation de causalité circulaire ; le progrès de la puissance matérielle appelle le progrès des techniques d’organisation et d’adaptation, tandis que le progrès des techniques de management en Recherche et Développement conditionne de plus en plus étroitement le progrès des techniques matérielles. C’est l’expansion de cet ensemble en interaction étroite, ce qu’Ellul appelle le système technicien, qui constitue désormais notre monde technique, qu’on ne peut réduire à une juxtaposition de techniques particulières. Et c’est le fonctionnement de cet ensemble dont il faut comprendre le comportement pour bien situer et maîtriser le rôle des techniques particulières. C’est pourquoi la décision de s’en tenir à l’étude de la dimension « objet » de la technique favorise une compréhension myope et hémiplégique du monde technique dans lequel nous vivons et nous fait passer à côté de problèmes très importants.

De plus, cette approche méthodologique qui se veut « empiriste » n’est pas si objective et fidèle à l’expérience concrète qu’elle le prétend. En pratique, il n’y a pas de regard sur le monde qui puisse se prétendre axiologiquement neutre. Bien souvent c’est ce que l’on croit, ce sont les valeurs auxquelles on est attaché, une certaine vision du monde, qui nous permet d’ouvrir les yeux sur certaines dimensions du monde des techniques et qui nous rend aveugles à d’autres dimensions. Gilbert Hottois signalait à juste titre que l’incapacité de Simondon à prendre suffisamment en compte le pouvoir objectivant de la technique qui peut désormais faire de l’homme « une matière technique », fait basculer sa pensée du côté d’un irénisme réconciliateur qui tend à vider la pensée philosophique de sa force polémique et de sa puissance critique ; « un certain angélisme constitue la tentation propre de la philosophie simondonnienne » [40]. Or cet angélisme n’est pas neutre. Si Simondon préfère ne pas voir la face inquiétante d’un mouvement de technicisation généralisée de l’existence qu’il pressent pourtant, c’est parce que son intérêt pour la technique s’enracine dans une foi technophile. Et cette foi, lorsqu’elle est largement partagée, devient une force sociale qui empêche de poser des questions embarrassantes et contribue de ce fait à l’accélération de cette dynamique objectivante et dépersonnalisante. Nous avons montré ailleurs que si Bruno Latour peut prôner, lui aussi, une vision très réconciliatrice et apaisante de la dynamique technicienne moderne, ce n’est pas parce qu’il est « empiriste » et attentif aux données de l’expérience, c’est plutôt parce que sa pensée s’inscrit dans le prolongement d’une théologie jésuite techniciste, héritière de Teilhard de Chardin, qui voyait dans le progrès des techniques matérielles le moteur de la spiritualisation progressive du monde matériel [41]. Dans cette perspective, la technique ne serait qu’une médiation qui favorise l’incarnation progressive du spirituel dans le monde et l’unification des esprits en un « système nerveux planétaire » à venir ; de ce fait, la puissance technique ne saurait être porteuse d’une négativité propre : « tout est négociable ». Ce point de vue préalable oriente le regard de Latour. Dans le cadre de cette Weltanschauung très particulière la question du potentiel dépersonnalisant de la montée en puissance des techniques immatérielles de l’humain n’a pas de place, elle reste un point aveugle. Inversement, c’est l’attention à la chair, à la perte de liberté et de sens charnellement vécue au quotidien, qui a rendu Berdiaeff, Charbonneau, Ellul [42]et aujourd’hui Baptiste Rappin (et probablement quelques autres) sensibles au risque de dépersonnalisation et de fonctionnalisation totale de l’existence qui découle de la prolifération des techniques immatérielles d’organisation et de management qui accompagnent la montée en puissance des techniques matérielles. Ce n’est pas une posture méthodologique particulière, c’est plutôt une certaine sensibilité éthique, un sens de la liberté charnellement éprouvée, fort différent du sens simondonnien de la totalité ou du sens latourien de la spiritualisation, qui a conduit certains penseurs à prendre en considération l’existence de tout un pan de la réalité technique contemporaine et à mettre en évidence le caractère inquiétant de son expansion.

Notes

[1] Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle ; Armand Colin, Paris 1954 p. 83.

