Une tribune dans « La Décroissance »

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Les Amis de Bartleby

Une tribune dans La Décroissance
(Parue dans le n° 165 de La Décroissance, décembre 2019)

Lutter contre le nucléaire, la création d’un centre commercial, d’une rocade ou de tout autre grand projet nuisible en multipliant les comités de défense locaux, cela nous paraît une stratégie essentielle de l’écologie politique. Mais marcher vaguement « pour le climat », à l’instar des manifestations médiatiques qui se développent actuellement dans les métropoles, cela a-t-il un sens ?

Curieuse époque en effet où certains marchent, nagent, rament, pédalent, tricotent… « pour le climat » comme d’autres font des processions pour faire tomber la pluie. On pourrait néanmoins trouver sympathiques ces happenings s’il s’y tenait des propos d’un quelconque intérêt. Mais qu’y entend-on ? « Bouffe ma chatte, pas la planète », « Si y’a plus de terre, y’a plus de bière », « Pas d’climat pas d’chocolat »… Dans le même esprit, les militants d’Extinction Rebellion avaient accroché en mai dernier, sur le palais de la Bourse de Bordeaux, une banderole géante qui clamait : « Chirac, reviens ! » (Pour reprendre les essais nucléaires ? Buter quelques Canaques de plus ?) Leur prétendu second degré masque mal leur indigence politique. Comme le reconnaît ingénument Greta Thunberg, l’égérie de Youth for Climate : « Mais je ne parle jamais de politique, tout ce que je dis, c’est que nous devons écouter la science. […] Nous n’avons pas l’éducation qu’il faut pour nous permettre de formuler des demandes, il faut laisser cela aux scientifiques. » Quand on sait que ces mouvements sont financés par des fonds abondés par des multinationales et des multimillionnaires (le Climate Emergency Fund entre autres) pour promouvoir l’imposture de la transition énergétique (à l’échelle industrielle, les énergies renouvelables ne se substituent pas aux énergies fossiles, mais les requièrent et s’y ajoutent) et relancer une croissance verte avec le Green New Deal, on comprend mieux ce qui est en jeu et le « sens » de ces manifestations. 

Parmi toutes les catastrophes en cours ou quasi achevées après deux siècles de capitalisme industriel : catastrophes écologique, culturelle, esthétique, intellectuelle, sociale, morale, politique, démographique… – sans parler de l’effondrement financier et économique qui peut nous tomber dessus à tout instant –, la catastrophe climatique est la seule à bénéficier d’un tel battage médiatique et à faire sortir tant de gens dans la rue. C’est surtout l’une des seules pour lesquelles l’ingénierie et l’industrie prétendent encore apporter des remèdes. Des remèdes technologiques bien sûr, comme si l’on pouvait soigner le mal par le mal : pulvériser des particules de soufre dans la haute atmosphère, séquestrer le carbone dans les sols, alcaliniser et fertiliser les océans avec du sulfate de fer, capter directement le CO2 de l’air pour le stocker, lancer un parasol spatial, ensemencer des nuages marins… nos savants fous ne manquent pas d’idées folles, et légitiment en passant l’énergie nucléaire, qu’ils osent nous vendre comme une « énergie propre ». 

Ces mises en scène d’un catastrophisme d’État sous couvert d’« état d’urgence climatique » sont-elles autre chose qu’une vaste propagande pour « l’adaptation à de nouvelles formes de survie en milieu extrême (1) » ? Avec pour corollaire une gestion totalitaire des populations, puisque « la préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital : la liberté (2) », comme le redoutait déjà Bernard Charbonneau il y a quarante ans.

Leur nombre élevé procure aux manifestants qui tournent en rond « pour le climat » un sentiment de puissance bien illusoire. Pour Günther Anders, « seuls travaillent à l’aide de happenings ceux qui n’ont pas de pouvoir, ceux qui n’ont pas réellement la possibilité de changer ou de détruire effectivement l’institution qu’ils combattent. Les happenings sont tous sans exception des manifestations de détresse ou de substitution et parfois même des actes de désespoir à l’aide desquels ceux qui n’ont pas de pouvoir peuvent exposer leurs revendications (3) ». Les Gilets jaunes, même s’ils manifestent eux aussi leur impuissance, ont su créer des lieux de rencontre et de débat où l’on parle de politique, de démocratie directe en particulier. Ce pourrait être un premier pas vers une contre-société libre, égale et fraternelle, à condition de construire dès à présent des contre-institutions libertaires. 

Car l’extinction de la vie sur terre continuera tant que nous n’aurons pas repris notre souveraineté à la toute-puissante technocratie. 

Notes

1. René Riesel, Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, EDN.

2. Bernard Charbonneau, Le Feu vert, Parangon.

3. Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. 2, Fario.

 

PMO, « Ellul & Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine »

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Pièces et main-d’œuvre

Ellul & Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine

(Repris du site de PMO)

Voici un article de Bernard Charbonneau (1910-1996), Vers un meilleur des mondes, publié en 1984 dans Combat nature, et un extrait de Ce que je crois, de Jacques Ellul (1912-1994), publié en 1987 chez Grasset (à lire ci après). Deux textes contre la fabrication de l’homme-machine (FIV, PMA, GPA, eugénisme et manipulations génétiques), que nous republions à l’occasion du vote de la nouvelle loi de « bioéthique », étendant à toutes les femmes, fécondes ou non, seules ou en couples, l’accès aux technologies de production infantile.

Merci à qui nous les a passés et à qui les fera passer à son tour.

 

Ces textes, nous ne les connaissions pas quand nous avons publié dans La Décroissance, en octobre 2019, notre Appel contre l’eugénisme et l’anthropocide[1]. Ni en septembre, Alertez les bébés ! Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine[2]. Ni les multiples enquêtes consacrées depuis deux décennies à la machination de l’homme, notamment dans le domaine de la production infantile.

Certains nous ont reproché, comme d’habitude, de parler trop tôt, ou trop tard, trop fort, trop clair, trop compliqué – enfin trop. Nous avons découvert avec surprise et plaisir qu’Ellul & Charbonneau employaient déjà nos mots, et sans plus les mâcher que nous : « fabrication de l’homme par l’homme », « bombe génétique », « eugénisme scientifique », « homme-machine », « ensemble de pièces détachées », « mécanique composée de multiples rouages que l’on peut séparer, reporter, recomposer autrement… », etc.

Non que nous soyons sensibles à l’argument d’autorité, mais nous préférons avoir raison avec Ellul & Charbonneau que tort avec tout le monde. Et les critiques qu’ils adressent sur le vif au biologiste Jacques Testart, « inventeur » de la fécondation in vitro (FIV), restent les nôtres :

« D’ailleurs, Le Monde nous apprend que le « père » d’Amandine, le premier bébé éprouvette, a commencé sa carrière à l’INRA avant de passer à l’INSERM. On nous apprend que cet éminent inséminateur « supporte mal le monde médical, son appétit du gain », c’est pourquoi « il veut gagner un peu plus que son salaire, il a obtenu l’autorisation de vendre ses services à l’hôpital américain de Neuilly » (Cf. Le Monde 12-13 février 1984).[3] »

(suite…)

« Contre l’eugénisme et l’anthropocide »

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Contre l’eugénisme et l’anthropocide

 Appel pour l’abolition de toute reproduction artificielle de l’humain[1]

  

Un crime contre l’humanité a lieu sous nos yeux.

Ce crime, né du cerveau des biologistes[2] et commis avec les moyens de la médecine et de la génétique, se présente sous les dehors d’un bienfait et d’une émancipation pour l’humanité.

Bienfait pour les victimes de stérilité (organique ou due à l’empoisonnement chimique et industriel du milieu), pour les femmes seules et les couples de même sexe naturellement inféconds.

Émancipation du vivant – spontané, autonome et imprévisible –, des contraintes de la nature d’où découlait la naissance, avec ses aléas.

Ce crime, c’est l’eugénisme (d’abord nommé viriculture ou aristogénisme), la sélection scientifique de l’espèce humaine, ainsi re-nommé en 1883 par Galton, un cousin de Darwin, également co-inventeur de la biométrie avec Karl Pearson (1857-1936). Ou encore hygiène de la race (Rassenhygiene), en 1904, par Alfred Ploetz et Ernst Rüdin, deux médecins nazis.

Un crime soutenu et propagé par d’innombrables scientifiques, entrepreneurs (Henry Ford, John D. Rockfeller), penseurs (Renan, Teilhard de Chardin), dirigeants politiques (Trotski, Churchill, Hitler). Et de nouveau renommé transhumanisme en 1957 par Julian Huxley – le frère d’Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes), biologiste et directeur de l’Unesco – après que les nazis eussent révélé la vérité de l’eugénisme. La création in labo d’un Übermensch, d’une « race de seigneurs » et de surhommes « augmentés ».

La machination de l’humain (production artificielle, modifications génétiques), c’est le moyen du transhumanisme eugénique. C’est-à-dire de ce racisme issu des laboratoires et que ses promoteurs déguisent aujourd’hui en pseudo-égalitarisme[3]. (suite…)

Olivier Rey, « Le libéralisme contre la liberté »

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Olivier Rey

Le libéralisme contre la liberté

(À propos de La Tyrannie des modes de vie
de Mark Hunyadi, éditions Le Bord de l’eau)

Publié dans Terrestres le 14 octobre 2018

« Tant de liberté, pour si peu de bonheur », chantait France Gall dans l’un de ses plus grands succès, Résiste. Le constat est juste, mais le remède proposé par le refrain laisse perplexe : « Prouve que tu existes, cherche ton bonheur partout, va, refuse ce monde égoïste… Suis ton cœur qui insiste… Bats-toi, signe et persiste… » Comme on voit, le refus du monde égoïste s’exprime sur un mode extrêmement individualiste. Comment surmonter l’hiatus, entre l’étendue de la liberté d’un côté, l’étroitesse du bonheur de l’autre ? Réponse de la chanson : en renchérissant dans l’exercice de la liberté individuelle. Malheureusement, non seulement le remède n’est pas à la hauteur du problème mais, comme nous allons voir, il en est dans une certaine mesure l’aliment.

« Tant de liberté, pour si peu de bonheur… » Mais d’abord, de quelle liberté s’agit-il ? On connaît le contraste souligné par Benjamin Constant, entre liberté des anciens et liberté des modernes : « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances (1). » Des libertés aussi différentes sont exposées à des maux eux-mêmes différents : « Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique (2). » Constant mettait donc en garde ses contemporains contre le retour d’une tyrannie à l’ancienne qui, en échange de la liberté accordée et de la sécurité garantie aux citoyens dans leurs affaires privées, les déposséderait de leurs droits politiques. La tyrannie, cependant, peut revêtir de multiples formes, et c’en est une autre que Mark Hunyadi voit régner de nos jours : la tyrannie des modes de vie.
Par « mode de vie », Hunyadi entend « l’ensemble des pratiques concrètes qui façonnent effectivement les comportements de chacun, en produisant des attentes auxquelles, pour se socialiser, les individus se conforment. […] Ainsi, on attend d’eux qu’ils travaillent, qu’ils consomment, qu’ils sachent s’orienter dans un univers technologique, qu’ils utilisent les moyens de télécommunication ; dans le milieu professionnel, on attend qu’ils soient performants, productifs, disciplinés, mais aussi évalués, comparés et, de plus en plus, autoévalués ; notre existence prend toujours davantage la forme d’un curriculum vitae, et il est attendu que notre commerce avec autrui se déroule dans le cadre du politiquement correct. Tout cela, et mille autres choses encore, visibles ou insidieuses, caractérisent notre mode de vie » (p. 44-45). De ce fait, « le petit espace privé sur lequel règne [l’individu] […] est un espace hautement contraint dans les choix qu’il laisse subsister : à l’image du salarié qui peut certes choisir d’avoir un compte dans la banque de son choix, mais qui ne peut pas choisir de ne pas avoir de compte » (p. 74).

