Clifford D. Simak & Pierre Boulle, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Clifford D. Simak et Pierre Boulle

Clifford D. Simak & Pierre Boulle
Notre Bibliothèque Verte n° 49 et 50

Mis en ligne par Pièces et main d’œuvre sur leur site le 11 novembre 2022

Romain Gary, en 1980. Préface aux Racines du ciel : « On a bien voulu écrire depuis la parution de ce livre il y a vingt-quatre ans, qu’il était le premier roman « écologique », le premier appel au secours de notre biosphère menacée. (…) En 1956, je me trouvais à la table d’un grand journaliste, Pierre Lazareff. Quelqu’un avait prononcé le mot « écologie ». Sur vingt personnalités présentes, quatre seulement en connaissaient le sens… On mesurera, en 1980, le chemin parcouru. Sur toute la terre les forces s’organisent et une jeunesse résolue est à la tête de ce combat. » Etc., etc.

1980, c’est l’année du suicide de Gary, alors on repassera pour le coup de trompette sur « la jeunesse résolue », « les forces qui s’organisent » et « le combat sur toute la terre ».

On a failli traiter Romain Gary, Les Racines du ciel et la fin des éléphants, dans cette livraison de Notre Bibliothèque verte, mais on ne va pas faire tout le cimetière, on n’en finirait pas. Une autre fois, peut-être. C’est un livre insupportable que Les Racines du ciel- non parce qu’il s’agit du prix Goncourt 1956 – et quoiqu’il ne soit pas, loin de là, « le premier roman « écologique ». Passer de vingt millions d’éléphants avant l’arrivée du Dr. Livingstone à l’extinction de l’espèce d’ici deux décennies, ça vous remue. Il faudrait des trigger warnings pour les personnes sensibles, ou extirper ces Racines du ciel des bibliothèques. Et puis, il est « sulfureux » et « controversé », ce Morel, lui et les bras cassés de son « comité de défense des éléphants » ; un naturaliste danois, une pute allemande au grand cœur – forcément -, un journaliste et un ancien militaire américains, un pisteur africain, etc. Ce n’est pas parce qu’on sort de la résistance au nazisme et d’un camp de concentration qu’on peut dire leurs vérités à tous ces braves salauds d’Afrique équatoriale française. Les autochtones qui de tous temps les ont tués pour la viande, et qui le font maintenant pour l’argent et la terre ; les chasseurs européens et leurs guides pour l’excitation du tir, pour le trophée et la photo ; les trafiquants arabes et portugais pour l’ivoire qui finira en poudre aphrodisiaque ou en jolis bibelots ; le Front de Libération local pour financer sa cause et le train de vie des futurs dirigeants du pays ; islamistes, communistes, nationalistes, tous pour « les routes, les mines, les usines et les barrages », et contre l’archaïsme éléphantesque.

Oui, ce Morel-Gary ne peut être qu’un réactionnaire colonialiste et misanthrope, d’ailleurs écoutez-le :

« – J’ai fait de la résistance sous l’occupation… C’était pas tellement pour défendre la France contre l’Allemagne, c’était pour défendre les éléphants contre les chasseurs… »

« C’est comme ça que je me suis lancé. J’étais sûr de tenir le bon bout. Il n’y avait plus qu’à continuer. Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature. On commence par dire, mettons, que les éléphants c’est trop gros, trop encombrant, qu’ils renversent les poteaux télégraphiques, piétinent les récoltes, qu’ils sont un anachronisme, et puis on finit par dire la même chose de la liberté – la liberté et l’homme deviennent encombrants à la longue… Voilà comment je m’y suis mis(1). »

De quoi hérisser un farouche déconstructeur du « colonialisme vert[2] «Justement applaudi par Éric Zemmour dans Le Figaro : « Mais que dire de l’introduction du loup ou de l’ours dans les Pyrénées, qui ravagent les cultures et les troupeaux au grand dam des bergers et des paysans qui ne sont pourtant pas africains ? En tous lieux, notre écologie politique est d’abord un antihumanisme[3]. » « Protéger la nature sacrifie les communautés locales » renchérit Guillaume Blanc, dans Le Monde. « Écologisme et capitalisme n’existent pas l’un sans l’autre[4]. » Naturellement, si l’on ose dire, notre déconstructeur confond capitalisme et industrialisme. Voire capitalisme et agro-pastoralisme.

En effet, bergers, paysans, seigneurs, chasseurs et lieutenants de louveterie ont exterminé les ours et les loups de nos montagnes pour faire place nette aux moutons, à la « houille blanche » (l’électricité), et à « l’or blanc » (l’industrie du ski) ; alors, à quel titre reprocherions-nous aux Africains – nous écolos blancs d’Europe – d’exterminer leur faune et de raser leurs forêts pour se développer[5]. Comment ! Sous prétexte que nos aïeux, les capitaines d’industrie et leurs ouvriers paysans, ont détruit la nature locale et accompli chez nous d’irréparables ravages, nous voudrions critiquer et dissuader les Africains d’aujourd’hui d’en faire autant chez eux !

Il eût été plus juste de pointer que c’était surtout des chasseurs blancs, équipés d’armes à feu, qui avaient massacré le bestiaire africain durant un siècle. Même si depuis les décolonisations des années 60, les chasseurs noirs, les paysans et les gouvernements des nouveaux États souverains ont poursuivi le pillage, le massacre, l’écocide et le « développement » touristique et industriel à l’occidentale. Ils ne voulaient finalement rien d’autre, mais ils le voulaient dans l’égalité et l’indépendance, comme nous l’avait expliqué une furie « décoloniale » : « Moi, tout ce que je veux, c’est l’égalité des salauds ! »

John Huston, chasseur notoire, a fait un film des Racines du ciel, en 1958. Twentieth Century Fox. Errol Flynn, Juliette Gréco, Trevor Howard. Grosse boîte, grosse production, gros cons. Ça se vend bien les animaux en voie d’extermination. Et puis ça vous donne un vernis protecteur en ces temps d’« éco-anxiété » et d’extinction finale. Genre héros/héraut de la cause animale. Vous souvenez-vous qu’il y a quelques décennies, les vedettes et les bureaucraties écolos nous adjuraient de sauver les « big five » – baleines, éléphants, ours, lions et tigres – en leur envoyant du fric ? Elles n’osent plus. Elles nous adjurent aujourd’hui de sauver les abeilles et les papillons – en leur envoyant du fric. Mauvais signe, nos sociétés industrielles ne protègent que ce qu’elles ont déjà achevé.

Oublions les éléphants, les papillons et les humains. Tout aurait pu tourner autrement, pourtant. En 1952, quatre ans avant la publication des Racines du ciel, Clifford D. Simak raconte la lente disparition d’homo sapiens dans Demain les chiens. C’est en effet le meilleur ami de l’homme qui, suivant Simak, prend la succession de ce dernier, après avoir veillé dessus pendant des millénaires de déchéance, en compagnie et avec l’aide de robots trop serviables. Que non, dit Pierre Boulle, dans La Planète des singes, en 1963. En réalité ce sont nos plus proches cousins qui auraient pu recueillir, pour le meilleur et pour le pire, l’héritage de l’évolution humaine et de la société industrielle. Et notre bibliothécaire, Renaud Garcia, d’examiner ici ces deux versions de notre histoire naturelle et sociale.

Pièces et main d’œuvre

Notes

1. Gallimard, Livre de poche, p. 257.

2. Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert. Flammarion, 2020. Protéger et détruire. Gouverner la nature sous les tropiques -XXe-XXIe siècle. CNRS, 2022.