[2] Brey, P. (2010). ‘Philosophy of Technology after the Empirical Turn’ in Techné : Research in Philosophy and Technology 14:1.

[3] Loeve, Sacha, Guchet, Xavier, Bensaude-Vincent, Bernadette, French philosophy of technology, classical readings ansd contemporary approaches. Spinger, 2018.

[4] Latour, Bruno : De l’humain dans les techniques, entretien avec Bruno Latour. In Scheps, Ruth, L’Empire des techniques, 1984. Éditions du Seuil, Paris, 1994.

[5] « Technology can be said to have two “core” dimensions which can be referred to as instrumentality and productivity. Instrumentality covers the totality of human endeavors to control their lives and their environments by interfering with the world in an instrumental way, by using things in a purposeful and clever way. Productivity covers the totality of human endeavors to bring new things into existence that can do certain things in a controlled and clever way. » “Philosophy of technology”. In Stanford Encyclopedia of Philosophy https://plato.stanford.edu/entries/technology/

[6] “The application of the critical and rational methods of science to the problems of the open society.” Popper, Karl. 1971 The Open Society and Its Enemies Princeton, New Jersey : Princeton University Press.

[7] Bunge, Mario : “Technology as applied science” : in Technology and Culture Vol. 7, No. 3 (Summer, 1966), pp. 329-347.

[8] “Psychology can be used by the industrial psychologist in the interest of production.” Ibid ; p. 331.

[9] Bunge, Mario. Political philosophy, facts, fiction and vision. Transaction publisher, New Brunswick, New Jersey. 2009.

[10] « A social technology is a science-based discipline capable of tackling social problems in a rational and efficient fashion. Its aim, in other words is to alter human behavior so as to either eliminate the problem or mitigate the sufferings they cause ». Ibid, p. 313.

[11] “From education science, social work, and marketing to law, management science, normative macroeconomics, military strategy and diplomacy. All of them have been invented to tackle social problems of various kinds and sizes, from distribution of resources to conflict resolution. They help meeting one of the conditions of good governance – efficiency.Ibid. p. 313-314.

[12] Raynaud, Dominique : Qu’est-ce que la technologie ? Préface de Mario Bunge. Éditions Matériologiques, 2016.

[13] Ibid. p. 31.

[14] Ibid. p. 31.

[15] Simondon, Gilbert : Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, Paris, 1989.

[16] Ibid. p. 216.

[17] Ibid. p. 215.

[18] Rappin, Baptiste : Heidegger et la question du management. Éditions Ovadia, Nice, 2015, p. 60.

[19] Musso, Pierre : « Le présent dans la philosophie politique de Saint Simon. » In L’actualité du Saint-Simonisme. Actes du colloque de Cerisy. Presses universitaires de France ; Paris, 2015. Voir aussi les autres travaux de Musso sur Saint-Simon et la philosophie de réseaux.

[20] Musso, Pierre : La religion industrielle. Fayard, Paris 2017, p. 631.

[21] Metcalfe, Henry, The cost of manufactures and the administration of workshops, Public and Private. John Willey & sons, New York, 1885.

[22] Cité par Pierre Musso ; op. cit. p. 644.

[23] Rappel : « Dans une ère de technologie avancée, l’inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit ». Huxley Aldous, Nouvelle préface au Meilleur des mondes, 1946.

[24] Lénine : Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets. 28 avril 1918. Publié dans le n° 83 de la « Pravda ».

[25] Burnham, James : L’Ere des organisateurs. op. cit. p. 191.

[26] Wiener, Norbert : Cybernetics or communication and control in the animal and the machine. Willey & Sons, New York, 1948.

[27] Voir Rappin, Baptiste : Au fondement du Management, Ovadia 2014 et Heidegger et la question du Management, Ovadia 2015.

[28] Daniel Cérézuelle, Pour un autre développement social : au-delà des formalismes techniques et économiques, Toulouse, ERES, 1996.