(suite…)

PMO, « Alertez les bébés ! »

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Alertez les bébés !

Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine

 

 

Ce mois d’octobre 2019 verra donc l’enregistrement légal par le parlement français – sauf chute d’une comète sur le Palais Bourbon – d’un coup de force élargissant à toutes les femmes, fertiles ou stériles, seules ou en couple (ou en « trouple », ou en troupe, etc.), l’accès à la fécondation in labo, prise en charge par une équipe médicale et par la sécurité sociale.
Ce succès, dû à une convergence de mouvements, ne s’arrêtera pas là.
Nous qui ne sommes ni croyants, ni catholiques, ni de droite (ce qui n’aurait rien d’infâmant), mais de simples chimpanzés du futur, athées, libres penseurs, anti-sexistes, écologistes radicaux, luddites, etc. – comme la plupart de nos lecteurs – exposons à cette occasion les raisons de notre opposition, à toute reproduction et modification artificielles de l’humain.

Que ce soit pour les homos ou les hétéros, seuls ou en couples, avec ou sans père. C’est clair ?

Et pour que ce soit encore plus clair, nous le faisons avec des femmes, des féministes et des lesbiennes. Celles du Feminist International Network of Resistance to Reproductive and Genetic Engineering, par exemple, qui, dès les années 1980, combattait les « technologies déshumanisantes » et le génie génétique et reproductif, « produit de développements scientifiques qui considèrent le monde comme une machine. »

L’insémination artificielle des femmes – artisanale ou médicale – pratiquée depuis le XIXe siècle, préservait encore le hasard de l’engendrement. A l’inverse, avec la fécondation hors corps et le tripatouillage de gamètes dans une boîte de Petri, la reproduction biologique devient une production artificielle, dont le vivant est la matière première.
Depuis les années 1970, les médecins ont de leur propre chef appliqué ces procédés aux femmes stériles puis aux fertiles. Ils trient les gamètes, sélectionnent les embryons. Déjà, ils modifient les génomes à l’aide des « ciseaux génétiques » CRISPR-Cas 9. En clair, ils élaborent des hommes « augmentés » (transhumains, posthumains, etc.), ayant bénéficié de leurs traitements ; et donc des sous-hommes, des « chimpanzés du futur », ceux dont les parents auront refusé ces traitements ou n’y auront pas eu accès. Retour de l’« hygiène de la race » et de l’eugénisme décomplexé. Et vous, aurez-vous des enfants ? « Augmentés » ou ordinaires ? Posthumains ou chimpanzés ? Par les voies naturelles ou artificielles ?

La loi de bioéthique votée en 1994, autant violée par les médecins, qui repoussent toujours plus les limites de leurs prouesses, que par les « parents d’intention », adeptes du « tourisme procréatif » afin de contraindre l’Etat à ratifier leurs transgressions, en est à sa troisième révision. En attendant que la quatrième ou cinquième révision de cette loi bio-élastique n’étende également l’accès à la reproduction artificielle aux couples d’hommes et aux hommes seuls.

Nous protestons donc, en tant qu’humains ordinaires, membres de l’immense majorité de l’espèce, dotés depuis nos origines de facultés de reproduction naturelles (libres, sexuées, gratuites – et parfois défaillantes), contre l’instauration de ces procédures artificielles (technico-marchandes), et contre la destruction et l’appropriation de nos droits reproductifs, aux mains des biocrates. Nous protestons contre notre stérilisation technologique et sociale au profit de l’espèce supérieure des inhumains génétiquement modifiés.

Nous sommes nos corps. Nous, humains ordinaires, animaux politiques et chimpanzés du futur. Nous voici donc en état de légitime défense. Sommés d’agir ou disparaître.

Que si nous disparaissons, la victoire des plus aptes se révélera sans avenir. Le contrat techno-social est un marché de dupe. Croyant s’affranchir, l’homme-machine s’asservit. Croyant dominer, il obéit. Quand on utilise les moyens technologiques, on donne le pouvoir aux technocrates. Quand on utilise les moyens biotechnologiques, on donne le pouvoir aux biocrates. Quand on se repose de soi et de tout sur la Mère-Machine, on donne le pouvoir à la Mère-Machine.

***

Sommaire : 1- L’hypocrisie sélectionniste. 2- Extension de l’eugénisme. 3- De l’enfant artificiel à l’espèce artificielle. 4- La fabrication plutôt que la naissance. 5- Droiche-gaute : le faux clivage qui masque les vrais. 6- Découvrons le complot hétéro. 7- La reproduction sans homme, une augmentation transhumaniste. 8- Eliminer l’humain pour éliminer l’erreur. 9- Le fait accompli comme contrat social : le droit du plus fort. 10- La liberté de disposer d’un corps obsolète. 11- Au-delà des limites : transformation du désir en droit (mon désir sera ta loi). 12-Mère-Machine s’occupera de tout (maternage et infantilisme technologiques).
Glossaire : Novlangue de la reproduction artificielle.

(Si certains passages vous donnent une impression de déjà-lu, c’est normal. Ceci est une version réduite, augmentée, revue, corrigée et mise à jour de Reproduction artificielle « pour toutes » : le stade infantile du transhumanisme, publié en juin 2018.)

Pour lire le texte intégral, ouvrir la Version imprimable d’Alertez les bébés

 

Mardi 24 septembre 2019 par Pièces et main d’œuvre

 

Jean-Claude Michéa,  « Pour en finir avec le XXIe siècle »

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Jean-Claude Michéa

 Pour en finir avec le XXIe siècle

(Préface à l’édition en 2006
de La Culture du narcissisme de Christopher Lasch)

 

1. Au début de son merveilleux petit livre sur George Orwell, Simon Leys fait observer, avec raison, que nous avons là un auteur qui « continue de nous parler avec plus de force et de clarté que la plupart des commentateurs et politiciens dont nous pouvons lire la prose dans le journal de ce matin » (1). Toutes proportions gardées, ce jugement s’applique parfaitement à l’œuvre de Christopher Lasch et plus particulièrement à La Culture du narcissisme, qui est sans doute son chef-d’œuvre. Voici, en effet, un ouvrage écrit il y a déjà plus de vingt ans (2) et qui demeure, à l’évidence, infiniment plus actuel que la quasi-totalité des essais qui ont prétendu, depuis, expliquer le monde où nous avons à vivre.

2. Par sa formation intellectuelle initiale (le « marxisme occidental » et, plus particulièrement, l’École de Francfort) Lasch s’est, en effet, trouvé assez vite immunisé contre ce culte du « Progrès » (ou, comme on dit maintenant, de la « modernisation ») qui constitue, de nos jours, le catéchisme résiduel des électeurs de gauche et donc également un des principaux ressorts psychologiques qui les retient encore à cette étrange Église malgré son évidente faillite historique. Présentant, quelques années plus tard, la logique de son itinéraire philosophique, Lasch ira jusqu’à écrire que le point de départ de sa réflexion avait toujours été cette « question faussement simple : comment se fait-il que des gens sérieux continuent encore à croire au Progrès alors que les évidences les plus massives auraient dû, une fois pour toutes, les conduire à abandonner cette idée ? »  (3) Or, le simple fait d’accepter de poser cette question sacrilège ne permet pas seulement de renouer avec plusieurs aspects oubliés du socialisme originel (4). Il contribue également à lever un certain nombre d’interdits théoriques qui, en se solidifiant avec le temps, avaient fini par rendre pratiquement inconcevable toute mise en cause un peu radicale de l’utopie capitaliste. C’est ainsi, par exemple, que la question soulevée par Lasch rend à nouveau possible l’examen critique de l’identification devenue traditionnelle – par le biais d’une forme quelconque de la théorie des « ruses de la raison » – entre le mouvement, posé comme inéluctable, qui soumet toutes les sociétés au règne de l’Économie et le processus d’émancipation effective des individus et des peuples. En d’autres termes, si l’on consent à traduire les concepts a priori de l’entendement progressiste, devant le tribunal de la Raison, si, par conséquent, on cesse de tenir pour auto-démontrée l’idée que n’importe quelle modernisation de n’importe quel aspect de la vie humaine constitue, par essence, un bienfait pour le genre humain, alors plus rien ne peut venir garantir théologiquement que le système capitaliste – sous le simple effet magique du « développement des forces productives » – serait historiquement voué à construire, « avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature » (Marx), la célèbre « base matérielle du socialisme », autrement dit l’ensemble des conditions techniques et morales de son propre « dépassement dialectique ». Cela signifie en clair – pour s’en tenir à quelques nuisances bien connues – que le développement d’une agriculture génétiquement modifiée, la destruction méthodique des villes et des formes d’urbanité correspondantes ou encore l’abrutissement médiatique généralisé et ses cyberprolongements, ne peuvent, de quelque façon que ce soit, être sérieusement présentés comme un préalable historique nécessaire, ou simplement favorable, à l’édification d’une société « libre, égalitaire et décente » (5). Ce sont là, au contraire, autant d’obstacles évidents à l’émancipation des hommes, et plus ces obstacles se développeront et s’accumuleront (qu’on songe par exemple à certaines lésions probablement irréversibles de l’environnement), plus il deviendra difficile de remettre en place les conditions écologiques et culturelles indispensables à l’existence de toute société véritablement humaine. Ceci revient à dire, le capitalisme étant ce qu’il est, que le temps travaille désormais essentiellement contre les individus et les peuples, et que plus ceux-ci se contenteront d’attendre la venue d’un monde meilleur, plus le monde qu’ils recevront effectivement en héritage sera impropre à la réalisation de leurs espérances – y compris les plus modestes. Or cette idée constitue la négation même du dogme progressiste, lequel pose par définition que la Raison finit toujours par l’emporter et qu’ainsi, il est d’ores et déjà acquis que le xxie siècle sera grand et l’avenir radieux. C’est pourquoi la critique de l’aliénation progressiste doit devenir le premier présupposé de toute critique sociale. Et malheureusement c’est une critique qui, jusqu’à présent, n’a guère dépassé le stade des commencements (6).

(suite…)

Christopher Lasch,  Nouveau regard sur « La Culture du narcissisme »

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Christopher Lasch

 Nouveau regard sur
La Culture du narcissisme

(Postface à l’édition de 1991)

 

Grâce à Tom Wolfe et à toute une meute de journalistes de moindre importance, les années soixante-dix avaient déjà été baptisées « décennie du moi » lorsque La Culture du narcissisme a été publiée en 1979. De nombreux commentateurs n’ont vu évidemment dans ce livre qu’une analyse supplémentaire des attitudes égocentriques qui paraissaient avoir détrôné les préoccupations sociales des années soixante. Les journalistes nous ont appris à considérer les décennies comme l’étalon du temps historique et à voir apparaître un nouvel ensemble de tendances culturelles tous les dix ans. Si les années soixante étaient l’ère du Verseau, de l’engagement social et de la révolution culturelle, les années soixante-dix n’ont pas tardé à être identifiées comme l’ère de l’égocentrisme et du repli politique.

Les critiques ont accueilli La Culture du narcissisme comme une « jérémiade » supplémentaire s’attaquant au sybaritisme, comme un constat sur les années soixante-dix. Ceux qui ont trouvé le livre trop sinistre ont annoncé qu’il serait de toute façon bientôt dépassé, puisque la décennie qui allait commencer nécessiterait un nouvel ensemble de tendances, de nouveaux slogans et de nouveaux mots d’ordre, afin de se distinguer des décennies précédentes.