3. Le Figaro, 10 décembre 2020

4. Le Monde, 1/2 novembre 2022.

5. Cf. Croc-blanc, « Et moi je hurle avec les loups », 29 janvier 2020, sur www.piecesetmaindoeuvre.com

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Clifford D. Simak
(19041988)

Un soir d’été, dans un chalet de montagne, à l’heure où rougeoie le soleil. La fraîcheur remonte de la rivière. On s’accorde un répit en ouvrant un livre au titre insolite, par un auteur de science- fiction dont personne ne nous a jamais parlé, à l’école comme ailleurs. Le chat se prélasse sur la table, ses moustaches à peine frissonnantes. Roulé en boule à nos pieds, le chien, plongé dans une douce torpeur, observe la vallée. Les deux compères s’entendent en toute paix. Le salut des voisins passant sur le chemin ne trouble pas la quiétude. Les pages se tournent et l’on découvre la saga simple, poignante et mélancolique, d’une humanité déchue, étirée sur douze mille ans, relatée par les êtres qui lui ont succédé ; un robot et des chiens, empreints quant à eux des plus belles vertus humaines. On se sent bien, ému que la littérature atteigne à ce sublime ; mais peut- être est-ce juste la sérénité de ce couchant entre chien et chat : paisible.

Les spécialistes de science-fiction, et nombre d’éminences du genre, tels Isaac Asimov ou Robert Silverberg, sont formels : Demain les chiens est un chef-d’œuvre, et son auteur, Clifford D. Simak, l’un des êtres les plus humbles, doux et bons qui ait jamais foulé cette terre. On aimerait que les lecteurs de Notre Bibliothèque Verte, défenseurs du vivant politique dans un monde vivant, donnent ou redonnent à Simak la reconnaissance qu’il mérite. Car si l’œuvre de Simak, en particulier avec cette série de nouvelles rassemblées en un volume cohérent (un fix-up), mais aussi en général, a été reconnue en 1976 par l’obtention du titre honorifique de « Grand Master » de l’Association américaine des écrivains de science-fiction, elle échappe à bien des égards aux clichés du genre. On n’y trouvera pas cette fascination pour la hardscience, manifeste chez un Arthur C. Clarke par exemple (l’auteur de 2001. Odyssée de l’espace), qui en limite le registre d’expression. Dans ses nouvelles comme dans ses romans, les pages de Simak exhalent, sans afféterie, une atmosphère de sérénité, souvent teintée du sentiment du moment qui ne reviendra plus. Les topoï du genre (robots, mutants, entités ectoplasmiques, vies extra-terrestres) y côtoient une forme de Nature writing imprégnée de nostalgie. Peu d’écrivains sont aussi singuliers.

C’est que l’enfance de Simak se déroule encore, en un sens, dans l’Amérique des pionniers. Il naît à Milville, dans le Wisconsin, de John Simak, émigré tchèque, et de la fille du fermier chez qui ce dernier travaillait comme journalier. Dans sa maison en rondins, l’enfant s’attache à la nature autour de lui, aux êtres qui la peuplent. L’autonomie de la maisonnée est entretenue par un labeur constant et les rapports d’entraide avec le voisinage ; le soir, à la veillée, on lit à voix haute. Nombre de récits de l’écrivain sont chargés de ces souvenirs d’enfance : « Il m’arrive de songer, même si mon jeune âge a eu pour cadre une partie des deux premières décennies du vingtième siècle, que j’ai vécu les derniers jours de l’époque des pionniers. Je nageais dans le trou d’eau du ruisseau, je faisais de la luge sur le versant de la colline, je me promenais pieds nus en été, je me levais à quatre heures du matin tous les jours durant les grandes vacances pour les corvées matinales6 ». On pourrait ajouter les deux kilomètres et demi de marche pour rejoindre l’école de campagne, où l’instituteur fait classe unique.

Le jeune homme est déjà lecteur des classiques du XIXe siècle, Jules Verne, H.G. Wells ou Edgar Rice Burroughs, et voue une admiration sans borne à Amazing Stories, le premier [magazine de science-fiction édité aux États-Unis par un autre émigré, luxembourgeois quant à lui, Hugo Gemsback. Simak passe de l’autre côté du bureau et officie quelques années en tant qu’instituteur, avant d’embrasser une carrière de journaliste dans un quotidien du Michigan, à l’aube des années 1930. L’Amérique rurale subit la dépression d’après 1929, reléguant aux oubliettes l’enfance de l’auteur, ce qui n’est sans doute pas étranger aux accents dignes de Steinbeck qui parsèment parfois ses textes. Marié et installé dans sa vie intime, Simak progresse dans sa carrière de journaliste. Devenu rédacteur en chef de son quotidien, il part occuper des fonctions semblables pour un journal de l’Iowa, avant de s’orienter vers le Dakota du Nord, où il prend les commandes du Dickinson Press. Son activité de journaliste lui permet d’assouplir sa plume. Passionné par la science-fiction, il tente dès 1931 de se faire publier par Amazing Stories, en envoyant une première tentative, sobrement intitulée « Cubes of Ganymede », qui ne sera pas retenue. Quelque six années plus tard, désormais à la tête d’un titre du Minnesota, le Brainerd Dispatch, Simak écrit de moins mauvais textes et tente sa chance dans la publication émergente du genre, Astounding Science Fiction, dirigée par John W. Campbell. Maître du space opera, révéré par les auteurs et les apprentis, Campbell incarne avant-guerre l’âge d’or d’un genre que l’on ne publie pas encore en volumes séparés. Asimov, Heinlein, Van Vogt, Sturgeon : tous sont issus de cette pépinière. Simak, à presque trente-cinq ans, comprend que le moment est venu de se faire une place.

A partir de 1938, Campbell commence à publier des nouvelles de l’écrivain, qui affine sa manière. L’année 1944 est prolifique : Simak écrit la nouvelle « La ville », suivie de trois autres textes conçus comme des suites. Le cycle se déploie jusqu’en 1947 et comprend sept textes. En 1951, il termine avec une huitième nouvelle. L’ensemble, publié sous le titre City, en 1952, constitue le volume traduit en français sous le titre Demain les chiens. L’écrivain vient de réaliser un classique, et, au-delà, une méditation poétique sur la déraison humaine. L’œuvre, contemporaine du déploiement du Projet Manhattan, une « grande aventure » pilotée par le complexe militaire, industriel et scientifique, aboutissant au largage de l’engin de mort le plus dévastateur sur Hiroshima puis Nagasaki, condense l’angoisse de l’époque, et son désenchantement :

« Ce qui me frappait pour ma part, c’était moins cette capacité de destruction massive que la preuve de ce que l’homme, dans sa folie de pouvoir, ne s’interdirait rien. Il n’y avait, semblait-il, plus de limite à l’horreur qu’il comptait infliger à son prochain. Si terrifiante qu’ait été la Seconde Guerre mondiale, j’avais jusqu’alors caressé le rêve que, durant les siècles futurs, on trouve un compromis qui rendrait la paix possible. Désormais, face à cette nouvelle escalade dans la brutalité, j’abandonnais ce vague espoir. » (Avant-propos de 1976 à la réédition du livre).

L’action débute en 1990. Le progrès technologique a détruit la ville en tant qu’entité civique. La vie communautaire, les rues, places et quartiers peuplés de citoyens, les rapports suivis avec la campagne, pourvoyeuse de denrées organiques, tout a été balayé au profit d’avions et hélicoptères personnels mus par l’énergie nucléaire, ou de cultures hydroponiques hors-sol susceptibles d’être consommées n’importe où. Les hommes ont perdu le sens des lieux, gouverner la ville se réduit désormais à une façade, un jeu pour continuer à exercer le pouvoir. D’emblée, les idéaux populistes de Simak (au sens de Jefferson et de la tradition américaine d’autonomie civique) sont mis au rebut. Ou bien défendus par quelques « squatters » en haillons, acharnés à tirer des lapins ou des écureuils, à pêcher, cultiver des légumes et ramasser quelques fruits sauvages.

