Renaud Garcia, « Le Désert de la critique » (conclusion)

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Renaud Garcia

Le Désert de la critique
Déconstruction et politique
(Éditions L’Échappée, 2015)

 

Conclusion
Où en sommes-nous ?

Le titre de ce chapitre conclusif est une forme de clin d’œil à l’héritage situationniste, puisqu’il emprunte l’intitulé d’un texte de Miguel Amorós (¿Dónde Estamos?), membre du collectif post-situationniste de l’Encyclopédie des Nuisances, et l’un des principaux auteurs et militants actuels continuant de mêler la critique radicale du développement technologique à des positions libertaires. Se placer sous l’égide de ce type d’auteurs, c’est en effet souligner une ligne de faille au sein de la critique sociale contemporaine, qui a trait à l’attitude à adopter face aux perfectionnements de la technique. Comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, la relégation du thème de l’aliénation dans les marges de la critique sociale a ouvert le champ à des formes de luttes identitaires et affinitaires démultipliées, fondées sur l’exploration de nouveaux modes de relations, où la sexualité devient centrale. Or, on le voit avec la référence au cyborg (Haraway), à l’hybridation (Preciado, Bourcier, Iacub), au communisme informationnel (Negri et Hardt), ces nouvelles formes de luttes relevant de l’antinaturalisme tiennent de fait le développement technologique pour la base matérielle de l’émancipation. En cela, elles marquent l’aboutissement social de la logique de la déconstruction, qui ne peut plus engendrer qu’un réseau anonyme de forces s’agençant de manière fluctuante et aléatoire, et dont le seul horizon est de pouvoir un tant soit peu fonctionner. Foucault, dans sa période « structuraliste », semblait se tourner vers ce genre de futur :

Je crois que l’on peut définir l’optimum du fonctionnement social en l’obtenant, grâce à un certain rapport entre augmentation démographique, consommation, liberté individuelle, possibilité de plaisir pour chacun, sans jamais s’appuyer sur une idée de l’homme. Un optimum de fonctionnement peut être défini de manière interne, sans que l’on puisse dire « pour qui » il est meilleur que cela soit ainsi (1).  (suite…)

Renaud Garcia, « Le Désert de la critique » (trois extraits)

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Renaud Garcia
Le Désert de la critique.
Déconstruction et politique
(Éditions L’Échappée, 2015)

Trois extraits

Pour une dialectique du particulier et de l’universel : l’exemple zapatiste
(p. 111-115)

Dans un débat avec les chercheurs du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) en 1994, Cornelius Castoriadis est revenu sur certaines de ses thèses concernant la dimension universelle des valeurs occidentales telles que la pensée réflexive et la capacité d’auto-institution. Même si nous avons fait justice de cette critique possible, le lecteur pourrait penser que ces thèses étaient bien trop massives, comme si seul l’Occident, dans la lignée du moment grec, pouvait se prévaloir de l’usage politique de la pensée réflexive et de l’activité de critique des institutions (et l’on n’aurait pas de mal à opposer rétrospectivement à ces propos le cas des révolutions arabes du printemps 2011). C’est le genre d’objections que Chantal Mouffe et Serge Latouche, entre autres, adressent au philosophe, en soulignant qu’il existe dans bien d’autres cultures des valeurs d’interrogation sociale, d’organisation collective de la société sur des bases démocratiques, possédant un réel potentiel critique. Il s’agit alors de se demander comment penser l’universalisation des valeurs occidentales sans écraser les différentes cultures et sans nier non plus ce qu’elles pourraient, en retour, apporter à nos valeurs. Difficulté à laquelle Castoriadis se confronte de la façon suivante :

J’ai toujours pensé qu’il devrait y avoir […] un dépassement commun qui combinerait la culture démocratique de l’Occident avec des étapes qui doivent venir, ou qui devraient venir, c’est-à-dire une véritable autonomie individuelle et collective dans la société, avec conservation, reprise, développement sur un autre mode des valeurs de socialité et de communauté qui subsistent […] dans les pays du tiers-monde. […] Alors, je ne dis pas qu’il faut transformer les Africains, les Asiatiques, etc., en Européens. Je dis qu’il faut qu’il y ait quelque chose qui aille au-delà et qu’il y a encore dans le tiers-monde, ou du moins dans certaines de ses parties, des comportements, des types anthropologiques, des valeurs sociales, des significations imaginaires comme je les appelle, qui pourraient être, elles aussi, prises dans ce mouvement, le transformer, l’enrichir, le féconder (1).  (suite…)

Pièces et main-d’œuvre, « La technocrature jette le masque »

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La technocrature jette le masque

Vers un esprit sain dans un corps sain

Publié le 14 juillet 2021 sur le site de PMO

 

On se croyait seuls depuis lundi soir, dans le silence de l’été, comme tant d’autres sans doute, « abasourdis », « sidérés » par la « brutalité » du coup de force sanitaire du Chef d’En Marche, champion de la classe technocratique. Des messages de désarroi nous parvenaient de gens « pris par surprise », contraints d’annuler des événements, des réunions, des voyages, des vacances, contraints de subir des injections sous peine d’exclusion sociale, fichés, dénoncés à la vindicte officielle – celles de l’État et des forces qui le soutiennent, CSP +++ et Bac +++, de droite et de gauche « en même temps », bourgeois technocrates du Figaro et technocrates bourgeois du Monde. En attendant quoi ? D’être harcelés à domicile par les brigades sanitaires ? On se croyait seuls en voyant ce million de récalcitrants céder à la contrainte, souvent la rage au cœur, et se précipiter sur les sites de vaccination, à peine terminé le discours du Médecin-Président, afin d’éviter les représailles.

Mais aujourd’hui nous ne sommes plus seuls. Partout dans le pays, à Annecy, Toulon, Perpignan, Grenoble, Chambéry, Paris, Toulouse, Montpellier, Lyon, Marseille, Rouen, Nantes, Caen, Bastia, Avignon, Saint-Etienne, Lille, Bordeaux, La Rochelle, Douarnenez, Avignon, des manifestations spontanées, sans partis ni syndicats, ont scandé « Liberté ! ». A Grenoble comme ailleurs, les 200 manifestants repoussés par les forces de l’ordre de la place où avait lieu le défilé militaire, ont ainsi célébré dignement le sens de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

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Claude Lévi-Strauss, entretien avec Jean-Marie Benoist

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Claude Lévi-Strauss

Entretien avec Jean-Marie Benoist

Le Monde, 21-22 janvier 1979

 

Jean-Marie Benoist — Vous avez dit dans divers ouvrages et dans divers articles que l’ethnologie aujourd’hui, et vous-même en particulier, ne vous adressiez plus à vos contemporains. Pourtant, je m’aperçois que dans une communication récente sur les libertés (1) aussi bien que dans vos travaux sur Race et Histoire (2) et Race et Culture (3), sans prendre la plume philosophique, vous apportez, sous forme de questions, sous forme de problèmes, une réflexion extrêmement actuelle, extrêmement proche des préoccupations de votre époque. Comment conciliez-vous ces deux positions aujourd’hui ?

Claude Lévi-Strauss — Ni Race et Histoire ni le texte plus récent sur les libertés ne sont nés d’une initiative de ma part. Dans un cas, il s’agissait d’une commande de l’Unesco : dans l’autre, d’une invitation du président de l’Assemblée nationale à venir déposer devant la commission sur les libertés. J’avoue que, dans les deux cas, j’ai fait sans emballement ce que je pouvais pour répondre à ce qu’on attendait de moi.

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Renaud Garcia, « La collapsologie ou l’écologie mutilée »

Renaud Garcia

La collapsologie 
ou l’écologie mutilée

Chapitre 6
Acceptation, révolte, désespoir

New agers ou doomsayers ? Les collapsologues veulent être pris au sérieux. Aussi refusent-ils publiquement l’étiquette du New Age pour la raison suivante : ils ne promettent aucun Éden, aucune régénération paradisiaque sur une quelconque Sirius, comme dans les romans de Doris Lessing. Ils apportent de mauvaises nouvelles, irréfutables de surcroît. Leur discours évoque en général l’affliction, la peine pour la Terre, le deuil nécessaire d’une civilisation. Ils ont renoncé à 1’espoir, cette illusion. Une telle attitude recèle, en apparence, la promesse d’une profondeur existentielle, car s’il est vrai que nous sommes « foutus », alors d’une certaine façon tout commence ici. « We are doomed. Now what ? », demandent les « effondristes » américains (1). Nous sommes foutus. Et maintenant ? « La vie est belle », répond l’activiste Derrick Jensen, une des figures du mouvement Deep Green Resistance, dont les manuels théoriques et stratégiques ont été récemment traduits en français.

Dans un court texte intitulé « L’espoir est un fléau », il condamne radicalement l’idée même d’espoir. L’espoir est l’aspiration à une condition future sur laquelle l’individu n’a aucune influence. Il est l’expression de l’impuissance et, pour cette raison, un appât commode entre les mains du pouvoir, pour inciter les masses apeurées à faire ce que ce dernier a envie qu’elles fassent, dans l’attente d’une hypothétique amélioration de leur condition. Et Jensen de citer un dicton bouddhiste, selon lequel l’espoir et la peur se poursuivent l’un l’autre. Sans espoir, il n’y a pas de peur, et réciproquement. Dès lors que l’espoir meurt, la peur disparaît. Nous mourons en tant que créatures dépendantes et craintives. S’ouvre alors le domaine de l’action : « Lorsque vous renoncez à l’espoir, non seulement vous survivez, mais il y a mieux. Et c’est que d’une certaine manière, vous mourez. Et ce qu’il y a de merveilleux dans cette mort, c’est qu’une fois mort ils – ceux au pouvoir – ne peuvent plus vous toucher (2). »

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Günther Anders et Hannah Arendt par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Günther Anders et Hannah Arendt
Notre Bibliothèque Verte (n° 32 & 33)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 juin 2021

Günther Anders (1902-1992) et Hannah Arendt (1906-1975) ont toutes les raisons d’entrer dans Notre Bibliothèque Verte et d’y entrer ensemble. Tous deux allemands, juifs, élèves rebelles de Heidegger, mari et femme (vite séparés), ont élaboré contre leur maître, une critique du techno-totalitarisme qui lui « doit tout à tous égards », comme le lui écrit Arendt (son ancienne amante), de façon mi-ironique, mi-véridique.

D’où le faux procès qui leur est fait, ainsi qu’à leurs lecteurs, d’être à leur insu ou non « heideggériens » (nazis, antisémites, réactionnaires, etc.). Si l’on cédait une fois de plus à notre déplorable goût de la blague, on dirait qu’on nous cherche là une querelle d’Allemands[1], mais ce serait prêter le flanc et le bâton pour nous battre sans fin sous prétexte de germanophobie.

Vous êtes végétarien ? Vous aimez la vie dans les bois ? Vous êtes donc hitlérien puisque Hitler était végétarien et que les nazis ont protégé la forêt allemande. Au temps pour Thoreau et Reclus. Vous souscrivez aux thèses de Arendt sur la condition de l’homme moderne ? Vous voilà donc antisémite et nazi, à votre insu ou non, puisque Arendt les a élaborées à partir des réflexions d’Heidegger, antisémite et nazi, sur le dispositif technicien et la volonté de puissance moderne. C’est pourtant Heidegger lui-même qui, dans un entretien télévisé, avait tenu à « récuser le malentendu selon lequel il serait contre la technique » (entendue comme auto-accroissement du système technicien). Et pour cause, le penseur de la honte prométhéenne – ce Prométhée dont Heidegger ne dit mot, ayant sans doute égaré son dictionnaire d’étymologie – ce n’est pas lui, mais Anders.

Arendt et Anders se sont retrouvés, de manière purement intellectuelle cette fois, autour de la figure d’Eichmann, le rouage fonctionnel et réjoui de la Machine d’extermination. Arendt publie Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, en 1963. Et Anders, en 1964, Nous, fils d’Eichmann, deux lettres adressées à l’un des fils biologiques, et non métaphoriques, d’Adolf Eichmann. Cette « banalité du mal » désigne l’absence de pensée qui est en effet la chose du monde la mieux partagée. À quoi bon penser puisque nous sommes les machins d’une Machine bionique intelligente, qui, grâce aux big datas et aux algorithmes, le fait tellement mieux que nous. La Mère Machine totale et inclusive qui intègre le vivant et le non-vivant sur un pied d’égalité, au-delà de ces dualismes binaires qui font tant souffrir les ennemis de toute discrimination.

Quant à ceux qui persistent à discriminer entre bêtise et pensée, suiveurs et chercheurs, masses et personnes, ils trouveront dans Anders et Arendt de quoi stimuler leurs défenses mentales.

Pièces et main-d’œuvre

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Jean-Marc Mandosio, « Foucaultphiles et foucaulâtres »

Jean-Marc Mandosio

Foucaultphiles et foucaulâtres

(Addendum à l’ouvrage Longévité d’une imposture, Michel Foucault
aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances.) 

Pourquoi s’en prendre à Michel Foucault ? Parce que le culte qui lui est voué, en France et à peu près partout ailleurs dans le monde (plus même peut-être qu’en France), constitue une excellente illustration du « dessèchement de la pensée par la répétition paresseuse de sempiternels lieux communs ou par une frénésie conceptualisatrice faisant souvent fi de toute rigueur » (1). Il m’est apparu d’autant plus nécessaire de mettre l’accent sur la banalité et l’incohérence des idées de Foucault que celui-ci passe, aux yeux de ses thuriféraires, pour le parangon de l’audace intellectuelle et de la rigueur conceptuelle. En exposant l’imposture consistant à présenter des lieux communs comme des nouveautés révolutionnaires et à ériger en modèle de rationalité un discours flou et inconsistant, j’ai voulu contribuer à la réhabilitation de l’esprit critique, pour lequel il n’existe pas de vaches sacrées.

Quoique assurément minoritaire, cette démarche n’est pas totalement isolée. Il y a une dizaine d’années, Sokal et Bricmont avaient bruyamment dénoncé, au grand dam des partisans de la French Theory, l’invraisemblable quantité de pseudo-concepts, et parfois la véritable confusion mentale, que l’on pouvait trouver chez certains des collègues de Foucault les plus en vue (2). En Italie, je me suis trouvé très proche d’auteurs tels que Piergiorgio Bellocchio et Alfonso Berardinelli (animateurs de la revue Diario de 1985 à 1993) ou Filippo La Porta (3), qui ont développé, chacun à sa manière, la défense du « sens commun » exprimée par Raffaele La Capria dans son essai intitulé La Mouche dans la bouteille (4). J’ai tenté de les faire connaître en France (5), mais ce type de critique n’a jamais trouvé beaucoup d’amateurs au pays des 365 fromages – il suffit de voir combien l’œuvre de George Orwell est marginalisée dans la culture française –, où l’on se contente le plus souvent de l’assimiler à un vulgaire anti-intellectualisme, ce qui permet de se débarrasser des questions posées sans même les prendre en considération.

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Pièces et main-d’œuvre, « Origines du Sars-Cov-2 : la vérité s’est-elle échappée du laboratoire ? »

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Pièces et main-d’œuvre 
Origines du Sars-Cov-2 : la vérité s’est-elle échappée du laboratoire ?

 

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site  le 15 mai 2021

La revue scientifique Science publie ce 13 mai 2021 une lettre d’une vingtaine de chercheurs américains, réclamant une enquête sur les origines du Sars-Cov-2. « Nous devons considérer sérieusement les deux hypothèses, celle de l’origine animale et celle de la fuite d’un laboratoire jusqu’à ce que nous ayons suffisamment de données[1] », écrivent-ils. De son côté, le rédacteur en chef explique : « Le but de notre rubrique Science’s Insights est d’offrir aux scientifiques le meilleur espace de discussion sur la science. Aussi, vu l’importance du sujet, l’ampleur de l’expertise et les qualifications éminentes des auteurs, la décision de publier leur lettre était facile. »

Quel intéressant moment. Il n’est pas donné tous les jours d’assister à d’aussi impudents retournements de vestes, à en attraper des torticolis. Le Monde et ses suiveurs de la presse française sautent sur l’occasion pour faire oublier ce qui fut plus qu’une faute professionnelle, un aveuglement idéologique digne des pires mouvements sectaires. Que de leçons ces prêcheurs ne nous ont-ils pas assénées durant cette année d’épidémie, martelant nos fronts de leur index comminatoire pour y faire entrer la vérité certifiée : « non, le virus ne s’est pas échappé d’un laboratoire ».

France Culture, dans un podcast tout en nuances mêlant origines du Sars-Cov-2, Protocole des sages de Sion et négationnisme : (suite…)

Edouard Schaelchli, Introduction aux « Lettres du lac de Côme »

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Edouard Schaelchli

Introduction aux Lettres du lac de Côme
de Romano Guardini

R&N éditions, mars 2021

 

A Alain Casenave.

Il est curieux de noter que le texte dont nous proposons ici une nouvelle traduction, publié en 1955 en français sous le titre Lettres du lac de Côme (pour Briefe vom Comer See), portait, dans la première édition allemande, de 1927, un sous-titre (Die Technik und der Mensch) que les éditeurs français préférèrent omettre, alors même qu’il devait devenir, dans les éditions allemandes ultérieures, le titre principal, reléguant le titre original en seconde place. Si nous choisissons aujourd’hui de suivre la seconde intitulation de la version allemande, ce n’est pas seulement pour nous démarquer de la première traduction française, celle de Jules Lièvre, dont l’élégance et la précision sont incontestables, mais pour éviter d’inscrire ce texte dans une tradition plus ou moins bucolique et romantique, celle dont Jean-Jacques Rousseau fut, pour nous autres Français, le grand initiateur. Non que cette tradition soit à rejeter en aucune façon : les lacs demeurent des lieux de méditation essentiels, quand ils ne sont pas investis par des foules dont le temps ne suspend jamais son vol et pour qui le miroir de l’eau ne reflète d’autre profondeur que celle, insondable, de l’esprit vidé de toute angoisse métaphysique. Mais il est plus qu’urgent de cesser d’assimiler les pensées qui s’efforcent de saisir la question de la technique à de poétiques songeries sur le malheur de « vivre avec son temps ». Plus que jamais, notre temps exige que nous soyons capables de penser la technique pour nous penser nous-mêmes, et rien n’y peut plus contribuer que l’étonnante démarche qui conduisit, entre 1924 et 1926, l’homme déjà mûr qu’était Guardini à regarder le monde dans lequel il se voyait destiné à vivre dans le miroir d’une pensée où l’éternel ne se dissocie pas de l’instant qui passe. (suite…)

Raoul Vaneigem, « Vivre et en finir avec le mépris de la vie »

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Raoul Vaneigem

Vivre et en finir avec le mépris de la vie

 

Retour parodique au passé

Le crime contre l’humanité est l’acte fondateur d’un système économique qui exploite l’homme et la nature. Le cours millénaire et sanglant de notre histoire le confirme. Après avoir atteint des sommets avec le nazisme et le stalinisme, la barbarie a recouvré ses falbalas démocratiques. De nos jours, elle stagne et, refluant comme un ressac dans une passe sans issue, elle se répète sous une forme parodique.

C’est ce ressassement caricatural que les gestionnaires du présent s’emploient à mettre en scène. On les voit nous convier benoîtement au spectacle d’un délabrement universel où s’entremêlent goulag sanitaire, chasse à l’étranger, mise à mort des vieux et des inutiles, destruction des espèces, étouffement des consciences, temps militarisé du couvre-feu, fabrique de l’ignorance, exhortation au sacrifice, au puritanisme, à la délation, à la culpabilisation.

L’incompétence des scénaristes attitrés ne diminue en rien l’attrait des foules pour la malédiction contemplative du désastre. Au contraire ! Des millions de créatures rentrent docilement à la niche où elles se recroquevillent jusqu’à devenir l’ombre d’elles-mêmes.

Les gestionnaires du profit sont arrivés à ce résultat auquel seule une réification absolue aurait pu prétendre : ils ont fait de nous des êtres apeurés par la mort au point de renoncer à la vie.  (suite…)

Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry

Notre Bibliothèque Verte (n° 30 & 31)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 avril 2021

Karel Čapek (1890-1938) et Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) se réunissent dans leur haine du robot, de la robotisation de l’espèce humaine et du monde machine. C’est une idée venue de loin que celle du robot. Au moins d’Aristote (-384 /-322 av. J.C), qui, dans son livre De la politique, explique que les esclaves sont nécessaires tant qu’il n’y aura pas de machines pour jouer de la cithare ou actionner des soufflets de forge à leur place. Mais déjà dans l’Atra-Hasîs (« Supersage », le Noé babylonien), 15 siècles plus tôt, les Grands Dieux décident de créer des robots, les hommes, pour remplacer les dieux mineurs en grève ; ceux-ci las de trimer pour les nourrir ayant brisé leurs outils. Ces robots sont créés d’eau et d’argile mêlées au sang d’un dieu sacrifié et on leur insuffle un souffle divin : l’âme.

Karl Marx (1818-1883) reprend l’idée d’Aristote vingt siècles plus tard, dans ses Fondements de la critique de l’économie politique (1857) – et presque un siècle avant l’automation : la machine libère l’homme du travail. Non seulement la Machinerie générale multiplie le potentiel de productivité mais elle crée les conditions d’un dépassement du capitalisme.

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Philippe Gruca et François Jarrige, postface à « La Machine s’arrête » de E.M. Forster

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Philippe Gruca et François Jarrige

Avant que la Machine ne s’arrête
Postface à La Machine s’arrête de E.M. Forster
L’Échappée, 2020

Avant que Günther Anders, Jacques Ellul et Lewis Mumford n’emploient l’expression de « mégamachine » pour désigner le type d’organisation sociale qu’ils voyaient se profiler devant leurs yeux au milieu du XXe siècle, et bien avant que Serge Latouche n’en fasse le titre de l’un de ses ouvrages (1), l’écrivain britannique Edward Morgan Forster (1879-1970) publia une curieuse nouvelle qui n’était pas tout à fait sans rapport. The Machine Stops, qui parut pour la première fois dans le numéro de novembre 1909 de la Oxford and Cambrige Review, n’est pas le texte d’un éminent penseur critique de la société technicienne, ni même d’un auteur de science-fiction. E. M. Forster, dont certains écrits sont considérés outre-Manche comme des classiques de la littérature, est d’ailleurs surtout connu pour les adaptations cinématographiques de ses romans Avec vue sur l’Arno (1908), Howards End (1910), La Route des Indes (1924), ainsi que d’un récit en partie autobiographique, rédigé dans les années 1910 et publié seulement après sa mort, mettant en scène un amour homosexuel : Maurice (1971). Même si La Machine s’arrête fait figure d’exception – mais quelle exception ! – dans son œuvre romanesque, cet ouvrage n’en constitue pas moins un témoignage de premier ordre de la conscience passée des risques et des menaces accompagnant le déploiement de l’industrialisation et de son appareillage technologique.

Désillusions techniciennes

(suite…)

Cornelius Castoriadis, entretien sur Radio libertaire à propos de l’anarchie et de la démocratie radicale

Merci au collectif Lieux communs pour la mise en ligne et la retranscription
de cette archive audio de 1996 en trois parties.

https://collectiflieuxcommuns.fr/275-anarchie-et-democratie-radicale

On pourra également lire sur leur site le papier de Jean-Louis Prat
tiré de la Revue du MAUSS
« Castoriadis et l’anarchisme » (et le commentaire d’Anne Vernet)

Louis de Colmar, « Dialectique, approches et questionnements »

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Mis en ligne sur le blog  En finir avec ce monde le 1er avril 2021

 

Qu’est-ce que la dialectique ? Je ne dirais pas que c’est la capacité de penser deux choses opposées et de décider : ce serait, au contraire, décider que la façon particulière qui permet d’appréhender une problématique, une réalité, etc., à travers une opposition donnée et historiquement constituée est devenu une impasse. Précisément donc, la question dialectique se pose lorsque les termes d’une opposition qui permettaient jusqu’alors de comprendre une problématique, une réalité, etc., deviennent non significatifs, non opérationnels, non manipulables, et conduisent à des impasses, quelles que soient les manières de tricoter et détricoter les éléments contradictoires.

La question dialectique intervient lorsque qu’un logique donnée, construite, établie, instituée, ne rend plus compte du réel (alors qu’elle a effectivement été en mesure de le faire jusque-là), et qu’il faille changer de logique pour rétablir un lien avec une réalité reconstruite sur des bases nouvelles (bases nouvelles qui ne sont pas visibles, pas perceptibles, pas rationalisables, etc., dans le contexte de cette première logique, rationalité, etc.). Cette question dialectique est ainsi relativement bien illustrée par le concept de changement de paradigme dans l’approche de Kuhn, ou encore à travers la problématique des structures dissipatives de Prigogine.

Il ne peut pas y avoir de dialectique dans un processus si ce dernier ne comporte pas un imprévu, une non-linéarité, un non-nécessaire, un illogisme, une non-continuité, etc..

Le problème de Hegel, maître de la dialectique classique, est qu’il n’a compris qu’une partie de l’histoire de la raison (même si c’est en plein accord avec son temps) : il a cherché à comprendre, à expliquer le développement des sociétés humaines comme un mouvement unique qui instituait un processus nécessaire de constitution de la Raison, en partant d’un état a-rationnel supposé de l’humanité, jusqu’à l’établissement d’une rationalité « absolue », donc indépassable. L’intérêt de sa démarche était qu’il avait construit ce processus de développement de la Raison, articulé sur différents stades, paliers, niveaux, etc. (correspondant en gros aux différentes sociétés qui se sont succédé au cours de l’histoire, ou plutôt, pour son époque, de l’Histoire) à travers un processus à bon droit décrit comme dialectique. (suite…)

Freddy Gomez, « Digression sur la sécession »

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Freddy Gomez
Digression sur la sécession

Mis en ligne sur le site A contretemps le 22 mars 2021

On peut, par découragement le plus souvent, se dire qu’il serait finalement plus utile de se soustraire au jeu social que de chercher vainement à subvertir son ordre, mais nulle sécession n’est possible hors celle que l’ordre social, par calcul ou par raison, tolère. Ce qui ne saurait signifier que la sécession individuelle serait, par principe, inutile ou n’aurait d’autre intérêt que de satisfaire un penchant personnel, comme de fuir la ville-pieuvre par exemple. Conjuguée à d’autres formes, offensives, collectives, de sécessions, elle peut prendre sens, mais à cette seule condition. Sans autre perspective que l’évasion vers un autre monde vivable, mais limité, elle ne relève que de l’expérience personnelle.

Si le sujet à son intérêt, c’est que la thématique de la sécession comme forme désirante de « déterritorialisation », pour parler comme Deleuze, est aujourd’hui présentée, et de plus en plus, comme une sorte de panacée ou de nec plus ultra de la « pensée contre ». Contre les formes de vie admises comme définitivement aliénées, pour être plus précis. Et que, prise ainsi par celles et ceux qui s’y reconnaissent d’adresse en adresse aux jeunes générations, elle irrigue, avec l’agambéenne perspective de la « destitution » ou celle de l’ « exode » chère à Paolo Virno, une manière de discours de la méthode subjectivement agissant et censé construire du commun ailleurs que dans l’espace du capital. On ne tentera pas de démontrer ici, tant l’évidence nous semble aveuglante, que le capital est partout, mais de nous livrer à une généalogie de cette tentation qui a à voir, comme le dit Rancière, avec l’écart « orphelin d’un monde symbolique et vécu auquel s’adosser » (En quel temps vivons-nous ?).

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Jérôme Baschet, « Basculements » (introduction)

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Jérôme Baschet

Basculements
Mondes émergents, possibles désirables

La Découverte, 2021

Introduction

Depuis le début de l’année 2020, nous – c’est-à-dire des milliards d’êtres humains – avons vécu un événement global proprement sidérant. Dans le tourbillon des nouvelles chaque jour plus surprenantes ou déconcertantes, bien des certitudes se sont mises à vaciller, bien des théories aussi. Mais ce dont on ne saurait douter, c’est qu’il se soit agi d’un véritable événement. Un événement qui a surgi de façon soudaine et imprévue (quoiqu’il ait été en réalité largement annoncé) et a entraîné des bouleversements considérables. Et s’il demeure difficile d’évaluer la portée exacte de la crise engendrée par le coronavirus, le contraste entre le facteur causal et ses effets ne saurait être plus saisissant, puisque c’est un microscopique fragment de l’à-peine-vivant qui a provoqué la paralysie d’une machinerie aussi ample et ramifiée que l’économie mondiale.

En quelques semaines, nous avons eu le sentiment de basculer dans une autre réalité, marquée par des paramètres nouveaux et difficiles à analyser selon les grilles d’analyse antérieures. Pour les uns, les bouleversements étaient si amples qu’aucun retour à la normale ne semblait envisageable ; et les programmes du « jour d’après » ont fleuri au sortir du premier confinement. Pour les autres, il ne s’agissait que d’un épisode passager, une simple crise en « V », dès lors que les mêmes forces à l’œuvre devaient conduire à restaurer l’habituelle réalité systémique et son « business as usual ». Le faisceau des analyses, en ce qui concerne l’ampleur de la crise du coronavirus et de ses effets, est donc très ouvert ; ce sera l’objet du premier chapitre.