Malgré les prédictions de nombreux commentateurs, les années quatre-vingt n’ont toutefois pas été celles d’un retour à l’altruisme et à l’esprit civique. Les yuppies qui ont donné le ton culturel de cette décennie n’étaient pas des exemples de dévouement altruiste au bien public. À présent que commence une nouvelle décennie, on me demande, selon l’expression du New York Times, si « le je commande toujours ». Sommes-nous encore aujourd’hui une nation de « Narcisses contemporains » ? Ou avons-nous enfin commencé à redécouvrir le sens du devoir civique ? Ces questions sont, je pense, mal posées ; mais, même s’il s’agissait de bonnes questions, elles n’ont pas grand-chose à voir avec les problèmes que pose La Culture du narcissisme.

(suite…)

Wendell Berry, « L’usage de l’énergie »

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Wendell Berry

L’usage de l’énergie
(vers 1977)

Extrait de La Santé de la terre. Essais agrariens,
Trad. par Pierre Madelin, éditions Wildproject, 2018

 

« L’énergie », affirmait William Blake, « c’est la Joie éternelle ». Et les pronostiqueurs scientifiques de notre époque évoquent désormais l’ouverture de sources d’énergie dont les hommes pourront faire un usage illimité. Lorsque nous abordons la question de l’usage de l’énergie, nous abordons donc une question religieuse, que cela nous plaise ou non.

La religion, au sens étymologique du terme, est ce qui nous relie à la source de la vie. Blake affirmait également que « l’Énergie est la seule vie ». Et qu’elle est surhumaine au sens où les hommes ne peuvent pas la créer. Ils ne peuvent que la perfectionner ou la convertir. Et ils sont liés à l’énergie par l’un des paradoxes de la religion : ils ne peuvent l’obtenir qu’à condition de la perdre, ils ne peuvent l’utiliser qu’à condition de la détruire. Les vies qui nous nourrissent doivent être sacrifiées avant d’entrer dans nos bouches. Nous ne pouvons utiliser les combustibles fossiles qu’en les brûlant. Nous parlons de l’énergie électrique comme d’un « courant ». Celui-ci n’existe que dans la mesure où il fuit, et nous ne l’utilisons qu’à condition de retarder sa fuite. Recevoir de l’énergie, c’est à la fois vivre et mourir.

D’un point de vue « objectif », il est peut-être incorrect de dire que nous pouvons détruire l’énergie ; nous ne pouvons que la transformer. Ou nous ne pouvons la détruire que sous son état actuel. Mais d’un point de vue humain, nous pouvons également la détruire en la dépensant – c’est-à-dire en la transformant en une forme sous laquelle nous ne pouvons plus la réutiliser. En tant qu’usagers, nous pouvons préserver l’énergie à travers des cycles d’usage, en la faisant constamment passer à travers une succession de formes. Mais nous pouvons également la gaspiller en l’utilisant de telle façon qu’elle ne soit pas réutilisable. Le modèle humain d’un usage cyclique est illustré par les petites fermes paysannes orientales décrites par F. H. King dans son livre Farmers of Forty Centuries (1) [«Fermiers depuis quarante siècles»]. Dans ces fermes, tous les résidus organiques, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, étaient rendus au sol, préservant ainsi le cycle naturel de « la naissance, la croissance, la maturité, la mort et la décomposition » que Sir Albert Howard nommait « la roue de la vie ». Le modèle du gaspillage est illustré par le système moderne de traitement des eaux usées et par le moteur à combustion interne. À notre époque, les déchets qui échappent à l’usage deviennent généralement des polluants. Ce type d’usage transforme un atout en handicap. (suite…)

Miguel Amorós, « Nous, les anti-industriels »

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Miguel Amorós

Nous, les anti-industriels
(Manifeste du 7 mars 2010)

La foi en la croissance économique illimitée comme solution aux maux de la société est inhérente au régime capitaliste, mais ce n’est que depuis les années cinquante du siècle précédent qu’elle est devenue, sous le nom de développement, une politique d’État. Dès lors, la raison d’État devint essentiellement raison de marché. Pour la première fois, la survie des structures de pouvoir étatiques ne dépendait pas des guerres, fussent-elles « froides », mais d’économies, « chaudes » de préférence. La liberté, toujours associée au droit civil, s’exprimait toujours plus dans le droit commercial. Être libre, dorénavant, cela voulait dire, exclusivement, pouvoir travailler, acheter et vendre en toute liberté, sans réglementations ni entraves. Par la suite, le degré de liberté des sociétés capitalistes tendit à être déterminé par le pourcentage de chômeurs et le niveau de la consommation, c’est-à-dire par le degré d’intégration des travailleurs. Et, corollairement, la contestation sociale la plus authentique se définit comme refus du travail et de la consommation, c’est-à-dire comme négation de l’économie autonomisée vis-à-vis de la collectivité, comme critique anti-industrielle.

Rapidement, le développement s’est mué en une menace, non seulement pour le milieu ambiant et le territoire, mais en outre pour la vie des personnes, dès lors ramenée aux impératifs du travail et de la consommation. L’altération des cycles géochimiques, l’empoisonnement de l’environnement, la dissolution des écosystèmes et l’épuisement des ressources mettent littéralement en danger la survie de l’espèce humaine. La relation entre la société urbaine et l’environnement suburbain devient toujours plus critique, car l’urbanisation généralisée du monde emporte sa banalisation destructrice non moins généralisée : uniformisation du territoire à travers son accès facilité ; destruction de la terre par la contamination et le bitume ; effondrement de ses habitants par l’immersion dans un nouveau milieu artificialisé, sale et hostile. Le développement, dans son appétit de valoriser le territoire et la vie, ne pouvait qu’entraîner la dégradation du milieu naturel et la décomposition sociale, mais, à partir du moment où toute forme de croissance devint fondamentalement une forme de destruction, la destruction tendit elle-même à devenir un facteur économique nouveau et se convertit en condition sine qua non. Le développement rencontra ses limites dans le pic de la production de pétrole, le réchauffement global, le cancer et la production de déchets. Les forces productives autonomes étaient principalement des forces destructrices, ce qui rendit problématique et dangereuse toute fuite en avant. Mais la solution au problème, dans la logique capitaliste, résidait dans ce même péril. Grâce à lui, on put convertir en valeur d’échange les éléments naturels gratuits comme le soleil, le climat, l’eau, l’air, le paysage… Ou les symptômes de décomposition sociale comme l’isolement, l’agressivité, les vols, la marginalisation… Le risque et la névrose se muèrent en capital. Les critiques écologiques et sociologiques fournirent des idées et des arguments aux dirigeants du monde. Ainsi, la nouvelle classe dominante liée à l’économie globalisée a cru trouver la solution dans le syndicalisme de concertation, la convivialité marchandisée, la technologie policière, le consumérisme « critique », le recyclage et l’industrie verte ; en résumé, dans le développement « soutenable » et son complément politique, la démocratie « participative ».

(suite…)

Ivan Illich, « Disvaleur »

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Ivan Illich

Disvaleur

Conférence prononcée
lors de la première réunion publique
de l’Entropy Society, Keyo University, Tokyo, novembre 1986

Le forum du professeur Tamanoï

Cette première réunion publique de l’Entropy Society japonaise nous donne l’occasion de rendre hommage à la mémoire du professeur Joshiro Tamanoï. La plupart d’entre nous ont été ses amis ou ses élèves. Ce sont les questions qu’il a soulevées qui amènent ici aujourd’hui six cents participants, physiciens et biologistes, économistes et écologistes.

Alors qu’il enseignait l’économie à l’université de Tokyo, le professeur Tamanoï avait traduit Karl Polanyi en japonais. À travers son enseignement et ses ouvrages, il a conféré à la recherche écologique une saveur japonaise unique en liant dimensions culturelles et dimensions physiques. Cela, il l’a accompli en se concentrant sur l’interaction entre l’idéologie économique d’une époque et la matrice terre-eau correspondante de la vie sociale. Il a été un actif militant d’une politique de l’environnement et un enseignant hors pair. Et jamais ceux qui furent ses amis n’oublieront sa délicatesse.

Dénommer un mal 

Il n’entretenait guère d’illusions. Courageusement, il réfléchissait sur la guerre moderne, la laideur moderne et l’injustice sociale moderne, même confronté à une horreur quasi insoutenable. Mais nul n’oubliera l’équilibre de Tamanoï-senseï. Sa compassion, son humour subtil ne le quittaient jamais. Il m’a fait connaître le monde de ceux qui ont survécu avec les cicatrices de la bombe de Hiroshima, les hibakusha. Et je vois en lui un hibakusha mental. Il a vécu l’« expérience intérieure » dans l’ombre de Hiroshima et Minamata. Sous cette nuée, il a forgé une terminologie pour lier espaces historiques et lieux matériels À cet effet, il employait l’« entropie » comme un semeion, un signal de la menace imminente contre une perception exquisément japonaise de la localité qui n’a apparemment pas d’équivalent occidental, tel par exemple le fûdô. Et l’entropie était au centre de nos conversations. Dans cette conférence, je me propose d’explorer les limites dans lesquelles la notion d’entropie peut être utilement appliquée à des phénomènes sociaux en la comparant à la notion de déchet. Je suggérerai alors la notion de « disvaleur », qui, j’espère, permettra d’appréhender plus clairement le terme « entropie » lorsqu’on l’emploie ailleurs qu’en physique ou dans la théorie de l’information.

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Blanche Gardin sur le progrès technique

Pierre Fournier, « C’est la lutte finale »

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Pierre Fournier

C’est la lutte finale

(Charlie Hebdo n° 12, 8 février 1971)

Les téléspectateurs de la deuxième chaîne ont classé en premier l’alerte mondiale à la pollution dans les quinze événements importants de 1970. Ma concierge est moins con que mon prof de philo, c’est que son instinct n’est pas déconnecté par l’intellect.

Depuis 2 000 ans, la première vraie révolution, toutes les autres en découlent, s’est produite quand l’irruption du phénomène scientifique a provoqué la partition de l’homme et de la nature en substituant, à une relation de fils à mère, une relation de sujet à objet. La deuxième commence sous nos yeux.

Depuis le 28 avril 69, numéro 13 de Hara-Kiri Hebdo, je passe pour l’hurluberlu de l’équipe parce que je prêche cette révolution-là. C’est à partir du n° 13 de l’Hebdo qu’un quarteron d’enculés ont commencé à m’engueuler. Vous savez, chers enculés, si je voulais me contenter d’être un intellectuel de gauche comme vous avez l’habitude, tapant dans les cibles que vous avez l’habitude et jamais à côté, je pourrais. La preuve, c’est que je l’ai fait. Je l’ai fait pendant 12 numéros, et encore par la suite assez souvent, pour bien montrer que j’étais pas tout à fait obsédé, que j’avais bien toute ma tête à moi. Pendant 12 numéros, je me suis foutu de votre gueule. Vous avez jamais râlé. Vous avez commencé de râler après, quand j’ai entrepris de vous causer comme à des grands.

On ne change rien si l’on ne change pas tout. Et c’est bien parce qu’il va falloir à toute force changer ce rien, au regard myope, des intellectuels coupeurs de mots en quatre, ce rien, cette paille qu’est votre attitude agressive et négative vis-à-vis de tout ce qui nous entoure et vis-à-vis de nous-mêmes (car tout se tient), c’est bien pour cela que tout va changer. (suite…)

Un portrait de Jacques Ellul

filmé en 1992, avec sous-titres et transcription en anglais

http://www.naturearteducation.org/R/Artikelen/Betrayal.htm

Ivan Illich, « L’âge des systèmes »

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Ivan Illich

L’âge des systèmes
(1997)

J’ai avancé l’idée que l’âge des outils, ou des techniques, a pris fin au cours des vingt dernières années. On peut évidemment en discerner le germe bien plus tôt, par exemple dans la vision de la “machine universelle” d’Alan Turing (1), mais elle n’apparaît pleinement qu’avec un événement comme la guerre du Golfe, cette guerre informatisée qui a montré aux hommes à la fois leur parfaite impuissance et leur forte assuétude aux écrans sur lesquels ils la voyaient.

Quand je parle de la fin d’une ère, je n’exclus évidemment pas qu’elle se prolonge dans l’histoire : les ères se chevauchent toujours un peu. Ainsi quand Turing choisit de baptiser “machine” la fonction mathématique qu’il a si brillamment analysée, il jette un pont entre l’ère nouvelle et celle qui précisément touche à son terme, présentant comme un stade avancé, voire le dernier stade de l’évolution de la société technologique, ce qui est en fait radicalement neuf. Nombre de grands penseurs sont tombés en un tel piège : à l’aube de la même ère technologique au Moyen Âge, Hugues de Saint-Victor et Theophilus Presbyter, les premiers à concevoir les instruments des divers métiers comme distincts de la main des artisans qui les maniaient, ne réalisèrent pas mieux l’entière nouveauté de cette autre création inédite – une notion générale des outils comme moyens de production.

L’ère née avec Hugues s’est maintenant achevée, car l’ordinateur ne peut se concevoir comme un outil au sens qui a prévalu depuis huit siècles. Pour employer un outil, je dois pouvoir m’imaginer comme distinct de lui, que je puis saisir ou laisser, employer ou non. Même une machine aussi moderne qu’une automobile est encore un appareil dont je puis tourner la clé de contact pour démarrer. On pourrait objecter qu’une automobile ne peut rouler sans un système routier (quoiqu’il me soit arrivé de conduire une jeep en plein désert), et sans doute la Ford T était nettement plus proche d’un simple marteau que les actuels modèles japonais, qui évoquent déjà davantage une espèce de logiciel, tournant sur la machine constituée par les routes, les tribunaux, la police et les secours hospitaliers d’urgence ; il n’en reste pas moins que, face à une voiture, je puis encore imaginer entre elle et moi une distance, une distalité ou extériorité. C’est cela qui devient pure illusion quand je crée une macro sous WordPerfect pour trier mes notes en bas de page : devenu à la fois usager et partie du système, je ne puis plus considérer ma relation avec cette boîte grise comme Theophilus Presbyter le faisait d’un ciseau de charpentier.

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Catherine Lucquiaud, « De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes »

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Catherine Lucquiaud*

De l’égalité réelle
entre les ânes et les dindes
(lettre ouverte)

*Mère de trois filles et accessoirement (sur-)diplômée dans le fabuleux domaine
des sciences du numérique.

 

le 17 décembre 2018

Chère Marlène (1), cher Mounir (2),

Quel bonheur sans cesse renouvelé que de parcourir vos comptes Twitter depuis votre mise sur orbite jupitérienne !

Je l’avoue, pouvoir accéder librement à ce magnifique réservoir de bêtise suffisante complaisamment mise en scène par les protagonistes eux-mêmes relève d’une gourmandise coupable… Autant vous le dire tout de go : j’ai désormais toutes les peines du monde à ne pas y succomber quotidiennement. Et pourtant, j’ai renoncé depuis belle lurette à la télévision ou à la radio, et je ne m’active sur aucun réseau social. C’est dire combien votre mérite est grand et à quel point le concept de téléréalité se trouve largement dépassé par l’heureuse complémentarité de vos talents indiscutables.

L’extrême intelligence tactique de notre brillant jeune président m’était déjà apparue assez clairement durant cet incroyable épisode des législatives, qui a abouti en quelques semaines à la constitution d’une assemblée aux petits oignons de Macrobéat.e.s reconnaissant.e.s. Mais je dois dire que vos nominations respectives à des postes de secrétaires d’État a priori subalternes m’apparaissent rétrospectivement comme relevant d’un coup de pur génie.

Christophe Castaner et Benjamin Griveaux, récemment promus, ont beau faire de louables efforts, il faut le reconnaître, ils peinent lamentablement à vous arriver à la cheville et c’en est navrant. À leur décharge, il faut bien convenir qu’au-delà d’un certain seuil, la démagogie exige une pleine et entière sincérité à défaut de la roublardise présidentielle. Elle n’est plus à la portée du premier venu, aussi bien entraîné et motivé soit-il. Sans doute, au tréfonds d’eux-mêmes, nos deux infortunés sentent-ils encore s’agiter un relent de mauvaise conscience de participer activement à cette société du spectacle dénoncée en son temps par Guy Debord. En toute sincérité, je compatis, car ce doit être assez inconfortable (je n’ose espérer douloureux)… Mais vous, chère Marlène, et vous, cher Mounir, m’apparaissez en tous points admirables de zèle innocent et je me sentirais assurément bien ingrate si je refusais de saluer la géniale inspiration qui vous a portés ensemble sur les fonts gouvernementaux.

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Jean Robert, « Production »

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Jean Robert

Production
(The Development Dictionary, 1992)

Don Bartolo habite une masure derrière ma maison. Comme beaucoup d’autres personnes déplacées, c’est un intrus, un « envahisseur » ou un « parachutiste », comme on dit au Mexique. Avec du carton, des bouts de plastique et de la tôle ondulée, il a édifié une cabane dans un terrain au propriétaire absent. S’il a de la chance, un jour il construira en dur et couronnera les murs d’un toit d’amiante-ciment ou de tôle. Derrière sa demeure, il y a un terrain vague que son propriétaire lui permet de cultiver. Don Bartolo y a établi une milpa : un champ de maïs ensemencé juste au début de la saison des pluies afin qu’il puisse donner une récolte sans irrigation. Dans la perspective de l’homme moderne, l’action de Bartolo peut paraître profondément anachronique.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Mexique, comme le reste du « Tiers-Monde », fut envahi par l’idée du développement. La popularité de ce concept doit beaucoup au président Harry Truman, qui en fit l’axe politique de son discours de prise de pouvoir en 1949. Selon Truman, la politique du développement consiste à « appuyer tous les peuples libres dans leurs efforts pour augmenter la production d’aliments, de textiles pour l’habillement et de matériaux de construction de maisons, ainsi que celle de nouvelles forces motrices pour alléger leur effort physique ». Il ajoutait que « la clé du développement est la croissance de la production et la clé de celle-ci, l’application ample et vigoureuse des connaissances scientifiques et techniques (1) ».

Don Bartolo ne produit pas davantage que ne le faisait son père et il n’a nul besoin de force motrice mécanique pour alléger sa peine. Pour les experts, il constitue un cas typique de sous-développement.

Une fois définie comme l’application de la science et de la technique, la production en vint à se confondre avec la productivité : meilleurs rendements du travail, « plus à moindre coût ». Selon les économistes mexicains en selle, le comportement de don Bartolo est nettement non productif. Mais ceux-ci auront-ils le dernier mot ? Pour le savoir, jetons un regard sur l’histoire de ce concept. (suite…)

Édouard Schaelchli, « De la violence en politique »

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Édouard Schaelchli

De la violence en politique
(inédit)

Le grand danger pour l’existence même du politique,
ce n’est pas que les hommes rivalisent pour prendre le pouvoir,
c’est qu’ils n’en veuillent pas.
Baudrillard.

Le mouvement dit « des gilets jaunes » – devenu au fil des semaines cette « crise » qu’on essaie en vain de circonscrire à un domaine précis qui serait celui dans lequel, dans la mesure même où ce mouvement aurait une authentique légitimité politique, pourrait être trouvée, à défaut de solution, à tout le moins une réponse, elle aussi à la fois légitime et politique –, aura eu (outre celui d’avoir décisivement brisé la glace du miroir de la représentation) l’effet éminemment positif de nous obliger à penser ou repenser la question de la violence. On se propose ici de poser celle-ci à la lumière des analyses de Jacques Ellul, telles qu’on les trouve exposées dans L’Illusion politique, publié en 1965 et devenu un classique des sciences politiques, qu’on peut s’étonner de voir si peu sollicité au cours du débat actuel.

Rappelons d’abord le principe, une des idées majeures du livre, de « l’autonomie du politique » qui « se caractérise essentiellement, comme l’a dit Max Weber, par le fait que la loi particulière de l’État moderne, c’est la violence ». En vertu de ce principe, il est complètement vain de projeter sur une action ou sur un mouvement politique quelque valeur morale ou spirituelle que ce soit, laquelle, par définition, se fonderait sur un déni de réalité, le déni de cette réalité qu’il ne saurait y avoir de politique au sens moderne du mot sans cette part d’autonomie inséparable de l’impératif d’efficacité auquel se trouve soumise, en société technicienne, toute forme d’action sociale ou publique. Qu’il s’agisse de l’action de l’État ou d’une action de contestation de l’ordre social ou politique, la règle fondamentale, la loi, c’est d’atteindre l’objectif visé, par tous les moyens. Tout le reste est idéalisme.
Ce principe suffit à expliquer pourquoi les Gilets jaunes ont eu raison de recourir à la violence (en bloquant les routes, en s’attaquant aux lieux symboliques de l’économie et du pouvoir, voire en brûlant des kiosques à journaux et en brisant des vitrines de magasins ou des grilles de préfecture). Non pas parce qu’ils n’auraient rien obtenu sans cela, mais parce qu’en le faisant, ils exprimaient réellement leur profonde opposition à un système qui repose entièrement sur la libre circulation et l’échange généralisé. Ils ont eu raison de se mettre d’emblée sur ce terrain où l’État a normalement le monopole, et c’est bien en ce sens qu’ils manifestaient qu’ils étaient le peuple, le souverain, seul détenteur légitime du pouvoir en société démocratique. Ils n’avaient nullement raison d’un point de vue moral ou spirituel, et ils n’avaient pas le droit de commettre de telles actions. Seulement, en transgressant les limites prévues par la loi pour l’expression de la volonté collective, ils ont, bien mieux que par un défilé bien encadré par la police et les services d’ordre patentés, manifesté un désir de changement radical. Et la preuve qu’ils ont eu raison de le faire, c’est que, très vite, ils ont obtenu de la part de l’État une double réponse, parfaitement adaptée : la répression et la réprobation médiatisée d’un côté ; une batterie de mesures parfaitement démagogiques, en contradiction parfaite avec les principes sur lesquels se fonde toute l’action du gouvernement.

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Olivier Rey, préface à « L’Effondrement des puissances » de Leopold Kohr

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Olivier Rey

Préface à
L’Effondrement des puissances
de Leopold Kohr

(R&N Éditions, 2019)

Dans sa postface à l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (1), qui passe en revue un certain nombre de raisons pour lesquelles le monde tel que nous le connaissons se trouve menacé, à court terme, de dislocation, Yves Cochet écrit : « Y a-t-il matière plus importante que celle qui est traitée dans ce livre ? Non. Y a-t-il matière plus négligée que celle-ci ? Non plus. » Ces mêmes mots pourraient être appliqués, tels quels, à l’ouvrage publié voici un demi-siècle par Leopold Kohr, The Breakdown of Nations – traduit ici, à juste titre, par L’Effondrement des puissances. Le livre de Servigne et Stevens insiste sur la précarité de plus en plus grande des systèmes actuels, qui laisse présager leur prochain écroulement. Celui de Kohr prétend identifier un facteur déterminant de cette précarité : le franchissement de certains seuils quantitatifs.