[29] Gawande, Atul : “Why doctors hate their computer ?” The New Yorker, 5 novembre 2018. Par ailleurs une note du Vantage Technology Consulting Group du 4 décembre 2018 précise que « Les promesses d’Epic et d’autres systèmes intégrés (monolythic) de gestion informatisée des dossiers de santé tient à ce qu’ils fournissent une plateforme pour faire pratiquement tout ce que les professionnels devaient faire pour leurs patients, depuis l’enregistrement et la communication des observations médicales, l’envoi d’ordonnances aux pharmacies, la prescription de tests et de scans, l’analyse des résultats et l’envoi des factures aux assurances. Tous les documents sur papier, notes, enregistrements, tableaux, sont voués à disparaître et le secteur de la santé va devenir plus « vert », plus rapide et productif. Mais, selon cet article, la productivité que l’on avait annoncée aux professionnels du secteur médical ne s’est pas concrétisée. Une étude de 2016 montre que pour chaque heure consacrée à leur patient ils consacrent deux heures à des tâches informatiques. L’Université du Wisconsin a déterminé que la durée moyenne de la journée de travail d’un médecin de famille est de 11 heures et demi. L’article montre que qu’un des résultats imprévus de l’informatisation c’est une épidémie croissante du burn-out des médecins, avec 40 % d’entre eux qui manifestent des états dépressifs et 7 % des pensées suicidaires, soit le double des taux caractérisant la population générale. » Les conséquences de la complexité croissante des programmes ne se font pas sentir dans le seul domaine de la médecine. En 1975 Frederick Brook, un ingénieur concepteur de logiciels pour IBM, a écrit un livre désormais classique intitulé « le mythe du mois -homme » qui compare la conception de logiciels à un sable mouvant : plus on se débat et plus on s’enfonce. Au fur et à mesure que le programme devient plus puissant et omniprésent, chaque petite modification peut produire une erreur (bug) imprévue ; et plus le code du logiciel devient important et plus il devient fragile et susceptible de tomber en panne. Les systèmes devenant plus complexes, ils ont besoin de devenir plus bureaucratiques et de suivre des règles rigides. Le résultat de ce scénario des sables mouvants c’est nous sommes de plus en plus nombreux à consacrer de plus en plus de temps à gérer les contraintes qui déterminent comment nous pouvons travailler qu’à faire simplement notre travail. Cf. Frederick Brook The Mythical man-month. Boston, Addison-Wesley, 1975.

[30] Baptiste Rappin, Au fondement du Management, Nice, Ovadia, 2014, p. 36.

[31] Voir la conférence de Antonia Hmaidi : https://media.ccc.de/v/35c3-9904-th…

[32] Simondon, op. cit., p. 214.

[33] Ibid. p. 225.

[34] Ibid. p. 226.

[35] Rappin, Baptiste. Heidegger et la question du management. op. cit. p. 270-271.

[36] Simondon, op. cit., p. 217.

[37] Ibid. p. 246.

[38] Hottois, Gilbert : Simondon et la philosophie de la culture technique. Deboeck Université, Bruxelles, 1993. p. 123.

[39] Ibid. p. 124.

[40] Ibid. p. 125.

[41] Cérézuelle, Daniel : « Une nouvelle théodicée ? Remarques sur la philosophie des techniques de Bruno Latour » in Revue du Mauss semestrielle n° 54, 2e semestre 2019.

[42] Cérézuelle, Daniel : « La technique et la chair, de l’ensarkosis logou à la critique de la société technicienne chez Bernard Charbonneau, Jacques Ellul et Ivan Illich ». In Revue européenne des sciences sociales 2005/2.

Extrait de La Technique et la Chair
(2011, rééd. 2021 à L’Échappée)