La nature même de la crise n’est pas plus aisée à cerner. Ainsi, la paralysie économique, d’une ampleur sans équivalent depuis 1929, a ceci de très particulier qu’elle ne découle pas des dysfonctionnements de l’économie elle-même, mais des décisions prises par les États pour contenir la pandémie. Ce qu’il y a de plus stupéfiant dans l’événement coronavirus est bien le fait que des gouvernements qui étaient jusqu’alors les scrupuleux exécutants des politiques requises par les forces économiques dominantes aient agi soudain à revers de leurs habitudes, au point de mettre eux-mêmes l’économie à l’arrêt. (suite…)

Rodolphe Töpffer, « Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois »

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Rodolphe Töpffer
Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois et avec les maîtres d’école
(
1835)

Le progrès, la foi au progrès, le fanatisme du progrès, c’est le trait qui caractérise notre époque, qui la rend si magnifique et si pauvre, si grande et si misérable, si merveilleuse et si assommante. Progrès et choléra, choléra et progrès, deux fléaux inconnus aux anciens.

Le progrès, c’est ce vent qui, de tous les points à la fois, souffle sur la plaine, agite les grands arbres, ploie les roseaux, fatigue les herbes, fait tourbillonner les sables, siffle dans les cavernes, et désole le voyageur jusque sur la couche où il comptait trouver le repos.

Le progrès (plus qu’une figure), c’est cette fièvre inquiète, cette soif ardente, ce continuel transport qui travaille la société tout entière, qui ne lui laisse ni trêve, ni repos, ni bonheur. Quel traitement il faut à ce mal, on l’ignore. D’ailleurs les médecins ne sont pas d’accord : les uns disent que c’est l’état normal, les autres que c’est l’état morbide ; les uns que c’est contagieux, les autres que ce n’est pas contagieux. En attendant le choléra, le progrès, veux-je dire, va son train.

Pour moi, je m’imagine qu’ici, de la chose est né l’abus, me fondant sur ce que l’abus naît ordinairement de la chose. Or, que la chose soit, qui le nierait ? Le progrès social a été aussi subit qu’immense ; il se révèle à chaque instant, sous mille formes, en toutes choses. Rien ne se fait ainsi qu’il y a trente ans, vingt ans, dix ans ; tout se fait mieux, plus vite, au profit d’un plus grand nombre. Voilà la chose. Mais devant ces merveilles, Joseph Homo, qui n’a pas la tête forte, demeure ébloui, étourdi, il bat la campagne. Il voit du progrès partout, dans le soleil et dans la lune, dans les sandwichs et dans les toupets, dans l’Amérique et dans les choux gras. Ce n’est rien que cela, il en veut partout et sur l’heure : dans la religion et dans les capsules, dans la morale et dans les faux cols, dans la politique et dans les binocles. C’est là l’abus. (suite…)

Pierre Fournier et Gébé, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre Fournier et Gébé
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 mars 2021

C’est du 10 juillet 1971, voici 50 ans, un demi-siècle tout rond, et de Saint-Vulbas dans l’Ain (01), que l’on peut dater L’An 01 de la reverdie comme disent les trouvères, avec sa devise encore à accomplir : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. »

Ce jour-là, à l’appel de Pierre Fournier (1937-1973) et de Gébé (1929-2004) dans Charlie Hebdo, ainsi que de leurs compagnons du comité Bugey-Cobayes, une sorte de croisade des enfants amena 15 000 marcheurs jusqu’aux grilles de la centrale du Bugey, pour la première grande manifestation anti-nucléaire et anti-industrielle de notre temps.

C’est de cette marche au soleil et de ces deux jours au bord de l’eau que s’ouvrit La Gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde » ; et de La Gueule ouverte que jaillirent les mots d’« écologie » et d’« écologistes ». C’est-à-dire le seul mot, la seule idée, le seul mouvement radicalement nouveaux à s’être imposés en politique depuis un demi-siècle : la défense indissociable de la nature et de la liberté ; du « vivant politique » (l’homme, le zoon politikon) dans un monde vivant, et contre l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine.

Encore Fournier avait-il hésité : « « Naturistes », « végétariens », je me demande quel terme est le plus inepte, le plus inexact, le plus chargé d’interprétations funambulesques et d’avatars historiques regrettables. Je les refuse tous les deux, mais il n’y en a pas d’autre pour désigner les gens dont, grosso modo, je partage le combat. » (1)

Il y a débat. Nous préférons quant à nous la référence anarchiste « naturiste » (2), clairement sensible, politique et anti-industrielle, mais Fournier se rangea sous l’autorité de l’« écologie » (Haeckel, 1866, Morphologie générale des espèces), de la science à laquelle tout le monde croyait alors, pour démontrer scientifiquement la catastrophe que les aveugles refusent toujours de voir.

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Jacques Philipponneau, entretien (refusé) avec « La Décroissance »

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Jacques Philipponneau

Entretien (refusé) avec La Décroissance

Le journal La Décroissance a sollicité Jacques Philipponneau (ancien membre de L’Encyclopédie des Nuisances), début février pour lui proposer de répondre à des questions sur la situation actuelle en vue d’une publication dans leur numéro de mars 2021. Celui-ci envoya ses réponses le 12 février. Le comité de rédaction de ce journal les a refusées, sans autres explications. Voici donc les questions et les réponses. 

La Décroissance : Selon vous, « l’aspect positif de cette crise qui ne fait que commencer [c’est] la défiance générale devant les mensonges inouïs du gouvernement et son incompétence criminelle, la constatation de l’impuissance de l’État en situation d’urgence et l’évidence que la réactivité, l’initiative, le bon sens, la solidarité sont venus de la société en dépit de toutes les obstructions administratives des bureaucraties étatiques (1) ». N’est-ce pas plutôt le fait que nous ayons été transformés en « moutons paranoïaques infantilisés » ainsi que vous l’écrivez également ?

Jacques Philipponneau : Les détournements divers des absurdités gouvernementales durant le premier confinement rappellent la créativité remarquable de l’humour soviétique quand la liberté d’expression tenait sa cour dans les cuisines d’appartements. Pour une part de notre vie récente nous en étions là et, en paraphrasant Freud, il s’agissait d’une sorte de victoire paradoxale de la conscience dans des conditions désespérantes. 

Accorder crédit aux fantasmes de domination totale (tout à fait réels, comme rêves, ainsi que l’ont été d’innombrables projets de même nature depuis que la société de classes existe) est l’autre versant, défaitiste, d’une compensation psychologique de la conscience isolée et impuissante, dont l’humour noir représente le côté jubilatoire de la vie malgré tout.

La Décroissance : Ce projet de domination totale est bien réel…

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Villiers de L’Isle-Adam, « L’amour du naturel »

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Villiers de L’Isle-Adam

L’amour du naturel
(1888)

À Monsieur Émile Michelet.

L’Homme peut tout inventer, excepté l’art d’être heureux.
Napoléon Bonaparte.

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l’État), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l’herbe et la rosée, s’était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d’Apremont.

Toujours d’une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l’air positif, n’ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa, – bref, n’excédant pas, en sa modestie distinguée, l’aspect d’un touriste officiel, il se lassait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s’aperçut que « la rêverie avait conduit ses pas » devant une assez spacieuse cabane, – coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S’étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d’ordre – et que c’était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms : Daphnis et Chloë.

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Terry Gilliam, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

Ceux qui y étaient se souviendront peut-être de la sortie d’un film intitulé 1984 en 1984. C’était malin, non. C’est tout ce dont on se souvient de ce film « inspiré » de l’œuvre d’Orwell (1903-1950), et passé à peu près inaperçu malgré son remarquable à propos commercial. En revanche, tous ceux qui ont vu Brazil de Terry Gilliam (1940-…), en 1985, se souviennent d’avoir bondi dans leurs fauteuils, et de s’être dit qu’ils venaient de voir la véritable version cinématographique de 1984 – 41 ans, donc, après la parution de l’œuvre terminale d’Orwell.
Poetic justice : les tâcherons trahissent platement les œuvres qu’ils pillent. Les vrais artistes les transfigurent. C’est ainsi qu’en avait agi Orwell lorsqu’il avait transposé en termes contemporains Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), son professeur de français à Eton ; et Nous autres de Zamiatine (1920), le premier satiriste du techno-totalitarisme (voir ici). Il y aurait un livre à faire (s’il n’est déjà fait) sur sur les métamorphoses de cette société totalitaire d’un auteur et d’un temps aux autres, quitte à se dépêcher de l’écrire avant que les lecteurs et la lecture n’aient complètement disparu. Les critiques disent de ces œuvres qu’il s’agit de dystopies, d’utopies négatives ; nous disons qu’il s’agit de lieux communs à peine exagérés et stylisés, quand tout un chacun s’en va répétant que « la réalité dépasse la fiction ».

Terry Gilliam (vu de Brazil)
(1940-)

On résume ainsi l’effet papillon : petites causes, grandes conséquences. Tel est le ressort de Brazil, chef-d’œuvre du réalisateur Terry Gilliam (né en 1940). Les attentats à la bombe se succèdent dans une société située n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Un État dont la sinistre administration se dissimule derrière la vitrine du luxe ostentatoire et de la consommation de masse. Au ministère de l’Information, on fouille dans les classeurs pour retrouver les suspects potentiels. Mais alors que les machines excrètent leur rapport, le bureaucrate du service des recoupements écrase un insecte collé au plafond de son bureau. Insecte qui, se détachant, tombe dans les circuits de l’imprimante. Le rapport mentionnait un certain Archibald Tuttle, hors-la-loi magistral. On recherche désormais l’honnête citoyen Buttle. Malheureuse faute de frappe qui entraîne la mort de ce dernier, après que les troupes d’assaut ont saccagé son appartement pour le capturer et l’emmener, un sac sur la tête, devant femmes et enfants. Plus tard, le falot Sam Lowry, employé aux Archives, se trouve chargé de traiter cette « erreur administrative ». C’est le début d’une aventure qui voit ce rouage de l’organisation tout risquer pour retrouver la fille de ses rêves, la fille dont il rêve (qui se trouve être la voisine des Buttle), quitte à devenir un ennemi de l’État.

Brazil, peinture d’un pouvoir tentaculaire, placé sous l’égide de l’hygiène et de la sécurité, laisse ainsi d’emblée sa place au hasard. Le système souffre de failles minuscules, prêtes à le faire chanceler. Pour le dire avec un terme anglais dont l’usage, pour une fois, se justifie : il y a réellement un bug dans la Machine. Ou peut-être un fantôme, cet esprit résiduel qui se refuse à disparaître même si le corps ploie sous la routine. À l’image de Sam Lowry, ce rêveur impénitent, épris d’élévation. À l’image de Gilliam lui-même, sans doute.

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George Orwell, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

George Orwell (vu de 1984)
(1903-1950)

Que reste-t-il à dire sur 1984, le dernier roman de George Orwell, qui n’ait été dit ? Depuis sa parution en 1949, l’œuvre a été l’objet de tant de disputes interprétatives, tirée d’un côté ou de l’autre en fonction des intérêts de ses exégètes, communistes, socialistes libertaires ou libéraux, qu’on hésite à en rajouter. Sans compter les ébahis de dernière minute. La description du régime dirigé par l’énigmatique Big Brother a été tenue pour « prophétique », à la lumière des révélations d’un Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse aux États-Unis et en Angleterre. Quant aux techniques de destruction de la vérité déployées par le « parti intérieur » et son intellectuel organique O’Brien (double pensée, réécriture du passé, certitude du « 2+2 = 5 »), elles ont permis d’ironiser sur les « faits alternatifs » de l’administration Trump et de commenter avec autorité l’entrée dans l’ère de la « post-vérité ». Au temps pour l’« actualité » de 1984, livre dont les journalistes des grands médias n’ont pas manqué de souligner qu’il a connu un record de ventes aux États-Unis à la suite de l’élection présidentielle de 2016.

Piètre reconnaissance. Si la relecture de 1984 et des textes qui entourent sa préparation et sa rédaction nous rappelle quelque chose, c’est bien la vacuité de l’« actualité », cette écume médiatique. Certes, le livre anticipe notre basse époque de surveillance globale et d’indifférence à l’égard de la vérité. Mais il rassemble des réflexions ébauchées de longue date par Orwell, où ce dernier redoute le déploiement d’une société de contrainte, c’est-à-dire d’une organisation qui étrangle chaque individu-numéro dans un filet toujours plus resserré, en supprimant jusqu’à la conscience des issues de secours. Ce mouvement de fond, c’est le progrès mécanique encouragé par les socialistes marxistes, dont Orwell démonte les présupposés dès le Quai de Wigan (1937). C’est pourquoi 1984 est, à nos yeux, « inactuel ». Il nous incite à vivre à contretemps, et contre notre temps, ravivant le sens du passé, et donc de la liberté.

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Jacques Philipponneau, « Lettre à Piero… d’ici et d’ailleurs »

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Lettre écrite le 2 mai 2020
mise en ligne le 22 janvier 2021 sur La voie du jaguar

Piero,

Je continue avec beaucoup de retard ces conversations trop brèves que nous avons eues lors de votre court passage en janvier dernier, quoique ce retard, finalement, ait apporté quelques éclaircissements sur la fin provisoire des conflits sociaux en France et aussi sur le sort de la malheureuse Syrie.

Ainsi, avec l’offensive turque commencée l’automne dernier et le retour de l’armée d’Assad sur sa frontière nord, avec ses polices secrètes et ses tortionnaires, s’achève le dernier acte du drame syrien. Et s’effondrent aussi toutes les possibilités d’émancipation au Rojava sous le contrôle des YPG/PKK. Tôt ou tard le régime de Damas va reprendre le contrôle de la quasi-totalité du pays et les Turcs conserver des miettes frontalières, leur Donbass en quelque sorte, source de conflits qu’ils ont un intérêt mutuel à voir durer.

À l’image idyllique véhiculée en Occident (de l’extrême gauche à l’extrême droite ; ce simple fait n’était-il pas en lui-même suffisamment suspect ?) de milices des FDS (essentiellement kurdes) apportant, au choix, le confédéralisme démocratique d’Öcalan, une cohabitation interethnique harmonieuse ou une laïcité teintée de féminisme photogénique (on en a même fait en France un très mauvais film), le retour à l’alliance de fait avec Bachar et les Russes rappelle finalement les fondements historiques du PKK. Il y a en effet autant d’autonomie du YPD par rapport au PKK qu’il y en avait pendant la guerre du Viêt Nam entre le Viêt Cong sud-vietnamien et le parti communiste du Nord-Viêt Nam. (suite…)

Louis de Colmar, « Paradoxes et apories de la pandémie »

 

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Louis de Colmar
Paradoxes et apories de la pandémie

Paru sur son blog En finir avec ce monde, le 5 février 2021

La société moderne, aujourd’hui, se caractérise par un double échec : elle a détruit la dimension collective, « holiste », du vivre-ensemble qui a marqué l’ensemble des civilisations précédentes, et elle a rendu patent l’échec de l’individualisme asocial qui avait marqué l’utopie de son développement jusqu’à la fin du XXe siècle.

Le cœur de la conscience sociétale repose en grande partie sur une sorte de consensus informulé, sur des concepts et des notions largement en deçà de la conscience, sur une résonance sans mots, sans mots véritablement adéquats… Il y a des périodes de la vie des sociétés où cette conscience sociétale, mouvante, dynamique, trouve des expressions et des formulations plus ou moins largement et explicitement partagées ; il en est d’autres, comme la nôtre, où les mots peinent à rendre compte de la réalité ressentie. Il est des périodes où les mots et les discours tournent littéralement à vide et donnent seulement l’impression de brasser du vent.

Dans le contexte de l’idéologie dominante, la solitude, la pauvreté relationnelle, sont pour l’essentiel la résultante de l’exclusion des circuits économiques. Un des rares « mérites » de la crise sanitaire est sans doute de permettre de préciser ce mécanisme : dans la mesure où une large frange de l’économie prospère sur la destruction des relations sociales directes malgré le covid, peut-être en arrivera-t-on à conclure que la destruction des liens sociaux n’a pas pour origine le covid, qu’il n’est même pas le prétexte de leur appauvrissement… On a ici affaire à un extraordinaire brouillage : la tentative de justifier l’appauvrissement continu et permanent des liens sociaux entraîné par le développement « normal » de l’économie au nom de la nécessaire mais provisoire et conjoncturelle distanciation physique inter-humaine entraînée par la crise sanitaire.

La non-différenciation de ces deux enjeux contradictoires, la désocialisation économique et la distanciation physique sanitaire, est politiquement dévastatrice : on voit très bien qu’il est de l’intérêt évident des acteurs dominants d’entretenir à toute force cette confusion, cet amalgame, ce brouillard, et de masquer la première derrière la seconde. (suite…)

Hésiode, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

 

Voici Hésiode et Castoriadis, le plus ancien et le plus récent des Grecs. On veut dire de ces Grecs qui nous aident à penser la défense du vivant politique (zoon politikon), dans son milieu vivant. L’humain libre et la Nature indissociables.
Hésiode, quasi-contemporain d’Homère (VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C), nous conte la Genèse suivant les Grecs. Un fonds sans fond de matière et d’énergie confuses qui se divise et se complexifie en couples de formes antinomiques et complémentaires, jusqu’à passer du Chaos au Cosmos. C’est d’Hésiode que nous tenons le mythe de Prométhée et des origines de la technique. Et celui de Pandore « aux yeux de chouette », l’Eve des Grecs, la première des femmes, lancée par Zeus dans une humanité désormais sexuée et séparée des dieux, où les mortels doivent s’accoupler pour engendrer. Mais Hésiode, quatre siècles avant Epicure, c’est déjà le penseur de la justice, confondue avec la justesse, la mesure. Mortels, apprenons à cultiver notre jardin et notre auto-suffisance, et n’envions ni les rois, ni les dieux. 

Hésiode
(VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C)

Vingt-huit siècles plus tard, Castoriadis (1922-1997) renoue avec cette pensée de l’autonomie et récuse avec Ellul (1912-1994), la prétendue « neutralité de la technique ». Il n’existe pas, nous rappelle-t-il, d’épistémé ou de tekné, de science ou d’expertise, en matière politique, mais uniquement des opinions, des doxa. Et c’est donc aux citoyens, égaux en droits et en participation effective à l’ecclésia, l’assemblée du peuple, de délibérer et de décider collectivement. Et non pas aux technocrates du Conseil scientifique, ni à leurs pareils du gouvernement dont l’élection de pure forme ne sert qu’à sauver une représentation de démocratie, justement nommée « démocratie représentative ».

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Cornelius Castoriadis, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Cornelius Castoriadis
(1922-1997)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

On entend gronder Cornelius Castoriadis :

« Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche (…) Or cela, évidemment, c’est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est l’imaginaire de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote : une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre… c’est cela qu’il faut détruire. » (Cf. Post-scriptum sur l’insignifiance)

C’était en 1996, quelques mois avant la mort de cet intellectuel au savoir encyclopédique, philosophe, mathématicien, historien, économiste, psychanalyste. Un intellectuel militant qui a théorisé jusqu’à son dernier souffle la transformation révolutionnaire de la société. Au fil d’une odyssée dans les courants d’extrême gauche, faite d’engagements, de ruptures et de révisions, qui donnent à son œuvre sa dimension buissonnante.

Théoricien politique, Castoriadis le devient très jeune. Né à Constantinople en 1922, il arrive à Athènes à l’âge de trois mois, sa famille ayant fui la mainmise turque sur l’Asie mineure, où se trouve alors l’armée grecque. Le jeune Castoriadis passe son enfance dans une Athènes encore limpide et indemne du trafic automobile. Le paysage radieux et la sociabilité ordinaire imprègnent l’enfant d’un attachement sensuel à la vie. Pour le reste, une excellente éducation bourgeoise comme on en souhaite à tous les enfants de prolétaires : sa mère, douée pour le piano, lui transmet son amour de la musique ; son père, francophile, anticlérical, antiroyaliste, lui fait très tôt réciter les grands poèmes de la langue française et le texte de L’Apologie de Socrate, par Platon. Entre 12 et 14 ans, sa gouvernante lui fait découvrir les philosophes (Platon, Spinoza, Kant). Lejeune bourgeois plonge dans Marx, avant même de débuter ses études. Encore au lycée, en 1937, il adhère aux Jeunesses communistes grecques. La Grèce subit la dictature de Ioannis Metaxas, allié naturel de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Inscrit à la faculté en droit, sciences économiques et politiques, Castoriadis est arrêté en 1939, mais vite relâché. Il rompt avec le Parti communiste qui, face à l’occupant allemand, défend une « ligne chauvine ». Le jeune « internationaliste » (plutôt antinationaliste) s’en sépare avec d’autres étudiants pour créer une organisation clandestine. Face au PC qui recrute en masse, à la faveur de la lutte contre l’occupant, Castoriadis s’engage dans l’aile la plus à gauche du parti trotskiste grec, sous la houlette du charismatique Spiros Stinas, décrit dans ses mémoires comme un héros et saint laïc, persécuté presque toute sa vie. Jusqu’à la fin 1945, notre auteur milite dans cette organisation, pris entre le marteau du stalinisme et l’enclume du fascisme. C’est alors qu’il se présente à un concours de l’école française d’Athènes pour des bourses d’études supérieures post-doctorales en France. Il bénéficie ainsi d’une aide pour effectuer une thèse de philosophie. Avec d’autres étudiants, il est exfiltré en bateau en décembre 1945, et rejoint Paris via l’Italie et la Suisse. (suite…)

Pierre Madelin, « Faut-il en finir avec la civilisation ? »

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Pierre Madelin

Faut-il en finir avec la civilisation ?
(Primitivisme et effondrement, éd. Ecosociété, 2020)

Conclusion

À bien des égards, et aussi provocateur cela puisse-t-il paraître de qualifier ainsi une sensibilité qui ne cesse d’affirmer son hostilité vis-à-vis du monde moderne, rien n’est plus moderne que le primitivisme. Au mépris de connaissances archéologiques et ethnographiques toujours plus nombreuses qui démentent certaines de ses thèses les plus essentielles, celui-ci attribue en effet aux chasseurs-cueilleurs toutes les valeurs et tous les idéaux que notre société ne cesse de proclamer et de promettre sans jamais parvenir à les réaliser pleinement : la liberté et l’égalité, l’abondance et l’harmonie avec la nature, la parité entre les hommes et les femmes, le temps libre ou encore la non-violence. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les théories primitivistes les plus sophistiquées aient été élaborées à partir des années 1960-1970, à un moment où l’Occident est entré dans une période de « panne eschatologique » (1) sans précédent, les promesses de la modernité industrielle s’effondrant de toutes parts, aussi bien dans les pays libéraux de l’Ouest que dans les nations du bloc socialiste. D’une certaine façon, le primitivisme est le fruit de cette panne eschatologique. Utopiste déçu, persuadé que ses idéaux ne pourront se réaliser dans un futur proche au sein de sa propre société, l’idéologue primitiviste les projette dans un passé lointain et inaccessible qui est en quelque sorte le reflet de leur apparente inaccessibilité dans notre présent. Et à défaut de pouvoir miser sur la transformation sociale qu’il appelle de ses vœux, il s’en remet assez naturellement à une forme d’individualisme mystique ; il cherche dans la nature sauvage une échappatoire à l’histoire et à ses insolubles contradictions, une plénitude et une perfection que la société ne peut pas lui offrir.

Si j’ai néanmoins jugé utile de rédiger ce petit livre sur les théories primitivistes, c’est non seulement parce qu’elles jouissent malgré tout d’un certain crédit, mais aussi et peut-être surtout parce qu’elles posent des questions cruciales, intellectuellement et politiquement très stimulantes, aussi imparfaites et critiquables soient les réponses qu’elles leur apportent. Leur radicalité stimule la radicalité de tous ceux qui s’y intéressent, car elle les pousse, eux aussi, à se demander quelle est la racine historique et anthropologique des désastres socioécologiques auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, quand bien même ce serait pour en tirer des conclusions divergentes. (suite…)

Lewis Mumford, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

On ne va pas faire de « contrôle des connaissances », mais normalement, lecteurs, vous en savez déjà long sur Lewis Mumford (1895-1990), l’auteur de Technique et civilisation (1934), et du Mythe de la Machine (2 vol. 1966, 1970, 2019 aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances), et sinon reportez-vous à l’entretien avec Annie Gouilleux, sa traductrice, que nous avons publié en 2019 (ici).

Ce qui nous intéresse chez Mumford, c’est l’usage des mots machine (et mégamachine) comme métaphore de l’organisation sociale composée d’organes humains, de même qu’un orgue est composé d’outils, qui lui permettent de travailler : erg– énergie, ergonomie, etc. L’organisation, la machine, comme moyen de la puissance, suivant l’étymologie grecque de mêkhané, moyen/machine. La discipline, « force des armées », et l’union « qui fait la force », optimisant l’efficacité et la puissance des forces militantes et militaires. Cette machine, on la voit émerger des cités du IVe millénaire avant J.-C. (Cf. L. Mumford, La Cité à travers l’histoire, 1961), de leurs édifices gigantesques, dont la construction exige l’organisation (la « coordination » disent les marxistes), d’une main d’œuvre pléthorique. Et pour finir, cette machine humaine, invincible combinaison d’union et de discipline, réalise tout simplement l’organisation de Saint-Simon (1760-1825), le théoricien fondateur de l’industrialisme (Cf. LOrganisateur, 1819), elle-même extrapolée de l’organisme humain. Org– = outil + énergie = travail (work) (Dictionnaire étymologique). Vous voyez comme on se retrouve, et qu’on ne vous fait pas lire pour rien.

Mais, avions-nous demandé à Annie Gouilleux, de quels maîtres, de quels penseurs, Lewis Mumford tirait-il son inspiration, ses pistes et son goût de l’enquête ? – Car seuls les ignorants n’ont eu ni maître ni modèle. Et bien, surtout Patrick Geddes, nous dit Annie, « un néo-lamarckien qui a coécrit Evolution avec J. Arthur Thompson dans la section de biologie de la bibliothèque du City College. » Mais aussi un botaniste qui s’intéresse à la biologie, à l’agencement des villes et à la sociologie. Qui possède une culture encyclopédique sur les religions et les cultures orientales, sur l’économie, sur l’anthropologie et la paléontologie. Car, selon Geddes, il est impossible de comprendre un organisme vivant sans tenir compte de la totalité de son environnement. « La philosophie de Patrick Geddes, dit Lewis Mumford, m’a évité de devenir un spécialiste borgne […], elle m’a donné l’assurance dont j’avais besoin pour devenir généraliste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à rassembler d’une manière plus intelligible tout le savoir que le spécialiste, par sa concentration poussée à l’extrême avait enfermé dans des compartiments étanches. » Selon les propres mots de Mumford, Geddes devient son maître et un peu le père qu’il ne connaît pas. Malgré des relations parfois orageuses, ils correspondent jusqu’à la mort de Geddes en 1932. La devise de Geddes, vivendo discimus (nous apprenons en vivant) devient celle de Lewis Mumford entre 1914 et 1924, lorsqu’il exerce de petits emplois tout en poursuivant ses études. (suite…)

Patrick Geddes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Patrick Geddes
(1854-1932)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

 

Dans le quartier historique d’Édimbourg s’élève un bâtiment carré, haut de vingt-cinq à trente mètres, qui domine la cité et offre au regard un panorama circulaire. On y entre comme on s’ouvre au monde, entre une mappemonde au dix-millionième et un buste de Pallas. Des peintures, des cartes murales et horizontales, des exhibitions d’artefacts nationaux accompagnent le visiteur. Puis, d’étages en étages, on étudie l’Europe, les arcanes linguistiques de l’Empire britannique, puis l’Écosse, la ville d’Édimbourg, jusqu’à une petite tour où se situe la Chambre noire (caméra obscura). Dans cette dernière salle, un vaste appareil photographique projette sur un écran horizontal peint en blanc de multiples images de la ville recueillies à l’extérieur. Telle est l’Outlook Tower (la tour d’observation), pensée et réinventée par le naturaliste et géographe écossais Patrick Geddes. Ce point d’observation unique, musée géographique exaltant l’identité celte dans ses rapports avec la nature et le monde, condense les principes éducatifs, architecturaux et politiques de ce savant généraliste. Un honnête homme à l’époque des débuts de la spécialisation.

À la fin du XIXe siècle, au Royaume-Uni, le fonctionnement des vieilles universités de Cambridge et d’Oxford, fondées sur la collégialité, est contesté. Des réformateurs cherchent à implanter le modèle de l’université divisée en départements contrôlés par des spécialistes. Lesquels feront cours à de futurs spécialistes, et ainsi de suite. Geddes, quant à lui, est certes un « positiviste », disciple d’Auguste Comte. Autrement dit un esprit qui assigne à la science la tâche de voir pour prévoir, en substituant à la question « pourquoi ? » la question « comment ? ». Positiviste, donc, mais d’une espèce démocratique. Le savoir scientifique doit valoir pour tous. Chaque étudiant, et plus encore chaque adulte, doit être capable d’analyser et de comprendre scientifiquement son expérience personnelle. Geddes s’initie aux sciences de la nature, botanique et biologie, sous la férule des plus grands de son époque, notamment Thomas Henry Huxley, ci-devant « bouledogue » de Darwin ; celui qu’on lâche dès que les prêtres s’enflamment contre la découverte de notre parenté simiesque. Si l’on croit, du moins, que l’on doit cette découverte à Darwin, suivant la légende répandue par ses disciples. Thomas Henry Huxley est le grand-père de Julian, théoricien de l’eugénisme et inventeur du terme « transhumanisme » , et de son frère Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes.

Mais Geddes refuse de s’enfermer dans une spécialisation. En 1880, après avoir étudié la biologie à Londres, en France et tenté une expédition au Mexique, il se fixe à Édimbourg où son intérêt bascule vers la réforme sociale et la réflexion sur l’évolution des grandes villes industrielles. Dans un monde de plus en plus cloisonné, Geddes détonne. Lui qui refuse le principe des évaluations et des examens, il cherche sans cesse à établir les relations réciproques entre les diverses branches du savoir, au bénéfice de la vie. Les livres sont choses précieuses. Mais avant tout, « nous apprenons en vivant », avance-t-il. Et de montrer l’exemple en multipliant les initiatives éducatives en tout genre et les projets de réforme urbaine et civique, aux quatre coins du monde, tels les plans de l’université hébraïque de Jérusalem et de la ville de Tel-Aviv. (suite…)

Miguel Amorós, « La nouvelle anormalité »

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Miguel Amorós
La nouvelle anormalité

Publié le 14 novembre 2020 sur kaosenlared

Traduit du castillan par Michel Gomez

La catastrophe n’est pas seulement la promesse du malheur annoncé par la civilisation industrielle; elle est déjà notre présent immédiat, ce que confirme l’alarmisme des experts devant la possibilité annoncée aux quatre vents d’un effondrement du système de santé. En décrétant la fin du premier confinement, les gouvernants ont essayé d’éviter l’aggravation de la crise économique. Cependant, l’urgente nécessité qu’il y avait à sortir l’économie d’une forme de restriction peu propice à la consommation a conduit au contraire : les résurgences du virus n’ont pas tardé à venir, ou du moins c’est ce que disent les statistiques des études scientifiques officialisées. Comme le laissent, malgré tout, entrevoir les médias de désinformation, la gestion de la pandémie a été humainement désastreuse. Pour qu’il en soit autrement, il eût fallu sortir de la logique et du formatage technocratiques et s’intéresser plus aux humains qu’à leur fonction consumériste: une société de consommation ne peut se développer avec une économie semi-paralysée, elle doit donc impérativement s’occuper de ses consommateurs. Leur degré de disponibilité pour le travail et la dépense, c’est-à-dire ce que sous le capitalisme l’on appelle la santé, doit être satisfaisant. Plus clairement, faute de pouvoir faire, visiblement, un pas en avant supplémentaire dans le renforcement du contrôle social, les dirigeants ont choisi le pas de côté: ils ont décrété un nouvel état d’ alerte, conservant ainsi les dispositions coercitives antérieures, afin de pouvoir relancer les activités économiques tout en les encadrant de restrictions inutiles sur ce qui serait « non essentiel », de couvre-feux et de confinements à la carte. Il n’est pas certain que nous soyons face à une « deuxième vague », mais ce qui est certain c’est que nous sommes face à un coup d’État mou. Cependant, un second chapitre s’ouvre dans l’implantation d’une dictature sanitaire destinée à perdurer par la voie de l’état d’exception. L’oiseau du développement couve l’œuf de la tyrannie à l’aide du virus médiatique.

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D.H. Lawrence, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

 

Un peu par hasard, et pour donner de quoi lire au lecteur, nous avons pris le pli de grouper ces notices par diptyques. Ray Bradbury constituant l’exception – mais nous y avions joint l’une de ses nouvelles, à peu près inconnue. Dès le début ce fut aussi un jeu que d’assembler ces couples, en fonction de quelque ressemblance ou dissemblance, d’accord ou d’opposition, en laissant au lecteur le soin de discerner pourquoi diable nous avions réuni deux auteurs que rien ne semblait relier. Nous pourrions reconstituer ces paires de toute autre manière et non moins motivée. Nous pourrions publier des trios de notices, ou derechef, une seule à la fois, ou encore suivant un tout autre principe – vous verrez.

Pour Landauer et Lawrence, c’est facile : suivez la femme. Pas n’importe quelle femme ; Frieda von Richthofen. Mais qui est-ce ? Que vient-elle faire entre Lawrence et Landauer ? Le lien, lecteur, la liane. Le serpent du sexe, du sensible et de la sensualité, ramenant les hommes à leur « état primitif de fils du soleil » (A. R.). Pardon pour ces allitérations faciles, mais il faut bien qu’on se fasse plaisir, nous aussi.
Sinon nos deux auteurs pensent comme Flaubert : « J’appelle bourgeois, tout ce qui pense bassement. » C’est-à-dire que tous deux vomissent non seulement le capitalisme – c’est la moindre des choses – mais au-delà, l’industrialisme noirâtre, avec ses usines dont leurs camarades anarchistes et communistes rêvent de s’emparer, et cette répression des corps que l’on associe à l’époque dite « victorienne ». Ces deux solitaires, révoltés viscéraux, furent des éclaireurs de l’immense révolte sexuelle et naturienne qui advint des décennies après leurs morts prématurées. Et voilà pourquoi ils appartiennent à notre galerie d’anciens.

 

David Herbert Lawrence
(1885-1930)

 

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Gustav Landauer, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Gustav Landauer
(1870-1919)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

Né en 1870 à Karlsruhe, dans une famille de commerçants juifs, le philosophe, poète et anarchiste allemand Gustav Landauer fut révolutionnaire sa vie durant. Mais ni en raison d’une appartenance de classe, ni pour lutter avec acharnement pour sa subsistance. Au fil d’une scolarité exemplaire dans un lycée de l’Allemagne bismarckienne, il trompe l’ennui en dévorant Goethe, Hölderlin, puis, lors de ses études de philologie moderne, Schopenhauer, Nietzsche et Ibsen. Autrement dit les pourfendeurs des « philistins », ces individus bornés, aux préoccupations essentiellement matérielles, auxquels il oppose l’aspiration romantique. Le voici prêt, lui, l’intellectuel, à découvrir la littérature socialiste. Il n’est certes pas ouvriériste. Ce n’est pas le point de vue de classe qui le rapproche du socialisme, mais la critique de la mesquinerie bourgeoise ; de la glace qu’elle répand sur les relations humaines. Féru de littérature et de théâtre, il se lance dans toutes sortes d’initiatives culturelles. D’abord tenté par une carrière académique en philosophie, il y renonce pour exercer sa pensée au plus près de la réalité sociale, dans le but de la transformer culturellement. A 23 ans, les polices de l’empire le considèrent comme l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire en Allemagne. Il collabore à plusieurs journaux, participe à la fondation de théâtres populaires, essuie des peines de prison au tournant du siècle pour incitation à l’action révolutionnaire. Période frénétique et épuisante.

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Samuel Butler, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Samuel Butler (1835-1902) et John Brunner (1934-1995). Deux Anglais nés à un siècle de distance et qui tous deux ont hissé la critique de la Machine, de la Mégamachine comme dirait Lewis Mumford – machinisme, machinistes, machination de l’homme et du monde – au rang de chefs-d’œuvre romanesques. Le premier, contemporain de Darwin, s’est colleté avec la théorie de l’évolution, l’a explorée, en a tiré des conséquences sinistres pour l’espèce humaine, bien avant les eugénistes, alias « transhumanistes » actuels et a fini par répudier le « darwinisme technologique (et social) », comme son auteur lui-même. Les Êtres vivants ne sont pas des machines (B. Louart). Ainsi, faut-il considérer « chacun des atomes de l’univers comme vivant, capable de sentir et de se souvenir, quoique dans une humble mesure. La vie doit être éternelle, comme l’est la matière, et la vie et la matière doivent être jointes indissolublement ainsi que le corps et l’âme » (Unconscious Memory).

Quant au second, John Brunner, faut-il se réjouir qu’il nous ait donné, voici un demi-siècle de cela, des romans aussi passionnants et prescients que Tous à Zanzibar, L’orbite déchiquetée, Le troupeau aveugle, Sur l’onde de choc, ou se révolter qu’il nous ait distraits avec ses terribles fictions devenues nos réalités d’aujourd’hui ? Hmm. Ce serait un sujet si l’on faisait encore des dissertations au lycée, comme dans ces années 70 où Brunner publiait ses romans dévorés par la jeunesse rock, hippie, gauchiste, underground, etc. Mais comme on n’en fait plus, lisez donc les notices du professeur Garcia pour vous faire une idée. (suite…)

John Brunner, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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John Brunner
(1934-1995)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 18 novembre 2020

C’est tout jeune lecteur que John Brunner dévore, à l’âge de six ans, un volume de La guerre des mondes, de H. G. Wells, égaré dans sa chambre d’enfant. Une vocation est née. Trois ans plus tard, il échafaude des récits autour d’un curieux personnage nommé « Gloop ». Un nom d’extraterrestre, qui évoque les invasions martiennes, les voyages intergalactiques, les vaisseaux spatiaux et les communications à la vitesse de la lumière. Certes, l’œuvre prolifique de Brunner, qui écrivait aussi pour gagner sa croûte, a sacrifié aux exigences standard de la littérature de genre, dans la veine des space operas.

Cependant, l’écrivain est aussi l’auteur d’une tétralogie publiée à la charnière des années 1960-1970. Avec Tous à Zanzibar (1968), L’orbite déchiquetée (1969) et Le troupeau aveugle (1972) – et dans une moindre mesure Sur l’onde de choc (1975) –, Brunner a non seulement obtenu de prestigieuses récompenses auprès de la critique spécialisée, mais encore façonné quatre œuvres dotées d’une puissance interprétative incomparable. S’inscrivant plutôt dans la tradition du naturalisme social, ces romans décryptent le devenir morbide de la société industrielle aux Etats-Unis, à la fois décor et laboratoire, avec un luxe de détails et des perspectives entrecroisées (historiques, économiques, sociales, littéraires, scientifiques) qui rendent le lecteur plus intelligent, et plus profonde sa compréhension du présent. Allez savoir pourquoi la « science-fiction », ou plutôt la fiction d’anticipation, dystopique, paraît toujours plus crédible aux Etats-Unis.

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Jaime Semprun, « Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes »

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Jaime Semprun

Dialogues sur l’achèvement
des Temps modernes

(1993, extrait du chapitre II)

 

Ziffel

Voilà. Autrefois vous-même pouviez vous exclamer : « Quel beau pays nous aurions, si nous l’avions ! » C’est précisément ce genre de sentiment que les puissants ont fait en sorte de décourager. Il faut dire que pour tout saloper, ils n’ont pas eu besoin de trop se forcer, ils avaient des dispositions.

Kalle

Ils n’avaient pas à se forcer, mais ça n’empêche pas qu’ils savaient parfaitement ce qu’ils gagnaient à faire du monde quelque chose qu’on ne serait plus très enclin à leur disputer. Les militaires ont été, là comme souvent, des précurseurs. Il y a un épisode, en 1918, qui m’a toujours paru scandaleusement méconnu, alors qu’il est tout à fait « emblématique », comme diraient les modernes. Quand les délégués des Conseils de soldats se présentèrent le 10 novembre à Spa au grand quartier général de l’armée allemande, ils furent reçus par un officier qui leur exposa en détail tous les problèmes techniques posés par la retraite. Vous pensez, deux millions de soldats encore stationnés à l’ouest du Rhin, à ramener en bon ordre en Allemagne ! Et l’ultimatum des Alliés n’accordait qu’un mois ! Il leur montra des cartes, leur récita des statistiques, les accabla de précisions sur le matériel roulant, les ponts, les cantonnements et le reste. Bref, il pratiqua ce que l’on appellerait de nos jours la « transparence », puis finit par leur demander s’ils étaient prêts à prendre en charge l’organisation de la retraite. Les délégués préférèrent laisser à l’état-major une tâche si écrasante : ils ne se sentaient vraiment pas à leur affaire devant ces cartes où s’entrelaçaient des lignes rouges, vertes, bleues, noires. Le coup de génie de ce Faupel, l’officier en question, c’est d’avoir exclusivement parlé technique : il s’est contenté de leur demander « Qu’allez-vous faire de ce merdier ? » et il leur a fait comprendre qu’à part l’état-major, personne ne pouvait rien en faire. Ce type-là était vraiment très fort. D’ailleurs sa carrière ne s’est pas arrêtée là. On le retrouve ensuite dans les corps francs qui ont écrasé les révolutions ouvrières dans toute l’Allemagne, et une vingtaine d’années plus tard pendant la guerre d’Espagne, avec les nazis. Comme quoi il y a des compétences qu’il faut honorer très vite : d’une balle dans la tête par exemple. (suite…)

Jean-Claude Michéa, « Orwell, la gauche et la double pensée »

 

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Jean-Claude Michéa

Orwell, la gauche et la double pensée

Postface à la réédition d’Orwell, anarchiste tory
(extraits)

III

Deux ans avant la publication, en 1972, du célèbre Rapport Meadows sur « les limites de la croissance », Henri Lefebvre (assurément l’un des penseurs français les plus importants du xxe siècle) soulignait déjà que l’impasse politique dans laquelle se débattait, depuis plusieurs décennies, « ce qu’on nomme encore “la” gauche » tenait bord à son « progressisme » invétéré et à son culte corrélatif de la « croissance indéfinie » et du « productivisme intégral ». « Un peu partout – écrivait-il par exemple – “la gauche” n’a présenté pendant des dizaines d’années, que cette argumentation : nous ferons plus vite et mieux. » En sorte, ajoutait-il – qu’on devait en conclure que « les gens de gauche se contentent d’affirmer qu’ils maintiendront ou accentueront les pentes des courbes de croissance », sans jamais se demander, à aucun moment, « pour quoi faire ? pour qui ? » (1).

En relisant ce texte d’Henri Lefebvre (et le fait qu’aujourd’hui Foucault ait remplacé Marx ne favorise malheureusement pas ce genre de relecture) on songe bien sûr aussitôt à cette critique formulée par Orwell, trente-trois ans auparavant – dans The Road to Wigan Pier – qui attribuait déjà les difficultés récurrentes des intellectuels de gauche à convaincre une partie importante des classes populaires de la supériorité de la logique socialiste (gauche et socialisme étant à l’époque – et contrairement à aujourd’hui – deux termes encore à peu près interchangeables (2)) par le fait que « l’argument le plus fort qu’ils trouvent à vous opposer consiste à dire que la mécanisation du monde actuel n’est rien comparée à celle que l’on verra quand le socialisme aura triomphé. Là où il y a aujourd’hui un avion, il y en aura alors cinquante ! Toutes les tâches que nous effectuons aujourd’hui à la main seront alors effectuées par les machines ». Avec comme double conséquence – avertissait Orwell – d’une part « le fait que les gens intelligents se retrouvent souvent de l’autre côté de la barricade (the fact that intelligent people are so often on the other side) » (3) ; et, de l’autre, le fait que cette vision mécaniste et bourgeoise (fat-bellied) du « progrès » ne peut que « révolter quiconque conserve encore un certain attachement à la tradition ou un embryon de sens esthétique » ; et par conséquent éloigner encore un peu plus de l’idéal socialiste tous les esprits décents, « que leur tempérament les porte plutôt vers les Tories ou plutôt vers les anarchistes (any decent person, however of a Tory or an anarchist by temperament) » (4) (suite…)

Murray Bookchin, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

On a rencontré notre premier « municipaliste », il y a deux ans, lors d’une réunion d’opposants au « développement » (industriel et économique). Sévère, excédé, le type nous faisait la leçon avec un brin d’agacement comme s’il était fâché d’être là et de perdre son temps avec nous. Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava, nous on respecte les différences culturelles. Après on a compris que le type, comme tous les militants, copiait le maître – Murray Bookchin (1921-2006) – un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque (quoique né à New York), longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste, avant de virer anarchiste (hum) et d’étendre à la dégradation du monde et de ses habitants, une analyse anticapitaliste mâtinée d’anti-industrialisme. Aujourd’hui, on dirait « écosocialisme » et il s’agit toujours de théoriciens marxistes et/ou trotskystes (Michael Löwy, Daniel Tanuro, Razmig Keucheyan, Andreas Malm, etc.), faisant grand tapage autour du « Capitalocène », afin de taire le Technocène.
Ceci dit, mis à part ses pulsions hégémonistes (on ne se remet jamais tout-à-fait d’un dressage bolchevique), Bookchin a eu son moment d’utilité lorsqu’il a publié Notre environnement synthétique (juin 1962) – une percée anti-industrielle qui a précédé de quelques mois le Printemps silencieux de Rachel Carson – avant de sombrer finalement dans les illusions d’une technologie émancipatrice – c’est-à-dire émancipée du capitalisme. Le bonhomme a fait aussi des entrechats dialectiques entre nature et culture qui devraient lui valoir les faveurs des néo-animistes, farouches ennemis de ces dualismes qui nous ont fait tant de mal.

Bref, si vous voulez rire, lisez plutôt Edward Abbey (1927-1989), son contemporain et double moqueur. Egalement anarchiste – et même fin connaisseur, mais indemne de toute séquelle communiste, plutôt dans la veine beatnick, genre Bukowski élevé à la ferme, lecteur de Whitman, ivrogne, coureur, bourlingueur, écrivain, prof de fac et inspirateur des éco-saboteurs d’Earth First !
Bookchin est à l’est. Abbey est à l’ouest. Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la Machine. Abbey veut détruire la Machine – et le prolétariat. Abbey défend la sauvagerie parce qu’il éprouve comme nous le lien entre nature et liberté. C’est la servitude volontaire qu’il combat, tout autant que l’amour du pouvoir. Que celui-ci s’achève dans le capitalisme ou le communisme l’indiffère, puisque dans tous les cas c’est le système technocratique qui s’étend. Bookchin (et les bookchinistes), a beaucoup fulminé et vitupéré contre Abbey : raciste, sexiste, arrogant, grossier, etc. Abbey a beaucoup ri, et fait rire, de Bookchin (notamment dans Le retour du gang). Ils se sont aussi retrouvés quelquefois à la même table et autour de quelques idées. A vous de faire le tri (suite…)

Edward Abbey, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre

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Edward Abbey
(1927-1989)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 novembre 2020

Le symbole du groupe écologiste radical Earth First ! ne trompe pas, composé d’un marteau de pierre et d’une clé à molette. En 1980, quelques défenseurs des espaces sauvages, opposants à l’hydre mécanique, fondent ce groupe en hommage à Edward Abbey, l’auteur du Gang de la clé à molette. Ce roman picaresque publié en 1975 narre les aventures de quatre saboteurs, des luddites combattant, cette fois, non pour leurs métiers mais pour l’ocre désert d’Arizona, le fleuve Colorado, le défilé de Glen Canyon et les espèces environnantes (castors, hérons, pélicans, aigrettes, sans compter les cerfs arpentant les berges du fleuve). Ce que les Américains nomment la wilderness, la nature sauvage, un lieu non pas à conquérir mais à préserver. Abbey, souvent cantonné au genre du Nature writing, à mi-chemin entre le récit de voyage et l’observation de naturaliste, trouve dès 1968 un public d’environnementalistes avec Désert solitaire. Ce journal, tour à tour incisif et contemplatif, où l’auteur consigne ses impressions sous forme de notes de ranger, dans le parc national des Arches (Utah) – en réalité, dans plusieurs autres endroits. Ces deux livres font de « Cactus Ed », l’écrivain du désert, un symbole de la résistance au progrès technique, héros de jeunes activistes en quête d’une figure tutélaire (ses discours lors des rassemblements d’Earth First ! seront un moment toujours très attendu), héraut de ses compagnons pour lesquels il hurle contre la civilisation industrielle : loups, coyotes, wapitis, mouflons, aigles.

(suite…)

Ivan Illich, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Ivan Illich
(19262002)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 octobre 2020

Un penseur incarné. Appelé par le génie des lieux. Ainsi pourrait-on évoquer Ivan Illich, prêtre itinérant qui, toute sa vie, pensa et cultiva la convivialité, l’amitié et l’hospitalité. Né à Vienne, en Autriche, d’une famille mi-yougoslave mi-allemande, il émigre après la Seconde Guerre mondiale vers l’Italie. Tour à tour guide de montagne, berger et traducteur des multiples langues qu’il croise, il étudie dans le même temps la cristallographie, la chimie, la théologie et l’histoire. Polyglotte, pressenti pour accomplir une carrière diplomatique au Vatican, il rompt avec ce destin – sans pour autant rejeter l’Église ni le catholicisme, auquel il doit sa construction intellectuelle et nombre de ses concepts – pour devenir, dans les années 1950-1960, jeune prêtre dans une paroisse portoricaine de New York. Vice-recteur de l’université de Porto Rico, il dénonce des manquements aux missions de son ministère. Ses démêlés avec la hiérarchie l’obligent à s’en aller. Sillonnant l’Amérique latine à pied et en autobus, il élit domicile au Mexique et fonde, à Cuernavaca, le CIDOC (Centro Intercultural de Documentaciôn), qu’il dirige de 1966 à 1976. Cette université libre laisse la part belle aux rencontres, aux conversations, à l’enquête et à l’amitié. Elle ouvre ses portes à tous ceux – intellectuels, artistes, militants, étudiants, simples curieux – qui désirent mieux comprendre ce que le Développement (autrement dit le Progrès sans merci) fait aux individus et aux communautés dans la société industrielle. Mieux comprendre. Pas mieux aider. Illich ne laisse aucune illusion à ces étudiants américains bien intentionnés qui se portent volontaires pour aider les pauvres mexicains. Dans ce cas le don est un poison, comme il le dira frontalement aux boy-scouts états-uniens. Les membres des classes supérieures d’une « démocratie » avancée ne peuvent que perpétuer le mépris envers les autochtones, ignorants qu’ils sont de leur passé et de leurs traditions. (suite…)

Jean Brun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

L’un est inconnu, l’autre est méconnu. L’un est protestant et l’autre catholique. Les deux poussèrent la critique de la Machine – du culte et de l’idolâtrie de la Machine – jusque dans leurs fondements métaphysiques (« désir », volonté de puissance) ; et fortifièrent par cette critique, l’autonomie philosophique du courant anti-industriel, à l’écart et contre les pseudo-critiques – heideggerienne, structuraliste et sous-marxiste.
C’est une lectrice qui nous a écrit au printemps dernier, après un entretien consacré à Bernard Charbonneau (ici) : s’il vous plaît, pourriez-vous parler aussi de Jean Brun ? C’était un proche de Ivan Illich et il a fait des livres importants.
La lectrice avait raison. Renaud Garcia a lu Jean Brun et il nous donne maintenant l’envie passionnée de le lire à notre tour. Merci lectrice, et voyez comme c’est simple. Il suffit de demander et notre bibliothécaire effectue les recherches pour vous et pour les intéressés.

Quant à Ivan Illich qui fut passagèrement le maître à penser des écologistes des années 70, jusque dans les colonnes du Nouvel Obs et aux éditions du Seuil, considérablement pillé, plagié, trahi, nous lui devons parmi d’autres concepts devenus classiques, ceux de « convivialité » et de « contre-productivité » – vous verrez, c’est d’une lumineuse évidence, et une fois qu’on a compris, on ne voit plus jamais l’économie et les économistes d’un œil perplexe. Un autre lecteur nous demande de signaler également Le Genre vernaculaire, un livre mis à l’index et au bûcher par certains féministes depuis sa parution en 1983. C’est fait. Lisons les livres au lieu de les interdire. Lisons-les nous-mêmes, d’abord, et faisons-nous notre propre opinion, avant de les blâmer et proscrire suivant la ligne du Parti, le prêt-à-penser du moment ou le dernier caprice de Camille. (suite…)

Jacques Luzi, « Lettre à mes « amish » de PMO à propos des « Lumières » de Macron »

Mis en ligne le 17 octobre 2020 par PMO sur leur site

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Lettre à mes « amish » de PMO
à propos des « Lumières » de Macron

Le propre de cette idéologie technocratique
est de se présenter comme étant sans alternative : on n’a pas le choix !
Jürgen Habermas, 1968.

J’ai bien reçu votre « 5G : avis aux opposants sur les luttes de pouvoir au sein du parti technologiste » (20 septembre 2020), dans lequel vous n’avez pas manqué de mettre en exergue cette déclaration du Président de la République : « La France est le pays des Lumières, le pays de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. Je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine» (14 septembre 2020).

Je n’ai qu’une connaissance superficielle de qui sont les amish, aussi ne parlerai-je que des « amish », à la fois au sens méprisant donné par Macron et au sens d’« amis ». J’ai, par contre, une conscience un peu plus fouillée de l’enseignement des Lumières, qui est sans rapport avec l’injonction à l’innovation technologique systématique. Ayant à délivrer un cours d’Histoire de la pensée à une jeunesse étudiante parfois soucieuse d’échapper au carcan abêtissant de la « professionnalisation », j’envisage cette année de le présenter à partir de quelques commentaires à propos de cette affligeante déclaration présidentielle, dont le seul mérite est de démontrer, si tant est qu’il faille encore le faire, l’inculture, la médiocrité et la mauvaise foi de nos gouvernants (comme de leurs fidèles chalands). Et de confirmer ce jugement de Rousseau : « Il est douteux que depuis l’existence du monde, la sagesse humaine ait jamais fait dix hommes capables de gouverner leurs semblables. » Je me permets, en retour de votre texte, de partager quelques idées directrices de cette introduction.

(suite…)

Anselm Jappe, « Les évidences du progrès »

Les évidences du progrès

Mis en ligne sur Palim Psao le 15 octobre 2020

    Il y a des choses qui sont tellement évidentes que personne ne les voit plus ni ne les mentionne – et celui qui les rappelle aux autres semble débiter des banalités. Ce qui, cependant, ne constitue pas une bonne raison pour ne pas les dire.

Le débat actuel sur les réseaux 5G et le « progrès » en est un bon exemple, avec ses injonctions caricaturales de choisir entre la 5G et la « lampe à huile ».

La première question qu’il faudrait poser, avec simplement un peu de bon sens, est : progrès en quoi ?

Personne ne se félicite, par exemple, des « progrès » du covid ! Il faut que le progrès améliore la vie humaine.

Il peut alors y avoir deux types principaux de progrès : un progrès technique, qui consiste dans une domination accrue de la nature par l’homme, et un progrès qu’on pourrait appeler « moral » ou « social » : les rapports humains deviennent meilleurs, moins violents, plus solidaires, plus « inclusifs ». (suite…)

Les Impressionnistes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Les Impressionnistes (environ 1863-1889)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 22 septembre 2020

En 1904, au début d’un essai intitulé « L’art et le peuple », Élisée Reclus, géographe et poète, dit ceci : « À la fermeture du Salon, un de mes amis, grand amateur de belles choses, m’arriva tout désolé. Il avait été malade, puis un voyage l’avait éloigné de Paris ; maintenant, il revenait trop tard pour visiter l’Exposition, et voilà qu’il se lamentait de n’avoir pas vu ces multitudes de marbres, de peintures, dont l’entretenaient les revues spéciales. Qu’il se rassure, le cher compagnon ! Une promenade dans les sentiers de la forêt, sur les feuilles froissées, ou bien une minute de repos au bord d’une fontaine pure, – s’il s’en trouve encore à quinze ou vingt lieues du boulevard – le consoleront d’avoir manqué sa visite au palais coutumier où, tous les ans, sont enfermés temporairement ce que l’on appelle les “beaux-arts”. »

Avec cette exhortation à rompre avec l’académisme pour retrouver un art vivant, dont le milieu est la nature, Reclus donne à penser l’ampleur de la révolution picturale provoquée quelque trente années auparavant par le groupe des Impressionnistes. Lui, le pionnier du naturisme radical, partage beaucoup de choses avec son exact contemporain Camille Pissarro (1830-1903), chef de file des Impressionnistes, maître de Cézanne et de Gauguin. Une même idée : la nature est une œuvre d’art. Le géographe sensible l’aménage pour qu’elle forme le milieu de la liberté humaine. L’œil et la main de l’artiste en font un paysage dans lequel les modernes plongent se ressourcer. Un semblable idéal : anarchie et fraternité. Il faut imaginer les deux amis, cheminant en 1894 dans les plaines de Flandres où le peintre est venu rendre visite au géographe professant à Bruxelles, pour saisir comment la version reclusienne de l’écologie sensible trouve dans l’art de Pissarro, et des autres impressionnistes, sa vision. Mais pour mesurer mieux encore la richesse de ce mouvement, revenons à la décennie 1863-1873. Celle-là même qui voit Reclus composer son Histoire d’un ruisseau, dissertant sur la terre, cette « grande éducatrice », par la « magnificence de ses horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources » et la joie pure d’éprouver, dans le bain, la nudité. (suite…)

Élisée Reclus, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Défendons la nature, combattons l’«écologie»

Voici les notices de Notre Bibliothèque Verte, rédigées par Renaud Garcia, et consacrées cette fois à Elisée Reclus et à ses compagnons du mouvement impressionniste.

« Et si nous sommes, qui sommes-nous ? », se demandait-on dans l’avant-propos à Notre Bibliothèque Verte (ici).
Sans doute des « écologistes » devions-nous conclure à regret. Ce mot d’« écologie » étant le seul mot nouveau apparu en politique depuis 50 ans, et le seul à rassembler aux yeux du grand public les « écolos » dans toutes leurs nuances et contradictions. Du moins tant que les mots de « nature » et de « naturistes » n’auront pas remplacé ceux d’« écologie » et d’« écologistes ».

Car l’écologie est un contre-sens politique. Tout d’abord le nom d’une sciencefondée et nommée comme telle par Ernst Haeckel (1834-1919), un biologiste darwiniste, en 1866, dans sa Morphologie générale des organismes. Oikos : demeure, habitat, milieu ; logos : science, discours. « Science des êtres vivants dans leur milieu ». Haeckel était en outre et en vrac un dessinateur remarquable, un militant libre-penseur, eugéniste et raciste, dont les nazis reprirent les pires idées. (Cf. André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Ed. Flammarion, 2000). (suite…)

Simone Weil, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Voici deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, par Renaud Garcia, consacrées cette fois à Simone Weil et à Georges Bernanos.

Ces deux-là étaient vraiment faits pour s’entendre. Georges Bernanos, le premier né et le dernier mort (1888–1948), disciple royaliste et catholique de Edouard Drumont, le porte-parole de l’anticapitalisme antisémite et de Charles Maurras, celui du nationalisme antidreyfusard. Simone Weil (1909–1943), Juive rationaliste, disciple de Descartes via Alain, son professeur de khâgne, et militante anarcho-syndicaliste d’une intransigeance à faire pâlir Louise Michel.

Ils se rencontrèrent plusieurs fois, mais jamais face à face. La première fois, c’est lors de la guerre d’Espagne (1936–1939), à laquelle tous deux participent dans les camps opposés. Simone Weil combattant dans la Colonne Durruti et Georges Bernanos soutenant l’armée nationaliste de ses écrits. Chacun, à cette occasion, découvre l’inhumanité sanguinaire de son propre camp. Non seulement, ils osent voir, mais ils osent dire ce qu’ils ont vu ; ces vérités qui ne sont pas bonnes à dire. Bernanos dans ses Grands cimetières sous la lune (1938) ; Simone Weil dans une lettre à Bernanos que celui-ci gardera toute sa vie dans son portefeuille. C’est que tous deux sont encore plus amis de la vérité que de leurs amis respectifs, anarchistes et nationalistes.
Autre rencontre, le christianisme auquel Weil se convertit, convaincue comme Bernanos d’embrasser la véritable religion des pauvres et des humiliés, ce que chacun peut vérifier en lisant les radicales et indépassables prédications du charpentier de Nazareth.

Weil et Bernanos se rejoignent également dans leur opposition révulsée au pétainisme, à la collaboration et à l’Occupation. Une opposition spirituelle qui ne se paie pas de mots, quoique tous deux l’aient proclamée par écrit, mais aussi d’actes et de privations, matérielles et physiques. Tous ces faits suffiraient à nous les rendre plus que chers et dignes d’admiration, mais si nous les réunissons dans Notre Bibliothèque Verte, c’est pour avoir, dans un suprême effort de lucidité héroïque, et pour la dernière fois, trahi leur camp au profit de la vérité.
Leurs derniers écrits, avant, pendant et après cette guerre qui se gagne ou se perd sur le front scientifique, technologique et industriel, dénoncent l’avènement de l’homme-machine, incarcéré dans un même monde-machine et commun aux vainqueurs et aux vaincus. De l’Allemagne au Japon, et de l’URSS aux USA. (suite…)

Georges Bernanos, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Bernanos

Georges Bernanos
(1888-1948)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 septembre 2020

Les maniaques du classement rangent Bernanos dans la case des « inclassables ». Ceux qui ont toujours refusé de sacrifier leur liberté de pensée et d’action aux idoles du Parti, de la Race, du Collectif ou de la Nation. Oui, vous avez bien lu : de la « Nation ». Lui, Bernanos, l’écrivain « de droite », dévot de surcroît, héraut de la France immortelle pendant la période catastrophique de 1939-1945 ? « On demande à voir », s’écrient les gendegauches. Alors voyons.

Né en 1888 dans une famille royaliste et catholique dont le père, tapissier-décorateur, fera fortune dans son domaine, Bernanos reçoit une éducation religieuse ample, dont il saura gré à ses parents : « Dans ma famille catholique et royaliste, j’ai toujours entendu parler très librement et souvent très sévèrement des royalistes et des catholiques. Je crois toujours qu’on ne saurait réellement “servir” – au sens traditionnel de ce mot magnifique – qu’en gardant vis-à-vis de ce qu’on sert une indépendance de jugement absolue. C’est la règle des fidélités sans conformisme, c’est-à-dire des fidélités vivantes » (« Autobiographie », in La révolte de l’esprit). Enfant, il écoute son père lire La libre parole, journal fondé en 1892 par Édouard Drumont. Auteur en 1896 de La France juive, journaliste et polémiste (il révèle le scandale de Panama), nationaliste, antiparlementaire et anti-dreyfusard, Drumont est à l’époque le représentant de l’antisémitisme populaire. La révolte du petit peuple travailleur contre les puissances de l’argent, cristallisée en haine du Juif, banquier et spéculateur. Il devient un maître à penser pour le jeune Bernanos, par sa détestation de l’esprit mercantile. Un maître dont l’écrivain, déjà reconnu, fera l’éloge dans son premier essai, La grande peur des bien-pensants (1931), critique de la déliquescence d’une nation livrée aux mains de la bourgeoisie conservatrice. Élève des Pères jésuites au Collège de la rue Vaugirard (où il croise un certain Charles de Gaulle), puis placé dans un collège de l’Artois (dont les paysages seront le décor de ses oeuvres romanesques), où son père a acquis une propriété dans laquelle la famille passe ses vacances, Bernanos s’engage avec passion à l’Action française et fait partie des Camelots du roi, groupe versé dans le folklore provocat (suite…)

Les naturiens, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main d’œuvre)

Les naturiens
(environ 1890-1945)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 août 2020

Les années 1894-1914, qualifiées de « Belle Époque » à la suite de la Grande Guerre, n’ont sans doute eu de beau que le nom. À l’intérieur comme au-delà des frontières, le capitalisme industriel étend son emprise. Inégalités sociales, misère, crises politiques (l’affaire Dreyfus au premier chef) remplissent concrètement les promesses de la chimie, de l’automobile et du pétrole. Les trois idoles du progrès et de la civilisation machinistes.

Contrairement aux masses, certains n’y croient pas. Modestes anarchistes, ils font sécession d’avec leur propre camp pour opposer à la « ville tentaculaire, au luxe insolent, au mensonge, à la chimie meurtrière, à la vie artificielle, aux forces du mal et de la contrainte » le principe de la liberté dans la nature. Sous l’impulsion du dessinateur et publiciste Émile Gravelle (1855-?), figure de la bohème de Montmartre, créateur en juillet 1894 du journal L’état naturel et la part du prolétaire dans la civilisation, ils se rallient à la position naturienne : une intuition qui soutient la volonté, révolutionnaire, de changer de mode de vie, afin d’arracher la classe ouvrière aux séductions de la science qui facilite la vie. C’est que ces libertaires-là ont tiré les leçons de l’activisme des poseurs de bombe du début des années 1890. Suite à une vague d’attentats, la répression de l’État est devenue féroce, avec ses « lois scélérates ». L’échec de la « propagande par le fait », entendue de façon étroitement explosive, entraîne la dislocation des groupes et structures militantes. L’horizon d’un soulèvement spontané des masses, attisé par l’étincelle de la dynamite, se perd dans un lointain avenir jamais atteint. Nombre d’anarchistes se tournent vers l’organisation syndicale de la lutte sociale. Pas les naturiens qui, minoritaires entre les minoritaires, entendent tout autrement le terme « révolution ».

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5G : l’entretien que vous auriez pu lire dans « Le Monde », par PMO

Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie. Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine.
L’article du Monde (« Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G », 18/08/20 – à lire ici) vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin. Il n’était pas question que notre entretien paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne.

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Le Monde : Comment expliquez vous l’opposition croissante à la 5G et que des partis de gouvernement se joignent à ce combat qui était encore marginal il y a quelques mois ?

Pièces et main d’œuvre : La 5G est la dernière vague de l’emballement technologique qui, depuis 50 ans, accélère l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. Comme à chaque étape, une minorité refuse l’injonction à « vivre avec son temps », ainsi que la déshumanisation et la dépossession par l’automatisation.
Cette minorité – méprisée par la technocratie et ses porte-paroles médiatiques – s’est fait entendre plus que d’ordinaire à l’occasion du déploiement à marche forcée des compteurs-capteurs Linky. Nous avons animé des dizaines de réunions publiques à travers la France, réunissant des publics de plus de 100 personnes (avec des pointes à 300), même dans des villages, où s’exprimait ce refus du premier objet connecté imposé (voir ici). Si la presse nationale a longtemps ignoré ce mouvement démarré en 2016, puis l’a tourné en dérision (en gros, un mouvement de « ploucs » ignorants), une revue de la presse locale entre 2016 et 2019 donne un aperçu de l’ampleur et de l’intensité de ces débats avec des « gens normaux », non militants – d’abord surtout des retraités, puis de plus en plus de jeunes.
Après des années d’enquête sur la smart city, la ville-machine et la société de contrainte , nous, Pièces et main d’œuvre, avons été les premiers surpris par ce mouvement de fond. Lequel ne s’est pas arrêté avec le déploiement de Linky, mais a élargi sa réflexion au gaspillage énergétique de la société électrique, à la société-machine et à la 5G, indispensable à l’interconnexion des milliards d’objets connectés censés fonctionner à notre place. (suite…)

« La collapsologie ou l’écologie mutilée », par Renaud Garcia

 

La collapsologie ou l'écologie mutilée (par Renaud Garcia)

Ray Bradbury, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Encore une notice de Notre Bibliothèque Verte avant de filer au frais, durant cette nouvelle canicule. Ça cogne, vous savez, dans notre cuvette grenopolitaine – oui, vous savez – c’est pareil chez vous, c’est pareil partout.
« Où sont passées nos rivières ?, glapit la Une de Aujourd’hui en France. La France à sec. » (7 août 2020) Les pompiers disent que les incendies sont plus intenses. Ils s’allument spontanément, ils brûlent plus fort, ils ne s’éteignent pas. L’Australie et la Sibérie brûlent des semaines et des mois durant. C’est bien. Les copropriétaires de l’immense cercle arctique (Russie, Canada, Etats-Unis, Scandinavie), vont pouvoir industrialiser ces étendues sauvages : après nous la sécheresse. L’affreuse sécheresse universelle annoncée par J.G. Ballard (1930 – 2009) en 1965 dans son livre homonyme, Sécheresse (1975 pour la traduction française chez Casterman).
Mais on ne va pas commencer à prendre au sérieux des ouvrages de science-fiction. Ni à confondre les anticipations issues de l’imagination des écrivains avec les prospectives produites par les ordinateurs des scientifiques. Et puis ce pourrait être pire. Nous sommes loin de ce Fahrenheit 451 – 232,8 degrés centigrades – température d’inflammation spontanée du papier, auquel Ray Bradbury a consacré un roman (1953), et François Truffaut, un film (1966). Mais saviez-vous que trois ans avant Fahrenheit 451, Ray Bradbury avait écrit une brève histoire du monde intitulée Feu de joie ? Non ? Eh bien la voici, en annexe à la notice que Renaud Garcia consacre cette fois au seul Ray Bradbury.

Version imprimable de Bradbury

Ray Bradbury
(1920-2012)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 août 2020

Le vert est-il la couleur de Ray Bradbury, l’écrivain de science-fiction le plus connu au monde, auteur de Fahrenheit 451 et des Chroniques martiennes ? Il s’en défendait lui-même. « Je ne souhaite pas qu’on fixe sur moi l’étiquette d’écologiste. C’est trop sérieux », avouait l’auteur de L’homme illustré (1950), un des premiers livres sur la pollution (entretien avec P. Curval, Futurs, n°3, septembre 1978).

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Eugène Zamiatine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Zamiatine

Eugène Zamiatine
(1884-1937)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 28 juillet 2020

Le XXVIe siècle. À la suite d’une guerre de deux cents ans, L’État unique, guidé par le
Bienfaiteur, a étendu son joug sur toute la surface terrestre. Pour le bonheur des hommes. Ou plutôt, des numéros, pièces interchangeables, anonymes, vêtues de leur « unif » gris, immergées dans le Collectif. Une grande usine séparée du monde d’avant, naturel et sauvage, par un « Mur Vert ». Une machine sociale réglée par une Table des heures, des normes maternelles et paternelles, l’organisation de la vie privée et sexuelle, réduite à la portion congrue : la concession hygiénique que le totalitarisme mécanique accorde à ce qu’il reste d’animal dans ses rouages. Humble serviteur de ce système, D-503 est un ingénieur chargé de la construction de L’Intégral, un vaisseau spatial censé coloniser les autres planètes, pour ramener l’infini au fini, l’inconnu au connu. L’imprévisible au rationnel. Ce mathématicien de l’État unique, incapable de raisonner en tant qu’individu, livre à la postérité ses notes écrites à la veille de la conquête ultime, à la suite de laquelle plus rien n’arrivera jamais. Plus de rêve, plus d’imagination. Plus de perspective au-delà des murs. D-503 s’oublie. « Nous autres », c’est le seul point de vue à partir duquel il se sent autorisé à parler. Jusqu’à la rencontre, le surgissement de l’autre. La femme rédemptrice, I-330, dont la lettre-symbole tranche et jette le trouble dans l’état statique. I, comme une lame. Motif romantique qui fait basculer le héros du côté de la résistance des « méphis », ceux qui ont refusé l’embrigadement par la Machine et sont partis s’instruire « au contact des arbres, des animaux, du soleil ». I-330 et ses compagnons, les diaboliques, les séparateurs, qui introduisent des différences de potentiel dans l’équilibre mécanique, de part en part prévisible, transparent et homogène.

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Pierre Kropotkine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Le philosophe Alain dit quelque part que tout est toujours déjà dit et pourtant, toujours à redécouvrir. C’est ce que prouve évidemment la lecture de Pierre Kropotkine, théoricien anarchiste et scientifique « écologiste » de la fin du XIXe siècle, opposé à Lénine et à la dictature du parti bolchevique, et dont les funérailles en 1920 virent l’ultime manifestation des anarchistes en URSS.
A peine Kropotkine était-il enterré, que le mathématicien Eugène Zamiatine s’attelait à l’écriture de Nous autres, impitoyable satire de la Machine collectiviste et technologique pilotée par la technocratie bolchevique. C’est de son roman que sont issus successivement le Meilleur des mondes d’Huxley et 1984 d’Orwell. Zamiatine eut la chance de pouvoir s’exiler d’URSS avant de mourir à Paris en 1937.
Brisons la Machine, qu’elle soit bleue, blanche ou rouge.

Version imprimable de Kropotkine

Pierre Kropotkine
(1842-1921)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 juillet 2020

Dans son poème De Profundis, Oscar Wilde décrit Pierre Kropotkine, théoricien du communisme anarchiste, comme un « Jésus blanc » venu de Russie. D’autres se délectent de le nommer le « prince de l’anarchie ». Clin d’œil, certes, à la vie rocambolesque d’un fils d’aristocrates russes, page personnel du tsar Alexandre II, qui choisit contre les attentes familiales de s’engager dans un régiment de cosaques sibériens, puis devient anarchiste en 1872, au contact des ouvriers horlogers du Jura suisse, membres de la branche antiautoritaire de l’Internationale. Mais allusion plus sérieuse, aussi, à la noblesse de caractère de cet honnête homme impliqué dans la vague du populisme russe (l’« aller au peuple » des narodniki), deux fois emprisonné, exilé en Angleterre, référence incontournable du mouvement anarchiste international jusqu’au soutien qu’il apporte aux Alliés en 1914, ce qui lui aliène nombre d’anarchistes. (suite…)

Jacques Tati par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

On ne sait si Jaime Semprun, auteur post-situationniste et maître d’œuvre de l’Encyclopédie des nuisances (EdN), aimait le cinéma de Jacques Tati. Son biographe nous le dira un de ces jours.
On ne sait si Jacques Tati, cinéaste dont le double désopilant, Monsieur Hulot, subit sous nos yeux la transformation de la vie quotidienne en mécanique absurde et déshumanisée, aurait aimé la prose ouvragée de Jaime Semprun.
Nous aimons lire Semprun et regarder Monsieur Hulot ; les deux nous paraissent complémentaires et nécessaires à la critique de la société industrielle.
Voici donc deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, afin d’occuper vos loisirs en cet été d’évitement social.

Version imprimable de Jacques Tati

Jacques Tati
(1908-1982)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

Avec sa démarche dégingandée, son auto déglinguée, son goût des plaisirs simples et ses maladresses en cascade, le personnage de Monsieur Hulot reste le symbole d’une humble excentricité. Son inventeur, Jacques Tati, n’y était pourtant pas prédisposé. De son vrai nom Jacques Tatischeff, celui que l’on a souvent tenu pour un modeste fils d’artisan encadreur, était en réalité issu d’une famille cosmopolite au capital économique et culturel élevé. Son grand-père russe était le général Dimitri Tatischeff qui fut ambassadeur du tsar à Paris. Son grand-père hollandais fut l’ami de l’encadreur de Van Gogh. Sa mère, quant à elle, était la fille d’un des encadreurs les plus réputés de Paris, Van Hoof. Son père prendra la succession de l’entreprise et dirigera un petit atelier d’encadrement d’art. La famille part en vacances à Deauville ou au Touquet, tout en fréquentant les clubs d’équitation de la région parisienne, les théâtres ou les spectacles de music-hall. Le jeune Tati démontre ses qualités athlétiques dans les clubs sportifs les plus huppés (le Racing Club de France), en équitation, au tennis ou au rugby. Avec ses camarades de club, il fréquente les cafés et restaurants chic de Paris. Destiné par sa famille à une carrière d’ingénieur, il s’avère peu disposé aux études, quitte l’école à 16 ans pour entrer dans l’atelier familial. En parallèle, il met au point de petits spectacles de mimes sur le thème du sport, qu’il joue dans les restaurants fréquentés par le Racing. Au début des années 1930, il se lance dans une carrière artistique dans le music-hall, enparallèle de son travail dans l’atelier d’encadrement. Au moment où le cinéma devient parlant, Tati accède au statut de vedette de spectacles muets. Afin, peut-être, d’acquérir une situation davantage en accord avec son mode de vie et ses origines, il choisit la voie des courts puis des longs métrages. Ses influences sont claires : il a absorbé, tel un buvard, la technique du gag visuel élaborée par les maîtres du burlesque, Buster Keaton, Harold Lloyd, Roscoe Arbuckle, Stan Laurel & Oliver Hardy et, bien entendu, Charlie Chaplin. Les Américains. (suite…)

Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

Version imprimable de Jaime Semprun

Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

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Theodore Kaczynski, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Kaczynski

Theodore John Kaczynski
(né en 1942)

Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

En 1996, le FBI mettait enfin la main sur Theodore John Kaczynski (dit « Ted »), alias Unabomber, devenu depuis la fin des années 1970 l’ennemi public n°1 aux États-Unis, en raison de ses attentats à la bombe ayant fait trois morts et une vingtaine de blessés. Adolescent solitaire, élève surdoué, Kaczynski entre à Harvard avec deux ans d’avance. Peu friand de mondanités universitaires, il y subit en outre des tests de conditionnement supervisés par le Pr. Henry Murray. Mathématicien de haut niveau refusant de faire carrière dans la recherche, il enseigne deux ans à Berkeley pour faire des économies avant de démissionner en 1969. Revenu chez ses parents, embauché sans succès dans l’entreprise de son frère cadet, il finit par acheter un lopin de terre non loin de Lincoln, dans le Montana, pour mettre en application son idéal de rupture avec le système techno-industriel. Le temps passant, sa bienaimée nature toujours plus défigurée, les gens aussi passifs que des rouages graissés, Kaczynski remâche sa haine de la civilisation moderne et se met à confectionner des bombes qu’il expédie, dans la plupart des cas, par courrier. Les victimes sont liées de près ou de loin à la recherche scientifique et au progrès industriel : le propriétaire d’un magasin d’ordinateurs ; un cadre d’une entreprise de publicité ; le président de la corporation de sylviculture de Californie. Toujours recherché après dix-sept ans, il envoie en 1995 un manifeste, signé du pseudonyme collectif FC (pour Freedom Club), aux rédactions du New York Times et du Washington Post. Il promet d’arrêter ses activités terroristes en échange de la publication de La société industrielle et son avenir. Une fois publié, son frère et sa belle-soeur reconnaissent dans le manifeste les grandes lignes de sa pensée et certains de ses tics langagiers. Ils le dénoncent aux autorités, qui l’arrêtent, suite à la traque la plus coûteuse de l’histoire du FBI, dans sa cabane de Stemple Pass Road. Depuis 1999 Ted Kaczynski purge une peine de réclusion à vie dans le quartier de haute sécurité de la prison de Florence, dans le Colorado. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre sa réflexion, dans la mesure des moyens alloués. On dispose ainsi de près de trois-cents pages d’analyses et de correspondance, publiées en 2008, qui complètent en français la traduction du manifeste.

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PMO, « Et si nous sommes, qui sommes-nous ? »

Version imprimable de Qui sommes-nous


Et si nous sommes, qui sommes-nous ?

Mis en ligne par PMO sur son site le 10 juillet 2020


S’ils veulent exister collectivement – c’est-à-dire politiquement – dans le débat public et les rapports de force, anti-industriels et anti-autoritaires n’ont rien de plus important à faire que de se trouver un nom qui ne soit pas « anti-… », ni « alter-… », mais qui dise pour quoi au juste, ils se battent, puisque la seule chose que l’on sache d’eux, c’est qu’ils sont contre tout et son monde. Un nom c’est une idée. L’émergence de leur courant, occulté en tant que tel dans les médias et les esprits, dépend de sa capacité à se faire ce nom générique, positif et immédiatement compréhensible, qui échappe au condominium des saint-simoniens : libéraux et communistes, droite bourgeoise et gauche technocratique.

Celui de luddite n’a de sens qu’en pays anglophone mais punk, hippie et beatnick ont fini par s’imposer ici comme ailleurs. C’est l’avantage de l’impérialisme culturel. Les communistes libertaires, comme les chauves-souris, ont un mot de trop pour ne pas susciter l’ambiguïté et la méfiance. De même « l’écosocialisme », chimère rouge à pois verts, brevetée par le sociologue trotskyste, Michael Löwy et quelques-uns de ses pareils, pour rabattre au NPA et aux Insoumis, des individus décidément trop verts. L’anarchisme est trop vague, trop pollué et lié à l’industrialisme. Surtout depuis que queers et cyborgs, activistes de la reproduction artificielle et de l’auto-machination – technopoièse, autopoièse – ont usurpé des noms jadis honorables, féministes, libertaires, etc., pour renverser de l’intérieur le sens de l’émancipation, ajoutant l’eupoièse à l’eugénisme honni. Certes l’anarchie a souvent été le lieu commun de principes antinomiques, mais travestir Foucault, Butler et Preciado en successeurs d’Emma Goldman, Louise Michel et Kropotkine ; s’affranchir de notre dépendance envers une « mère » nature indifférente, abolir la reproduction libre et gratuite, pour s’asservir à la mère machine, au pouvoir des marchands et fabricants d’enfants, c’est arracher le vivant politique de ses conditions même d’existence ; et donc de toute possibilité d’autonomie.

Dommage, ils étaient sur la bonne voie ces naturiens de la fin du XIXe siècle, quoique affreusement minoritaires et raillés par leurs compagnons. Les actuels primitivistes devraient peut-être reprendre leur nom, à défaut d’imposer le leur (1). La décroissance fait son trou malgré son croassement ingrat et sa critique parcellaire concentrée sur la seule croissance. Elle est déjà, grâce au journal qui porte son nom, l’horrible alternative à l’économie politique pour tous les commentateurs, journalistes, politiques, économistes, etc. C’est bon signe. Mais le seul mot nouveau qui se soit imposé dans le public, en politique, depuis un demi-siècle, c’est l’écologie. (suite…)

Tristan Vebens, « Feuilleton »

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Feuilleton – XVI –

 

Avec cette livraison prend fin ce feuilleton débuté en plein confinement, le 15 avril ; il faisait suite à une circulaire (en annexe) diffusée localement le 27 mars : ne recevant aucune réponse, j’entrepris de dérouler la pelote de cette sidération collective.

C’est propre à chaque génération d’en venir à considérer, l’âge aidant, que la vie sociale était plus supportable avant, au temps… où elle savourait sa jeunesse ! Mais c’est sans doute la première fois que ce constat peut être établi absolument, en dehors du prisme de la subjectivité de ceux qui voient poindre la fin de la vie, puisque la déferlante capitaliste met en péril, dans tous les domaines, la reproduction du vivant – y compris pour les gamètes des jeunes hommes !

Même si dans les années 1960, des encore quasi-adolescents s’ensilicosaient les poumons dans les mines – dans le même temps où les salaires ouvriers dégageaient à peine de quoi acheter une machine à laver le linge pour soulager le travail féminin -, ce dont nous pouvons garder tout de même la nostalgie c’est qu’il y eut à l’époque la sensation d’une bifurcation possible et le désir d’un autre emploi de la vie : un des slogans de Mai 68, certes pas le plus flamboyant, en disant le refus de « Métro, boulot, dodo », protestait contre la mise sous cloche de la vie sensible : 52 ans après, le confinement sanitaire strict pour les 83 % d’urbains de la population a réalisé cette mise sous cloche sous le précepte de survie « Travail, famille, wifi ». (suite…)

David Cayley, « Sur la pandémie actuelle, d’après le point de vue d’Ivan Illich »

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David Cayley

Sur la pandémie actuelle,
d’après le point de vue d’Ivan Illich

Publié le 8 avril 2020 sur son blog davidcayley.com
Traduction française parue sur lundimatin le 18 mai 2020

La semaine dernière, j’ai commencé à écrire un texte au sujet de la pandémie du Covid-19. J’ai essayé de dégager la question principale que cette pandémie soulève, à mes yeux : l’effort massif et coûteux déployé pour endiguer et limiter les maux causés par le virus est-il le seul choix qui s’offre à nous ? Cet effort est-il une sorte de réponse évidente, inévitable, dictée par la simple prudence, afin de protéger toutes les personnes les plus vulnérables ? Ou bien n’est-il pas une forme désastreuse, qui cherche à contrôler ce qui est clairement hors contrôle ? Un effort qui doublera les dégâts provoqués par la maladie d’autres problèmes, qui auront une incidence dans un futur plus ou moins éloigné ? Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour me rendre compte que la plupart des hypothèses que j’énonçais étaient très éloignées de celles qui avaient court autour de moi. Il m’a fallu avouer que la plupart de ces hypothèses découlaient de ma conversation prolongée avec les travaux d’Ivan Illich. J’en ai déduit qu’avant de pouvoir parler clairement des faits actuels, il me faudrait d’abord présenter le rapport qu’a entretenu toute sa vie durant Ivan Illich à la santé, la médecine et la question du bien-être. Dans ce qui va suivre, je commencerai donc par présenter de façon succincte l’évolution de la critique qu’Illich a établie à l’endroit de la bio-médecine, après quoi j’essaierai de répondre aux questions que j’ai posées plus haut.

En introduction de La Convivialité, écrit en 1973, Illich a décrit ce qu’il considère être le cours normal du développement des institutions, en prenant la médecine comme exemple type. La médecine a connu dans son histoire deux tournants décisifs. Le premier, au début du vingtième siècle, lorsque les traitements médicaux sont devenus ostensiblement efficaces et les bienfaits qu’ils généraient ont surpassé, en général, les maux qu’ils combattaient. Pour nombre d’historiens, c’est là le seul critère valable – à partir de ce tournant, le progrès est supposé continuer indéfiniment, peu importe qu’il y ait ou non des phases de reculs : rien ne peut arrêter le progrès.

Illich ne souscrivait pas à cette idée. Il a établi l’existence d’un second tournant décisif, lequel était bien entamé, selon lui, au moment où il écrivait. Au-delà de ce second tournant, il anticipait l’avènement de ce qu’il appelait une certaine contre-productivité – l’intervention médicale perdrait du terrain face à ses objets, et serait plus nuisible que bienfaisante. C’était là, selon lui, une caractéristique de toute forme d’institution, de bien ou de service – on pouvait identifier en chacun d’eux un seuil, un point limite, au-delà duquel ils se trouvaient en excès et dysfonctionnels. La convivialité tentait d’identifier ce jeu d’« échelles naturelles » – c’est d’ailleurs la seule tentative générale et programmatique entreprise par Illich pour établir une philosophie des technologies. (suite…)

Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

(suite…)

Louis de Colmar, « Les hommes ne détestent rien tant que le changement »

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Louis de Colmar

Les hommes ne détestent rien tant
que le changement

 

Publié sur le blog En finir avec ce monde, le 27 avril 2020

Les hommes ne détestent rien tant que le changement. On pourrait presque lire l’histoire humaine comme une lutte permanente pour le conjurer. Le génie humain pourrait presque se résumer à l’art de contenir et d’encadrer, tant bien que mal, l’écoulement du temps. Ce qui caractérise la modernité, c’est en fin de compte l’effondrement des digues temporelles traditionnelles, effondrement qui se caractérise par un double mouvement : le renforcement centripète d’un pôle de stabilité autour de l’État – le Léviathan de Hobbes relève bien d’un enracinement – couplé à un renforcement centrifuge de l’économie et du marché. Ces deux mouvements doivent être conçus ensembles, en interdépendance. Ce grand écart entre stabilité et mouvement, pour ainsi dire sur le plan horizontal, doit en outre être complété par un grand écart vertical dans la durée, qui permet de mettre face à face la déchirure du présent – résultant de l’opposition entre ces forces centripètes et centrifuges – et la promesse de leur réunification future à travers la mythologie du progrès. C’était du moins le cas dans la phase classique de la modernité (pour schématiser, du XVIe au XIXe siècle).

Ce schéma était en gros celui qui s’est effondré pendant la Première Guerre mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, on a assisté à une tentative de rétablir ce schéma disloqué, dans le sens où l’État, au nom de sa stabilité historique fantasmée, a voulu prendre en charge directement la dynamique sociétale dont l’effondrement avait conduit au cataclysme guerrier. Cette tentative a échoué dans les affres de la deuxième guerre mondiale. S’en est suivie une nouvelle tentative de rééquilibrage qui a fonctionné jusqu’à l’aube des années 1980, qui aura été marqué par l’illusion d’une cogestion de la stabilité de l’État et du dynamisme du marché. À cette période a finalement succédé le rêve néo-libéral qui, en inversion de l’après-Première Guerre mondiale, a joué cette fois-ci la carte de la suprématie de la dynamique du marché relativement à la stabilité étatique, carte qui a été perdue dans la crise de 2008, concomitamment avec une inversion complète de l’idéologie du progrès au cours du siècle. (suite…)

« Planète des humains ou Comment le capitalisme a absorbé l’écologie » (Jeff Gibbs, Michael Moore)

Jaime Semprun, « La domestication par la peur… »

(1997)

La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d’images effrayantes dont fabriquer la réalité. Ainsi s’installe, jour après jour, d’épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d’un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n’est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu’elles concernent en général les menées d’extraterrestres.

Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne des Protocoles des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d’affirmer que celui-ci est partout : il ne s’agit pas, pour l’instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d’immobiliser dans l’hébétude, dans la résignation à l’impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l’usine à rêves devenue usine à cauchemars n’ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l’ont celles de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l’isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n’était alors qu’un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s’appliquer à la psychologie de masse de l’ère du soupçon : « L’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé. »

Des fictions aussi sinistres ne peuvent être regardées comme s’il s’agissait de documentaires que parce que la réalité entière est d’ores et déjà perçue comme une fiction sinistre. A ceux qui ont perdu « tout ce domaine de relations communautaires qui donne un sens au sens commun », il devient impossible de faire raisonnablement le partage, dans le flot des informations contradictoires, entre le plausible et l’invraisemblable, l’essentiel et l’accessoire, l’accidentel et le nécessaire. L’abdication du jugement, admis comme inutile face au ténébreux arbitraire du fatum technique, trouve dans cette idée que la vérité est ailleurs le prétexte à renier des libertés dont on ne veut plus courir le risque ; à commencer par celle de trouver des vérités dont on devrait faire quelque chose. Le soupçon de manipulation générale est alors un ultime refuge, une façon commode de ne pas faire face à l’irrationalité totale de la décadence, en lui prêtant une rationalité secrète. On l’a vu à l’occasion de l’accession au statut d’informations, sous le nom de « crise de la vache folle », des malversations courantes de l’industrie agro-alimentaire : soutenir que tout cela n’était que leurre médiatique destiné à terroriser la population, ou plus prosaïquement complot de l’agro-alimentaire français contre ses concurrents anglais, permettait de nier puérilement l’affreuse réalité tout en posant au malin qui ne s’en laisse pas conter. Le monde angoissant de la fiction paranoïaque protège donc contre l’angoisse du monde réel insensé, mais il exprime aussi, qu’il s’agisse de grossières fabulations à l’usage des masses ou des scénarios plus sophistiqués pour une pseudo-élite d’initiés, la recherche d’une protection plus effective, la soumission anticipée à l’autorité qui l’assurera, le phantasme d’être coopté ; bref le désir de faire partie du complot. Déjà les Protocoles des Sages de Sion avaient dû leur popularité, tout autant qu’à la répulsion, à la fascination pour la technique de la conspiration mondiale qu’ils exposaient et que les nazis s’appliquèrent à mettre en œuvre.

Jaime Semprun,  L’Abîme se repeuple, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997.

Écran total, « Ne laissons pas s’installer le monde sans contact »

Appel au boycott de l’application Stop Covid-19

Publié sur le site de la revue Terrestres le 27 avril 2020

Du point de vue sanitaire, l’épidémie de Covid-19 mettra du temps à livrer tous ses mystères. Le brouillard qui entoure l’origine de la maladie, sa diffusion et sa létalité ne pourra se dissiper que lorsqu’elle cessera de frapper dans autant de pays à la fois. A ce jour, personne n’a l’air de savoir quand une telle accalmie se produira. D’ici là, pour continuer de vivre, nous ne devons ni sous-estimer, ni surestimer cette épidémie en tant que telle.

Par contre, ce que nous sentons très clairement, c’est que la crise sanitaire a des chances importantes de précipiter l’avènement d’un nouveau régime social : un régime basé sur une peur et une séparation accrues, encore plus inégalitaire et étouffant pour la liberté. Si nous prenons la peine de lancer cet appel, c’est que nous pensons que cela n’est pas joué d’avance et que des possibilités vont se présenter, pour les populations, de l’empêcher. Mais alors que nous, simples citoyens, ressentons violemment la fragilité de nos existences face à la menace du virus et d’un confinement long, l’ordre politique et économique en vigueur semble, lui, à la fois ébranlé et renforcé par la secousse en cours. Il paraît en même temps fragile, et très solide sur ses bases les plus « modernes », c’est-à-dire les plus destructrices socialement.

Bien sûr, il n’a pas échappé à grand-monde que la situation présente a permis aux gouvernements de nombreux pays de tétaniser, pour un temps indéterminé, les contestations parfois extrêmement vives dont ils faisaient l’objet depuis plusieurs mois. Mais ce qui est tout aussi frappant, c’est que les mesures de distanciation interpersonnelle et la peur du contact avec l’autre générées par l’épidémie entrent puissamment en résonance avec des tendances lourdes de la société contemporaine. La possibilité que nous soyons en train de basculer vers un nouveau régime social, sans contact humain, ou avec le moins de contacts possibles et régulés par la bureaucratie, est notamment décelable dans deux évolutions précipitées par la crise sanitaire : l’aggravation effrayante de l’emprise des Technologies de l’information et de la communication (TIC) sur nos vies ; et son corollaire, les projets de traçage électronique des populations au nom de la nécessité de limiter la contagion du Covid-19. (suite…)

Miguel Amorós, « L’État masqué »

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Miguel Amorós

L’État masqué

 

La crise actuelle a engendré plusieurs tours de vis dans le contrôle social étatique. L’essentiel dans ce domaine était déjà bien en place puisque les conditions économiques et sociales qui prévalent aujourd’hui l’exigeaient. La crise n’a fait qu’accélérer le processus. Nous participons contraints et forcés en tant que masse de manœuvre à un essai général de défense de l’ordre face à une menace globale. La Covid 19 a servi de prétexte au réarmement de la domination, mais une catastrophe nucléaire, une impasse climatique, un mouvement migratoire imparable, une révolte persistante ou une bulle financière incontrôlable auraient tout aussi bien fait l’affaire.

Mais la cause la plus importante et vraisemblable est la tendance mondiale à la concentration du capital, ce que les dirigeants appellent indistinctement mondialisation ou progrès. Cette tendance est corrélée avec le processus de concentration du pouvoir, renforçant ainsi les appareils étatiques de maintien de l’ordre, de désinformation et de répression. Si le capital est la substance d’un tel œuf, l’État est sa coquille. Une crise qui met en danger l’économie mondialisée, une crise systémique comme on dit maintenant, provoque une réaction défensive presque automatique et réactive des mécanismes disciplinaires et punitifs déjà existants. Le capital passe au second plan et c’est alors que l’État apparaît dans toute sa plénitude. Les lois éternelles du marché peuvent prendre des vacances sans que leur vigueur n’en soit altérée. (suite…)

Louis de Colmar, « Une corona et deux morts subites »

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Louis de Colmar

Une corona et deux morts subites

(Paru le 6 avril 2020 sur le blog en finir avec ce monde)

 

Alors que la grippe de Hongkong est passée totalement inaperçue, ce qui se passe aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, avec la covid-19, interroge d’autant plus : jamais encore la moitié de la population mondiale n’a été confinée, et jamais encore la production mondiale n’avait été mise quasiment à l’arrêt, le tout en quelques semaines, prenant presque absolument tout le monde de court. Relevons tout de suite que les très rares pays qui étaient préparés à une nouvelle pandémie – Corée, Hongkong, Taïwan… – avaient déjà été malmenés gravement par deux autres pandémies en moins de vingt ans (sras de 2003 et mers de 2015), et qu’elles n’ont évité le présent confinement appliqué ailleurs qu’au prix d’un dépistage médical massif, directement associé à un dépistage néo-policier tout aussi massif à coups de Big Data. (Plus généralement, pourrait-on voir une corrélation au fait que les pays les plus rétifs au confinement sont également ceux qui sont aussi parmi les moins rétifs au néolibéralisme ? – je pose en tout cas la question.)

Ce qui interroge, c’est donc ce qui pourrait expliquer cette différence de traitement entre ce qui se passe aujourd’hui et la façon dont les pandémies étaient traitées il y a encore quelques décennies. L’erreur serait à mon avis de chercher une cause principale : toute catastrophe est toujours multifactorielle, toute catastrophe est le résultat d’un débordement de toutes les stratégies (voire bien entendu absence de stratégies…) d’anticipation qui avaient été mises en œuvre au préalable pour en circonscrire les risques potentiels.

Toute catastrophe est donc aussi, nécessairement, l’échec d’un récit, l’échec d’une représentation du monde, l’échec d’une rationalisation particulière, l’échec d’une perception sensible et émotionnelle du monde. Face à une catastrophe, on peut donc avoir deux approches (non totalement exclusives l’une de l’autre) : une approche technicienne, qui cherchera autant que possible à trouver des explications causales aussi strictes que possibles (manque de masques, de réactifs, de respirateurs, etc.) qui permettront, ou du moins auront pour objectif de ne pas remettre en cause le récit structurant dominant, et une approche critique qui s’attachera directement à rendre compte de l’incapacité, ou du moins des limites, de la structure dominante du récit social à rendre compte de l’irruption de l’imprévu.

(suite…)

PMO, « Leurs virus, nos morts »

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Pièces et main-d’œuvre

Leurs virus, nos morts

L’espoir, au contraire de ce que l’on croit,
équivaut à la résignation.
Et vivre, c’est ne pas se résigner.
Albert Camus, Noces

 

Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidémiques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’électricité. Une idée qui s’empare des têtes devient une force matérielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chimpanzés du futur, écologistes, c’est-à-dire anti-industriels et ennemis de la machination, de renforcer la charge virale de quelques idées mises en circulation ces deux dernières décennies. Pour servir à ce que pourra.

1. Les « maladies émergentes » sont les maladies de la société industrielle et de sa guerre au vivant

La société industrielle, en détruisant nos conditions de vie naturelles, a produit ce que les médecins nomment à propos les « maladies de civilisation ». Cancer, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et neuro-dégénératives pour l’essentiel. Les humains de l’ère industrielle meurent de sédentarité, de malbouffe et de pollution, quand leurs ancêtres paysans et artisans succombaient aux maladies infectieuses.

C’est pourtant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce printemps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra. 

Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « maladies de civilisation ». Non seulement l’industrie produit de nouveaux fléaux, mais elle affaiblit notre résistance aux anciens. On parle de « comorbidité », comme de « coworking » et de « covoiturage », ces fertilisations croisées dont l’industrie a le secret (1).

(suite…)

Miguel Amorós, « Les habits neufs du développementisme capitaliste »

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Miguel Amorós

Les habits neufs
du développementisme capitaliste

 

Le monde capitaliste s’enfonce dans une crise écologique sans précédent qui menace sa continuité en tant que système fondé sur la recherche du profit privé. Une épée de Damoclès menace la société de marché : de la pollution de l’air, de l’eau et du sol à l’accumulation de déchets et d’ordures ; de l’épuisement des ressources naturelles à l’extinction des espèces ; de l’urbanisation galopante au changement climatique. Les dirigeants de tous les domaines d’activité manifestent leur inquiétude face à une dégradation irréversible de l’environnement, envisageant une réorganisation de la production et de la consommation en fonction d’inévitables impératifs écologiques. Beaucoup d’entre eux sont convaincus que le système d’exploitation capitaliste ne pourrait perdurer autrement. La contradiction entre la croissance (l’accumulation de capital) et ses effets destructeurs (le désastre écologique) devra être surmontée par un compromis entre industrie et nature, ou plutôt, entre leurs représentants spectaculaires respectifs : d’un côté, les grands dirigeants, et de l’autre, les environnementalistes autorisés. Nous entrons dans une nouvelle phase du capitalisme, une phase « verte », où de nouveaux gadgets et systèmes technologiques (énergies « renouvelables », voitures électriques, OGM, Big Data, réseaux 5G, etc.), vont tenter de réconcilier le développement économique avec la gestion du territoire et des ressources qu’il recèle, facilitant ainsi une croissance « durable », et rendant le mode de vie actuel (motorisé et consumériste) compatible avec la préservation de l’environnement naturel, ou plutôt, de ce qu’il en reste. La « transition énergétique » n’est qu’un aspect de la « transition économique » vers l’écocapitalisme qui, à partir de l’incorporation sauvage (néolibérale) de la nature au marché, constituera un stade où la marchandisation sera réglementée avec l’appui des technologies par des mécanismes corporatifs et étatiques. Il s’agit d’une immense opération industrielle, financière et politique visant à tout changer pour que rien ne change. (suite…)

Miguel Amorós, « La pensée comme arme »

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Miguel Amorós

La pensée comme arme

Recension du livre Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire
d’Agustín García Calvo, éditions La Tempête, février 2020.

Eh, eh
Ah, ah
Cuando ciegue el alma,
el ciego verá
Agustín García Calvo, La gracia nevando

Agustín García Calvo, si l’on tient compte de l’immense activité qu’il déploya à intervenir dans des causeries, des conférences, à écrire des articles et à défendre toutes les causes perdues, nous semble aujourd’hui un penseur sous-estimé. Certes, il continue d’avoir de l’influence, mais son nom n’est plus brandi aussi souvent qu’autrefois dans les assemblées de jeunes ou dans les centres autogérés, sans parler des programmes de l’Université, des débats théoriques de haut vol, ou des discussions qui ne dépassent pas – comme il aurait dit – « la Politique que font les politiciens qui font la politique ». Affilié à aucune école, il était étranger aux modes philosophiques, hostile aux hommages et à la télévision, et indifférent à la reconnaissance académique. Méprisant le manque d’estime des autorités, ses réflexions furent toujours à contre-courant de tout ce qui était établi. Néanmoins, nous en aurions attendu davantage des nouvelles générations plus enclines, si tant est que cela soit possible, à tout questionner que les précédentes. Peut-être cela est-il en partie dû au refus manifeste d’Agustín de donner des recettes, d’offrir des solutions toutes faites ou d’accepter les positions de chef de file, ou bien encore à son refus délibéré de toute étiquette. Il se peut aussi que la société du spectacle ait fait pénétrer si profondément ses illusions progressistes dans les esprits de ses victimes qu’elle les ait rendus difficilement réceptifs à la puissante négativité de ses « sermons ». Son œuvre originale constitue un défi pour le lecteur, une incitation à se débarrasser de ce qu’il a appris et à questionner la réalité, ou comme il l’écrivait, la Réalité, qui n’est autre que l’image trompeuse de l’Ordre capitaliste. Parmi toutes ses publications, l’ouvrage Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire occupe, selon nous, une place importante dans l’ensemble de ses essais. À partir de la lecture de sa théorie particulière de l’Histoire – pour le dire avec ironie, puisqu’il désapprouvait toute théorie –, nous pouvons aborder plus facilement sa critique dévastatrice de la Modernité, développée dans ses analyses critiques de la Paix, de la Démocratie, de l’État, de l’Amour, du Temps, du Progrès, du Futur, etc., c’est-à-dire des idées, des représentations consensuelles et épurées avec lesquelles les pouvoirs extérieurs à notre volonté gouvernent le monde. Bref, les abstractions avec lesquelles les dirigeants modèlent le monde réel et déterminent le cours de la vie sur la planète.

(suite…)

Miguel Amorós, « Les fondements élémentaires de la critique anti-industrielle »

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Miguel Amorós

Fondements élémentaires
de la critique anti-industrielle

(Texte tiré de Préliminaires. Une perspective anti-industrielle
publié aux éditions de la Roue en 2015)

 

Le propos de cet exposé sera de signaler les lignes de force que suit la critique réelle du capitalisme dans ses phases ultimes, que nous avons qualifiée d’anti-industrielle. La question sociale fut d’abord posée à partir de l’exploitation des travailleurs dans les ateliers, les usines et les mines. La critique sociale fut avant tout une critique de la société de classes et de l’État, mais, dans une phase ultérieure du capitalisme, la question sociale surgit de la colonisation de la vie et de l’exploitation du territoire. Il faut comprendre que le territoire n’est pas le paysage ni l’« environnement », mais l’unité de l’espace et de l’histoire, du lieu et de l’habitant, de la géographie et de la culture. La critique sociale évolua en critique de la société de masse et de l’idée de progrès. Loin de repousser la critique antérieure, qui correspondait à un type de capitalisme qui avait périclité, elle l’amplifiait et la prolongeait, englobant des faits nouveaux comme le consumérisme, la pollution, l’autonomie de la technoscience et le totalitarisme d’apparence démocratique. La critique anti-industrielle ne nie donc pas la lutte des classes, mais elle la conserve et la dépasse ; plus, la lutte des classes ne peut exister dans les temps qui courent autrement que sous la forme de lutte anti-industrielle. Dorénavant, celui qui parle de lutte des classes sans se référer expressément à la vie quotidienne et au territoire a dans la bouche un cadavre.

Nous pouvons suivre, entre les années trente et quatre-vingt-dix du siècle passé, l’apparition historique des premiers éléments de critique anti-industrielle, en commençant par la critique de la bureaucratie. La bureaucratie est le résultat de la complexité du processus productif, de la nécessité du contrôle de la population et de l’hypertrophie de l’État, dont les organisations « ouvrières » sont un appendice. À un niveau déterminé de développement, celui où propriété et gestion se séparent, et où ceux qui exécutent les ordres restent totalement subordonnés à ceux qui coordonnent et décident, les strates supérieures de la bureaucratie qui opèrent dans les différentes sphères de la vie sociale – la culture, la politique, l’administration, l’économie – sont réellement la classe dominante. La société capitaliste bureaucratisée demeure divisée entre gestionnaires et exécutants, ou, mieux, entre dirigeants et dirigés. Une telle division nous ramène à une autre, antérieure, celle qui oppose travail manuel et travail intellectuel, base du développement bureaucratique. Le travail manuel perd sa créativité et son autonomie à cause du système industriel qui, en favorisant la standardisation, la parcellisation et la spécialisation, le réduit à une pure activité mécanique contrôlée par une hiérarchie bureaucratique. Le bénéficiaire de la mécanisation n’est pas seulement le capitaliste ; c’est la machine elle-même, par l’organisation du travail et de la vie sociale qu’elle implique. Celui qui est affecté en premier lieu est le travailleur, mais c’est toute la population qui sera soumise aux exigences de la machine. L’usine, la machine et la bureaucratie sont les véritables piliers de l’oppression capitaliste. La critique de la bureaucratie complète la critique de l’État et du travail salarié, et elle introduit la critique de la technologie.

(suite…)

Jacques Ellul, « Faites confiance… »

C’est entendu, les centrales atomiques sont tout à fait fiables. C’est entendu, les missiles accumulés, les sous-marins et les fusées, les bombes à neutrons et celles à hydrogène, les produits toxiques hors la guerre, les fûts et containers de déchets radioactifs et de dioxine, les accumulations de plomb et de mercure, la couche sans cesse plus épaisse de gaz carbonique, tout cela n’est pas dangereux. Pas plus, nous dira-t-on, que ne l’étaient les gaz d’éclairage en 1850 ou les premiers chemins de fer.

Pauvres imbéciles délateurs du progrès que nous sommes, et qui n’avons rien compris.
– Jamais personne ne fera la dernière des dernières guerres.
– Jamais les pétroliers de 500 000 tonnes n’échoueront, ni les sondages off shore à trois mille mètres ne crèveront de façon irréparable.
– Jamais le génie génétique ne déviera pour produire des monstres ou bien des êtres d’une si parfaite conformité au modèle prescrit.
– Jamais les tranquillisants, euphorisants, déconnectants ne seront une camisole de force chimique généralisée.
– Jamais les nourritures artificielles fabriquées par d’agiles bactéries mises en action ne seront une pourriture.
– Jamais l’informatique ne sera l’instrument d’une police universelle.
– Jamais les caméras fixées sur les avenues ne seront l’œil qui ne se trouve plus dans la tombe et qui n’est plus à Dieu.
– Jamais l’État ne deviendra totalitaire.
– Jamais le goulag ne s’étendra.

Faites confiance. Faites donc confiance aux savants, aux laboratoires, aux hommes d’État, aux techniciens, aux administrateurs, aux aménageurs, qui tous ne veulent que le bien de l’humanité, qui tiennent bien en main l’appareil et connaissent la bonne direction. Faites confiance aux prévisionnistes, aux informaticiens, aux hygiénistes, aux économistes, aux gardiens de la Cité (ô Platon, nous les avons maintenant !).

Faites confiance, car votre confiance est indispensable dans cette sorcellerie.

Jacques Ellul, La foi au prix du doute, 1980

Une tribune dans « La Décroissance »

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Les Amis de Bartleby

Une tribune dans La Décroissance
(Parue dans le n° 165 de La Décroissance, décembre 2019)

Lutter contre le nucléaire, la création d’un centre commercial, d’une rocade ou de tout autre grand projet nuisible en multipliant les comités de défense locaux, cela nous paraît une stratégie essentielle de l’écologie politique. Mais marcher vaguement « pour le climat », à l’instar des manifestations médiatiques qui se développent actuellement dans les métropoles, cela a-t-il un sens ?

Curieuse époque en effet où certains marchent, nagent, rament, pédalent, tricotent… « pour le climat » comme d’autres font des processions pour faire tomber la pluie. On pourrait néanmoins trouver sympathiques ces happenings s’il s’y tenait des propos d’un quelconque intérêt. Mais qu’y entend-on ? « Bouffe ma chatte, pas la planète », « Si y’a plus de terre, y’a plus de bière », « Pas d’climat pas d’chocolat »… Dans le même esprit, les militants d’Extinction Rebellion avaient accroché en mai dernier, sur le palais de la Bourse de Bordeaux, une banderole géante qui clamait : « Chirac, reviens ! » (Pour reprendre les essais nucléaires ? Buter quelques Canaques de plus ?) Leur prétendu second degré masque mal leur indigence politique. Comme le reconnaît ingénument Greta Thunberg, l’égérie de Youth for Climate : « Mais je ne parle jamais de politique, tout ce que je dis, c’est que nous devons écouter la science. […] Nous n’avons pas l’éducation qu’il faut pour nous permettre de formuler des demandes, il faut laisser cela aux scientifiques. » Quand on sait que ces mouvements sont financés par des fonds abondés par des multinationales et des multimillionnaires (le Climate Emergency Fund entre autres) pour promouvoir l’imposture de la transition énergétique (à l’échelle industrielle, les énergies renouvelables ne se substituent pas aux énergies fossiles, mais les requièrent et s’y ajoutent) et relancer une croissance verte avec le Green New Deal, on comprend mieux ce qui est en jeu et le « sens » de ces manifestations.  (suite…)

Louis de Colmar, « Pour l’abolition de la retraite »

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Louis de Colmar
Pour l’abolition de la retraite !

(Publié sur le site en finir avec ce monde)

 

Mon père a attendu toute sa vie sa retraite pour, disait-il, pouvoir enfin faire ce qui lui plaisait. Il n’a pu « profiter » de sa pension et de son temps que pendant quelques mois… Ceci pour souligner que si on ne peut pas profiter de la vie avant l’âge de la retraite, ce n’est pas après que cela sera vraiment possible.

La retraite est une vaste escroquerie, un miroir aux alouettes, le colifichet que l’on agite aux salariés pour les aider à supporter une réalité économique quotidienne de plus en plus vide de sens pour une majorité d’entre nous. La retraite n’a jamais consisté en une « récompense » d’une vie de labeur et de renonciation : elle ne consiste au final qu’à prendre acte qu’au-delà un certain point la « machine humaine » n’est plus assez rentable, plus assez fiable, plus assez souple, que son taux de pannes devient contre-productif… Ce n’est pas un hasard si l’âge de départ à la retraite correspond en gros à l’espérance de vie en bonne santé…

Ce qui se joue aujourd’hui dans ce dernier projet en date de réforme des retraites, c’est la détermination de ce seuil de compromission entre les besoins en main-d’œuvre des grands acteurs de l’économie et la soutenabilité de sa charge financière pour les finances d’État : la qualité de vie résiduelle des laissés pour compte de cette mécanique infernale n’est bien sûr que la cinquième roue du carrosse. Son objectif est on ne peut plus simple : il s’agit de réduire les coûts sociaux globaux de ce poste comptable sur le dos des bénéficiaires individuels en enrobant le tout dans un pseudo-discours égalitariste et sous de faux oripeaux universalistes pour faire passer l’amère pilule. (suite…)

Wendell Berry, « L’usage de l’énergie »

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Wendell Berry

L’usage de l’énergie
(vers 1977)

Extrait de La Santé de la terre. Essais agrariens,
Trad. par Pierre Madelin, éditions Wildproject, 2018

 

« L’énergie », affirmait William Blake, « c’est la Joie éternelle ». Et les pronostiqueurs scientifiques de notre époque évoquent désormais l’ouverture de sources d’énergie dont les hommes pourront faire un usage illimité. Lorsque nous abordons la question de l’usage de l’énergie, nous abordons donc une question religieuse, que cela nous plaise ou non.

La religion, au sens étymologique du terme, est ce qui nous relie à la source de la vie. Blake affirmait également que « l’Énergie est la seule vie ». Et qu’elle est surhumaine au sens où les hommes ne peuvent pas la créer. Ils ne peuvent que la perfectionner ou la convertir. Et ils sont liés à l’énergie par l’un des paradoxes de la religion : ils ne peuvent l’obtenir qu’à condition de la perdre, ils ne peuvent l’utiliser qu’à condition de la détruire. Les vies qui nous nourrissent doivent être sacrifiées avant d’entrer dans nos bouches. Nous ne pouvons utiliser les combustibles fossiles qu’en les brûlant. Nous parlons de l’énergie électrique comme d’un « courant ». Celui-ci n’existe que dans la mesure où il fuit, et nous ne l’utilisons qu’à condition de retarder sa fuite. Recevoir de l’énergie, c’est à la fois vivre et mourir.

D’un point de vue « objectif », il est peut-être incorrect de dire que nous pouvons détruire l’énergie ; nous ne pouvons que la transformer. Ou nous ne pouvons la détruire que sous son état actuel. Mais d’un point de vue humain, nous pouvons également la détruire en la dépensant – c’est-à-dire en la transformant en une forme sous laquelle nous ne pouvons plus la réutiliser. En tant qu’usagers, nous pouvons préserver l’énergie à travers des cycles d’usage, en la faisant constamment passer à travers une succession de formes. Mais nous pouvons également la gaspiller en l’utilisant de telle façon qu’elle ne soit pas réutilisable. Le modèle humain d’un usage cyclique est illustré par les petites fermes paysannes orientales décrites par F. H. King dans son livre Farmers of Forty Centuries (1) [«Fermiers depuis quarante siècles»]. Dans ces fermes, tous les résidus organiques, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, étaient rendus au sol, préservant ainsi le cycle naturel de « la naissance, la croissance, la maturité, la mort et la décomposition » que Sir Albert Howard nommait « la roue de la vie ». Le modèle du gaspillage est illustré par le système moderne de traitement des eaux usées et par le moteur à combustion interne. À notre époque, les déchets qui échappent à l’usage deviennent généralement des polluants. Ce type d’usage transforme un atout en handicap. (suite…)

Miguel Amorós, « Nous, les anti-industriels »

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Miguel Amorós

Nous, les anti-industriels
(Manifeste du 7 mars 2010)

 (Texte tiré de Préliminaires. Une perspective anti-industrielle
publié aux éditions de la Roue en 2015.)

La foi en la croissance économique illimitée comme solution aux maux de la société est inhérente au régime capitaliste, mais ce n’est que depuis les années cinquante du siècle précédent qu’elle est devenue, sous le nom de développement, une politique d’État. Dès lors, la raison d’État devint essentiellement raison de marché. Pour la première fois, la survie des structures de pouvoir étatiques ne dépendait pas des guerres, fussent-elles « froides », mais d’économies, « chaudes » de préférence. La liberté, toujours associée au droit civil, s’exprimait toujours plus dans le droit commercial. Être libre, dorénavant, cela voulait dire, exclusivement, pouvoir travailler, acheter et vendre en toute liberté, sans réglementations ni entraves. Par la suite, le degré de liberté des sociétés capitalistes tendit à être déterminé par le pourcentage de chômeurs et le niveau de la consommation, c’est-à-dire par le degré d’intégration des travailleurs. Et, corollairement, la contestation sociale la plus authentique se définit comme refus du travail et de la consommation, c’est-à-dire comme négation de l’économie autonomisée vis-à-vis de la collectivité, comme critique anti-industrielle.

Rapidement, le développement s’est mué en une menace, non seulement pour le milieu ambiant et le territoire, mais en outre pour la vie des personnes, dès lors ramenée aux impératifs du travail et de la consommation. L’altération des cycles géochimiques, l’empoisonnement de l’environnement, la dissolution des écosystèmes et l’épuisement des ressources mettent littéralement en danger la survie de l’espèce humaine. La relation entre la société urbaine et l’environnement suburbain devient toujours plus critique, car l’urbanisation généralisée du monde emporte sa banalisation destructrice non moins généralisée : uniformisation du territoire à travers son accès facilité ; destruction de la terre par la contamination et le bitume ; effondrement de ses habitants par l’immersion dans un nouveau milieu artificialisé, sale et hostile. Le développement, dans son appétit de valoriser le territoire et la vie, ne pouvait qu’entraîner la dégradation du milieu naturel et la décomposition sociale, mais, à partir du moment où toute forme de croissance devint fondamentalement une forme de destruction, la destruction tendit elle-même à devenir un facteur économique nouveau et se convertit en condition sine qua non. Le développement rencontra ses limites dans le pic de la production de pétrole, le réchauffement global, le cancer et la production de déchets. Les forces productives autonomes étaient principalement des forces destructrices, ce qui rendit problématique et dangereuse toute fuite en avant. Mais la solution au problème, dans la logique capitaliste, résidait dans ce même péril. Grâce à lui, on put convertir en valeur d’échange les éléments naturels gratuits comme le soleil, le climat, l’eau, l’air, le paysage… Ou les symptômes de décomposition sociale comme l’isolement, l’agressivité, les vols, la marginalisation… Le risque et la névrose se muèrent en capital. Les critiques écologiques et sociologiques fournirent des idées et des arguments aux dirigeants du monde. Ainsi, la nouvelle classe dominante liée à l’économie globalisée a cru trouver la solution dans le syndicalisme de concertation, la convivialité marchandisée, la technologie policière, le consumérisme « critique », le recyclage et l’industrie verte ; en résumé, dans le développement « soutenable » et son complément politique, la démocratie « participative ».

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Pierre Fournier, « C’est la lutte finale »

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Pierre Fournier

C’est la lutte finale

(Charlie Hebdo n° 12, 8 février 1971)

Les téléspectateurs de la deuxième chaîne ont classé en premier l’alerte mondiale à la pollution dans les quinze événements importants de 1970. Ma concierge est moins con que mon prof de philo, c’est que son instinct n’est pas déconnecté par l’intellect.

Depuis 2 000 ans, la première vraie révolution, toutes les autres en découlent, s’est produite quand l’irruption du phénomène scientifique a provoqué la partition de l’homme et de la nature en substituant, à une relation de fils à mère, une relation de sujet à objet. La deuxième commence sous nos yeux.

Depuis le 28 avril 69, numéro 13 de Hara-Kiri Hebdo, je passe pour l’hurluberlu de l’équipe parce que je prêche cette révolution-là. C’est à partir du n° 13 de l’Hebdo qu’un quarteron d’enculés ont commencé à m’engueuler. Vous savez, chers enculés, si je voulais me contenter d’être un intellectuel de gauche comme vous avez l’habitude, tapant dans les cibles que vous avez l’habitude et jamais à côté, je pourrais. La preuve, c’est que je l’ai fait. Je l’ai fait pendant 12 numéros, et encore par la suite assez souvent, pour bien montrer que j’étais pas tout à fait obsédé, que j’avais bien toute ma tête à moi. Pendant 12 numéros, je me suis foutu de votre gueule. Vous avez jamais râlé. Vous avez commencé de râler après, quand j’ai entrepris de vous causer comme à des grands.

On ne change rien si l’on ne change pas tout. Et c’est bien parce qu’il va falloir à toute force changer ce rien, au regard myope, des intellectuels coupeurs de mots en quatre, ce rien, cette paille qu’est votre attitude agressive et négative vis-à-vis de tout ce qui nous entoure et vis-à-vis de nous-mêmes (car tout se tient), c’est bien pour cela que tout va changer. (suite…)

Ivan Illich, « L’âge des systèmes »

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Ivan Illich

L’âge des systèmes
(1997)

J’ai avancé l’idée que l’âge des outils, ou des techniques, a pris fin au cours des vingt dernières années. On peut évidemment en discerner le germe bien plus tôt, par exemple dans la vision de la “machine universelle” d’Alan Turing (1), mais elle n’apparaît pleinement qu’avec un événement comme la guerre du Golfe, cette guerre informatisée qui a montré aux hommes à la fois leur parfaite impuissance et leur forte assuétude aux écrans sur lesquels ils la voyaient.

Quand je parle de la fin d’une ère, je n’exclus évidemment pas qu’elle se prolonge dans l’histoire : les ères se chevauchent toujours un peu. Ainsi quand Turing choisit de baptiser “machine” la fonction mathématique qu’il a si brillamment analysée, il jette un pont entre l’ère nouvelle et celle qui précisément touche à son terme, présentant comme un stade avancé, voire le dernier stade de l’évolution de la société technologique, ce qui est en fait radicalement neuf. Nombre de grands penseurs sont tombés en un tel piège : à l’aube de la même ère technologique au Moyen Âge, Hugues de Saint-Victor et Theophilus Presbyter, les premiers à concevoir les instruments des divers métiers comme distincts de la main des artisans qui les maniaient, ne réalisèrent pas mieux l’entière nouveauté de cette autre création inédite – une notion générale des outils comme moyens de production.

L’ère née avec Hugues s’est maintenant achevée, car l’ordinateur ne peut se concevoir comme un outil au sens qui a prévalu depuis huit siècles. Pour employer un outil, je dois pouvoir m’imaginer comme distinct de lui, que je puis saisir ou laisser, employer ou non. Même une machine aussi moderne qu’une automobile est encore un appareil dont je puis tourner la clé de contact pour démarrer. On pourrait objecter qu’une automobile ne peut rouler sans un système routier (quoiqu’il me soit arrivé de conduire une jeep en plein désert), et sans doute la Ford T était nettement plus proche d’un simple marteau que les actuels modèles japonais, qui évoquent déjà davantage une espèce de logiciel, tournant sur la machine constituée par les routes, les tribunaux, la police et les secours hospitaliers d’urgence ; il n’en reste pas moins que, face à une voiture, je puis encore imaginer entre elle et moi une distance, une distalité ou extériorité. C’est cela qui devient pure illusion quand je crée une macro sous WordPerfect pour trier mes notes en bas de page : devenu à la fois usager et partie du système, je ne puis plus considérer ma relation avec cette boîte grise comme Theophilus Presbyter le faisait d’un ciseau de charpentier.

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Jean Robert, « Production »

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Jean Robert

Production
(The Development Dictionary, 1992)

Don Bartolo habite une masure derrière ma maison. Comme beaucoup d’autres personnes déplacées, c’est un intrus, un « envahisseur » ou un « parachutiste », comme on dit au Mexique. Avec du carton, des bouts de plastique et de la tôle ondulée, il a édifié une cabane dans un terrain au propriétaire absent. S’il a de la chance, un jour il construira en dur et couronnera les murs d’un toit d’amiante-ciment ou de tôle. Derrière sa demeure, il y a un terrain vague que son propriétaire lui permet de cultiver. Don Bartolo y a établi une milpa : un champ de maïs ensemencé juste au début de la saison des pluies afin qu’il puisse donner une récolte sans irrigation. Dans la perspective de l’homme moderne, l’action de Bartolo peut paraître profondément anachronique.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Mexique, comme le reste du « Tiers-Monde », fut envahi par l’idée du développement. La popularité de ce concept doit beaucoup au président Harry Truman, qui en fit l’axe politique de son discours de prise de pouvoir en 1949. Selon Truman, la politique du développement consiste à « appuyer tous les peuples libres dans leurs efforts pour augmenter la production d’aliments, de textiles pour l’habillement et de matériaux de construction de maisons, ainsi que celle de nouvelles forces motrices pour alléger leur effort physique ». Il ajoutait que « la clé du développement est la croissance de la production et la clé de celle-ci, l’application ample et vigoureuse des connaissances scientifiques et techniques (1) ».

Don Bartolo ne produit pas davantage que ne le faisait son père et il n’a nul besoin de force motrice mécanique pour alléger sa peine. Pour les experts, il constitue un cas typique de sous-développement.

Une fois définie comme l’application de la science et de la technique, la production en vint à se confondre avec la productivité : meilleurs rendements du travail, « plus à moindre coût ». Selon les économistes mexicains en selle, le comportement de don Bartolo est nettement non productif. Mais ceux-ci auront-ils le dernier mot ? Pour le savoir, jetons un regard sur l’histoire de ce concept. (suite…)

Olivier Rey, préface à « L’Effondrement des puissances » de Leopold Kohr

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Olivier Rey

Préface à
L’Effondrement des puissances
de Leopold Kohr

(R&N Éditions, 2019)

Dans sa postface à l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (1), qui passe en revue un certain nombre de raisons pour lesquelles le monde tel que nous le connaissons se trouve menacé, à court terme, de dislocation, Yves Cochet écrit : « Y a-t-il matière plus importante que celle qui est traitée dans ce livre ? Non. Y a-t-il matière plus négligée que celle-ci ? Non plus. » Ces mêmes mots pourraient être appliqués, tels quels, à l’ouvrage publié voici un demi-siècle par Leopold Kohr, The Breakdown of Nations – traduit ici, à juste titre, par L’Effondrement des puissances. Le livre de Servigne et Stevens insiste sur la précarité de plus en plus grande des systèmes actuels, qui laisse présager leur prochain écroulement. Celui de Kohr prétend identifier un facteur déterminant de cette précarité : le franchissement de certains seuils quantitatifs.

C’est une thèse centrale de Kohr que, dans la plupart des cas, le bien et le mal ne sont pas affaire de principes, mais de mesure, respectée ou dépassée. Sur sa lancée, Kohr va jusqu’à affirmer : « La taille excessive (bigness) apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » L’assertion est sans doute, elle-même, un peu excessive, mais elle a l’immense mérite, dans un monde qui a perdu le sens des proportions, de nous rappeler l’importance cruciale des questions de taille, et le fait qu’il n’y a pas de bien sans le respect d’une juste mesure. Les Anciens le savaient. Platon, tout idéaliste qu’il fût, en était parfaitement conscient. Il n’est que de lire le dialogue où Philèbe et Socrate s’interrogent sur ce qu’est le souverain bien (2). Pour Philèbe, il réside dans le plaisir, pour Socrate, dans la sagesse et l’intelligence. Il est des dialogues platoniciens où c’est le point de vue socratique qui s’impose, d’autres où les protagonistes ne parviennent pas à s’entendre. Ici, Philèbe et Socrate finissent par s’accorder, mais sur une conclusion qu’aucun des deux n’avait anticipée : au terme de leur discussion, ils conviennent que le premier bien est la mesure, ce qui est mesuré et opportun. À sa manière, Kohr nous remet cette vérité en mémoire, lui qui écrit par exemple : « Il n’y a pas de détresse sur terre qui puisse être soulagée, sauf à petite échelle. Dans l’immense, tout s’effondre, même le bien car, comme il apparaîtra avec de plus en plus d’évidence, le seul et unique problème du monde n’est pas le mal mais la taille excessive ; et non pas la chose qui est trop grande, quelle qu’elle puisse être, mais sa grandeur elle-même. » 

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André Gorz, « Leur écologie et la nôtre »

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André Gorz

Leur écologie et la nôtre

Paru dans Le Sauvage (sous le titre Partage ou crève !), en avril 1974

La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d’adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans patronaux et capitalistes pour que son acceptation par les puissances d’argent devienne une probabilité sérieuse.

Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres.

C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ?

Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » (Illich) ?

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Lewis Mumford, « L’héritage de l’homme »

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Brochure 4 textes Mumford

Lewis Mumford
L’héritage de l’homme
(1972)

Traduction française
par Annie Gouilleux, mars 2012.

Ce texte a été publié dans Notes & Morceaux choisis.
Bulletin critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle
, n° 11 – 2014

 

La primauté de la pensée

Afin d’analyser la technique, l’évolution de la société et le développement humain, je suis parti d’une étude de la nature humaine. Et pour commencer, je rejette cette notion anthropologique persistante, d’abord suggérée par Benjamin Franklin et Thomas Carlyle, qui assimile l’homme, principalement sinon exclusivement, à un animal qui utilise et fabrique des outils : Homo faber. Même Henri Bergson, philosophe dont je respecte les idées, l’a décrit ainsi. Certes, l’homme est un animal techniquement ingénieux qui fabrique des outils, façonne des ustensiles, construit des machines et prospecte son milieu physique – il est au moins cela ! Mais – et tout aussi essentiellement – c’est un être tourmenté par ses rêves, qui pratique des rites, invente des symboles, parle, élabore des langages, s’organise, préserve ses institutions ; il est motivé par des mythes, fait l’amour et part à la recherche d’un dieu ; et ses réalisations techniques seraient restées dérisoires s’il n’avait possédé au plus haut point ces autres qualités souveraines. L’homme lui-même est la réalité fondamentale et non ses moyens techniques externes. Contrairement à ce que raconte la légende mésopotamienne, les dieux n’ont pas inventé l’homme dans le seul but de le charger du travail servile qui leur était importun et pénible.

Les principales inventions techniques de l’homme sont enracinées dans son organisme originel, qu’il s’agisse de la standardisation, de l’automation ou de la cybernétique : car en réalité, loin d’être une découverte moderne, les systèmes automatiques sont peut-être les plus anciens mécanismes de la nature puisque les réponses sélectives du système endocrinien et les réflexes ont précédé de plusieurs millions d’années ce super-ordinateur que nous appelons le prosencéphale, ou isocortex [1]. Néanmoins, tout ce qui peut porter le nom de culture humaine possède obligatoirement certains caractères techniques spécifiques : la spécialisation, la standardisation, l’exercice répétitif ; et le plaisir enthousiaste que prenait l’homme primitif à la répétition enjouée, trait que partagent encore les jeunes enfants comme le savent tous les parents, fut à l’origine de toutes les autres grandes inventions culturelles, notamment le langage parlé. Les progrès extraordinaires de l’Homo sapiens s’expliquent par le fait qu’il ait exploité et développé son organisme tout entier, sans se contenter trop facilement de ses membres et de ses mains pour lui servir d’outils ou les fabriquer. À l’occasion de ces premières innovations techniques, l’homme ne s’efforçait pas de transformer son environnement, et encore moins de vaincre la nature : car, dans son entourage, le seul élément sur lequel il pouvait exercer un contrôle réel, sans outils externes, était le plus proche : son propre corps que commandait un cerveau très actif, tout aussi occupé à rêver la nuit qu’à chercher de la nourriture, affronter le danger et trouver un abri le jour. (suite…)

Jean-Claude Michéa, « A voix nue »

Un passionnant entretien en cinq volets sur France Culture

 

 

Jérôme Baschet, Lettre à celles et ceux « qui ne sont rien », depuis le Chiapas rebelle

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Lettre à celles et ceux
« qui ne sont rien »,
depuis le Chiapas rebelle

On l’entend partout ces jours-ci : c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Et là où beaucoup s’affligeaient de ne voir que le marécage stagnant d’une majorité dite silencieuse et passive ont surgi mille torrents impétueux et imprévisibles, qui sortent de leur cours, ouvrent des voies inimaginables il y a un mois encore, renversent tout sur leur passage et, malgré quelques dévoiements initiaux, démontrent une maturité et une intelligence collective impressionnantes. C’est la force du peuple lorsqu’il se soulève, lorsqu’il reprend sa liberté. C’est une force extraordinaire et ce n’est pas pour rien que l’on invoque tant 1789, mais aussi 1793 et les sans-culottes. Ami.e.s gilets jaunes, vous avez déjà écrit une page glorieuse de l’histoire de notre pays. Et vous avez déjà démenti tous les pronostics d’une sociologie compassée sur le conformisme et l’aliénation du grand nombre.

Mais qu’est-ce donc que ce « peuple » qui, d’un coup, se réveille et se met à exister ? Rarement comme aujourd’hui le mot aura paru aussi juste, même à ceux d’entre nous qui pourraient le juger périmé, parce qu’il a trop souvent servi à capturer la souveraineté au profit du Pouvoir d’en-haut, et qu’il peut aujourd’hui faire le jeu des populismes de droite ou de gauche. Quoi qu’il en soit, dans le moment que nous vivons, c’est Macron lui-même qui a redonné au peuple à la fois son existence et sa plus juste définition. Le peuple qui se soulève aujourd’hui et qui est bien décidé à ne plus s’en laisser conter, c’est toutes celles et tous ceux qui, dans l’esprit dérangé des élites qui prétendent nous gouverner, ne sont rien. Cette arrogance et ce mépris de classe, on l’a dit mille fois déjà, sont l’une des raisons les plus fortes pour lesquelles Macron, hier adulé par certains, est aujourd’hui si profondément haï.

Voilà ce que le soulèvement en cours a déjà démontré : celles et ceux qui ne sont rien ont su réaffirmer leur dignité et, par la même occasion, leur liberté et leur intelligence collective. Et surtout, ils savent désormais – nous savons désormais – que nous préférons n’être rien aux yeux d’un Macron plutôt que de réussir dans son monde cynique et hors-sol. Voilà bien ce qui pourrait arriver de plus merveilleux : que plus personne ne veuille réussir dans ce monde-là et, par la même occasion, que plus personne ne veuille de ce monde-là. Ce monde où, pour que quelques-uns réussissent, il faut que des millions ne soient rien, rien que des populations à gérer, des surplus qu’on balade au gré des indices économiques, des déchets que l’on jette après les avoir pressés jusqu’à la moelle. Ce monde où la folie de l’Économie toute-puissante et l’exigence de profit sans limite aboutissent à un productivisme compulsif et dévastateur, c’est celui qui – il faut le dire aussi – nous conduit vers des hausses des températures continentales de 4 à 6 degrés, avec des effets absolument terribles dont les signes actuels du dérèglement climatique, pour sérieux qu’ils soient déjà, ne sauraient nous donner une idée juste et que nos enfants et petits-enfants auront à subir. Si ce n’est pas là l’urgence qui nous soulève aujourd’hui, c’est celle qui nous soulèvera demain si le mouvement actuel échoue à changer profondément les choses.

(suite…)

Lewis Mumford, « Techniques autoritaires et techniques démocratiques »

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Brochure 4 textes Mumford

Lewis Mumford

Techniques autoritaires
et techniques démocratiques
(1963)

Traduction française
par Annie Gouilleux, mars 2012.

Ce texte a été publié dans Notes & Morceaux choisis
Bulletin critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle
, n° 11 – 2014

« Démocratie » est un mot dont le sens est désormais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condescendant. Quelles que soient nos divergences par la suite, pouvons-nous convenir que le principe qui sous-tend la démocratie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent revendiquer une organisation, une institution ou un groupe ? Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui bénéficient de talents naturels supérieurs, d’un savoir spécialisé, d’une compétence technique, ou ceux des organisations institutionnelles : tous peuvent, sous contrôle démocratique, jouer un rôle utile dans l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à conférer l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expression authentique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’entraidant.

De ce principe central se dégage un faisceau d’idées et de pratiques connexes que l’histoire met en évidence depuis longtemps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les sociétés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments : l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires, et un sentiment de responsabilité morale individuelle quand le comportement touche toute la communauté. Tous les organismes vivants possèdent un certain degré d’autonomie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie ; mais chez l’homme, cette autonomie est la condition essentielle de son développement. Lorsque nous sommes malades ou handicapés, nous renonçons en partie à notre autonomie : mais y renoncer quotidiennement, et en toute chose, transformerait notre vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible – et ici j’ai parfaitement conscience d’ouvrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-organisation, d’expression et d’accomplissement de soi. Dans ce sens, la personnalité, autrefois attribut exclusif des rois, appartient à tous les hommes en vertu du principe démocratique. La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas.

En formulant cette définition provisoire, j’espère qu’au nom du consensus, je n’ai rien oublié qui soit important. La démocratie – je l’emploierai au sens primitif du terme – se manifeste forcément surtout dans de petites communautés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts personnels, interagissent librement et se connaissent personnellement. Dès qu’il s’agit d’un nombre important de personnes, il faut compléter l’association démocratique en lui donnant une forme plus abstraite et impersonnelle. Comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, il est beaucoup plus facile d’anéantir la démocratie en créant des institutions qui ne conféreront l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale que d’intégrer des pratiques démocratiques dans un système bien organisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but personnels. (suite…)

Olivier Rey, préface à la traduction française d’«Il Caos »   de Pier Paolo Pasolini

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Olivier Rey

Préface à la traduction française
d’Il Caos de Pier Paolo Pasolini

(R&N Éditions, 2018)

Plus de quarante ans se sont écoulés depuis que Pasolini a été assassiné, le soir de la Toussaint 1975, sur une plage d’Ostie. Pasolini a disparu de la scène au moment même où, sur le plan économique, s’achevaient les trois décennies de croissance exceptionnelle qu’a connues l’Europe occidentale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et où, sur le plan culturel, on s’accorde à situer la transition entre modernité et postmodernité. Et pourtant, concernant ce qui nous est arrivé depuis, l’œuvre de Pasolini se montre à bien des égards plus lucide et plus éclairante que la plupart des réflexions d’aujourd’hui.

En France on connaît encore ses films – même si leur audience se limite de plus en plus aux adeptes des cinémathèques. Sa poésie souffre de la désaffection qui touche la poésie en général, dans un monde qui s’y rend chaque jour plus imperméable. Pasolini le remarquait déjà : « En Italie, il y a quelques milliers de lecteurs de poésie » (p. 134 [n° 18, 3 mai 1969]). Ce nombre a dû encore se réduire, et il en va de même dans tous les pays au fur et à mesure qu’ils « avancent » : dans une start-up nation, on ne peut même pas comprendre ce que l’expérience poétique signifie. Les romans et le théâtre sont toujours édités, mais peinent à trouver leur public. Le metteur en scène Stanislas Nordey constate : « Pasolini n’est pas très joué. J’ai fait connaître son théâtre en France, mais il effraie à la fois les directeurs de salle, qui craignent que les pièces soient trop difficiles, et les metteurs en scène, pour qui elles représentent de vrais défis (1). » Parmi les facteurs qui rendent le théâtre de Pasolini « difficile », on doit compter le « tronçonnage » de son œuvre en segments séparés – cinéma, poésie, littérature, théâtre, écrits politiques – alors que chez lui tout se tient, et que les différents modes d’expression se soutiennent l’un l’autre.

Des textes directement politiques, on connaît surtout en France les Écrits corsaires et les Lettres luthériennes, recueils d’articles parus dans la presse de 1973 à 1975. On pourrait s’étonner qu’il ait fallu attendre aussi longtemps pour que les articles figurant dans le présent volume, publiés entre août 1968 et janvier 1970, soient présentés aux lecteurs français. L’une des causes de ce gigantesque délai tient au malaise que la plupart des « progressistes » d’aujourd’hui ne peuvent manquer d’éprouver à l’égard d’une pensée qui, en son temps, était située résolument à gauche, mais qui ne trouve plus sa place dans le camp qui porte encore ce nom. À l’heure actuelle, des voix s’élèvent contre la « récupération » dont Pasolini serait l’objet de la part de tel ou tel qui appartiendrait à la droite. De fait, il faut y prendre garde : certains peuvent être enclins à sélectionner chez Pasolini quelques formules qui leur plaisent, en en oubliant beaucoup d’autres avec lesquelles il faudrait aussi compter. Reste que nous n’en serions pas là si la gauche avait cultivé l’héritage pasolinien, au lieu de le ranger dans un placard avec défense d’en sortir, afin de ne pas avoir à s’expliquer avec lui. On peut le comprendre, car la confrontation serait pénible.

(suite…)

« Regardez la lumière mes jolis », un documentaire de Jordan Brown

Regardez la lumière mes jolis est un documentaire de Jordan Brown, sous-titré en français par Le Partage qui le présente comme  « un excellent documentaire sur les impacts physiologiques, sociaux et écologiques du numérique, des technologies-écrans et d’internet, sur la manière dont les principales multinationales du web (Google, Facebook, Yahoo, etc.) dominent et organisent à leur guise le flux d’information ».

 

 

PMO : « Reproduction artificielle « pour toutes » : le stade infantile du transhumanisme »

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Pièces et main d’œuvre

Reproduction artificielle « pour toutes » :
le stade infantile du transhumanisme

 

Texte paru sur le site de Pièces et main d’œuvre le 17 juin 2018 

 

« Nous sommes partisans d’accorder aux individus une large marge de manœuvre dans le choix des modalités liées à leur épanouissement personnel. Cela inclut l’usage de techniques qui peuvent être développées pour assister la mémoire, la concentration, et l’énergie mentale ; les thérapies permettant l’extension de la vie ; le choix des techniques de reproduction ; les procédures de cryoconservation ; ainsi que toute autre forme possible de modification et d’amélioration technologiques de l’être humain[1]. »

Humanity +, association mondiale transhumaniste

 

« La femme a joué de tout temps un rôle très important dans la survie de l’espèce humaine.
Tout homme, sans elle, serait un orphelin. »

Alexandre Vialatte

 

 

En 2013, un gouvernement socialiste en quête de diversion sociétale et de soutien à gauche légalise le mariage homosexuel, réservant l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes seules, comme une poire pour la soif, pour une future nécessité. Vif scandale des métropolitains, des journalistes, des militants LGBT et des milieux culturels et intellectuels postmodernes – des gens, aussitôt démonisés, osent s’interroger ou penser autrement ! « Réactionnaires », « homophobes », « droitistes-voire-pire », « France profonde » (ploucs), « catholiques ». Un déchaînement de bien-pensance et de morgue outragées qui en dit plus long sur ses auteurs – sur ce qu’est devenue « la gauche », son idéologie, son personnel – que sur la masse de leurs cibles.

Nous, Chimpanzés du futur, esprits critiques et libres-penseurs, nous sommes saisis de ce symptôme pour continuer notre enquête démarrée en 2003 sur l’avènement de l’homme-machine, cette fois sous l’angle de sa reproduction artificielle. En rédigeant La reproduction artificielle de l’humain avec Alexis Escudero en 2014, nous sommes, à notre habitude, remontés du symptôme d’actualité à la cause et à la racine profondes : la machination et la marchandisation de la procréation pour les homos comme pour les hétéros. Comme nous avons saisi le téléphone portable, la puce RFID, le capteur Linky pour critiquer la société connectée. Ou Minatec, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, etc., pour critiquer ce qu’un ouvrage collectif avait nommé La tyrannie technologique[2], et plus justement pour notre part : le techno-totalitarisme[3]. Et pardon pour ce long train de syllabes, ponctué de « t ».

 

Incapables de l’emporter sur le fond, par l’argument, les hurleurs de la bonne société et de la bonne pensée ont glapi à l’homophobie. Ces rigoureux logiciens ont confondu conséquence et corrélation. Facile, puisque nous parlions à l’occasion du débat sur le mariage homosexuel et sur la reproduction artificielle de l’humain, remis soudain à l’ordre du jour.

L’intimidation verbale et intellectuelle, le chantage à l’homophobie, visait, et vise toujours, à faire taire et à réduire les doutes au silence ; à interdire que la question soit posée : acquiesçons-nous aux progrès de l’artificialisation et à la prise en main de l’évolution par les mécanocrates ? Où ces progrès conduisent-ils l’espèce humaine ?

D’aucuns nous ont alors reproché de parler si tard, les sieurs Testart et Frydman ayant produit depuis des décennies leur premier bébé-éprouvette. C’était bien la preuve de notre homophobie. D’autres nous reprochent aujourd’hui, d’avoir parlé trop vif, avec toute la sage pondération que leur donnent quatre ans de réflexion.

Les inspecteurs des travaux finis et les inquisiteurs queer ont au moins un point commun : les uns comme les autres nous reprochent d’avoir parlé. (Trop tard, trop vite, etc.)

Nous allons donc continuer, ne serait-ce que pour notre santé mentale et le repos de notre conscience. Si nous sommes réduits à la simple expression, au moins devons-nous exercer cette dernière liberté afin qu’elle ne tombe pas tout à fait en déchéance. (suite…)

Jaime Semprun, « Que la novlangue s’impose quand les machines communiquent »

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Jaime Semprun

Que la novlangue s’impose
quand les machines communiquent

(Chapitre VII de l’ouvrage
Défense et illustration de la novlangue française,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2005)

Le philologue Klemperer, qui eut l’occasion d’observer dans l’Allemagne des années trente la tentative d’imposer une langue nouvelle, y notait « la profusion de tournures appartenant au domaine technique, la foule de mots mécanisants ». Pour illustrer cette « tendance à la mécanisation et à l’automatisation », aboutissant à une « mécanisation flagrante de la personne elle-même », il donnait comme création caractéristique le verbe gleichschalten, emprunté au vocabulaire de l’électromécanique, et dont il disait qu’il faisait « entendre le déclic du bouton sur lequel on appuie pour donner à des êtres humains une attitude, un mouvement, uniformes et automatiques ». Ce verbe, qui signifie littéralement « synchroniser », est habituellement traduit par « mettre au pas », mais la richesse de la novlangue française permettrait, me semble-t-il, de lui trouver un meilleur équivalent : on pourrait par exemple utiliser « mettre en phase », ou peut-être « formater », selon les cas. Quoi qu’il en soit, il existe certainement un terme approprié, que l’usage imposera s’il ne l’a pas déjà fait.

Ce ne sont en effet pas les termes et les tournures venus du domaine technique, en particulier informatique, qui manquent dans le nouvel idiome en formation. Peut-on pour autant risquer un parallèle avec la langue du III Reich étudiée par Klemperer ? Assurément pas, puisque celui-ci remarquait justement qu’il ne s’agissait alors que d’un « empiétement de tournures techniques sur des domaines non techniques », domaines qui étaient encore si nombreux, vastes et divers qu’y imposer un langage technicisé exigeait d’exercer la violence la plus terroriste. Les résultats ainsi obtenus à force de contrainte policière ne pouvaient guère être durables et les promoteurs de cette novlangue arbitraire et prématurée s’abusaient donc grandement quand ils proclamaient que la langue de l’époque précédente, qu’ils appelaient un « passé momifié », n’était « plus parlée ni comprise aujourd’hui ». En dépit de leurs fières déclarations sur la « clarté » et la « détermination » de leurs directives, leur manque d’assurance et de technicité se trahissait d’ailleurs par le recours contradictoire à une phraséologie mythico-naturiste truffée de métaphores mettant l’accent sur ce qui germe et pousse spontanément, sans être forcé et perverti, « artificialisé », par l’intelligence : la « vérité organique », « centre mystérieux de l’âme du peuple et de la race », et tout ce autour de quoi flotte l’odeur entêtante du sang.

Rien de tel dans la novlangue française, où la profusion de termes techniques correspond très exactement à l’extension des domaines de la vie effectivement régis par la rationalité technique. Ainsi, quand y est évoqué l’environnement, ce n’est plus sous la forme mystifiée d’une « nature », puissance obscure échappant aux lumières de l’intelligence et du calcul rationnel, mais, comme on l’a vu à propos d’agroforesterie et de biodiversité, en tant que stock de ressources à protéger et à gérer. L’actuelle technicisation de la langue peut d’autant moins être assimilée à celle maladroitement bricolée par les idéologues du IIIe Reich qu’elle n’est pas imposée autoritairement, mais répond à une demande sociale authentique, relayée par toutes sortes d’experts dont l’ouverture à l’Autre est le métier. Une fois encore la presse du jour m’en donne opportunément un exemple. Un psychiatre expose en quoi Internet peut faire office de thérapie comportementale, en aidant celui qui, atteint de phobie sociale, se montre incapable de parler en société, à franchir le pas par courriel, et donc à mettre la machine en route, à amorcer la relation et à roder ainsi ses sentiments. Ces trois tournures figurées empruntées au domaine mécanique sont immédiatement comprises de tous, elles n’appartiennent en rien à un jargon professionnel spécialisé, et par là encore la novlangue manifeste son caractère foncièrement démocratique : c’est d’un même mouvement que tout le monde parle comme les psys et que les psys parlent comme tout le monde. (suite…)

PMO, « La vie dans les restes »

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La vie dans les restes

(Publié sur le site de Pièces et main-d’œuvre)

 

En tant que linguiste elle avait été en mesure de traduire ce terme dès la première fois. Mekkis : le mot hittite pour désigner la puissance ; il était passé dans le sanscrit, puis dans le grec, dans le latin et enfin dans le langage moderne sous la forme de mots comme machine et mécanique. C’était là le lieu qui lui était refusé ; elle ne pouvait y entrer comme les autres.

Philip K. Dick, A Maze of Death

Un ami nous écrit : « Face aux désastres en cours, vous évoquez à la fin de votre Manifeste des chimpanzés du futur[1],l’audience accrue des mouvements écologistes qui « n’est pas forcément bon signe. Il n’y a pas de fumée sans feu ». Celle-ci, « toujours plus épaisse depuis 1972, émane de la terre brûlée par les industriels, elle signale l’incendie mais en aucun cas ne l’éteint. Elle n’est pas le déluge salvateur ».

Quel serait, selon vous, ce déluge qui sauve ? Comment mieux enquêter, révéler les objectifs, dénoncer les collusions ? Comment encourager l’esprit et les perspectives critiques ? Quelles actions mener ? »

Tout d’abord, que reste-t-il à sauver ? L’empire de la destruction n’a cessé de s’étendre depuis le néolithique [2], fortifiant sans cesse les bases scientifiques et matérielles (industrielles), de sa puissance pour se lancer à l’aube du XIXesiècle dans une offensive générale (finale ?), contre le vivant. Ce que depuis Chaptal, le chimiste et entrepreneur, ministre de Napoléon Ier, on a nommé par analogie « la révolution industrielle », alors qu’il s’agissait d’une accélération verticale, ininterrompue et peut-être exponentielle, débutée au Moyen Âge, et même avant [3]. Depuis ce moment, tous les indicateurs statistiques (économiques, démographiques, croissance, production, consommation, circulation, communications, pollutions, destructions…) ont le graphisme d’un tir de missile filant toujours plus vite au zénith. Beaucoup s’en réjouissent et nomment cela, le progrès.

Une bonne part de l’activité scientifique consiste désormais à établir l’inventaire de ces destructions et de leurs autopsies, et à tenir le registre de celles en cours. Nous aurons ainsi la satisfaction de savoir que notre propre disparition relève en grande partie du suicide ; et ce suicide de l’instinct de mort, théorisé par Freud [4]. C’est-à-dire d’une volonté puérile de toute-puissance qui finit par se tourner contre elle-même, tant la puissance croissante des moyens acquis excède la sagesse de leurs détenteurs.

La sagesse n’est ni quantifiable, ni accumulable et n’est donc pas augmentable. Nul contemporain ne peut s’imaginer plus sage qu’Épicure et Lucrèce qui vivaient à l’âge des techniques artisanales, que ce soit en matière d’équipement guerrier ou productif. Et leur sagesse, déjà, était vaine face à la puissance des moyens/aux moyens de la puissance — les deux peuvent se dire et sont réversibles. On peut dire aussi, face aux fous de la puissance et à la puissance des fous.

La connaissance, au contraire, est quantifiable, accumulable et donc augmentable. Nul contemporain disposant des moyens technologiques d’aujourd’hui ne peut s’estimer moins puissant qu’un roi de l’antiquité. Mais toute la sagesse de celui qui dispose déjà de la puissance nucléaire, électrique, informatique, biotechnologique, etc., est de vouloir encore plus de puissance et de moyens (de « progrès ») ; tous les moyens ; les moyens de Tout ; la Toute-puissance. (suite…)

Olivier Rey, « Milieu, robustesse, convivialité, contre environnement, optimisation, complexité »

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Olivier Rey

Milieu, robustesse, convivialité,
contre environnement, optimisation, complexité

Institut Momentum. Séminaire du 18 novembre 2016

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales.

Les services : extension du domaine de la croissance

Quant aux préconisations qu’inspira ce rapport, c’est une autre histoire. Entre autres recommandations, le Club de Rome prôna le passage progressif d’une économie fondée sur la production de biens matériels à une économie de services – au premier rang desquels l’éducation, la médecine et la communication. Or, que s’est-il passé au cours des quarante dernières années ? L’économie des services s’est développée dans des proportions considérables, au point de constituer, dans les pays dits développés, la part de loin dominante de l’économie en général. Cependant, en raison de la solidarité entre les différentes « machines », qu’elles soient mécaniques, électroniques, administratives, gestionnaires, organisationnelles, cette extension des services a été une façon non pas de changer de direction de développement, mais de s’entêter dans la même voie. En effet, l’extension des services ne se substitue pas à la consommation de marchandises, mais s’y ajoute, et même l’intensifie, en renforçant notre propension à toujours attendre la satisfaction non de notre propre activité, mais de ce qui nous est fourni. C’est pourquoi, au sein de l’économie globale, la production industrielle a certes baissé en proportion par rapport aux services, mais n’en a pas moins augmenté en volume ; et, quoique de façon déguisée, la plupart des services entraînent aujourd’hui une importante consommation d’énergie – la prétendue économie de l’« immatériel » implique beaucoup de « matériel ». Par ailleurs, la croissance des services peut s’avérer aussi nocive pour les cultures humaines que la croissance de la production matérielle pour la nature, en dépossédant communautés et individus de tout ce qu’ils étaient jadis capables de faire par eux-mêmes. Elle étend toujours davantage l’emprise du Gestell, du « Dispositif », parce qu’elle dispose à tout attendre de lui, et fait disparaître jusqu’à l’idée qu’on pourrait vivre sans lui. Comme l’écrivait Ivan Illich en 1971 :

Des verbes qui décrivaient une activité personnelle tels qu’apprendre, se loger, se soigner, nous font irrésistiblement penser à des services dont la distribution est plus ou moins bien assurée. Nous pensons qu’il faut résoudre les problèmes de l’habitat, des soins médicaux, etc., sans nous souvenir un seul instant que les hommes pourraient être capables de se soigner ou d’édifier leurs maisons eux-mêmes. Tout est affaire de services et l’adolescent, au lieu d’apprendre, par exemple, à s’occuper de sa grand-mère, apprend par contre à manifester devant l’asile de vieillards où il n’y a plus de lits disponibles1.

Aucune exagération dans ces propos : lorsque de nombreux vieillards moururent en France lors de la canicule de l’été 2003, ce ne fut pas la négligence de leurs familles ou de leurs voisins qui fut mise en cause, mais l’incurie du gouvernement. Il semble que la liberté du citoyen consiste aujourd’hui à déléguer toujours plus de responsabilités – des devoirs les plus simples jusqu’à l’exercice de la rationalité – à des organisations de tous ordres, jusqu’à ce que l’autonomie revendiquée devienne un mot vide de sens. (suite…)

Ivan Illich, « Un certain regard »

Entretien en français avec Jean-Marie Domenach
dans la série « Un certain regard » le 19 mars 1972.

George Orwell, recension de « Nous autres »

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George Orwell

Recension de Nous autres
de E.I. Zamiatine

(1946)

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2001

Plusieurs années après en avoir entendu parler, j’ai fini par mettre la main sur un exemplaire de Nous autres, de Zamiatine, qui, en cette époque d’autodafés, est une véritable curiosité littéraire. En consultant Twenty-five Years of Soviet Russian Literature, de Gleb Struve, voici ce que j’ai appris sur l’histoire de ce livre :

Zamiatine, mort à Paris en 1937, était un romancier et critique russe qui avait publié un certain nombre d’ouvrages aussi bien avant qu’après la révolution. Nous autres a été écrit vers 1923, et bien qu’il n’y soit pas question de la Russie, ni même directement de la politique contemporaine – il s’agit d’une fiction située au XXVIe siècle de notre ère –, sa publication a été interdite pour cause de déviation idéologique. Un exemplaire du manuscrit a pu sortir du pays, et le livre est paru dans des traductions en anglais, en français et en tchèque, mais jamais en russe. La traduction anglaise a été publiée aux États-Unis, et je n’ai jamais réussi à m’en procurer un exemplaire ; mais comme le livre est disponible dans sa version française, j’ai pu m’en faire prêter un. Autant que je puisse en juger, c’est un livre des plus singulier, même si ce n’est pas un ouvrage de tout premier ordre, et il est surprenant qu’aucun éditeur anglais n’ait pris l’initiative de le rééditer.

La première chose qui ne peut manquer de frapper quiconque lit Nous autres – et qu’à ma connaissance personne n’a jamais relevée –, c’est qu’Aldous Huxley s’en est très certainement inspiré, du moins en partie, lorsqu’il a écrit Brave New World. Il est question dans ces deux ouvrages de la révolte de l’esprit humain primitif contre un monde rationalisé, mécanisé et sans souffrance, et les deux histoires sont censées se dérouler dans environ six cents ans. L’atmosphère est analogue dans les deux livres, qui décrivent approximativement le même type de société, bien que celui de Huxley traduise une moindre conscience politique et soit davantage influencé par des théories biologiques et psychologiques récentes. (suite…)

Pierre Musso, « La religion industrielle »

 

Une conférence de Pierre Musso à propos de son livre La religion industrielle, Fayard, 2017, trouvée sur le blog de Baptiste Rappin

 

 

 

et un entretien du même avec Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et éditeur au Pas de côté, mis en ligne sur le site de Pièces et main-d’œuvre.

 

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Entretien avec Pierre Musso

Par Pierre Thiesset

 

Pierre Thiesset : À l’instar du penseur critique de la technique Lewis Mumford, vous dites que l’horloge est la machine-clé de l’âge industriel et que les monastères, avec leur organisation rationnelle du travail, préfigurent les entreprises modernes. Pourriez-vous revenir sur ces racines de la religion industrielle : en quoi est-elle fondamentalement liée à l’Occident chrétien ?

Pierre Musso : Lewis Mumford remontait vers 1050 pour observer les grandes révolutions de l’occident sur le terrain de l’industrie. Il a noté que les deux grands virages intellectuels et pratiques se situaient autour de la révolution grégorienne, avec le grand schisme entre occident et orient vers 1054, et 1150. L’horloge mécanique précise, qui date des XlIe-XIIIe siècles, apparaît dans cette période de la révolution grégorienne. Mumford a bien vu que l’horloge était une technologie essentielle, car toute l’histoire de l’industrie — « industrie » dans le sens large d’« entreprise » — est bâtie sur la mesure du temps, le rythme et la cadence. Les pouvoirs, pas seulement économique mais aussi politique (notamment l’État, quand il se développera à partir des XlIe-XIIIe siècles et surtout au XVe), deviennent maîtres de l’horloge, gestionnaires du temps. (suite…)

Cornelius Castoriadis, « La force révolutionnaire de l’écologie »

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Cornelius Castoriadis

La force révolutionnaire de l’écologie

(1992)

(Entretien paru sous ce titre dans un dossier, « La planète verte – L’écologie en question », dans la revue publiée par le Bureau des élèves de l’Institut d’études politiques de Paris ; propos recueillis par Pascale Égré les 16 et 29 novembre 1992. Repris dans le volume La société à la dérive, Seuil, 2005)

 

Qu’est-ce que l’écologie pour vous ?

La compréhension de ce fait fondamental qu’il ne peut pas y avoir de vie sociale qui n’accorde une importance centrale à l’environnement dans lequel elle se déroule. Curieusement, cette compréhension semble avoir existé beaucoup plus autrefois, dans les sociétés archaïques ou traditionnelles, qu’aujourd’hui. Il y avait encore en Grèce, dans les années 1970, des villages qui recyclaient presque tout. En France, l’entretien des cours d’eau, des forêts, etc., est un souci permanent depuis des siècles. Sans « savoir scientifique », les gens avaient une conscience « naïve » mais juste de leur dépendance vitale par rapport à l’environnement (voir aussi le film Dersou Ouzala). Cela a changé radicalement avec le capitalisme et la technoscience moderne, basés sur une croissance continue et rapide de la production et de la consommation, entraînant sur l’écosphère terrestre des effets catastrophiques, visibles d’ores et déjà. Si les discussions scientifiques vous ennuient, vous n’avez qu’à regarder les plages, ou respirer l’air des grandes villes. De sorte que l’on ne peut plus concevoir de politique digne de ce nom sans préoccupation écologique majeure.

L’écologie peut-elle être scientifique ?

L’écologie est essentiellement politique, elle n’est pas « scientifique ». La science est incapable, en tant que science, de fixer ses propres limites ou ses finalités. Si on lui demande les moyens les plus efficaces ou les plus économiques pour exterminer la population terrestre, elle peut (elle doit même !) vous fournir une réponse scientifique. En tant que science, elle n’a strictement rien à dire sur le « bon » ou « mauvais » caractère de ce projet. On peut, on doit certes, mobiliser la recherche scientifique pour explorer les incidences de telle ou telle action productive sur l’environnement, ou, parfois, les moyens de prévenir tel effet latéral indésirable. Mais la réponse, en dernier lieu, ne peut être que politique. (suite…)

Jean-Claude Michéa, 2017

Entretien avec Jean-Claude Michéa, Montpellier, Comédie du livre 2017

Conférence des Chimpanzés du futur

 

Pièces et main-d’œuvre, le 13 octobre 2017 à la librairie Tropiques, à Paris

« L’écobusiness de Darwin, leur évolution et la nôtre »

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L’écobusiness de Darwin,
leur évolution et la nôtre

Un matin de décembre 2012, Bordeaux se réveillait avec une nouvelle pustule sur sa rive droite. Darwin, un « écosystème écolo », une « ruche dédiée aux activités écocréatives » dans une « démarche de développement durable », un « laboratoire de la ville du XXIe siècle », s’était installé au sein de la métropole française la plus en vogue, dans une caserne militaire désaffectée estimée à 2 millions d’euros que la Communauté urbaine brada pour deux tiers de sa valeur à Philippe Barre, riche héritier de la grande distribution.

Juteuse affaire immobilière maquillée par des publicitaires en une étrange promesse de rédemption écologique, Darwin n’est qu’un décor en trompe-l’œil, qui peine à cacher les contradictions sur lesquelles il est édifié. Ses hérauts avaient d’ailleurs jugé nécessaire de prendre les devants en publiant sur leur site une longue page bourrée de justifications creuses : « Darwin, face aux préjugés ». À notre tour de tirer les choses au clair.

Écospéculation et publicité durable

Alain Juppé, un des plus fervents protecteurs de Darwin, nous met sur la voie : « Ce ne sont pas simplement de doux rêveurs, ce sont des entrepreneurs qui investissent leur argent. » Ainsi Philippe Lassalle Saint-Jean. Cet agro-industriel qui a flairé les belles recettes promises par le bio est l’un des barons de Darwin. Saviez-vous que le restaurant et l’épicerie de Darwin sont tenus par ce membre du Medef, président du Club d’entreprises de la rive droite (CE2R), membre associé de la Chambre de commerce et d’industrie de Bordeaux, entre autres responsabilités ? Darwin lui donne l’occasion d’écouler à prix d’or de la bouffe en série sous label écolo. Ainsi, le visiteur rencontre dès l’entrée ce « lieu rempli du charme de la récup »… qui n’est autre qu’un supermarché. Ses allures de squat camouflent avec peine les rayonnages bio d’un Leclerc : touchant hommage, sans doute, aux origines familiales de Philippe Barre, investisseur en chef.

Saviez-vous que les patrons de Darwin, Philippe Barre et Jean-Marc Gancille, sont les piliers historiques d’Inoxia (filiale d’Evolution, alias Darwin), une agence de publicité au chiffre d’affaires annuel à six zéros ? Engagée dans le développement durable, spécialisée dans « la transition écologique de la société », Inoxia se charge de verdir l’enseigne de projets écologiquement et socialement nocifs. Elle compte de fameux bétonneurs parmi ses clients (dont Bouygues Immobilier) et diverses chaînes commerciales. Sans oublier Euratlantique, cette gigantesque opération d’aménagement urbain qui remodèle 730 hectares au sud de la métropole de Bordeaux pour le plus grand profit des technocrates et des spéculateurs… Archétype du greenwashing, Darwin se gave en donnant une allure « durable » à la liquidation du monde.  (suite…)

« TGV : gagner du temps et perdre sa vie »

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TGV : gagner du temps
et perdre sa vie

Contre la LGV Paris-Bordeaux
Contre le despotisme de la vitesse
Contre le totalitarisme technologique

À Bordeaux, les 1er et 2 juillet 2017, deux journées de festivités sont organisées pour célébrer l’arrivée du train à grande vitesse sur la ligne Paris-Bordeaux – ou plutôt Tours-Bordeaux, puisque le premier tronçon est en service depuis 1990. Nous ne voudrions surtout pas gâcher la fête, juste donner quelques raisons de ne pas se prosterner devant le TGVeau d’or, cette nouvelle idole de la religion du progrès, et signifier à ses grands prêtres qu’il existe encore quelques sceptiques, à défaut d’une opposition organisée aux nuisances et aux nuisibles.

En 1988, le Bordelais Jacques Ellul écrivait, dans Le Bluff technologique : « Le TGV Sud-Ouest est une absurdité : le trajet Paris-Bordeaux se fait en 4 heures. Avec le TGV on le fera en 3 heures. Est-ce que vraiment une heure de gagnée vaut les 15 milliards de francs prévus pour cette entreprise ? » Près de trente ans plus tard, la question reste posée : ces pauvres 54 minutes « gagnées » avec la ligne à grande vitesse (le trajet
Paris-Bordeaux se faisait en 2 heures 58 avant les travaux de la LGV Tours-Bordeaux, contre 2 heures 4 annoncées désormais) valent-elles les 9 milliards d’euros engagés (7,8 milliards pour la ligne, 1,2 pour les aménagements) ? 160 millions d’euros dépensés par minute « gagnée »… on savait que le temps c’est de l’argent, mais là c’est de l’or pur ! Et la liste est longue de tout ce qui a été perdu pour ces quelques minutes volées, à commencer par les dégâts causés aux 5 300 hectares d’espaces naturels, agricoles ou forestiers, pour poser les 302 kilomètres de la LGV – « un massacre environnemental », « une plaie béante » selon des associations de protection de la nature –, dégâts qui seront, on nous l’affirme, entièrement « compensés ». Comme si l’on pouvait compenser un tel saccage en marchandisant la nature.

Rappelons brièvement les conditions de ce partenariat public-privé (PPP) : Lisea, le consortium piloté par Vinci (parkings, autoroutes et aéroports, voir Notre-Dame-des-Landes), a obtenu, contre le financement d’un peu plus de 50 % du projet, une concession de cinquante ans, de 2011 à 2061, pour construire et gérer cette LGV, la première ligne ferroviaire sous concession privée en France. En échange, il perçoit les péages que versera tout opérateur pour le passage de ses rames sur la ligne. Comptant sur cette manne pour se rembourser (entre 10 000 et 15 000 euros le passage selon le type de train), Lisea veut bien sûr voir circuler le plus possible de rames sur sa ligne, COP 21 ou pas. C’est ainsi qu’il a imposé 18,5 allers-retours par jour à Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, lequel avait pourtant calculé que 13 étaient bien suffisants. Conséquence de ce racket : dans son budget 2017, la SNCF a inscrit une perte de 90 millions d’euros pour seulement six mois d’exploitation. Ce qui présage 180 à 200 millions d’euros de déficit annuel. Si l’on ajoute que l’État a dû se porter caution des crédits contractés par les partenaires privés du projet, et donc que c’est l’argent public qui devrait, in fine, assumer l’investissement, on voit qui payera ce nouveau carrosse des classes supérieures. Ce sont les clients (qu’on appelait « usagers » du temps du service public et du sacro-saint prix unique du kilomètre sur tout le territoire) qui seront rançonnés, la hausse prévue étant par ailleurs proportionnellement bien plus importante sur les billets de seconde classe que sur ceux de première, alors que les sièges de celle-ci bénéficieront de la dernière technologie, véritables bureaux connectés avec sièges pivotants, prise de courant, port USB, Wifi gratuit, liseuse personnelle et mini-tablette permettant de brancher son smartphone. Ainsi, les « turbo-cadres » ne quitteront pas leur open space(suite…)

Alliance pour l’opposition à toutes les nuisances : « Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse »

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Alliance pour l’opposition à toutes les nuisances

 

Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse
à l’occasion de l’extension des lignes du TGV
(1991)

[Ce texte a été rédigé en 1991 à l’occasion de l’extension des lignes du TGV.
Nous le reproduisons sans en changer une ligne en juin 2017,
pour la mise en service de la LGV Paris-Bordeaux.]

 

Tout le système du chemin de fer est destiné à des gens qui sont toujours pressés et donc ne peuvent rien apprécier. Aucune personne qui pourrait l’éviter d’une manière ou d’une autre ne voyagerait de cette façon. Elle prendrait le temps de voyager à son aise par les collines et entre les haies, et non à travers des tunnels et des remblais. Et celui qui malgré tout préférerait cette sorte de voyage, celui-là ne posséderait pas un sens assez développé de la beauté, pour que nous devions lui adresser ensuite la parole à la gare. Dans cette perspective, le chemin de fer est une affaire sans intérêt dont on se débarrasse aussi vite que possible. Il transforme l’homme qui était un voyageur en un paquet vivant

John Ruskin

Au xixe siècle, le territoire a été bouleversé par une première vague d’industrialisation, et en particulier par l’implantation généralisée de lignes de chemin de fer. Ce nouveau moyen de transport fut critiqué par une fraction de la classe dominante restée oisive et qui, par ses goûts et sa sensibilité, était attachée aux anciens plaisirs du voyage, que le train allait abolir. En contrepartie, il permit un réel développement de la liberté de circulation, avec toutes ses heureuses conséquences sur la vie sociale.

Nombre d’arguments sensibles autrefois utilisés contre les premiers trains peuvent l’être aujourd’hui, à bien meilleur escient encore, contre le TGV. D’autant plus que son implantation ne comporte cette fois aucune contrepartie ; au contraire, elle contribue à un nouvel enclavement de régions entières, à la désertification de ce qu’il reste de campagne, à l’appauvrissement de la vie sociale. Et ce n’est pas dans la classe dominante, où tout le monde désormais travaille d’arrache-pied et joue des coudes pour rester dans la course économique, que l’on se risquera à juger tout cela à partir de goûts personnels, sans parler d’avancer quelque vérité historique que ce soit. Il faut donc qu’à l’autre pôle de la société des individus que ne presse aucun intérêt carriériste d’aucune sorte, pas même en tant que « contre-experts » ou opposants officiels, se chargent d’énoncer toutes les bonnes raisons, tant subjectives qu’objectives, de s’opposer à cette nouvelle accélération de la déraison. L’alliance qu’ils ont formée pour publier ce texte aura sans aucun doute d’autres occasions de se manifester et de s’étendre.

Le meilleur des mondes possibles

Le monde moderne n’est rien moins qu’heureux (voir son abondante panoplie pharmaceutique), mais il peut afficher sous le nom de « consensus » une indéniable réussite : il semble avoir réussi à accorder, dans une espèce d’harmonie encore peu troublée jusqu’ici, des puissants qui dictent ce que doit être la vie et des pauvres qui ont perdu l’idée de ce qu’elle pourrait être ; des industriels de l’alimentation et de la culture frelatée, et des consommateurs mis dans l’incapacité de goûter autre chose ; des aménageurs que rien n’arrête dans leur destruction des villes et des campagnes, et des habitants que rien le plus souvent ne retient là où ils sont, hormis l’enchaînement à un travail quelconque ; des technocrates aux yeux desquels pays et paysages n’existent que pour être traversés de plus en plus vite, et des usagers des transports toujours plus pressés de quitter des villes devenues invivables, et d’échapper à la cohue en se jetant en masse sur les routes, dans les gares et les aéroports… En somme, tout est pour le mieux dans le « meilleur des mondes possibles », du moins tant que ce monde moderne reste perçu comme le seul possible, aussi indiscutable que tous ses progrès techniques ; autrement dit, tant que personne ne pose une de ces simples questions qui porte sur l’emploi de la vie : pourquoi diable faudrait-il toujours et à n’importe quel prix gagner du temps sur les trajets, alors que c’est précisément cette transformation du voyage en pur transit qui le fait paraître d’autant plus long, qui l’apparente à une véritable corvée ? Au point qu’aujourd’hui il faut introduire la télévision dans les TGV – comme bientôt dans ces automobiles où les Français passent en moyenne trois heures par jour –, pour tenter de distraire d’un tel ennui. La boucle de la déréalisation du voyage sera parfaitement bouclée quand ces télévisions donneront à contempler sous forme de clips touristiques les agréments des régions traversées… (suite…)

Matthieu Amiech, « Lettre ouverte à M. Albin Serviant »

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Matthieu Amiech

Lettre ouverte à M. Albin Serviant

animateur de la French Tech de Londres
et dirigeant d’En marche ! en Angleterre

« Si la France connaît un tel niveau d’extrémisme,
c’est que certains veulent le chaos.
Ils se disent : “J’ai loupé le train, autant mettre le bordel”. »
Albin Serviant, dans Le Monde du 4 mai 2017

« Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence. »
Walter Benjamin, dans ses notes préparatoires aux
Thèses sur le concept d’histoire (1940)

Cher Monsieur Serviant

L’édition du journal Le Monde du jeudi 4 mai dernier, pendant l’entre-deux tours de la présidentielle, m’a permis de faire un peu votre connaissance, à travers un article remarquable de franchise, intitulé : « Londres : la French Tech s’entiche de Macron. » Personne ne pourra accuser le quotidien de centre gauche du soir de dissimuler qui a porté le nouveau président au pouvoir – de quoi Macron est le nom. Bien sûr, l’histoire de cette conquête foudroyante méritera d’être un peu plus détaillée (1), mais en attendant, ce bref coup de projecteur sur le milieu des expatriés du e-business dans la capitale britannique est saisissant et tellement riche de signification.