C’est une thèse centrale de Kohr que, dans la plupart des cas, le bien et le mal ne sont pas affaire de principes, mais de mesure, respectée ou dépassée. Sur sa lancée, Kohr va jusqu’à affirmer : « La taille excessive (bigness) apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » L’assertion est sans doute, elle-même, un peu excessive, mais elle a l’immense mérite, dans un monde qui a perdu le sens des proportions, de nous rappeler l’importance cruciale des questions de taille, et le fait qu’il n’y a pas de bien sans le respect d’une juste mesure. Les Anciens le savaient. Platon, tout idéaliste qu’il fût, en était parfaitement conscient. Il n’est que de lire le dialogue où Philèbe et Socrate s’interrogent sur ce qu’est le souverain bien (2). Pour Philèbe, il réside dans le plaisir, pour Socrate, dans la sagesse et l’intelligence. Il est des dialogues platoniciens où c’est le point de vue socratique qui s’impose, d’autres où les protagonistes ne parviennent pas à s’entendre. Ici, Philèbe et Socrate finissent par s’accorder, mais sur une conclusion qu’aucun des deux n’avait anticipée : au terme de leur discussion, ils conviennent que le premier bien est la mesure, ce qui est mesuré et opportun. À sa manière, Kohr nous remet cette vérité en mémoire, lui qui écrit par exemple : « Il n’y a pas de détresse sur terre qui puisse être soulagée, sauf à petite échelle. Dans l’immense, tout s’effondre, même le bien car, comme il apparaîtra avec de plus en plus d’évidence, le seul et unique problème du monde n’est pas le mal mais la taille excessive ; et non pas la chose qui est trop grande, quelle qu’elle puisse être, mais sa grandeur elle-même. » 

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Jacques Ellul, « Morale et technique »

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Jacques Ellul

Morale et technique
(vers 1978)

(Texte paru pour la première fois dans Médianalyses. Cahiers de recherches communicationnelles, n° 2, mai 1982, pp. 24-29, repris dans le Bulletin de liaison du Centre de coordination pour la recherche et l’enseignement en informatique et société, n° 2, novembre 1986, pp. 39-44. C’est cette édition qui est ici suivie.)

 

 

Poser la question d’« Éthique et technique », c’est poser une question qui est fondamentale pour ceux qui considèrent que l’éthique, les valeurs morales et un certain avenir de l’homme sont importants, mais cela ne me paraît pas du tout une évidence universelle !

Je crois qu’il y a, en tout cas, une façon défectueuse de poser le problème, une façon traditionnelle, à savoir : « Dans ses applications concrètes, la technique soulève un certain ·nombre de problèmes moraux et on doit chercher à y répondre. » Ainsi il y a l’euthanasie, les logiques électroniques, le langage non humain, la survie artificielle, les manipulations psychologiques et génétiques, etc.

Autrement dit, quand on pose le problème de cette façon, on conserve une double stabilité. Une première stabilité : notre monde est ce qu’il a toujours été, simplement il y a en plus la technique qui s’est surajoutée et qu’il faut en somme envisager à part, et puis une deuxième stabilité : la morale reste aussi ce qu’elle était, avec ses cadres traditionnels, une éthique générale et une éthique spéciale (d’un côté les fondements de l’éthique, les valeurs, et ensuite les questions concrètes de la recherche de solution pour ces questions concrètes).

Le débat commence à partir du moment de la diversité des systèmes éthiques : éthique traditionnelle, non traditionnelle, laïque ou chrétienne, marxiste ou bourgeoise, etc. On va alors poser les problèmes de la technique sous forme de casus : est-ce qu’on peut oui ou non procéder à l’avortement ? Est-ce qu’on peut oui ou non pratiquer l’euthanasie ? Ce sont des casus au coup par coup. On essaie d’y répondre au moyen de principes éthiques que l’on estime permanents, que l’on estime inchangés, <selon> une situation qui est restée stable.

Or, je crois qu’il y a un bouleversement beaucoup plus profond qui s’est produit. La technique est devenue tout autre chose que simplement machine et addition de machines, c’est-à-dire qu’elle n’est plus du tout d’abord un élément simplement matérialisé dans un certain nombre d’objets. Elle peut être abstraite, elle peut être non concrétisée, et d’autre part elle n’est pas un facteur second intégré dans une civilisation, une société qui resterait identique à elle-même. Elle est devenue un facteur qui est déterminant de l’ensemble des problèmes. Au XIXe siècle, le facteur déterminant était l’économie ; actuellement, je pense, le facteur déterminant, c’est la technique. Elle est devenue également la médiation généralisée. Toute technique est évidemment une médiation à l’égard du milieu, mais le monde technique dans lequel nous vivons est tout autre chose : c’est une médiation généralisée, c’est-à-dire que nous ne pouvons plus avoir de relation de quelque ordre que ce soit sans qu’il y ait entre nous et le milieu, par exemple, une technique.

La technique est autonome

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Bernanos et la technique

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Georges Bernanos

La France contre les robots
(1947)
extrait du chapitre VII

Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme, mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté ! Imbéciles, ne voyez-vous pas que la civilisation des machines exige en effet de vous une discipline chaque jour plus stricte ? Elle l’exige au nom du Progrès, c’est-à-dire au nom d’une conception nouvelle de la vie, imposée aux esprits par son énorme machinerie de propagande et de publicité. Imbéciles ! comprenez donc que la civilisation des machines est elle-même une machine, dont tous les mouvements doivent être de plus en plus parfaitement synchronisés ! Une récolte exceptionnelle de café au Brésil influe aussitôt sur le cours d’une autre marchandise en Chine ou en Australie ; le temps n’est certainement pas loin où la plus légère augmentation de salaires au Japon déchaînera des grèves à Detroit ou à Chicago, et finalement mettra une fois encore le feu au monde. 

Imbéciles ! avez-vous jamais imaginé que dans une société où les dépendances naturelles ont pris le caractère rigoureux, implacable, des rapports mathématiques, vous pourrez aller et venir, acheter ou vendre, travailler ou ne pas travailler, avec la même tranquille bonhomie que vos ancêtres ? Politique d’abord ! disait Maurras. La Civilisation des Machines a aussi sa devise : « Technique d’abord ! technique partout ! » Imbéciles ! vous vous dites que la technique ne contrôlera, au pis aller, que votre activité matérielle, et comme vous attendez pour demain la « Semaine de Cinq Heures » et la Foire aux attractions ouverte jour et nuit, cette hypothèse n’a pas de quoi troubler beaucoup votre quiétude.  (suite…)

Mark Hunyadi, « Le défi politique du posthumanisme »

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Mark Hunyadi

Le défi politique du posthumanisme

(Article paru dans la revue Études en mars 2015,
développé dans l’ouvrage La Tyrannie des modes de vie,
paru la même année aux éditions Le Bord de l’eau) 

[Le posthumanisme désigne ce courant de pensée qui prône l’amélioration de l’humain par les technologies, sur la base notamment d’une convergence nouvelle entre nanotechnologies, biotechnologies, sciences informatiques et sciences cognitives. Comment ce projet entre-t-il en résonance avec nos modes de vie ?]

L’homme est né limité, et la technologie va abolir cette limitation, en couplant l’homme à ses artefacts (1). Il ne faut donc plus parler ici de perfectibilité, mais, en toute rigueur, de constructivisme, comme volonté de fabriquer ad libitum les performances humaines par des moyens extérieurs à nos dispositions naturelles. Ce n’est plus là, on le voit, un projet éducatif et humaniste, mais un projet technologique et ingénieurial, ce qui est évidemment tout différent. Il s’agit de fabriquer un humain de toutes pièces (et même, dans certaines de ses versions, pièce par pièce), de construire un hybride, un cyborg, un humain augmenté, voire illimité, en suivant en cela un projet technologique ou anthropotechnique (2). Le posthumanisme témoigne globalement d’une confiance illimitée dans les capacités d’Homo faber à tout façonner, y compris lui-même, jusqu’à vaincre la mort (3).

La question qui m’intéresse ici n’est pas celle des présupposés anthropologiques et épistémologiques du projet posthumaniste. Peter Sloterdijk (4), Jürgen Habermas (5) et beaucoup d’autres ont parlé des premiers, et pour les aspects épistémologiques, je renvoie aux remarquables travaux de Bernadette Bensaude-Vincent notamment (6). Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la manière dont un tel projet réussit à devenir simplement audible et plausible, la manière dont un tel projet devient insensiblement légitime, en exprimant quelque chose de la « condition humaine » de notre temps – même aux yeux de ceux qui s’y opposent. Une telle question mériterait évidemment un traitement empirique (étudier qui le propose et dans quel contexte, qui le finance, qui sont les relais et les canaux médiatiques et universitaires, etc.). Ce n’est toutefois pas une telle analyse empirique que je propose, mais plutôt une réflexion philosophique sur l’innovation technique en général et sur la manière dont elle s’impose à nous à travers les modes de vie, précisément. Dans ce contexte, je considère que le mouvement posthumaniste n’est que le symptôme chimiquement pur des valeurs sous-jacentes portées par nos modes de vie contemporains.

La robotisation croissante de nos modes de vie

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Daniel Cérézuelle, « Jean Brun et la généalogie du transhumanisme »

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Daniel Cérézuelle

Jean Brun
et la généalogie du transhumanisme

(Ce texte a été publié dans Sciences critiques en janvier 2019)

Si depuis une quinzaine d’années on parle beaucoup du transhumanisme, il ne faut pas oublier que ce terme apparaît déjà en France à la fin des années 30 dans des cercles intéressés par l’évolutionnisme, tant dans la version spiritualiste proposée par le père Teilhard de Chardin que dans la version scientiste du biologiste Julian Huxley (tenant d’une métaphysique pan-psychiste et apôtre d’une sorte de religion scientifique sans révélation). Dard et Moatti (1) ont montré que le terme « transhumanisme » apparaît en 1939 sous la plume de l’ingénieur économiste Jean Coutrot, théoricien et prophète d’une organisation rationnelle de l’économie et de l’humanité. Mais si l’usage du mot semble moderne, il ne fait que sanctionner l’émergence d’une mythologie transhumaniste et techniciste qui, elle, est beaucoup plus ancienne. « Nous sommes fatigués de l’homme », écrivait Nietzsche, bien avant les transhumanistes contemporains. L’invitation de Teilhard de Chardin à fabriquer « une néo-vie artificiellement fabriquée » n’est que l’expression d’un projet aussi ancien que l’homme de se guérir de l’existence en dépassant ses limites organiques et, plus généralement, spatio-temporelles. L’œuvre du philosophe Jean Brun (1919-1994) nous propose une analyse pénétrante des racines existentielles du technicisme et du transhumanisme contemporains. Selon ce penseur, en effet, l’homme attend de la technique non seulement une surabondance de biens mais une surabondance d’être qui lui permettra de dépasser les limites de sa condition charnelle et de l’individuation en se fondant dans un hyper-organisme, à la fois social et technique.

Comme de nombreux philosophes modernes de la technique, Jean Brun constate l’ambivalence de la civilisation technicienne, mais il aborde ce problème de manière originale en accordant une grande importance au rapport étroit qui selon lui associe la technique à la déraison. C’est ce rapport qu’il va essayer de mettre en évidence et d’analyser à l’aide de la notion de désir. Pour Brun, donc, la technique est à la fois moyen de vie et force de mort et l’histoire moderne montre abondamment comment elle alimente des délires destructeurs et planificateurs, des acharnements et des hystéries motorisées. Or il nous dit qu’il ne s’agit pas là d’accidents de parcours et que c’est une illusion trop facile de prétendre, comme Emmanuel Mounier dans La Petite Peur du XXe siècle (2), que l’on peut classer ces « dégâts du progrès » dans la catégorie des mésusages qu’un peu plus de lumières et de justice sociale supprimeraient. Jean Brun nous rappelle en effet que trop souvent les remèdes « rationnels » que nous imaginons pour remédier à la violence associée à la puissance technique ne font qu’aggraver d’une autre manière le potentiel de déshumanisation porté par la technique. Se référant implicitement au titre du livre de Bernard Charbonneau Le Système et le Chaos (3), il écrit que si à la barbarie du chaos fait si souvent place celle du système c’est que « la vocation de l’outil est de se transformer tôt ou tard en arme, car tôt ou tard toute machine devient machine de guerre » (4).

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Lewis Mumford, « L’héritage de l’homme »

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Brochure 4 textes Mumford

Lewis Mumford
L’héritage de l’homme
(1972)

Traduction française
par Annie Gouilleux, mars 2012.

Ce texte a été publié dans Notes & Morceaux choisis.
Bulletin critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle
, n° 11 – 2014

 

La primauté de la pensée

Afin d’analyser la technique, l’évolution de la société et le développement humain, je suis parti d’une étude de la nature humaine. Et pour commencer, je rejette cette notion anthropologique persistante, d’abord suggérée par Benjamin Franklin et Thomas Carlyle, qui assimile l’homme, principalement sinon exclusivement, à un animal qui utilise et fabrique des outils : Homo faber. Même Henri Bergson, philosophe dont je respecte les idées, l’a décrit ainsi. Certes, l’homme est un animal techniquement ingénieux qui fabrique des outils, façonne des ustensiles, construit des machines et prospecte son milieu physique – il est au moins cela ! Mais – et tout aussi essentiellement – c’est un être tourmenté par ses rêves, qui pratique des rites, invente des symboles, parle, élabore des langages, s’organise, préserve ses institutions ; il est motivé par des mythes, fait l’amour et part à la recherche d’un dieu ; et ses réalisations techniques seraient restées dérisoires s’il n’avait possédé au plus haut point ces autres qualités souveraines. L’homme lui-même est la réalité fondamentale et non ses moyens techniques externes. Contrairement à ce que raconte la légende mésopotamienne, les dieux n’ont pas inventé l’homme dans le seul but de le charger du travail servile qui leur était importun et pénible.

Les principales inventions techniques de l’homme sont enracinées dans son organisme originel, qu’il s’agisse de la standardisation, de l’automation ou de la cybernétique : car en réalité, loin d’être une découverte moderne, les systèmes automatiques sont peut-être les plus anciens mécanismes de la nature puisque les réponses sélectives du système endocrinien et les réflexes ont précédé de plusieurs millions d’années ce super-ordinateur que nous appelons le prosencéphale, ou isocortex [1]. Néanmoins, tout ce qui peut porter le nom de culture humaine possède obligatoirement certains caractères techniques spécifiques : la spécialisation, la standardisation, l’exercice répétitif ; et le plaisir enthousiaste que prenait l’homme primitif à la répétition enjouée, trait que partagent encore les jeunes enfants comme le savent tous les parents, fut à l’origine de toutes les autres grandes inventions culturelles, notamment le langage parlé. Les progrès extraordinaires de l’Homo sapiens s’expliquent par le fait qu’il ait exploité et développé son organisme tout entier, sans se contenter trop facilement de ses membres et de ses mains pour lui servir d’outils ou les fabriquer. À l’occasion de ces premières innovations techniques, l’homme ne s’efforçait pas de transformer son environnement, et encore moins de vaincre la nature : car, dans son entourage, le seul élément sur lequel il pouvait exercer un contrôle réel, sans outils externes, était le plus proche : son propre corps que commandait un cerveau très actif, tout aussi occupé à rêver la nuit qu’à chercher de la nourriture, affronter le danger et trouver un abri le jour. (suite…)

Olivier Rey, « Qu’aurait pensé Simone Weil de l’encyclique Laudato si’ ? »

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Olivier Rey

Qu’aurait pensé Simone Weil
de l’encyclique Laudato si’ ?

 

Cahiers Simone Weil, Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil, 2017, Économie, écologie, critique du capitalisme chez Simone Weil, III, XXXX.
(Communication donnée lors du colloque Économie, écologie, critique du capitalisme chez Simone Weil qui s’est tenu les 30-31 octobre et 1er novembre 2015 à Paris.)

Ce titre a pour lui d’être simple dans sa formulation, et contre lui d’être insensé dans ce qu’il propose. Quelle vanité en effet de prétendre dire ce que Simone Weil aurait pensé de l’encyclique publiée en juin dernier par le pape, « sur la sauvegarde de la maison commune » ! Si Simone Weil nous intéresse tant, c’est qu’elle nous découvre des vérités ou des aspects du réel qui sans elle seraient demeurés inaperçus. Très certainement, si elle avait lu l’encyclique, elle en aurait tiré des réflexions autres que celles que nous pouvons imaginer. Prétendre savoir ce que Simone Weil aurait pensé de l’encyclique, c’est la ramener à une mesure commune qu’elle n’a cessé d’excéder. À la question « Qu’aurait pensé Simone Weil de l’encyclique Laudato si’ ? », il est décidément impossible de répondre. On peut se replier sur la question plus modeste : « Que pouvons-nous penser que Simone Weil aurait pensé de l’encyclique Laudato si’ ? » Mais même ainsi, il demeure très difficile de s’avancer. Ce qu’il est possible de faire en revanche, c’est de lire l’encyclique avec cette question en tête. Montaigne affirme, dans ses Essais, que « le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à [s]on gré la conférence (1) », au service de la vérité comme cause commune. Montaigne évoque la conférence avec d’autres en chair et en os, mais la conférence se tient aussi avec d’autres, vivants ou morts, présents dans notre for intérieur – à comprendre non comme fortin mais comme forum. Cela étant, à l’encontre de l’idéologie du « débat » aujourd’hui très en vogue, toute discussion n’est pas à recommander. Sa fécondité dépend des personnes qui y sont engagées, et de leurs dispositions. Hannah Arendt définit ainsi une personne cultivée : « quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé (2) ». Simone Weil est un compagnon hautement recommandable pour l’exercice de la pensée.

Mais voici qu’un autre écueil se présente : le risque de se poser en juge d’une encyclique. Je me rappelle, à l’occasion de la visite du pape Benoît XVI en France en 2008, une réflexion de Denis Olivennes, alors directeur de la publication du Nouvel Observateur. Il faisait crédit à l’Église, après une longue période qu’il jugeait peu reluisante, d’être désormais « à peu près à chaque fois du bon côté de la frontière (3) ». Apparemment, cela ne posait aucune difficulté à Denis Olivennes de se poser en garde-frontière entre le bien et le mal, et de juger l’Église au nom d’un magistère fondé on ne sait où. Je n’entends en aucun cas assumer une telle position. L’encyclique n’appelle pas un jugement, elle sollicite une réflexion. Et la compagnie de Simone Weil peut nous aider à mener cette réflexion. C’est ce parcours de l’encyclique avec elle que je propose d’entreprendre.

(suite…)

Lewis Mumford, « Techniques autoritaires et techniques démocratiques »

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Brochure 4 textes Mumford

Lewis Mumford

Techniques autoritaires
et techniques démocratiques
(1963)

Traduction française
par Annie Gouilleux, mars 2012.

Ce texte a été publié dans Notes & Morceaux choisis
Bulletin critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle
, n° 11 – 2014

« Démocratie » est un mot dont le sens est désormais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condescendant. Quelles que soient nos divergences par la suite, pouvons-nous convenir que le principe qui sous-tend la démocratie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent revendiquer une organisation, une institution ou un groupe ? Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui bénéficient de talents naturels supérieurs, d’un savoir spécialisé, d’une compétence technique, ou ceux des organisations institutionnelles : tous peuvent, sous contrôle démocratique, jouer un rôle utile dans l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à conférer l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expression authentique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’entraidant.

De ce principe central se dégage un faisceau d’idées et de pratiques connexes que l’histoire met en évidence depuis longtemps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les sociétés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments : l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires, et un sentiment de responsabilité morale individuelle quand le comportement touche toute la communauté. Tous les organismes vivants possèdent un certain degré d’autonomie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie ; mais chez l’homme, cette autonomie est la condition essentielle de son développement. Lorsque nous sommes malades ou handicapés, nous renonçons en partie à notre autonomie : mais y renoncer quotidiennement, et en toute chose, transformerait notre vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible – et ici j’ai parfaitement conscience d’ouvrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-organisation, d’expression et d’accomplissement de soi. Dans ce sens, la personnalité, autrefois attribut exclusif des rois, appartient à tous les hommes en vertu du principe démocratique. La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas.

En formulant cette définition provisoire, j’espère qu’au nom du consensus, je n’ai rien oublié qui soit important. La démocratie – je l’emploierai au sens primitif du terme – se manifeste forcément surtout dans de petites communautés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts personnels, interagissent librement et se connaissent personnellement. Dès qu’il s’agit d’un nombre important de personnes, il faut compléter l’association démocratique en lui donnant une forme plus abstraite et impersonnelle. Comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, il est beaucoup plus facile d’anéantir la démocratie en créant des institutions qui ne conféreront l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale que d’intégrer des pratiques démocratiques dans un système bien organisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but personnels. (suite…)

Cornelius Castoriadis, « Voie sans issue ? »

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Cornelius Castoriadis

Voie sans issue ?

(Publié dans Les scientifiques parlent…, éd. Albert Jacquard,
Paris, Hachette, 1987, repris dans Le Monde morcelé,
Les Carrefours du labyrinthe, III, Paris, Éd. du Seuil, 1990)

Mis en ligne en 2014 sur le site du collectif Lieux communs 

Tout a été déjà dit. Tout est toujours à redire. Ce fait massif, à lui seul, pourrait conduire à désespérer. L’humanité semblerait sourde ; elle l’est, pour l’essentiel. C’est de cela qu’il s’agit avant tout, dans toute discussion portant sur les questions politiques fondamentales. Telle est, pour l’humanité moderne, la question des rapports entre son savoir et son pouvoir – plus exactement : entre la puissance constamment croissante de la technoscience et l’impouvoir manifeste des collectivités humaines contemporaines. Le mot de rapport est déjà mauvais. Il n’y a pas de rapport. Il y a un pouvoir – qui est impouvoir quant à l’essentiel – de la technoscience contemporaine, pouvoir anonyme à tous égards, irresponsable et incontrôlable (car inassignable) et, pour l’instant (un très long instant en vérité) une passivité complète des humains (y compris des scientifiques et des techniciens eux-mêmes considérés comme citoyens). Passivité complète et même complaisante devant un cours des événements dont ils veulent croire encore qu’il leur est bénéfique, sans être plus tout à fait persuadés qu’il le leur sera à la longue [1].

Tous les termes du débat seraient à reprendre, à réinterroger, à réélucider. Je le tenterai plus bas pour certains d’entre eux. Mais, pour justifier mon propos avant d’aller plus loin, quelques questions : Qui a décidé les fécondations in vitro et les transplantations d’embryons ? Qui a décidé que la voie était libre aux manipulations et au « génie » génétique ? Qui a décidé des dispositifs antipollution (retenant le CO2) qui ont produit les pluies acides ?

Nous ne pouvons pas, depuis longtemps, et nous ne voulons pas – nous ne devons pas vouloir – renoncer à l’interrogation rationnelle, à la fouille du monde, de notre être, du mystère même faisant que nous sommes inlassablement poussés à chercher et à interroger. On peut se laisser absorber – et la société devrait être telle que tous ceux qui le voudraient en aient la possibilité – par une démonstration mathématique, les énigmes de la physique fondamentale et de la cosmologie, les inextricables méandres et rétro-méandres des interréactions des systèmes nerveux, hormonal et immunitaire, avec une joie dont la qualité certes diffère mais dont l’intensité ne le cède en rien à celle qu’on peut éprouver à écouter L’Offrande musicale, à contempler Les Époux Arnolfini, à lire Les Chants de Maldoror. L’auteur de ces lignes, pour autant qu’il jouit en humble amateur – amant, érastès est le mot vrai – d’un lointain regard sur ces domaines peut en témoigner pour son compte. Comme il peut témoigner qu’il doit sa survie, de même que celle des êtres qui lui sont chers, à l’efficacité technique de la médecine contemporaine, et cela plusieurs fois plutôt qu’une. Et qu’il a eu à maintes reprises l’occasion de critiquer l’inconséquence si répandue dans certains milieux écologiques, où l’on refuse en paroles l’industrie moderne sur fond de musique enregistrée, et où l’on attend comme tout un chacun, lorsqu’on est malade, des miracles de la toute-puissance techno-médicale [2]. Ce n’est donc pas un préjugé antiscientifique ou antitechnique qui s’exprime ici ; le préjugé est franchement à l’opposé. (suite…)

Jean-Philippe Qadri, « Pierre Teilhard de Chardin. Un affligeant florilège »

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Jean-Philippe Qadri,
« Pierre Teilhard de Chardin. Un affligeant florilège »

Inédit, été 2018

 

 

Abréviations utilisées dans le texte

AE            L’Activation de l’énergie, Paris, Le Seuil, 1963
EP            Être plus, Paris, Le Seuil, 1968
EH            L’Énergie humaine, Paris, Albin Michel, 1962 (coll. « Points Sagesses »,    2002)
PH            Le Phénomène humain, Paris, Le Seuil, 1955 (coll. Points Sagesse, 2007)
PHN         La Place de l’Homme dans la Nature, Paris, Albin Michel, 1956 (coll. Spiritualités, 1996), écrit en 1949 pour résumer et contourner l’interdiction de publier Le Phénomène humain

§1 [1916]
« Il me semble que c’est une obligation fondamentale, pour l’homme, de tirer de soi et de la terre tout ce qu’elle peut donner ; et cette obligation est d’autant plus pressante  que nous ignorons absolument quelles limites, peut-être encore éloignées, Dieu a posées à notre connaissance et à notre puissance naturelles. Grandir et se réaliser le plus possible, telle est la loi immanente à l’être. En nous ouvrant des aperçus sur une Vie plus divine, je ne puis croire que Dieu nous ait dispensés de poursuivre, même dans son plan naturel, l’œuvre de la Création. Il me semble que ce serait “Le tenter” que de laisser le Monde aller son train, sans essayer de mieux le dominer et de mieux le comprendre. Il faut s’efforcer de diminuer la mort et la souffrance. »
— EP, p. 25-26, citant Genèse d’une pensée (Lettres de 1914 à 1919) (Grasset), 8 septembre 1916, p. 157-158

§2 [1916]
« Ne penses-tu pas que c’est une question de loyauté et de “conscience”, de travailler à extraire du Monde, tout ce que le Monde peut contenir de vérité et d’énergie ? Rien ne DOIT rester “intenté” dans la direction du plus-être. »
— EP, p. 25, citant la lettre du 4 août 1916 (Genèse d’une pensée, p. 148)

§3 [1916]
« Non, le Progrès humain ne saurait, à cause de son indiscutable et légitime autonomie, être suspecté comme une Force dangereuse (toute force n’est-elle pas dangereuse ?), ou régulièrement condamné comme une manifestation ou un aiguillon du Mal. Il a sa place essentielle dans les desseins de la Providence. Ne vient-il pas à nous ailé et nimbé à la manière d’un ange, lui, humble frère de la Révélation, et, avec elle, messager destiné à guider notre avance sur la route de la Vie ? »
— EP, p. 27, citant Écrits du temps de la guerre (Grasset), La maîtrise du monde et le règne de Dieu, 20 septembre 1916, p. 80.

§4 [1918]
« Vraiment, la Foi chrétienne est l’agent de transformation par excellence, la force organisatrice suprême de l’Univers. C’est elle, en dernier ressort, qui règle tous les Hasards et libère toutes les Puissances de la Terre. »
— EP, p. 45, citant Écrits du temps de la guerre (Grasset), La Foi qui opère, 28 septembre 1918, p. 326.

§5 [1918]
« Par la Science, elle [la Foi chrétienne] poursuit la froide et exacte lumière qui l’aidera à enchaîner les déterminismes entre eux. »
— EP, p. 44, citant Écrits du temps de la guerre (Grasset), La Foi qui opère, 28 septembre 1918, p. 325.

§6 [1921]
« Notre devoir d’Hommes est d’agir comme si les limites de notre puissance n’existaient pas. Devenus, par l’existence, les collaborateurs conscients d’une Création qui se poursuit en nous pour nous mener vraisemblablement à un but (même terrestre) bien plus élevé et éloigné que nous ne pensons, nous devons aider Dieu de toutes nos forces, et manipuler la matière comme si notre salut ne dépendait que de notre industrie.

(suite…)

Jean-Philippe Qadri, « L’IA pour nous »

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Jean-Philippe Qadri
L’IA pour nous

(Inédit, été 2018)

 

Il nous faut le temps d’oublier l’ancien Dieu pour nous en fabriquer un nouveau et recréer totalement l’univers à son image. La Totalité sur terre : depuis l’alpha du réel jusqu’à l’oméga du vrai ? Nous n’aurons de cesse que nous ne l’ayons atteinte. Voilà l’entreprise raisonnable dans laquelle l’âge de raison a engagé l’humanité.

Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001, p. 67.

Je me méfie totalement de tout le mouvement utopiste, car il n’évitera pas le piège de la reconstruction de la cité rationnelle et parfaite, c’est-à-dire où la Technique sera Tout et en Tous.

Jacques Ellul, le Système technicien, 1977, p. 286.

Le 8 septembre 2017, Cédric Villani, mathématicien et député LREM de l’Essone, est chargé par le Premier ministre Édouard Philippe de conduire la mission sur la mise en œuvre d’une stratégie française et européenne en Intelligence artificielle.

La remise du rapport « Donner un sens à l’intelligence artificielle »1 a lieu au Collège de France le 29 mars 20182. Cette journée est placée sous le titre « AI for humanity » ( « l’IA pour l’humanité »), traduit par « L’intelligence artificielle au service de l’humain » sur le carton de l’allocution présidentielle. Ce titre est aussi celui du site internet officiel qui présente la mission, son rapport et la vidéo de la journée3.

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À cette occasion, Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé du Numérique, ouvre la journée de présentation du rapport en précisant que « l’enjeu de l’intelligence artificielle est bien celui de la maîtrise par les citoyens, celui de la maîtrise par les humains », laquelle maîtrise doit passer par la connaissance et la compréhension de ce qu’est l’IA. Mais très vite le même homme révèle que comprendre signifie pour lui accepter, que connaître signifie approuver. Car après avoir listé les trois premiers acteurs à qui ce rapport s’adresse – l’État, les chercheurs en IA et les entreprises spécialisées en IA pour leur rôle essentiel dans la Recherche comme dans la « diffusion de l’IA dans les entreprises non spécialistes en IA » afin de leur fournir « les capacités à déployer toutes les possibilités offertes par l’intelligence artificielle » –, Mounir Mahjoubi disserte longuement sur les citoyens, « l’acteur le plus essentiel » : 

«C’est un impératif absolu [de] transmettre la capacité à comprendre l’intelligence artificielle » car sinon « nous sommes certains que nous allons créer des résistances légitimes. Aujourd’hui, c’est déjà 20 % de Français qui ne savent pas utiliser une interface numérique, donc imaginer, quand on ne sait pas utiliser une interface numérique, quand on voit tout le monde vous parler d’Internet dans tous les sens, qu’on arrive par-dessus et qu’on rajoute que l’accélération qu’on a connu ces 20 dernières années c’est rien à côté de celle qui arrive les 20 prochaines et que l’intelligence artificielle va tout transformer – la réaction la plus naturelle possible d’un être humain le plus normal possible, c’est de dire : “Stop !”. Donc faisons attention à ne pas recueillir ce “Stop !”. Et toutes les initiatives que nous mènerons – nous l’État mais [aussi] nous cette communauté des passionnés, d’experts de l’intelligence artificielle – et qui seront de nature à faire que les citoyens comprennent, eh bien, ce sera de nature à aller plus loin.»

Ainsi, dès la 14e minute d’ouverture de la journée, est annoncée que la Mission Villani a pour objectif principal de faire « comprendre » aux citoyens qu’il s’agit d’« aller plus loin » et que, pour ce faire, il ne faut tenir compte ni du passé (« l’accélération qu’on a connu ces 20 dernières années »), ni des prospectives bien connues des dirigeants (« celle qui arrive les 20 prochaines ») et encore moins de « la réaction la plus naturelle possible d’un être humain le plus normal possible ». (suite…)

Jacques Ellul, « Les précurseurs »

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Jacques Ellul

Les précurseurs

(Foi et vie n° 34, juillet 1988)

L’Histoire de la littérature de réflexion sur la technique reste entièrement à faire. Je vais me hasarder à donner ici quelques indications. Dès l’abord, on peut distinguer trois sortes d’œuvres qui s’y rattachent. Il y a bien entendu les ouvrages de science-fiction, qui, à leur origine, étaient du travail sérieux et dont les ancêtres furent Carol Capêk et Huxley, mais qui depuis sont tombés dans une vulgarité et une absurdité qui font que l’on ne peut rien en tirer de sérieux pour notre réflexion. Il y a ensuite les œuvres purement littéraires qui ne sont pas de la science-fiction, comme Les Choses de G. Perec, Les Abeilles de verre de E. Jünger, et puis les œuvres d’analyse et de connaissance concrète. Mais celles-ci se divisent elles-mêmes en études philosophiques, auquel cas l’examen de la technique est un fragment d’une œuvre plus vaste, la technique n’est pas considérée en elle-même, mais comme une sorte d’exemple ou de facteur, pris en compte pour justifier une étude soit historique, soit philosophique, ce sera par exemple Spengler ou Heidegger. Et puis viennent les études de la technique pour la technique, prise comme objet principal et considérée dans sa pleine importance. Ce sont les œuvres de ces deux dernières catégories que je retiendrai ici. Je ne crois pas que Huxley ou Orwell nous instruisent beaucoup. J’aurais envie (malgré l’admiration littéraire que j’ai pour eux) de dire que ces œuvres au contraire nous rassurent pleinement sur la technique ! En effet elles sont si extrêmes, si totales, si absolues que l’on se dit en considérant la réalité quotidienne : « Mais il n’y a rien de tout cela autour de moi ! notre société n’est en rien organisée de cette façon, donc, nous n’avons rien à craindre. » Je dirai que ces œuvres, même si elles sont à la limite très exactes, peuvent seulement de façon fragmentaire nous amener à poser parfois quelques questions. Et l’on se dit : « Tiens, cela correspond à ce que Huxley avait dit », ou encore « c’est bien ce que Orwell avait prévu » (quel battage n’a-t-on pas fait autour du livre 1984 !), mais sans que cela implique la moindre prise de conscience et surtout sans que nous soyons amenés à comprendre comment on en est arrivé à ce point final. Or c’est précisément ce qui est essentiel : comprendre comment évolue ce phénomène nouveau qu’est la technique, quelles sont ses voies, quel est son mode de développement ; voilà le vrai problème. C’est pourquoi je laisserai en général de côté les philosophes et les théologiens qui veulent voir en elle une expression tout à fait normale de la vocation de l’homme, et ne font guère de distinction entre les techniques artisanales du Moyen Âge par exemple et la technique moderne. (suite…)

Olivier Rey, « Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme »

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Olivier Rey

Nouveau dispositif
dans la fabrique du dernier homme

(Revue Conférence, n° 34, printemps 2012)

« Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d’air. […] Tout se passe comme si l’on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l’oubli puisque, ce qu’elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l’on inventa les bibliothèques ? Et cela n’est rien : l’écriture, l’imprimerie n’étaient encore qu’inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, et les calculs. On n’a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l’arrêt d’étages divers, et l’intelligence construite rétablit l’ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l’erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot, que dans la démission de celui qui s’en sert. J’ai enfin acquis le droit à l’oubli. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli

On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique.