LA TECHNIQUE ET LA CHAIR - Couv

Poster un commentaire

1 commentaire

  1. Debra

     /  26 octobre 2022

    Très très intéressant. J’ai fait un effort pour surmonter mon allergie à ce qu’est devenu notre langue, y compris dans l’extrait ci-dessus, avec ces enfilades de… mots grecs, anciens et nouveaux, générés (!!) avec les radicaux, et les suffixes énigmatiques qui continuent à m’interroger : « technique », « techniciens », « technologique », « technologisant ». Il ne m’a pas échappé à quel point le grec « techne » a supplanté le latin « ars (t) », et il serait bon que quelqu’un (mais pas moi..) étudie l’étymologie, l’histoire de ces mots au sein des civilisations où ils sont nés, en n’oubliant pas, pourtant, que ces mots sont des briques qui font que la civilisation occidentale est encore debout depuis… longtemps maintenant, depuis Homère, les présocratiques, etc, et que ces mots nous viennent de très loin. Leur histoire remonte à très loin (et leur histoire est notre histoire). Il y a eu des ruptures importantes dans la civilisation occidentale, mais ces mots assurent sa continuité. (Pas seulement des mots, car on pourrait s’interroger aussi pour savoir ce que signifie la rupture de la déclinaison dans le latin au moment où le latin meurt ? et se ressuscite dans les langues romanes, pour céder la place à une syntaxe bien plus dépendante de l’emplacement dans la phrase. Une « technique » immatérielle ? Qu’est-ce que cela veut dire, le déclin de la déclinaison ?)
    D’abord les évidences : une technique immatérielle est une technique qu’on ne voit pas. Quelque chose qui n’est pas lancé DEVANT LES YEUX (« objet »). Pas plus que nous pouvons voir… nos pensées, même avec l’imagerie médicale et nos fantasmes les plus fous dans cette direction. Pourrons-nous un jour.. VOIR NOS PENSEES ? Y accéder donc, en tant qu' »objet » ? Je sais bien qu’il y a des gens qui ont toujours la foi, mais elle n’est pas la mienne. Le fantasme de pouvoir tout voir (panopticon ?) va bien avec l’idéologie de la révélation. Cela devrait réveiller quelques esprits, là…)
    Cela me vient ce matin qu’on ne peut pas plus voir… nos pensées que nous pouvons voir… Dieu. Cela veut donc dire que nous sommes condamnés à l’interprétation (mais tout le vivant, à mon avis est condamné à l’interprétation des « données ») en voyant LES EFFETS de ce qu’on ne voit pas, et en ne sachant pas exactement la relation entre l’objet vu, et ce qu’on trouve par interprétation du sens, de l’agencement des objets dans le monde. L’Homme est un animal qui postule un monde… caché qui explique ce qu’Il voit. Il est condamné à devoir se coltiner cet état de fait.
    Cela veut dire aussi qu’à force de forcer du côté de l’objet, « on » a voulu évacuer… le sujet, celui qui voit, LE LIEU à partir duquel l’objet est vu, et ce lieu est celui où le sujet… s’incarne. S’incarner, c’est se trouver localisé dans un lieu précis, et pas dans plusieurs lieux à la fois. Il s’agit bien d’une limite, d’être fixé dans un lieu qui donne une.. perspective particulière, et ne constitue pas la troisième personne omnisciente, celle qui a un regard qui totalise ce qui est vu, et le constitue en objet qu’on… domine de loin, et de l’extérieur.
    Cette perspective de troisième personne omnisciente, celle qui regarde la planète entière d’en haut (!!!), et de loin est bien celle… de Dieu dans nos têtes depuis un bail. Il n’y a rien à faire, quoi qu’on fasse pour nous abstraire de notre sensorialité, c’est comme Dieu lui-même : on le balance par la porte pour le voir revenir par la fenêtre, mais sous une forme où on ne le reconnait pas.
    Je suis très intéressée de lire cette historique sur le management et l’entreprise, en sachant qu’Adolf Hitler sera très influencé par l’idée de créer une grande entreprise, et que la deuxième guerre mondiale est déjà une vaste expérience dans les techniques de management moderne. En quoi l’idéologie nazie est encore et toujours avec nous mais cette fois-ci, elle est généralisée pour transformer le monde entier (« pan », comme « pandémie ») en vaste camp, où le sujet est mis à mort.
    Il est fascinant de voir à quel point le Christianisme, qui a lourdement insisté sur l’incarnation, qui l’a présentée/représentée à la fois dans l’annonciation faite à Marie de l’incarnation à venir, et dans la mise à mort de Jésus dans une torture où le corps est massivement présent dans la souffrance, devient un lieu depuis lequel l’irénisme sert si bien la désincarnation.
    Résumé : détruire l’incarnation de l’Homme, c’est détruire sa liberté qui n’a de sens qu’en tant qu’il est localisé… dans un corps, en tant qu’il peut PARLER DEPUIS QUELQUE PART, et en son nom.. propre.
    Dans ce monde… ici-bas, en tout cas, comme on dit…

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :