Cornelius Castoriadis, « Marx aujourd’hui »

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(Entretien avec des militants libertaires enregistré le 23 mars 1983 et publié dans Lutter, n° 5, mai-août 1983.) 

Lutter: – Pour des militants qui veulent se battre contre le capitalisme, qu’il s’agisse du capitalisme occidental ou des sociétés bureaucratiques de l’Est, à quoi peut servir Marx aujourd’hui, en 1983 ?

Cornelius Castoriadis : – Le terme « servir » n’est pas bon : un auteur n’est pas un outil. Cela dit, Marx est un grand auteur et, comme avec tout autre grand auteur, si on ne le lit pas pour y trouver un dogme, une vérité toute faite, si on le lit en réfléchissant et de manière critique, on voit ce que c’est que penser, on découvre des manières de penser et de critiquer la pensée.

Or, à cet égard, Marx est un auteur particulièrement difficile et même particulièrement « dangereux », particulièrement « leurrant » – d’abord parce qu’il s’est leurré lui-même. Auteur qui a énormément écrit, dont les écrits ne sont ni très homogènes, ni très cohérents, auteur très complexe, et finalement antinomique.

Pourquoi antinomique ? Parce que Marx apporte une inspiration, une intuition, une idée, une vue qui est relativement nouvelle : ce sont les hommes qui font leur propre histoire, « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Autrement dit, la source de la vérité, notamment en matière de politique, n’est pas à chercher dans le ciel ou dans des livres mais dans l’activité vivante des hommes existant dans la société. Cette idée, apparemment simple et même banale, a une foule innombrable de conséquences capitales – mais que Marx n’a jamais tirées. Pourquoi ? Parce qu’en même temps – c’est-à-dire dès sa jeunesse – Marx est dominé par le phantasme de la théorie totale, achevée, complète. Non pas du travail théorique (évidemment indispensable), mais du système définitif.

Ainsi, il se pose – et cela, dès L’Idéologie allemande – comme le théoricien qui a découvert la loi de la société et de l’histoire : loi de fonctionnement de la société, loi de succession des formations sociales dans l’histoire, puis « lois de l’économie capitaliste », etc.

Ce deuxième élément – que l’on peut à bon droit appeler l’élément théoriciste, ou spéculatif – domine dès le départ la pensée et l’attitude de Marx, et relègue l’autre à quelques phrases lapidaires et énigmatiques. C’est pourquoi aussi il passera l’essentiel de sa vie adulte, trente ans, à essayer de finir ce livre qui s’appelle Le Capital, qui devra démontrer théoriquement l’effondrement inéluctable du capitalisme à partir de considérations économiques. Évidemment il n’y parviendra pas, et il ne finira pas Le Capital.

Cette deuxième position est fausse. Et elle est incompatible avec la première. Ou bien il y a vraiment des lois de l’histoire – et alors une véritable activité humaine est impossible, sinon tout au plus comme technique ; ou bien les hommes font vraiment leur histoire – et la tâche du travail théorique n’est plus de découvrir des « lois », mais d’élucider les conditions qui encadrent et limitent cette activité, les régularités qu’elle peut présenter, etc.

Or c’est cette deuxième position qui a permis à Marx et au marxisme de jouer un rôle si important – et si catastrophique – sur le mouvement ouvrier. Les gens ont cherché, et ont cru trouver, dans Marx un certain nombre de vérités toutes faites ; ils ont cru que toutes les vérités, en tout cas les vérités les plus importantes, se trouvent dans Marx, que ce n’est plus la peine de penser par soi-même – que même, à la limite, c’est dangereux et suspect. C’est elle aussi qui a légitimé la bureaucratie des organisations ouvrières se réclamant du marxisme, en l’instaurant dans la position d’interprète officiel et autorisé de l’orthodoxie socialiste. (suite…)

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Armand Robin, « Le programme en quelques siècles »

(Première parution en 1946, dans la plaquette Les Poèmes indésirables,
à l’enseigne de la Fédération anarchiste.)

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

Au nom de rien on supprimera l’homme;
On supprimera le nom de l’homme;
Il n’y aura plus de nom;

Nous y sommes.

Gustav Landauer, « Pensées anarchistes sur l’anarchisme »

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Gustav Landauer

Pensées anarchistes sur l’anarchisme

(1901)

Ce texte, traduit de l’allemand par Gaël Cheptou, est paru en novembre 2015 sur le site
A contretemps, précédé d’une introduction.
 

 

Je me souviens d’une parole de l’anarchiste anglais Mowbray, devant le congrès socialiste international de Zürich en 1893. Il était question de savoir si les anarchistes avaient le droit, ou non, de participer au congrès. Après de tumultueux débats, une résolution avait été adoptée, selon laquelle seuls seraient admis ceux qui se prononceraient pour l’action « politique ». Au moment même où nous, les anarchistes, semblions déjà exclus, Mowbray parvint à remettre la balance en mouvement par une vibrante répartie. L’acte de Brutus, s’écria-t-il, fut aussi une action éminemment politique ; nous sommes en faveur de l’action politique, nous devons donc être admis au congrès.

Cette parole me semble tout à fait appropriée pour expliquer un étrange phénomène : à savoir que le fait d’attribuer, après coup, un caractère anarchiste à l’assassinat de chefs d’État a été élevé par les anarchistes à la hauteur presque d’un dogme ; et que, en effet, presque tous les auteurs d’attentats des dernières décennies ont agi en partant des idées fondamentales de l’anarchisme. Tout observateur impartial trouvera étrange cette coïncidence. Car que peut bien avoir en commun la mise à mort d’individus avec l’anarchisme, avec une doctrine qui aspire à une société sans État et sans contrainte autoritaire, avec un mouvement qui s’oppose à l’État et à la violence légalisée ? Rien du tout. Les anarchistes se rendent bien compte, néanmoins, que les principes et les proclamations ne suffisent pas ; la construction du nouvel édifice social n’est pas possible car le pouvoir des maîtres y fait obstacle ; il faut donc, telle est la conclusion à laquelle ils arrivent, que la propagande par la parole et l’écrit, que la construction en somme, s’accompagne de la destruction ; trop faibles pour détruire toutes les entraves, ils se consolent en propageant le fait ou en faisant de la propagande par le fait ; les partis politiques font de l’action politique positive ; les anarchistes devraient donc, en tant qu’individus, faire de l’antipolitique positive, de la politique négative. C’est de ce raisonnement que découlent l’action politique des anarchistes, la propagande par le fait et le terrorisme individuel. (suite…)