Dans ce milieu anachronique, seuls subsistent un paysan persistant à livrer en voiture les produits de son potager et un vétéran des guerres américaines, « Pépé Stevens ». Cette figure réapparaîtra dans l’œuvre de Simak, notamment sous les traits d’Enoch Wallace, vétéran de la guerre de Sécession âgé de cent trente ans, héros du beau roman Au carrefour des étoiles (Way Station, prix Hugo en 1964). Pépé Stevens, âme en peine dans un monde sans communauté, cherche en vain à rencontrer des hommes. Mais les maisons sont closes, les avenues désertes. Il attise bientôt une révolte désespérée contre les politiciens décidés à se débarrasser des vagabonds réfugiés en ville. Rien n’y fait, l’issue est pire encore. Les édiles et officiels, qui militent pour l’exode à la « campagne » dans des domaines artificialisés, s’arrangent pour neutraliser la contestation, en intronisant les révoltés au rang de directeurs d’un parc à thème, avec décor résidentiel et ferme-hôtel d’époque. Stevens anime un mémorial pour les futurs humains diminués qui, eux, n’auront connu de la vie que son ersatz. Ainsi, ce que la société industrielle détruit, elle le fige dans le musée.

La nouvelle inaugurale présente également le premier des membres de la dynastie qui structure l’ensemble du recueil, les Webster. Il s’agit ici de John J. Webster, beau-fils de Stevens, employé de la chambre de commerce convaincu de l’obsolescence de la ville. Encore attaché à sa famille ou aux squatters, il n’a pas franchi le pas de l’exode, mais le déclin est là.

Le deuxième texte de la série, « La tanière », qui projette le lecteur cinq générations plus tard, en 2117, nous apprend que le fonctionnaire avait finalement décidé de s’établir dans une vaste propriété où, par souci de distinction vintage, des jardiniers humains accomplissaient les tâches désormais dévolues partout ailleurs aux robots. Mais cette fois, les serviteurs en chair et en os ont bel et bien disparu au profit de créatures de silicium. Et l’humanité a entamé sa déchéance. Dans une nouvelle datant de 1954, intitulée How-2 et traduite sous le titre « Plus besoin d’hommes », Simak devait développer les rapports de maîtrise et de servitude entre humains et robots. Gordon Knight, un travailleur sans relief, commande pour ses hobbies un chien en kit. La société qui fabrique le produit commet une erreur et lui envoie en réalité un robot montable. Mais le robot, conformément à son essence, s’avère serviable et, littéralement, fait des petits, proliférant grâce à la réutilisation de matières premières et de pièces détachées. Suite à un imbroglio juridique et commercial, soldé par un procès, le protagoniste obtient le droit de conserver ses robots, comme s’ils étaient ses associés volontaires. Mais leur autonomie ne semble plus connaître de limites : ils font tout, à la place de leur maître. Amateur de substituts d’activités pour meubler le temps libre (le propre du « bricolage » comme passe-temps), Knight se retrouve dépossédé de la moindre initiative. « Nous avons tout étudié patron. Vous n’aurez plus à vous occuper de rien jusqu’à la fin de vos jours », énonce d’un ton rassurant le robot en chef. Son propriétaire humain n’a plus rien à répondre : « Non, de rien ». La situation est semblable dans Demain les chiens. L’humanité est accablée par la grande fatigue. A ceci près que Simak compense les errements de ses personnages humains par la noblesse du robot majordome Jenkins, un « plus que machine », si l’on veut, qui sera le témoin de l’effondrement de l’humanité et de son remplacement par la bienveillante civilisation canine.

« La ville », « la tanière », « le recensement », « désertion », « le paradis », « les passe-temps », « Esope », sont aussi des contes du soir que les chiens adultes racontent à leurs enfants, sans pouvoir réellement déterminer s’il s’agit de leurs origines mythifiées ou de pures inventions divertissantes. Simak brouille les pistes en introduisant de surcroît un éditeur canin et des philologues commentant chaque texte dans un avant-propos. Dressez les oreilles, chiots ingénus, et voyez, fable après fable, comment les Webster, condensé de l’humanité, ont précipité leur perte. Voici d’abord Jerome J. Webster, scientifique enquêtant sur les mœurs et croyances de Martiens. Agoraphobe, confiné dans son domaine, il communique avec des hologrammes de Martiens sans daigner sauver in vivo un sage martien détenteur d’une doctrine de l’empathie universelle. Au lieu de promouvoir un peuple en retard sur le plan technologique mais fort avancé en termes de logique et de morale, le scientifique se détourne de la chance historique de corriger la trajectoire de l’histoire humaine. Deux générations plus tard, son petit-fils le généticien Bruce Webster, ne conçoit plus que deux issues pour l’humanité : soit devenir des mutants, tels Joe, une créature de 163 ans, impassible et asociale ; soit céder la place à une espèce réellement capable d’incarner la part honorable du caractère humain, en l’occurrence les chiens, auxquels le généticien fait don d’un appareil phonatoire renforcé ensuite par l’hérédité. C’est ainsi que vous êtes nés. Simak le fabuliste livre aux chiens la clé de leur passé et l’étoffe de leurs mythes, tandis que la race humaine à la dérive perd toute trace de son héritage.

Néanmoins, les millénaires passent et l’histoire avec. En quelques siècles, les chiens ont établi la civilisation dominante. Eux, les loups abâtardis, ont inhibé les instincts carnassiers chez les autres animaux et diffusé l’empathie. À leur contact, les ours et les loups s’étonnent que l’on tue encore, autrement que par accident. Un rêve d’antispéciste. L’angoisse, la violence et la peur habitent des mondes parallèles, peuplés de créatures menaçantes, les « horlas » (hommage de Simak à Guy de Maupassant), vers lesquels mènent de mystérieuses portes. À l’instar des singes dans La planète des singes, de Pierre Boulle, une civilisation aussi irénique a-t-elle besoin de savoir, doit-elle saisir ce qu’elle doit à la barbarie de ses prédécesseurs humains ? Faut-il, comme le robot Jenkins après sept mille ans, lui faire croire que le passé n’existe pas ? Ou simplement semer le doute, à la manière des philologues canins, exégètes des différents contes philosophiques du recueil ? Mais les chiens, c’est connu, sont fidèles aux humains qui les ont asservis. En dépit de tout, ils ne renoncent pas à leur origine mythifiée, à l’humanité comme Dieu caché, qui leur sera un viatique lorsqu’une civilisation froide, fondée sur l’organisation et l’efficacité, la civilisation des fourmis, les mettra en danger.

Ces canidés auraient pourtant eu pléthore de raisons de critiquer la contribution humaine à l’histoire universelle. Les héritiers Webster ont tout dilapidé. Ils ont même raté l’heure de la « désertion », émigration en masse vers Jupiter, promettant le dépassement, pour le genre humain, des limites de son entendement – à condition d’une mutation corporelle, intellectuelle et perceptive. Les quelques humains résiduels se terrent à Genève, cité neutre, d’où ils régissent le Comité Mondial. Une sorte d’Organisation des Nations Unies de pure forme puisque, hormis cinq mille personnes recluses dans la ville, il n’y a plus personne à diriger.

Quant aux conflits, il se sont dissous dans les hobbies, les passe-temps d’une humanité surnuméraire qui se divertit à en mourir : on peint des tableaux dont personne ne veut, on sermonne les gens pour faire du menu bricolage chez eux, on joue aux Indiens dans un décor enfantin de Far West ou aux hommes des cavernes, on étudie une période historique dont plus personne ne connaît l’existence ni ne se soucie. Enfin, on imagine des rêves de plusieurs siècles pour les derniers humains qui, las de la vie, voudraient s’abîmer sur commande dans le Grand Sommeil.

Pendant ce temps, selon un motif simakien typique, les machines turbinent sous direction des robots et produisent en masse. Mais ces marchandises qui ont faim d’être liquidées ne trouvent plus preneur. À l’absurde d’une production industrielle exigeant toujours plus de débouché peu importe la faim et les besoins des hommes, Simak opposera dans le roman Chaîne autour du soleil (1953) l’idée d’un prétendu complot contre la civilisation industrielle ourdi par des mutants capables d’ouvrager des objets inusables. Dans Demain les chiens, c’est l’avant-dernier héritier Webster, Jon, qui décide d’en finir avec les faux-semblants. Après avoir consulté les robots et les chiens, il active le système de défense de la ville de Genève, un bouclier d’acier infranchissable. Les humains seront définitivement coupés du monde canin. Ils ne feront plus de mal. À moins que tout ne recommence avec le fils de Jon et ses camarades, dont un des jeux favoris, consiste à singer l’homme comme grand prédateur avec son arc et ses flèches.

Sept mille ans après la catastrophe, le robot Jenkins sombre dans l’amertume : « Mais j’ai perdu mon temps. Je le sais, maintenant. Car, quoi qu’on fasse, un homme finira toujours par réinventer l’arc et la flèche ». Et enclencher de nouveau, par ivresse de puissance, le cycle de spoliation du milieu vivant, de développement du confort et d’artifïcialisation de la nature qui conduit la raison à se retourner contre elle-même. Qu’est-ce qu’un arc et une flèche ? « Le début de la fin », écrit Simak, avec un effet de condensation qui rappelle l’ouverture du 2001 de Stanley Kubrick : l’envol triomphal et la métamorphose en satellite, d’un os, arme par destination, qui vient de fracasser un crâne. Seul un moment fugitif, un fondu enchaîné, sépare le lancement de l’outil primitif par l’humanoïde, ouverture d’un horizon historique, de sa valse stellaire, engin de conquête spatiale.

D’accord, les choses, dans les faits, sont plus complexes, bibliothèque à l’appui. Oui, la technique n’est pas la technologie, et la différence est plutôt de nature que de degré entre l’arc et les flèches et la puissance de feu d’une armée[7]. Oui, l’histoire des techniques montre qu’il faut penser en termes de seuils de renversement de l’efficacité, ou seuils de contre-productivité[8]. Oui encore, l’emballement industriel du « Technocène » s’inscrit dans un développement du labeur et des moyens industriels qui s’explique aussi, au Moyen Âge, par des raisons religieuses[9]. Oui enfin, en droit la raison peut toujours lutter, par une dialectique interne, contre sa perversion instrumentale[10]. Mais lorsqu’il fait parler Jenkins dans sa fable conclusive intitulée « Ésope », l’écrivain se place du côté des moralistes. On ne saurait ignorer les raisons que nous venons d’énumérer, et d’autres, mais en-deçà de ces variations Simak saisit la basse continue d’une histoire qui se présente comme une seule et unique catastrophe : l’homme est aussi (sinon entièrement, sinon toujours) cet animal malade qui a hérité, en échange de ses faibles instincts, de la volonté de puissance. Simak se situe du côté de Camus : un homme, ça s’empêche.

Là réside le pouvoir d’attraction du livre. Simak possède le don, presque sans y toucher, d’affronter son lecteur aux vérités fondamentales sur l’être humain. L’histoire finale du cycle, intitulée « Un moyen bien simple », ajoutée en 1951, en est l’illustration. Elle conte les avatars de la puissance. La civilisation canine, fondée comme il se doit sur les valeurs de révérence et de loyauté, est désormais en danger. L’organisation des fourmis, avec sa division technique du travail, sa productivité réglée et son obsession du rendement, exerce à plein les moyens de modifier la surface de la terre. Jadis, un mutant nommé Joe a libéré leur évolution, mettant fin à leur hibernation grâce à l’invention de serres chauffantes. Désormais dotées de mémoire, les fourmis ont proliféré à l’image des humains, en passant toute mesure. Alors qu’elles disposent déjà de leurs galeries et de leurs fourmilières, elles voudraient maintenant enserrer la terre entière entre les murs d’un gigantesque bâtiment. Pour mener à bien l’édification de cette prison industrielle, elles s’adjoignent les services de robots infestés de puces réplicantes permettant de les diriger. En peine de freiner cette prolifération d’ouvriers de fer, les chiens se tournent vers leurs origines mythifiées. Jenkins, sentinelle de l’humanité déchue, propose de l’aide en allant réveiller Jon Webster de son sommeil artificiel. Mais, compte tenu de leurs accomplissements passés, comment se fier à l’aide des humains ? Webster conseille l’empoisonnement général, un moyen bien simple de destruction. Pile, la civilisation de la « non-puissance » (selon le mot de Jacques Ellul) est à la merci de la force mécanique, livrée à la contrainte exercée par la fourmilière administrée. Face, elle ne semble pouvoir s’y soustraire qu’en empruntant aux sanguinaires leurs techniques de destruction. Deux façons de perdre. Demain les chiens nous soulève par sa mélancolie, et tranche en faveur de la non-puissance. Jenkins : « mieux vaut perdre un monde que revenir au meurtre ». Ainsi se clôt le cycle.

On comprend mieux pourquoi les années cinquante sont tenues pour une période bénie de la science-fiction. Simak y a sa part. Installé depuis 1949 au poste de directeur du service informations du Minneapolis Star, qu’il occupe jusqu’en 1962, avant de se consacrer au journalisme scientifique, il continue de livrer nouvelles et romans, pour une nouvelle revue cette fois, Galaxy SF. Way Station, un roman animé par le désir de pacification universelle, sera récompensé par le prix Hugo des lecteurs de science-fiction, en 1964. Reconnu par ses pairs et les aficionados, jusqu’à son couronnement en 1976, il continue d’écrire après sa retraite de journaliste. Mais aucun de ses textes n’atteindra au sublime de son œuvre publiée en 1952. Sauf peut-être 1’ « épilogue » à Demain les chiens, publié en 1971, qui clôt l’actuelle édition française.

Le cœur se serre à retrouver Jenkins, jamais plus humain que dans ce texte. Alors que les chiens ont fini par basculer vers les univers horlas, lui n’a jamais migré vers d’autres mondes. Fidèle entre tous, il est resté proche des Webster, jusqu’au dernier. Ne trône plus désormais que leur palais en forme de dôme, au sommet d’une montagne dominant la mer. Et voici Jenkins, au bout de l’odyssée, réduit à partager le monde avec des souris, ces animaux sans éclat qui, eux non plus, n’ont jamais songé à quitter la Terre. Les fourmis sont au faîte de la puissance, mais soudain leur prison de fer gigantesque, à l’échelle du monde, s’effondre. Jenkins erre parmi les vestiges d’une démesure désormais en ruines, exhumant les carcasses d’esclaves de silicium usés à travers les âges afin de l’édifier. Le rêve de grandeur des fourmis était une erreur culturelle. À l’image de l’ambition démente de la religion industrielle : « Tirer de la terre tout ce qui avait de la valeur et l’emmagasiner. Ce qui ne constituait […] qu’une autre facette de l’obsession sécuritaire. Une religion, en somme. »

Dès lors, puisqu’il n’est plus besoin de résister, pourquoi rester ? C’est qu’il demeure des souvenirs, partout où les Webster sont passés, dans chaque lieu où ils ont vécu : pierres, arbres, flancs de la colline, toit de la maison. Malgré tout, ils ont habité le monde. Ce legs, même infime, ne saurait être dilapidé. À la fin de l’histoire, des « robots sauvages » déposent un vaisseau spatial près du domaine des Webster (le seul qui ait été sanctuarisé par les fourmis, comme en miroir à leur frénésie industrieuse) pour proposer à Jenkins d’embarquer et de fuir la Terre. Rien ne le retient, aucun humain ni le moindre animal. Rien, sauf le souvenir : « Il aurait voulu pleurer, mais un robot en était incapable ».

Nous pleurons aussi, au spectacle des ravages actuels du Technocène, devant notre incapacité à faire le deuil de l’héritage légué par la civilisation de la puissance. Car, toujours, la naissance imprévisible de créateurs, et quelques réussites individuelles ou collectives, surnagent au- dessus du courant de l’histoire. Nos souvenirs les agrippent et s’y tiennent : « Les hommes ne méritaient pas d’être adorés et divinisés [par les chiens]. Je les aimais, moi aussi, bien sûr. Je les aime encore, d’ailleurs. Non parce qu’ils étaient des hommes, mais parce que je garde en mémoire certains d’entre eux dans cette masse de gens ». Les témoins de la liberté, en somme.

L’année même de l’obtention du titre de « maître » de la science-fiction, à l’égal d’un Asimov ou d’un Heinlein, Simak jetait un regard rétrospectif sur son livre :

« J’ai écrit Demain les chiens non pas pour protester (à quoi cela aurait-il servi ?), mais pour créer un monde fantastique contrebalançant la violence que subissait le monde réel. Il se peut que j’aie, au fond de moi, tenté de créer un univers où je pourrais, avec d’autres déçus, chercher refuge – loin de celui où nous vivions. On a dit que ces textes constituaient une condamnation de l’humanité et, même si je ne le voyais peut-être pas ainsi à l’époque, je constate que c’est bien le cas – et je crois qu’il y avait, et qu’il y a encore, des motifs valables à ce verdict. »

En effet, Demain les chiens a souvent été tenu pour une œuvre misanthrope. Entendez « négative », « plombante », « démobilisante », dans le registre de la critique radicale. Mais comment un être aussi affable, aussi gentil, a-t-il pu basculer dans la haine de son prochain ? C’est que le prochain cesse de l’être lorsqu’il se laisse retourner en simple appareil du système des machines, voire accueille sa destitution avec un sentiment de délivrance. Entre la crise de 1929, la Seconde Guerre mondiale, la bombe atomique, la dissuasion nucléaire de la guerre froide et la guerre du Vietnam, l’enfant des pionniers, devenu jeune instituteur, en avait trop vu. Est-il possible à un vieil instituteur, instruit de la folie des hommes, de ne pas devenir misanthrope ?

Par-delà tristesse et déception, Simak incarne surtout la bonhomie, le talent de conteur, la paix qui naît du partage des histoires au coin du feu. Voyez comment il envisageait, en 1980, sa contribution au patrimoine littéraire :

« J’espère que dans une centaine d’années, au sein des cercles de lecteurs de science-fiction, quelqu’un dira, une fois par an à peu près, qu’il a existé quelqu’un du nom de Clifford Simak. Je ne peux pas être certain que cela sera le cas. Et je ne me formalise pas trop que cela n’arrive pas. Mais je pense qu’avec Heinlein, Asimov, Silverberg, Dickson et quelques autres, nous avons ouvert une voie qui a déterminé pour un temps la direction que devait prendre la science-fiction. Notre influence ne sera pas gigantesque, mais nous avons été ceux qui ont dégagé le terrain. Lorsque je pense à cela, je me sens terriblement bien[11]. »

Cela respire l’humilité et, partant, l’amour de l’humanité. Ainsi, pour les gens d’expérience, la bonté et l’amertume s’opposent moins qu’elles ne s’enlacent. Laissons à ceux qui vivent avec leur temps l’accusation de nostalgie ou de misanthropie. Nous savons, quant à nous, qu’il a existé Clifford D. Simak. On vous souhaite, par un calme soir d’été, de lire ou de relire sa science-fiction mélancolique.

Renaud Garcia
Automne 2022

Lectures

  • Demain les chiens. J’ai lu, 2013.
  • Au Carrefour des étoiles. J’ai lu, « Nouveaux Millénaires », 2021.
  • Une chasse dangereuse. J’ai lu, 1979.
  • Chaîne autour du soleil. J’ai lu, 1956.

Notes

6. Entretien avec l’historien Sam Moskowitz, préface de l’édition du Club du Livre de Demain les chiens. Repris par Robert Silverberg dans une préface de 1996, ajoutée au volume édité chez J’ai Lu, en 2013.

7.  Cf. R. Garcia, « Walt Whitman & les Amérindiens », in Notre Bibliothèque Verte vol.2, Service compris, 2022.

8. Cf. R. Garcia, « Jean Brun & Ivan Illich », in Notre Bibliothèque Verte vol. l, Service compris, 2022.

9. Cf. R. Garcia, « François d’Assise & les poètes de la reverdie », (vol. 2), et « Pierre de Ronsard & William Blake », sur www.piecesetmaindoeuvre.com

10. Cf. R. Garcia, « Günther Anders & Hannah Arendt », in Notre Bibliothèque Verte vol. 2, Service compris, 2022.

11. Interview par D.R. Martin, écrivain et photographe du Minnesota. Cf. johnnygraphicadventures.com/2016/09/06/clifford-simak-grand-master-of-science-fiction/

*

Pierre Boulle
(1912-1994)

Il est peu de monde à qui La planète des singes n’évoque quelque souvenir, quelque vision. Images cinématographiques de masques simiens, de voyages interstellaires et de conflits entre espèces. Avant d’être un film, transformé en pièce inaugurale d’une franchise hollywoodienne, La planète des singes est un roman de Pierre Boulle. Là encore, des plus vieux aux plus jeunes, on en a au moins « entendu parler ». Pour preuve, on continue de l’étudier au collège et au lycée en cours de français, au chapitre des « contre-utopies », aux côtés de Minority Report, de Philip K. Dick, de 1984 et La Ferme des animaux d’Orwell ou de Ravage, de René Barjavel. Bien que muséifié dans un « programme » scolaire qu’il faut couvrir à grands traits, le roman continue de susciter des réactions interloquées de la part d’élèves qui le lisent volontiers. Par les temps qui courent, c’est une prouesse à porter au crédit de Pierre Boulle, un écrivain dont la trajectoire ne manque pas de sel pour nous, lecteurs « naturiens ».

Né à Avignon en 1912, l’auteur, diplômé de l’École supérieure d’électricité de Paris en 1936, est embauché en qualité d’ingénieur par la société Socfïn, Société financière des caoutchoucs, groupe industriel fondé en 1909 par l’agronome belge Adrien Hallet qui avait développé, au Congo, l’implantation d’hévéas et de palmiers à huile. Avant la Seconde Guerre mondiale, Boulle se trouve ainsi en Malaisie, dans une plantation, où il entend en fond sonore les hurlements de singes dans la forêt. Il rejoint pendant la guerre le camp gaulliste et participe à la libération de l’Indochine, alors ralliée à Vichy. Il combat les forces japonaises en Chine, en Birmanie et dans la péninsule indochinoise, en essayant notamment de faire sauter des ponts, Arrêté, capturé en 1942 par des militaires français et condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour martiale de Hanoï, il s’évade en 1944 de Saigon et rejoint un service spécial britannique en Inde puis regagne la France, avant un bref retour en Malaisie après la guerre. Ces aventures de la vie coloniale dans le Sud-Est asiatique sont magnifiées dans le roman Le Pont de la rivière Kwaï, paru en 1952, l’autre grand titre de Pierre Boulle, dont l’adaptation cinématographique lui vaudra un regain de renommée.

Quant à son récit autobiographique Aux sources de la rivière Kwaï, il ne fait pas mystère du sens de la hiérarchie raciale dont l’auteur était, à l’époque, imbu. Deux Anglais ne voulaient pas d’un pilote d’avion chinois. Commentaire : « ils se sentaient uncomfortables [sic] à l’idée de monter dans un appareil piloté par un Chinois. J’aurais peut-être ressenti le même trouble à leur place… Nous étions d’abominables colonialistes ». En attendant de voir dans La planète des singes, comme certains critiques littéraires américains[12], l’histoire d’une race « supérieure » (les Français de type caucasien) perdant sa vitalité face à une race « inférieure », on notera que dans Le Pont de la rivière Kwaï, les Japonais et les Coréens sont décrits par leurs prisonniers britanniques comme des « singes », parfois des « gorilles », d’autres fois encore comme des brutes.

Revenu en France, plusieurs fois décoré par de Gaulle pour ses prouesses militaires, l’ingénieur colonial démissionne et, sur un coup de tête, s’installe dans un hôtel parisien du Quartier Latin, puis chez sa sœur, afin de se consacrer à la vocation qu’il s’est reconnue : l’écriture. Savoureux retournement qu’un ingénieur se livrant corps et âme à la littérature. Ils ne sont pas si nombreux à être revenus, du tac au tac, des technosciences aux Humanités. Si nous ne retenons généralement que deux titres dans sa production, force est de reconnaître son abattage à partir de 1950 jusqu’à sa mort en 1994. Au rythme d’un livre par an ou presque, il excelle dans le conte, la satire et les anticipations spéculatives à la Barjavel, comme dans son recueil de nouvelles Les contes de l’absurde (1953), récompensé par le Grand prix de la nouvelle. Bien qu’à l’écart des cénacles, son œuvre elle-même sera récompensée en 1976 par le Grand prix de la Société des gens de lettres. Puis vient le cinéma, avec l’adaptation du récit de ses aventures militaires et de La planète des singes, publié en 1963. Compte tenu du passé de Pierre Boulle et du mouvement de décolonisation en 1962, le livre s’adressait à un inconscient collectif susceptible de lui assurer un public. Mais, à le relire, on peut également l’entendre comme une satire du projet souhaité en ces années par le général de Gaulle pour la France : celui d’une « force de frappe internationale », capable de s’imposer dans le concours des puissances par son feu supérieur. Car c’est de la catastrophe (du « renversement ») de la puissance qu’il est surtout question dans cette histoire d’hommes et de singes, présentée selon la technique du récit enchâssé.

Jinn et Phyllis, deux vacanciers en villégiature dans l’espace, récupèrent dans une bouteille le manuscrit d’une aventure survenue en l’an 2500, et rédigée par un narrateur nommé Ulysse Mérou. Journaliste, ce dernier a embarqué avec deux autres hommes, le professeur Antelle et son confrère le jeune Arthur Levain, pour un voyage à l’autre bout de la galaxie. Au bout de deux ans, au cœur du système de Bételgeuse, ressemblant au système solaire, ils atterrissent sur une planète qui possède la même atmosphère que la Terre. A l’écart d’une grande ville qu’ils ont survolée, ils rejoignent les abords d’une forêt. Le chimpanzé qu’ils ont emmené avec eux, Hector, survit le premier sans scaphandre et s’enfuit dans la nature, ce qui pousse les membres de l’équipage à poursuivre l’exploration de cette planète sœur, qu’ils nomment « Soror ». Très vite, ils décèlent des traces de pieds humains non loin d’une cascade. Ce sont ceux d’une jeune femme à la troublante beauté, qui ne dit mot. Agressive envers le chimpanzé Hector, qu’elle tue lorsque ce dernier revient de la forêt, elle nage avec l’équipage, avant de ramener le lendemain ses semblables : des humains, de toute évidence, mais dépourvus de parole et dont l’intelligence semble fruste. L’humaine « Nova », telle que la baptise Ulysse Mérou, tout comme ses semblables, ont régressé au stade antérieur à Homo habilis : incapables de créer des outils, de développer le langage et la conscience réflexive. Bientôt les autochtones capturent les explorateurs et les retiennent prisonniers dans leur campement. Ulysse, fasciné par la beauté de Nova, tente de se rapprocher d’elle et partage la même niche, sans grand succès. Il apprend à ses dépens la raison de cette idiotie des humains. Ils sont devenus l’espèce traquée et méprisée. Des singes font irruption dans le camp, organisent une battue dans laquelle Arthur Levain trouve la mort, puis capturent les « humains » et, indifféremment, Antelle et Ulysse.

Retenu en cage, tel un animal de zoo, Ulysse devient bientôt rat de laboratoire dans un Institut de recherches biologiques, pendant que gorilles et guenons se félicitent de leur prise, immortalisant leur chasse fructueuse par une séance de photographies. Transporté de la lisière de la forêt à la ville, de nouveau reclus, Ulysse hérite de Nova pour partenaire. La ville est peuplée de singes. Chimpanzés, orangs-outangs, gorilles ; singes de lettres, singes de science, singes du monde, se partagent les rôles dans une société stratifiée dont le gouvernement semble celui de la science. Bientôt, une chimpanzé femelle nommée Zira se penche sur le cas de cet humain qui tente désespérément d’attirer son attention. Elle en réfère au « pontife » local, le Dr Zaïus, qui fait passer à Ulysse une série de tests de conditionnement, sur le modèle du scientifique russe Ivan Pavlov, jusqu’à un test d’instinct sexuel, en replaçant Nova dans la cage d’Ulysse. Tout le combat du journaliste consistera à faire reconnaître aux singes son humanité. Mais l’entreprise est difficile, car dans ce monde renversé, les vérités darwiniennes n’ont plus cours : la  possession  de deux mains est un handicap dans l’évolution, tandis que les quadrumanes sont voués à développer, par complexification de leur matière organique, leurs capacités cérébrales.

Face au scepticisme de Zaïus, Ulysse redouble d’efforts pour prouver son humanité à Zira, scientifique empathique, en dessinant le théorème de Pythagore et le système de Bételgeuse. Bientôt, Zira apprend le langage d’Ulysse et lui révèle la vérité de la planète des singes : les humains sont, en quelque sorte, semblables à ces « idiots microcéphales » dont parlait Darwin (dans La filiation de l’homme, en 1871) pour qualifier des cas de « retours » ataviques. À leur place règne le Simius Sapiens. Ulysse fait donc figure de cas exceptionnel, qui trouble la hiérarchie des espèces de la planète Soror. Le fiancé de Zira, nommé Cornélius, un savant « désintéressé » (s’il se peut) souhaite rencontrer Ulysse. Sous haute sécurité, tiré en laisse pour ne pas éveiller les soupçons (un pied de nez à notre « spécisme », ce racisme appliqué aux animaux, diront les bonnes âmes très modernes), le Terrien rencontre Cornélius qui l’informe de ce qui se trame autour de lui. Le Dr Zaïus compte le présenter au Congrès des savants de Soror comme un cas d’étude. Il lui faut alors dissimuler son intelligence, avant d’intervenir publiquement devant les hiérarques simiens. Ulysse apprend la langue simienne, dans laquelle il finit par exposer un discours de fraternité lors du congrès scientifique. Médusé, le congrès décide de libérer le journaliste et retire sa confiance à Zaïus. Cornélius lui succède à la tête de l’Institut, et s’adjoint les services d’Ulysse.

Tout en essayant à plusieurs reprises, mais en vain, de faire parler les « humains », à commencer par Nova, Ulysse doit constater la dégénérescence du professeur Antelle, délabré par les techniques de conditionnement : il se plaît dans sa cage. Poursuivant sa collaboration avec Cornélius, il assiste ce dernier dans son étude de l’évolution des singes. Le savant a découvert un site archéologique vieux de 10 000 ans, dont les singes n’ont plus de traces, ni écrites ni orales. C’est le moment pour Pierre Boulle de ménager un premier retournement, sur la piste d’une « catastrophe » inaugurale – dont l’étymologie nous renvoie à cette même idée de renversement. Parmi les vestiges, on retrouve une poupée à visage humain. Il existait donc une civilisation humaine évoluée, celle d’Homo sapiens, dont le Simius sapiens ne « descend » pas en droite ligne, mais qu’il a surpassée en l’imitant, notamment sous l’aspect de sa puissance scientifique et technique. La fin du livre revêt, par cette archéologie de la catastrophe, une dimension spéculative.

Ulysse en tombe malade, saisi d’effroi à la pensée du devenir d’Homo sapiens. Zira lui apprend que Nova est enceinte. Quant à Cornélius, il redoute que l’enfant à naître soit doté de la parole, auquel cas il faudrait qu’Ulysse fuie de toute urgence, puisque les partisans de Zaïus le considèrent comme une menace. Nouveau renversement : dans ses investigations, le Dr Cornélius découvre les pratiques de son confrère, le Dr Hélius, dans la division encéphalique de l’Institut : il maintient en cage des « humains » dont il essaie de raviver les souvenirs par stimulation électrique. Autrement dit, les singes les mieux placés dans la hiérarchie développent la science appliquée du contrôle du comportement, en recueillant des bribes d’explications du déclin de l’espèce humaine. Les surprises s’enchaînent à la fin du roman : un enfant, Sirius, est né, doté de parole. Il dément la science établie des singes. Il n’est d’autre issue pour Ulysse Mérou, Nova et leur enfant, que de rentrer sur Terre. Cornélius et Zira organisent leur retour. Las, si Nova et Sirius apprennent à parler et sourire pendant le voyage retour, et si c’est encore à Orly que se pose le vaisseau spatial, alors que la tour Eiffel demeure, ce sont des gorilles qui accueillent désormais les humains. L’évidence est glaçante : Ulysse Mérou est le dernier spécimen de son espèce, à moins que l’enfant né de son union avec Nova ne soit la promesse d’un nouveau départ. Quant aux touristes astronautes qui ont trouvé cette histoire ancestrale comme un vestige abandonné dans l’espace, ils se révèlent à leur tour, dans l’ultime chapitre, des chimpanzés.

Au cinéma, on serait navré d’avoir ainsi défloré les renversements de l’histoire. Vous me le pardonnerez, lecteurs, si c’est pour mieux sentir combien, dans sa veine satirique à la Voltaire ou à la Swift, Pierre Boulle jongle avec la pensée de la technique. En vertu de son apparence badine, illustrée par le nom même de son héros (car, tout de même, il est des héros au nom plus grave qu’« Ulysse Mérou »), on pourrait cantonner l’histoire à une satire des théories scientifiques évolutionnistes et au persiflage, par l’absurde, de la vanité de l’être humain. L’ethnocentrisme et, pourquoi pas, le « spécisme » y seraient flétris. Pierre Boulle, lui, désirait semble-t-il jouer d’abord avec les extrapolations qui n’ont cessé de l’obséder : «je crois qu’il existe d’autres planètes habitées, mais aussi que les consciences qui les hantent sont incarnées dans des corps comparables aux nôtres », écrivait-il dans un essai intitulé L’univers ondoyant (1987). Mais dans le roman, ces êtres effectivement incarnés dans des corps semblables, même très désirables, comme Nova, sont dépourvus de conscience. Lorsqu’Ulysse tente d’apprendre le langage à Nova et aux autres humains, en leur ouvrant un monde, eux qui sont devenus des naturels pris dans leur milieu, il se heurte à l’échec. « Je voudrais leur apprendre à parler, c’est cela ma grande ambition ». Mais rien n’y fait : après quelques sons monosyllabiques péniblement articulés, les sujets se fatiguent et se couchent sur la paille, « comme après un labeur accablant ». L’espoir en une transcendance réflexive par laquelle serait franchi le seuil de l’hominisation reste déçu. Ulysse Mérou ne tirera pas à lui un quelconque alter ego. Il a cessé de figurer la limite ultime à laquelle pourrait toucher l’esprit, son « point oméga ». Il est le témoin impuissant de la régression, une involution, en somme.

Pierre Boulle était un admirateur du jésuite Teilhard de Chardin. Chantre d’une évolutionnisme conçu comme « cérébration générale » à l’échelle planétaire, le paléontologue exaltait la capacité d’auto-transcendance de l’homme par la technologie. Dans son testament théorique, Le Phénomène humain (1955), il laissait à la postérité des hippies californiens, bientôt transmués en ingénieurs du cyberespace, son prêche transhumaniste : ayant saisi la barre de l’évolution, l’homme ne songerait bientôt plus qu’à se transcender en s’immergeant dans le Grand Tout spirituel de la « noosphère ». Mais là encore, Pierre Boulle déjoue les attentes. Son roman expose plutôt un teilhardisme inversé, où le développement réflexif se trouve entravé. En définitive, qu’ont imité les singes, du Dr Zaïus à Hélius, afin de supplanter l’espèce humaine ? La science, certes. Mais une science considérée dans ce qu’elle a de plus réducteur, ou pour mieux dire de réductionniste. L’individu n’y est plus considéré comme le sujet d’actions libres, mais comme un appareil réagissant au choc d’autres appareils. Stimulus, réponse, comportement, prévisibilité. Bref, les procédés techniques que l’on peut répéter sans que l’esprit ne s’en mêle, la part la plus mécanique de la vie humaine. Les singes l’ont emporté en acquérant les fondements de l’industrie : répéter tout ce qui est techniquement reproductible. Or, dit Ulysse Merou :

« Il m’apparut avec évidence qu’elle [notre industrie] ne nécessitait la présence d’aucune initiative rationnelle pour se propager dans le temps. À sa base, elle comportait des manœuvres effectuant toujours les mêmes gestes, que des singes pouvaient relayer sans dommage ; aux échelons supérieurs, des cadres dont le rôle consistait à composer certains rapports et à prononcer certains mots dans des circonstances données. Tout cela était une question de réflexes conditionnés. »

Dans la société simienne, une hiérarchie s’est créée, mais c’est celle d’une bureaucratie qui, suivant sa force d’inertie, fonctionne davantage qu’elle ne vit. Si le grand singe peut faire aussi bien que l’homme, à s’y méprendre, c’est aussi que l’homme de l’organisation s’est diminué, c’est-à-dire réduit à une suite de comportements standardisés. L’intrépide journaliste en a l’intuition lors d’une visite à la Bourse. À l’automatisme du marché répondent les mouvements automates des agents de la Bourse : ils réagissent aux fluctuations des cours, s’agitent selon tel stimulus, prisonniers de leur arc-réflexe – pour user d’une comparaison biologique. Dans ce passage, Pierre Boulle projette dans la société des singes la vision démentielle qui fut la sienne après avoir réellement fréquenté une salle de la Bourse. Il évoque ce point dans un entretien télévisé de 1963, avec Pierre Desgraupes, dans l’émission Lectures pour tous : « Je crois sincèrement qu’un être de bon sens, qui n’est pas prévenu à l’avance et qui se trouve transporté à la Bourse, de Paris par exemple, ne peut pas imaginer une seconde que les êtres qu’il a sous les yeux sont des Homo sapiens. On ne peut pas imaginer qu’ils agissent par raison, ce n’est pas possible. »

Le mécanique plaqué sur du vivant produit des effets comiques. On rit, mais jaune, car sous la satire, Pierre Boulle évoque une abdication. La « cage » de la Bourse, où il a observé l’hystérie de masse des humains animalisés rappelle la « cage d’acier » de la modernité (Max Weber), lieu de la fabrique des « derniers hommes13 ». Alors que sur Terre l’ampleur de nos activités industrielles, fruits de la « techno-science », pousse dans l’abîme nos cousins les grands singes[14], nous contemplons, sur Soror, l’image en miroir de notre pouvoir d’extinction. Lorsque la norme n’est plus l’idée originale mais la reproduction du même, le « génie » se tarit, dépassé par sa production technique. À la fin du roman, c’est le constat dressé par les humains sur lesquels Hélius effectue ses expérimentations, afin de provoquer leurs souvenirs de la civilisation déchue. Une paresse cérébrale s’est emparée de la race humaine. Passé un certain stade de développement, c’en fut fini des livres, trop fatigants. Fini des jeux, ces symboles de la spontanéité et de F imprévisibilité, remplacés, « à la rigueur », par des « réussites ». Fini, même, du cinéma, y compris enfantin. Et les singes ont repris la main. Quant aux humains décérébrés regroupés dans des réserves et transformés en matériau expérimental, ils ont renoncé à leur renoncement même, flottant, sans passé ni futur, dans la narcose d’une délivrance ultime : « Les singes nous traitent bien et nous donnent à manger en abondance (…). Moi je me plie à leurs fantaisies sans discuter. Je marche à quatre pattes ; je fais des cabrioles. Aussi sont-ils très gentils avec moi. Je ne suis pas malheureuse. Je n’ai plus de soucis ni de responsabilités. La plupart d’entre nous s’accommodent de ce régime. » De la même façon que, de guerre lasse ou de plein gré, le Smartien se délivre, corps et âme, de la peine de vivre en laissant ses appareils décider pour lui. C’est si pratique.

Possédé par le « démon de l’absurde », comme il le confesse lui-même, Pierre Boulle ne cesse de jouer avec la catastrophe et d’en disséminer les signes avant-coureurs. La civilisation simienne n’y est pas moins exposée que celle qui l’a précédée dans l’histoire. Pendant sa captivité et son apprentissage des bases de la culture des singes, Merou lit une étude faisant état d’un différentiel entre la population humaine, en baisse, et la population des singes, en forte hausse. Comment, à terme, une civilisation fondée sur la méthode expérimentale et l’objectivation des humains pourrait-elle y survivre ? Singulier teilhardisme, décidément, que celui de La planète des singes. On lit bien plutôt le revers de l’odyssée évolutionniste vers la conscience globale, où la surabondance d’esprit revient à augmenter la portée et le pouvoir de la grande machine planétaire. A sa façon imagée, Pierre Boulle rejoint les prémonitions de nos maîtres sur les avatars de la pensée teilhardienne : dans la prétendue « noosphère », toutes les fonctions de l’être humain, ses capacités de création, des potentialités, seraient annihilées, monopolisées ou codifiées afin de nourrir la « mégamachine [15]».

Fondée sur une révélation surprenante, l’intrigue du livre ne pouvait que donner matière à reprise par le cinéma américain, friand de twists (l’écrivain sera d’ailleurs sollicité pour une suite et proposera un script intitulé La planète des hommes aux studios hollywoodiens, lesquels le refuseront). De fait, la scène est mémorable, qui clôt le premier volet réalisé en 1968 par Franklin Schaffner, avec Charlton Heston, alias Taylor (l’Ulysse Merou du film), dans son rôle favori – qu’il allait encore endosser quelques années plus tard dans Soleil Vert -, celui du héros tragique, dernier vivant détenteur de la vérité dans un monde ravagé.

Après avoir quitté les vestiges de la civilisation humaine enfouie et cheminé quelque temps avec sa compagne « humaine », le cavalier solitaire tombe nez à nez avec la statue de la liberté, dont la partie supérieure émerge des flots. Y a-t-il encore un pays natal pour le dernier homme ? Et le héros, à genoux sur la grève, de frapper le sable en maudissant la démente race humaine, qui a fait d’une raison ivre de puissance l’instrument de sa perte : « Oh my Godl I’m back, I’m home /Ail the time, it was… / We finally, really did it/ You maniacs! / You blew it up /Ah, damn youl / God, Damn you ail to helll » (Oh mon Dieu, je suis revenu, je suis chez moi/ Tout ce temps, c’était…/ On l’a vraiment fait ! / Bande de fous ! / Vous avez tout foutu en l’air / Allez au diable / Mon Dieu, allez tous au diable !). Version pathétique de l’ironie avec laquelle les personnages de Pierre Boulle commentent pour finir l’histoire d’Ulysse Mérou. Homo sapiens/demens aurait pu vivre autrement. Tant pis, maintenant : « Des hommes raisonnables ? Des hommes détenteurs de la sagesse ? Des hommes inspirés par l’esprit ?… Non, ce n’est pas possible ; là, le conteur a passé la mesure. Mais c’est dommage ! »

La suite, c’est la sempiternelle récupération par le spectacle d’une inspiration originale. Au film pionnier de 1968, fondé sur une idée de Rod Sterling, le créateur de la série télévisée La Quatrième dimension (The Twilight Zone), ont succédé quatre longs métrages entre 1970 et 1973 (Le Secret de la planète des singes ; Les Evadés de la planète des singes ; La Conquête de la planète des singes ; La Bataille de la planète des singes) et une série télévisée fabriquée en 1974. Une réadaptation par le réalisateur Tim Burton voit le jour en 2001, avant que la franchise américaine ne se relance en 2011 avec La Planète des singes : les origines, suivi en 2014 du volet L’affrontement et, en 2017, d’un épisode intitulé Suprématie. En attendant de nouvelles créations, avec force citations et emprunts d’une industrie devenue à elle-même sa propre fin. Pauvres humains, réduits à contrefaire, à satiété, les quelques bonnes idées qui ont pu germer un jour dans leur cerveau. Mais que peut-on attendre d’une machine, fût-elle machine à rêves, sinon qu’elle fonctionne selon les règles de la reproductibilité technique ? Pierre Boulle, le plus « hollywoodien » des écrivains français, aurait sans doute ri de ce penchant mimétique voué à éteindre toute création. Raison de plus pour exhumer l’original, enfoui sous les copies.

Renaud Garcia
Automne 2022

Notes

 12. Laurence M. Porter, « Text of Anxiety, Text of Desire: Boulle’s Planète des singes as Popular Culture », The French Review, Vol. 68, No. 4 (Mar., 1995).

 13. Cf. A. Berlan, La Fabrique des derniers hommes. Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber, La Découverte, 2012.

14. Cf. « Impending Extinction Crisis of the World’s Primates : Why Primates Matter », Science Advances, 3/1, 2017.

15.   Cf. Lewis Mumford, The Pentagon of Power. The Myth of the Machine, vol. II, Columbia University Press, New York, 1971, pp. 507-517. Et Bernard Charbonneau, Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Denoël, 1963

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Les notices de la Bibliothèque verte sont publiées par les éditions Service compris
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1 commentaire

  1. Debra

     /  22 novembre 2022

    Ouff… je respire à nouveau. Une belle prose, habitée, un style qui donne envie de vivre, de se nourrir des Livres. Merci.

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