« Banquiers, financiers, employés dans les sociétés de conseil ou entrepreneurs du Net, les “marcheurs” de Londres forment un concentré quasi caricatural du macronisme » : et l’article d’Éric Albert et Philippe Bernard de donner la parole à ces acteurs, en décrivant leurs efforts depuis un an pour assurer à Emmanuel Macron les voix des Français de Londres, ainsi que les financements dont avait tant besoin cet « outsider », dépourvu de grande machine partisane derrière lui.

Vous avez été une des têtes de pont de ce projet Macron, à Londres, M. Serviant. Diplômé de l’Essec, animateur local de la French Tech – structure de promotion des entreprises françaises de haute technologie créée par la secrétaire d’État Fleur Pellerin –, mais aussi cofondateur d’un club d’entrepreneurs baptisé French Connect, patron de deux fonds d’investissement dans les start-up…, vous n’avez eu « aucune peine, présidentielle aidant, à passer de la promotion du numérique auprès des politiques, à la promotion et au financement des politiques eux-mêmes » (!). Vous avez d’abord levé des fonds pour François Fillon, dont les projets économiques et la fascination pour les ordinateurs s’annonçaient très favorables à vos milieux d’affaires. Mais son conservatisme de mœurs vous a éloigné de lui, et vous lui avez préféré le progressiste intégral, Macron – je vous cite – « parce qu’il apporte aussi le social et que son charisme lui permet de convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ».  (suite…)

TomJo, « Au nord de l’économie »

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TomJo

Au nord de l’économie 

Se rendre ingouvernable à la société « collaborative »

(Article paru à l’origine sur le site Hors-sol Herbes folles)

« [Les travailleurs] apparaissaient comme des observateurs curieux et savants qui n’avaient aucune prise réelle sur ce qui se passait autour d’eux… Pour un étranger, les fils reliant les cerveaux délicats des hommes aux organes indestructibles des machines étaient subtils et invisibles. » Red Star, Alexandre Bogdanov, 1909.

« Si un esprit universel existait… qui pourrait enregistrer simultanément tout le processus de la nature et de la société, qui pourrait mesurer la dynamique de leur mouvement, qui pourrait prévoir les résultats de leurs interréactions – un tel esprit, bien sûr, pourrait a priori élaborer un plan économique irréprochable et exhaustif, en commençant par le nombre d’acres de blé jusqu’au dernier bouton d’un gilet. » L’économie soviétique en danger, Léon Trotski, 1932.

Nous vous écrivons du nord de la France. Symbole de la désindustrialisation, celui-ci ressemble à d’autres nords, des États-Unis ou d’Angleterre, qui résument et révèlent le point de rupture où se trouve l’économie mondiale. Cette terre de désespoir, de chômage, d’alcoolisme et de votes Front national provoque deux réflexes de survie : la réindustrialisassion et/ou la « troisième révolution industrielle ». Qu’importe le chemin, tant qu’on entrevoit un espoir. Passant des corons au coworking, nous nous sommes donné pour objet d’attaquer dans un même élan le vieux monde industriel et le nouveau monde technologique.
Filant la métaphore nécrophage contre les « vautours » et les « rapaces » (au besoin : l’Europe, la Finance, les Lobbys), les nostalgiques du vieux monde industriel s’acharnent à lui redonner vie. En 2012, avec Métro, Boulot, chimio (1), nous rappelions que pour nos poumons cet âge d’or avait d’abord été celui du charbon. Cinq ans plus tard, la réindustrialisation laisse la place à un nouveau mythe économique issu des départements de R&D de la Silicon Valley : celui d’un « post-capitalisme » high-tech prétendument collaboratif, horizontal, démonétarisé (2).
Or, c’est un autre horizon qui se profile, dans lequel les déclassés survivront à la merci d’un revenu universel payé par les robots, cependant qu’une nouvelle espèce post-humaine se connectera aux machines. (suite…)

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

 

Jacques Ellul, « L’idéologie du travail »

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Jacques Ellul

L’idéologie du travail
(in Foi et Vie n° 4, 1980, sous le pseudo de P. Mendès)

Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société, prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. Dans la presque totalité des sociétés traditionnelles, le travail n’est considéré ni comme un bien ni comme l’activité principale. La valeur éminente du travail apparaît dans le monde occidental, au xviie siècle, en Angleterre, en Hollande puis en France et elle se développe dans ces trois pays au fur et à mesure de la croissance économique.

Comment s’explique, d’abord, la mutation mentale et morale qui consiste à passer du travail peine ou châtiment, ou nécessité inévitable au travail valeur et bien ? Il faut constater que cette réinterprétation qui aboutit à l’idéologie du travail se produit lors de la rencontre de quatre faits qui modifient la société occidentale.

Tout d’abord, le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent considérablement en passant de l’artisanat, et même de la manufacture (qui était déjà dure mais non pas inhumaine) à l’usine. Celle-ci produit un type de travail nouveau, impitoyable. Et comme, avec la nécessité de l’accumulation du capital, le salaire est inférieur à la valeur produite, le travail devient plus envahissant : il recouvre toute la vie de l’homme. L’ouvrier est en même temps obligé de faire travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille. Il apparaît pour les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d’idéologie (qui apparaît d’ailleurs ici comme correspondant exactement à la vue de l’idéologie chez Marx), qui faisait du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation. Si le travail avait encore été interprété comme une malédiction, ceci aurait été radicalement intolérable pour l’ouvrier.

(suite…)

PMO à « Terre à Terre »

Le 7 mai 2016, les rédacteurs de Pièces et main d’œuvre étaient au micro de Ruth Stégassy sur France Culture

Pour écouter l’émission, cliquer ici.

 

 

Giono et la technique

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Jean Giono
Le Poids du ciel
(1935, extrait)

Je ne suis pas l’ennemi de la technique. Je suis l’ennemi des formes modernes de l’emploi de la technique. Je ne veux pas détruire les avions, les phonographes, les cinématographes, la radio. Je dis seulement qu’il y a quelque chose de plus que tout ça et de plus beau : c’est un homme. J’ai dit ailleurs que toutes les patries, tous les territoires, toutes les mystiques ne valaient pas la vie d’un homme ; je dis ici que toutes les découvertes ne valent pas la vie d’un homme ; j’ai pris ailleurs une position nette et inébranlable contre toutes les guerres, et je prends ici une position nette et inébranlable contre les guerres de toutes sortes.

Je ne crois pas que la technique puisse apporter toute seule le bonheur aux hommes. Je ne crois pas qu’il suffise d’une réforme de structure sociale pour que l’emploi de cette technique devienne soudain bénéfique. Je dis que nous serions peut-être sur la vraie route de la joie si nous nous servions en même temps et également de la technique et de la sagesse. Je dis que l’ennemi de la sagesse, c’est le profit ; et je dis que la technique est une séduisante machine à profit. Les réformes de structure ne font jamais que changer le profit de place : il cesse de tuer la sagesse du capitaliste pour tuer la sagesse de l’état. La sagesse est de savoir que l’homme n’est pas un animal politique, mais qu’il est un animal naturel. Il n’a pas un absolu besoin de technique. Il existait des hommes heureux avant que la technique existe. Je dis même que depuis qu’elle existe, les hommes sont un peu plus malheureux, contrairement à ce que généralement on affirme.

Il faut s’examiner soigneusement soi-même et se poser la question à l’instant où l’idée vous saisit : votre bonheur personnel dépend-il de la technique ? À l’instant précis où vous vous examinez, vous, individuellement, seul avec vous-même, votre paix intérieure, votre joie a-t-elle un absolu besoin de technique ? Faites votre compte ; faites deux parts des choses qui vous sont absolument nécessaires et individuellement nécessaires pour que votre vie soit belle : mettez d’un côté ce qui est sujet de la technique et de l’autre ce qui est sujet de la nature. Pesez. Ce qui est sujet de la nature, c’est ce que j’appelle le poids du ciel. Et je n’attends pas que vous me répondiez ; répondez-vous à vous-même ; ça suffit. Votre réponse ne m’intéresse pas (voilà toute la question), elle vous intéresse, vous. Même si vous êtes un homme ultramécanique, vous verrez combien le ciel pèse sur vous en réalité. Et quelle importance pour votre beauté que vous placiez sous ce poids des épaules naturelles ! Car c’est pour ce poids qu’elles sont faites. (suite…)

Guy Debord, « La Planète malade »

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Guy Debord

La Planète malade


(Ce texte fut rédigé en 1971 pour paraître dans le 13e numéro de la revue de l’Internationale situationniste avant sa dissolution.)

La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel.

Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène – et vers quelle date – la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est-à-dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme. (suite…)

Günther Anders, « La fin du pacifisme »

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Günther Anders

La fin du pacifisme (interview imaginaire)
1987

Cette traduction de l’allemand par Elsa Petit est parue en janvier 2007 dans le numéro 28-29 de la revue Tumultes consacré à « Günther Anders, Agir pour repousser la fin du monde ». Le texte a paru pour la première fois dans le n° 395/396 de Forvm (Vienne, janvier 1987). Il a ensuite été repris dans Gewalt – ja oder nein ? (Knaur, Munich, 1987), version utilisée pour cette traduction.

 

Aucun de ceux — je parle ici essentiellement des hommes politiques, des généraux, des scientifiques et des journalistes — aucun de ceux qui travaillent à faire croître la menace nucléaire générale et préparent le meurtre de masse, qui menacent effectivement de nous tuer ou se contentent d’avoir la possibilité de le faire à l’aide des centrales nucléaires “pacifiques”, aucun de ceux-là n’a plus le droit et ne doit plus pouvoir se sentir en sécurité. Du fait qu’ils se sont donné pour programme et pour métier de nous maintenir dans la peur, c’est dorénavant à leur tour de vivre dans la peur. Ceux qui menacent nos vies doivent voir à leur tour leurs vies menacées par nous. Nous ne devons pas en rester à des menaces mais, en les mettant ici et là à exécution, nous devons les intimider, leur faire prendre conscience de la situation et les amener ainsi à faire machine arrière. Pour qu’au bout du compte, plus personne ne soit menacé, ni nous ni eux. Y réussirons-nous ? Pouvons-nous encore enrayer par nos menaces défensives le péril encouru par l’humanité ? Je ne le sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans menaces défensives, nous n’y arriverons pas.

Charles Meunier, Le Canard déchaîné, Montréal, février 1986
(extrait traduit par Günther Anders le 28 septembre 1986).

 

On murmure que vous récusez désormais la qualification de pacifiste. Vous comprendrez que cette rumeur nous a étonnés et déstabilisés. Elle nous a même effrayés.

Il n’y a pas de quoi être effrayé. Ce que j’ai voulu dire en refusant désormais d’être classé dans cette catégorie, c’est seulement que celui qui aujourd’hui encore se présente comme « pacifiste » semble sous-entendre par là, sans plus ample questionnement critique, qu’il serait aussi possible de parvenir à ses fins dans les luttes politiques pour la puissance à l’aide d’autres moyens que ceux auxquels ont recours les pacifistes. Ce n’est plus le cas de nos jours puisque toute guerre impliquant de grandes puissances, mais aussi de petits États assez « grands » pour posséder la bombe, se transformerait automatiquement et probablement dans les minutes suivant son déclenchement en catastrophe générale. En outre et je l’ai déjà dit il y a trente ans (1), il n’y a plus d’objectif militaire qui ne serait lui-même anéanti par les effets des moyens mis en œuvre pour l’atteindre car tout effet dépasse ici de loin l’intention poursuivie. Voilà pourquoi il n’y a plus d’alternative au pacifisme. On devrait à l’heure actuelle remplacer la devise « La fin justifie les moyens » — qui, en soi, est fausse — par celle-ci : « Les moyens détruisent les fins ». Puisqu’il en est ainsi, il n’y a plus d’alternative au pacifisme. Voilà pourquoi je n’en suis plus un. Là où il n’y a plus d’alternative, on n’a plus besoin de spécifier sa position à l’aide d’un attribut comme « pacifiste ».

La fin du pacifisme (suite…)

PMO : « Machines arrière ! »

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Machines arrière !
(des chances et des voies d’un soulèvement vital)

 

(Texte mis en ligne le 8 mars 2016 sur le site de Pièces et main d’œuvre)

 

 

Une revue universitaire vient de nous poser l’une de ces questions qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse depuis 1945 : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? »

Il faudrait pour répondre à pareilles questions avec une certitude scientifique, maîtriser la théorie du chaos et connaître la situation dans toutes ses conditions initiales et toutes les chaînes de réactions qu’elles peuvent déclencher. Heureusement, ni les big data, ni les logiciels des sociologues et de la Rand Corporation, malgré tous leurs modèles, ne peuvent encore traiter l’avenir comme un mécanisme programmé.

Le plus sage serait de dire, oui, on peut espérer un tel soulèvement, mais ses formes, par nature, sont indéterminables, et c’est d’ailleurs ce qui en fera un véritable soulèvement et lui donnera une issue possible. Nous n’obéissons à nul destin. Tant qu’il y aura de la vie et de l’humain, l’irréductible liberté nous ouvrira une issue de secours.

Il y a cependant derrière ces deux questions, une troisième informulée, qui se résume classiquement par : Que faire ? et à laquelle tout partisan de l’émancipation s’efforce de répondre, en paroles et en actes. Que peut cet individu ? Que peut-il avec ses semblables pour transformer la situation donnée ? Et d’abord quelle est cette situation ? Qui sont les superflus ? Qu’est-ce qui les émeut ? Comment leur vient la critique ? Que sont les radicaux et comment peuvent-ils révéler aux superflus, le contenu même de leur rêve ancien ? Quelles sont les oppositions entre extrémistes et radicaux, et pourquoi les extrémistes sont les pires ennemis de toute radicalité ? Quels buts et moyens peuvent se fixer les partisans du soulèvement vital ?

Il ne s’agit pas ici d’un traité systématique. Nous avons tâché d’articuler sous une forme claire et sommaire, des éléments retenus de nos lectures, de nos observations, de notre expérience depuis quelques lustres : des matériaux de base. La pensée et le passé. Le rêve ancien du monde. La clarté des humanités. Des éclairs de Marx, Pascal, Rabelais. Un retour sur Debord et « la construction des situations». Les ZAD, le Chiapas et l’Etat islamique. L’anthropologie mimétique et le refus des politiques identitaires. Une théorie des idées et des propositions pratiques.

Faute d’avoir à offrir, comme d’autres, un grandiose plan stratégique, nous avançons les quelques directions dont nous sommes sûrs, jusqu’à ce que les faits les contredisent, pour servir ce que de bon semblera.

(suite…)

René Riesel et Jaime Semprun, À propos de la décroissance

Version imprimable de Catastrophisme etc.

René Riesel et Jaime Semprun

Catastrophisme,
administration du désastre
et soumission durable

(2008)

(Extraits choisis sur le thème de la décroissance)

Un cliché rebattu, qui prétend résumer de manière frappante les « impasses du développement », et appeler à la contrition, affirme que pour assurer le mode de vie d’un Américain moyen à l’ensemble de la population mondiale, il nous faudrait disposer de six ou sept planètes comme la nôtre. Le désastre est évidemment bien plutôt qu’un tel « mode de vie » – en réalité une vie parasitaire, honteuse et dégradante dont les stigmates si visibles sur ceux qui la mènent se complètent des corrections de la chirurgie esthétique – semble désirable et soit effectivement désiré par l’immense majorité de la population mondiale. (Et c’est pourquoi la vulgarité des nantis peut s’exhiber avec une telle complaisance, sans plus rien conserver de la retenue et de la discrétion bourgeoises : ils suscitent l’envie – il leur faut tout de même des gardes du corps – mais pas la haine et le mépris que préparaient les révolutions).

Du reste, certains partisans de la « décroissance », sans doute insuffisamment convaincus de la faisabilité de leurs préconisations, évoquent parfois la nécessité d’une « révolution culturelle » et s’en remettent finalement à rien moins qu’à une « décolonisation de l’imaginaire » ! Le caractère vague et lénifiant de pareils vœux pieux, dont on ne dit rien de ce qui permettrait de les exaucer, en dehors de l’embrigadement étatique et néo-étatique renforcé qu’implique par ailleurs l’essentiel des préconisations décroissantes, paraît surtout destiné à refouler l’intuition de l’âpre conflit que ce serait inévitablement de tenter, et déjà de penser sérieusement, la destruction de la société totale, c’est-à-dire du macrosystème technique à quoi finit par se résumer exactement la société humaine.

Depuis que la médecine scientifique a mis au point la machinerie qui assure une sorte de maintenance des quasi-cadavres, et prolonge ainsi indéfiniment leur fin de vie, on dit couramment, pour parler de la décision concernant ces morts-vivants, décision – qu’il faut bien prendre un jour, pour des questions de coût ou peut-être d’éthique – d’interrompre leur apparence de survie, on dit donc très éloquemment qu’il faudra alors les débrancher. La transposition à la société totale, où l’humanité entière se trouve sous branchements et perfusions de toutes sortes, s’impose d’elle-même. Mais elle signale du même coup ce qu’un arrêt de la machinerie de la vie artificielle a de presque impossible à imaginer pour les habitants de ce monde clos : si certains d’entre eux, parmi les plus suréquipés, apprécient à l’occasion, comme une expérience, le dénuement matériel, c’est sous forme d’escapade dans un trekking encadré, avec leur téléphone portable et l’assurance de rentrer chez eux en avion. Et il est vrai qu’on peut à bon droit se demander dans quel état de délabrement on retrouverait cette sorte d’humanité, une fois qu’elle se verrait définitivement privée des impulsions que lui donne sa machinerie. De sorte que c’est le perfectionnement de son câblage qui paraît à beaucoup l’issue la plus réaliste : « Seule porte de sortie ouverte à nos enfants : enfiler une combinaison munie de tous les biosenseurs que la loi de Moore saura leur fournir afin de sentir, voir et toucher virtuellement, avaler une bonne dose d’euphorisant et partir chaque week-end pour le pays des songes avec la star préférée, là-bas sur une plage d’avant la sixième extinction, les yeux rivés aux écrans du casque, sans passé et sans avenir. » Ceci n’est pas extrait d’un hommage au génie visionnaire qui fut, Au temps de poupée Pat, celui de Philip K. Dick, mais constitue la conclusion de l’ouvrage fort bien informé (Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces, 2004) d’un de ces membres de l’establishment scientifique qui, carrière faite et la retraite venue, mangent le morceau. (Pages 32-34) (suite…)

George Orwell, « Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire »

Version imprimable (recto verso) du Crapaud ordinaire

George Orwell

Quelques réflexions
sur le crapaud ordinaire

(Article paru le 12 avril 1946 dans Tribune, Londres,
traduit à Bordeaux, l’hiver 2016, par les Amis de Bartleby.)

Précédant l’hirondelle, précédant la jonquille et peu après le perce-neige, le crapaud ordinaire salue l’arrivée du printemps à sa manière : il s’extrait d’un trou dans le sol, où il est resté enterré depuis l’automne précédent, puis rampe aussi vite que possible vers le point d’eau le plus proche. Quelque chose – comme un frémissement dans la terre ou peut-être simplement une hausse de température de quelques degrés – lui a signalé qu’il était temps de se réveiller. Il semble cependant que quelques crapauds manquent de temps à autre le réveil et sautent une année. Du moins, plus d’une fois, au beau milieu de l’été, il m’est arrivé d’en déterrer, bien vivants et visiblement en bonne forme.

À ce moment-là, après son long jeûne, le crapaud prend une allure fort spirituelle, tout comme l’un de ces sobres anglo-catholiques vers la fin du carême. Ses mouvements sont lents mais résolus, son corps est amaigri et, par comparaison, ses yeux semblent anormalement grands. Cela permet de distinguer ce que l’on ne pourrait remarquer à aucun autre moment : qu’un crapaud a parmi les plus beaux yeux de tout le règne animal. Ils sont comme de l’or, ou plus précisément comme ces pierres dorées semi-précieuses que l’on voit parfois orner les chevalières et que l’on nomme, me semble-t-il, le chrysobéryl.

Durant les quelques jours qui suivent son retour à l’eau, le crapaud s’attelle à reprendre des forces en mangeant de petits insectes. À présent, le voilà regonflé à sa taille normale et il entre dans une phase d’intense sensualité. Tout ce qu’il sait, du moins s’il s’agit d’un crapaud mâle, c’est qu’il veut serrer quelque chose entre ses bras. Tendez-lui un bâton, ou même votre doigt : il s’y accrochera avec une force surprenante et mettra un long moment à découvrir qu’il ne s’agit pas d’une femelle crapaud. On rencontre fréquemment des amas informes de dix ou vingt crapauds roulant indéfiniment dans l’eau, agrippés les uns aux autres sans distinction de sexe. Puis, progressivement, ils se répartissent en couples, le mâle assis suivant l’usage sur le dos de la femelle. Vous pouvez désormais distinguer les mâles des femelles, car le mâle est plus petit, plus sombre, perché sur le dessus et ses bras enlacent fermement le cou de la femelle. Après un jour ou deux, la ponte est déposée en de longs cordons qui s’enroulent dans les roseaux et deviennent bientôt invisibles. Quelques semaines encore, et l’eau grouille d’une multitude de minuscules têtards qui grossissent rapidement. Puis ils déploient leurs pattes arrière, puis leurs pattes avant et perdent leur queue. Finalement, vers le milieu de l’été, la nouvelle génération de crapauds, plus petits que l’ongle de votre pouce mais parfaits dans le moindre détail, rampe hors de l’eau pour recommencer la partie. (suite…)

Jean Giono, «Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix»

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Jean Giono

Lettre aux paysans
sur la pauvreté et la paix

6 juillet 1938.

Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ? Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson, nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien, est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel. 

Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non, si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit, vous et moi, après certaines de nos parlotes : « Eh ! bien voilà, mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée, mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte, nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie, mais la question n’est pas là, on ne parlera pas exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite, je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ; ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et, il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes, américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols, enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues du monde (il y a même un Japonais, et, quand il écrit on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches de solution. (suite…)

Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre

Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

tome II, chapitre 2

Et voici ce que j’en ai pensé : maintenant que l’économie est venue à bout de s’emparer entièrement de la Terre, qu’elle y a tout reconstruit à nouveaux frais d’après ses conceptions et ramassé le genre humain à l’intérieur d’elle-même et de ses ondes radioélectriques ; que sa raison positive règne seule exclusivement sur une planète sillonnée d’autoroutes et de conduites de gaz, garnie partout d’agences bancaires, d’éclairage public, d’aérodromes, etc., qu’elle y a relogé l’homo sapiens dans ses bâtiments standard avec le poste de TV, le chauffage central et la cuisine intégrée ; et maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Esquimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2 ; que suivant la prédiction de Senancour est arrivé le temps où le Patagon connaîtra les arts italiens, « où les rives de l’Irtis porteront les palais du Tibre et de la Seine, et les pâturages du Mechassipi deviendront arides comme les sables de Barca, etc. » (Hâtez-vous, ajoutait-il, les temps se préparent rapidement où cette nature robuste n’existera plus, où tout sol sera façonné, où tout homme sera énervé par l’industrie humaine… où l’on sera blasé sur tout, indifférent à tout, et dévoré d’une agitation qui n’aura plus même d’illusions pour objet) ; et que nous voici rendus à ce moment inévitable où rien n’existe plus qu’en raison de ses procédés, de ses artifices, de ses chimies et de ses machines, de ses perfectionnements ; qu’elle a refait les paysages plus lisibles à ses satellites, et les villes en circuits imprimés vues ainsi, plus intelligibles à la téléprospection, et repeint les tableaux des musées pour qu’ils donnent plus de satisfaction, et rajeuni les vieux monuments du génie humain en produits culturels autolumineux ; et qu’il lui faut s’inventer des arrière-mondes numériques en couleur pour trouver à y assouvir son besoin continuel d’agitation ; nous pouvons comprendre, maintenant, mais un peu tard, qu’elle ne devait auparavant ses airs d’amabilité, de sollicitude pour nous, et son apparence de bon sens, qu’à ce qu’il y subsistait de passé vivant et actif, dont elle alimentait sa croissance ; de passé humain laissé en terrain vague pour ainsi dire, à ses propres habitudes et initiatives, durant qu’elle s’activait à construire les infrastructures de sa société totale. (suite…)

“Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer”, EDN

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Encyclopédie des nuisances

Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer

(juin 1990)

« Bien que la prospérité économique soit en un sens incompatible
avec la protection de la nature,
notre première tâche doit consister à œuvrer durement afin d’harmoniser l’une à l’autre »
Shigeru Ishimoto (Premier ministre japonais),
Le Monde diplomatique, mars 1989

« … comme l’environnement ne donne pas lieu à des échanges marchands,
aucun mécanisme ne s’oppose à sa destruction.
Pour perpétuer le concept de rationalité économique, il faut donc chercher à donner un prix à l’environnement,
c’est-à-dire traduire sa valeur en termes monétaires. »
Hervé Kempf, L’Économie à l’épreuve de l’écologie, 1991

« Quatorze grands groupes industriels viennent de créer Entreprises pour l’environnement, une association destinée à favoriser leurs actions communes dans le domaine de l’environnement, mais aussi à défendre leur point de vue. Le président de l’association est le PDG de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou. […] Les sociétés fondatrices, dont la plupart opèrent dans des secteurs très polluants, dépensent déjà au total pour l’environnement plus de 10 milliards de francs par an, a rappelé Jean-René Fourtou. Il a d’autre part souligné que l’Association comptait agir comme lobby auprès des autorités tant françaises qu’européennes, notamment pour l’élaboration des normes et de la législation sur l’environnement. »
Libération, 18 mars 1992

Une chose est au moins acquise à notre époque : elle ne pourrira pas en paix. Les résultats de son inconscience se sont accumulés jusqu’à mettre en péril cette sécurité matérielle dont la conquête était sa seule justification. Quant à ce qui concerne la vie proprement dite (mœurs, communication, sensibilité, création), elle n’avait visiblement apporté que décomposition et régression.

Toute société est d’abord, en tant qu’organisation de la survie collective, une forme d’appropriation de la nature. À travers la crise actuelle de l’usage de la nature, à nouveau se pose, et cette fois universellement, la question sociale. Faute d’avoir été résolue avant que les moyens matériels, scientifiques et techniques, ne permettent d’altérer fondamentalement les conditions de la vie, elle réapparaît avec la nécessité vitale de mettre en cause les hiérarchies irresponsables qui monopolisent ces moyens matériels. (suite…)

“Alerte à Babylone”

Alerte à Babylone

Un film de Jean Druon (2005)

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Sur l’opération Bordeaux Euratlantique, par un habitant de la ZAC

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Brève réponse

 à l’avis d’enquête publique sur l’opération d’intérêt national

Bordeaux Euratlantique

et la réalisation de la zone d’aménagement concerté

Bordeaux Saint-Jean Belcier sur la commune de Bordeaux

par un habitant de la ZAC

Les aménageurs sont décidément plein d’égards envers les aménagés. On ne saurait donc trop les remercier de nous convier, du vendredi 15 novembre au lundi 16 décembre 2013, à donner notre avis sur l’opération Bordeaux Euratlantique et la zone « d’aménagement concerté » Bordeaux Saint-Jean Belcier, et leur savoir gré de « construire avec les habitants et les usagers du périmètre une concertation exigeante, à la fois à l’échelle de l’opération dans son ensemble et liée à la réalisation des projets ». Et ce alors que les plans sont achevés, les crédits votés, les travaux déjà engagés.

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Ce « projet métropolitain et européen », « un des plus grands projets urbains en France » que l’on nous vend sous le fallacieux habillage de « ville lente, ville verte » et d’« écoquartier de haute qualité environnementale », s’étendra sur une superficie totale de 738 hectares, avec un « levier financier » considérable puisque, pour 650 millions d’euros de « budget aménageur » et 100 millions de « participation publique, » il est attendu 5 milliards d’euros d’« investissement publics et privés ». « Mais où trouvent-ils tout cet argent, avec la crise ? » Dans la dette, tout simplement, puisque l’argent c’est de la dette, récupérable sur nos impôts, et que de toute façon « nous n’avons d’autre choix que la fuite en avant », comme l’avouait un édile. Rien ne dit cependant que ce projet mégalomane ne connaîtra pas le sort de ces villes-fantômes espagnoles, avec leurs autoroutes désertes qui mènent à des aéroports à l’abandon.
La clé de ce programme, c’est bien sûr la ligne à grande vitesse Paris-Bordeaux (10 milliards d’euros prévus, en hausse constante) qui mettra en 2017 la capitale à deux heures de la cité de Montaigne, Ellul et Charbonneau, soit une heure de moins que la ligne actuelle. « Mais qu’est-ce qu’ils font avec le temps qu’ils gagnent ? » « Et si ce temps gagné grâce à la vitesse était inutilisable pour le bonheur ? » Bonnes questions, mais dont nous ne discuterons pas, puisque, dominatrice et totalitaire, la Technique partout s’impose, sans nous demander notre avis. Voilà donc 20 millions de voyageurs pressés attendus chaque année dans la toute nouvelle gare Saint-Jean, 20  000 mètres carrés d’hôtellerie pour les accueillir et 60  000 mètres carrés de commerces pour les plumer au passage. (Pour donner un ordre de grandeur, un terrain de football mesure en moyenne 7 000 mètres carrés, publicités non comprises.)

(suite…)