Dans un premier temps, pour nous convaincre de donner une adhésion pleine et entière à la technique en question, ses promoteurs nous expliquent à quel point celle-ci va enchanter nos vies. Malgré une présentation aussi avantageuse, des inquiétudes se font jour : des bouleversements aussi considérables que ceux annoncés ne peuvent être entièrement positifs, il y a certainement des effets néfastes à prendre en compte. La stratégie change alors de visage : au lieu de mettre en avant la radicale nouveauté de la technique concernée on s’applique à nous montrer, au contraire, qu’elle s’inscrit dans l’absolue continuité de ce que l’homme, et même la nature, font depuis la nuit des temps. Les objections n’appellent donc même pas de réponses, elles sont sans objet. Enfin, pour les opposants qui n’auraient pas encore déposé les armes, on finit par sortir le troisième type d’argument : inutile de discuter, de toute façon cette évolution est inéluctable. Ce schéma ne cesse d’être reproduit. (suite…)

« Regardez la lumière mes jolis », un documentaire de Jordan Brown

Regardez la lumière mes jolis est un documentaire de Jordan Brown, sous-titré en français par Le Partage qui le présente comme  « un excellent documentaire sur les impacts physiologiques, sociaux et écologiques du numérique, des technologies-écrans et d’internet, sur la manière dont les principales multinationales du web (Google, Facebook, Yahoo, etc.) dominent et organisent à leur guise le flux d’information ».

 

 

PMO : « Reproduction artificielle « pour toutes » : le stade infantile du transhumanisme »

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Pièces et main d’œuvre

Reproduction artificielle « pour toutes » :
le stade infantile du transhumanisme

 

Texte paru sur le site de Pièces et main d’œuvre le 17 juin 2018 

 

« Nous sommes partisans d’accorder aux individus une large marge de manœuvre dans le choix des modalités liées à leur épanouissement personnel. Cela inclut l’usage de techniques qui peuvent être développées pour assister la mémoire, la concentration, et l’énergie mentale ; les thérapies permettant l’extension de la vie ; le choix des techniques de reproduction ; les procédures de cryoconservation ; ainsi que toute autre forme possible de modification et d’amélioration technologiques de l’être humain[1]. »

Humanity +, association mondiale transhumaniste

 

« La femme a joué de tout temps un rôle très important dans la survie de l’espèce humaine.
Tout homme, sans elle, serait un orphelin. »

Alexandre Vialatte

 

 

En 2013, un gouvernement socialiste en quête de diversion sociétale et de soutien à gauche légalise le mariage homosexuel, réservant l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes seules, comme une poire pour la soif, pour une future nécessité. Vif scandale des métropolitains, des journalistes, des militants LGBT et des milieux culturels et intellectuels postmodernes – des gens, aussitôt démonisés, osent s’interroger ou penser autrement ! « Réactionnaires », « homophobes », « droitistes-voire-pire », « France profonde » (ploucs), « catholiques ». Un déchaînement de bien-pensance et de morgue outragées qui en dit plus long sur ses auteurs – sur ce qu’est devenue « la gauche », son idéologie, son personnel – que sur la masse de leurs cibles.

Nous, Chimpanzés du futur, esprits critiques et libres-penseurs, nous sommes saisis de ce symptôme pour continuer notre enquête démarrée en 2003 sur l’avènement de l’homme-machine, cette fois sous l’angle de sa reproduction artificielle. En rédigeant La reproduction artificielle de l’humain avec Alexis Escudero en 2014, nous sommes, à notre habitude, remontés du symptôme d’actualité à la cause et à la racine profondes : la machination et la marchandisation de la procréation pour les homos comme pour les hétéros. Comme nous avons saisi le téléphone portable, la puce RFID, le capteur Linky pour critiquer la société connectée. Ou Minatec, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, etc., pour critiquer ce qu’un ouvrage collectif avait nommé La tyrannie technologique[2], et plus justement pour notre part : le techno-totalitarisme[3]. Et pardon pour ce long train de syllabes, ponctué de « t ».

 

Incapables de l’emporter sur le fond, par l’argument, les hurleurs de la bonne société et de la bonne pensée ont glapi à l’homophobie. Ces rigoureux logiciens ont confondu conséquence et corrélation. Facile, puisque nous parlions à l’occasion du débat sur le mariage homosexuel et sur la reproduction artificielle de l’humain, remis soudain à l’ordre du jour.

L’intimidation verbale et intellectuelle, le chantage à l’homophobie, visait, et vise toujours, à faire taire et à réduire les doutes au silence ; à interdire que la question soit posée : acquiesçons-nous aux progrès de l’artificialisation et à la prise en main de l’évolution par les mécanocrates ? Où ces progrès conduisent-ils l’espèce humaine ?

D’aucuns nous ont alors reproché de parler si tard, les sieurs Testart et Frydman ayant produit depuis des décennies leur premier bébé-éprouvette. C’était bien la preuve de notre homophobie. D’autres nous reprochent aujourd’hui, d’avoir parlé trop vif, avec toute la sage pondération que leur donnent quatre ans de réflexion.

Les inspecteurs des travaux finis et les inquisiteurs queer ont au moins un point commun : les uns comme les autres nous reprochent d’avoir parlé. (Trop tard, trop vite, etc.)

Nous allons donc continuer, ne serait-ce que pour notre santé mentale et le repos de notre conscience. Si nous sommes réduits à la simple expression, au moins devons-nous exercer cette dernière liberté afin qu’elle ne tombe pas tout à fait en déchéance. (suite…)

Jaime Semprun, « Que la novlangue s’impose quand les machines communiquent »

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Jaime Semprun

Que la novlangue s’impose
quand les machines communiquent

(Chapitre VII de l’ouvrage
Défense et illustration de la novlangue française,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2005)

Le philologue Klemperer, qui eut l’occasion d’observer dans l’Allemagne des années trente la tentative d’imposer une langue nouvelle, y notait « la profusion de tournures appartenant au domaine technique, la foule de mots mécanisants ». Pour illustrer cette « tendance à la mécanisation et à l’automatisation », aboutissant à une « mécanisation flagrante de la personne elle-même », il donnait comme création caractéristique le verbe gleichschalten, emprunté au vocabulaire de l’électromécanique, et dont il disait qu’il faisait « entendre le déclic du bouton sur lequel on appuie pour donner à des êtres humains une attitude, un mouvement, uniformes et automatiques ». Ce verbe, qui signifie littéralement « synchroniser », est habituellement traduit par « mettre au pas », mais la richesse de la novlangue française permettrait, me semble-t-il, de lui trouver un meilleur équivalent : on pourrait par exemple utiliser « mettre en phase », ou peut-être « formater », selon les cas. Quoi qu’il en soit, il existe certainement un terme approprié, que l’usage imposera s’il ne l’a pas déjà fait.

Ce ne sont en effet pas les termes et les tournures venus du domaine technique, en particulier informatique, qui manquent dans le nouvel idiome en formation. Peut-on pour autant risquer un parallèle avec la langue du III Reich étudiée par Klemperer ? Assurément pas, puisque celui-ci remarquait justement qu’il ne s’agissait alors que d’un « empiétement de tournures techniques sur des domaines non techniques », domaines qui étaient encore si nombreux, vastes et divers qu’y imposer un langage technicisé exigeait d’exercer la violence la plus terroriste. Les résultats ainsi obtenus à force de contrainte policière ne pouvaient guère être durables et les promoteurs de cette novlangue arbitraire et prématurée s’abusaient donc grandement quand ils proclamaient que la langue de l’époque précédente, qu’ils appelaient un « passé momifié », n’était « plus parlée ni comprise aujourd’hui ». En dépit de leurs fières déclarations sur la « clarté » et la « détermination » de leurs directives, leur manque d’assurance et de technicité se trahissait d’ailleurs par le recours contradictoire à une phraséologie mythico-naturiste truffée de métaphores mettant l’accent sur ce qui germe et pousse spontanément, sans être forcé et perverti, « artificialisé », par l’intelligence : la « vérité organique », « centre mystérieux de l’âme du peuple et de la race », et tout ce autour de quoi flotte l’odeur entêtante du sang.

Rien de tel dans la novlangue française, où la profusion de termes techniques correspond très exactement à l’extension des domaines de la vie effectivement régis par la rationalité technique. Ainsi, quand y est évoqué l’environnement, ce n’est plus sous la forme mystifiée d’une « nature », puissance obscure échappant aux lumières de l’intelligence et du calcul rationnel, mais, comme on l’a vu à propos d’agroforesterie et de biodiversité, en tant que stock de ressources à protéger et à gérer. L’actuelle technicisation de la langue peut d’autant moins être assimilée à celle maladroitement bricolée par les idéologues du IIIe Reich qu’elle n’est pas imposée autoritairement, mais répond à une demande sociale authentique, relayée par toutes sortes d’experts dont l’ouverture à l’Autre est le métier. Une fois encore la presse du jour m’en donne opportunément un exemple. Un psychiatre expose en quoi Internet peut faire office de thérapie comportementale, en aidant celui qui, atteint de phobie sociale, se montre incapable de parler en société, à franchir le pas par courriel, et donc à mettre la machine en route, à amorcer la relation et à roder ainsi ses sentiments. Ces trois tournures figurées empruntées au domaine mécanique sont immédiatement comprises de tous, elles n’appartiennent en rien à un jargon professionnel spécialisé, et par là encore la novlangue manifeste son caractère foncièrement démocratique : c’est d’un même mouvement que tout le monde parle comme les psys et que les psys parlent comme tout le monde. (suite…)

PMO, « La vie dans les restes »

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La vie dans les restes

(Publié sur le site de Pièces et main-d’œuvre)

 

En tant que linguiste elle avait été en mesure de traduire ce terme dès la première fois. Mekkis : le mot hittite pour désigner la puissance ; il était passé dans le sanscrit, puis dans le grec, dans le latin et enfin dans le langage moderne sous la forme de mots comme machine et mécanique. C’était là le lieu qui lui était refusé ; elle ne pouvait y entrer comme les autres.

Philip K. Dick, A Maze of Death

Un ami nous écrit : « Face aux désastres en cours, vous évoquez à la fin de votre Manifeste des chimpanzés du futur[1],l’audience accrue des mouvements écologistes qui « n’est pas forcément bon signe. Il n’y a pas de fumée sans feu ». Celle-ci, « toujours plus épaisse depuis 1972, émane de la terre brûlée par les industriels, elle signale l’incendie mais en aucun cas ne l’éteint. Elle n’est pas le déluge salvateur ».

Quel serait, selon vous, ce déluge qui sauve ? Comment mieux enquêter, révéler les objectifs, dénoncer les collusions ? Comment encourager l’esprit et les perspectives critiques ? Quelles actions mener ? »

Tout d’abord, que reste-t-il à sauver ? L’empire de la destruction n’a cessé de s’étendre depuis le néolithique [2], fortifiant sans cesse les bases scientifiques et matérielles (industrielles), de sa puissance pour se lancer à l’aube du XIXesiècle dans une offensive générale (finale ?), contre le vivant. Ce que depuis Chaptal, le chimiste et entrepreneur, ministre de Napoléon Ier, on a nommé par analogie « la révolution industrielle », alors qu’il s’agissait d’une accélération verticale, ininterrompue et peut-être exponentielle, débutée au Moyen Âge, et même avant [3]. Depuis ce moment, tous les indicateurs statistiques (économiques, démographiques, croissance, production, consommation, circulation, communications, pollutions, destructions…) ont le graphisme d’un tir de missile filant toujours plus vite au zénith. Beaucoup s’en réjouissent et nomment cela, le progrès.

Une bonne part de l’activité scientifique consiste désormais à établir l’inventaire de ces destructions et de leurs autopsies, et à tenir le registre de celles en cours. Nous aurons ainsi la satisfaction de savoir que notre propre disparition relève en grande partie du suicide ; et ce suicide de l’instinct de mort, théorisé par Freud [4]. C’est-à-dire d’une volonté puérile de toute-puissance qui finit par se tourner contre elle-même, tant la puissance croissante des moyens acquis excède la sagesse de leurs détenteurs.

La sagesse n’est ni quantifiable, ni accumulable et n’est donc pas augmentable. Nul contemporain ne peut s’imaginer plus sage qu’Épicure et Lucrèce qui vivaient à l’âge des techniques artisanales, que ce soit en matière d’équipement guerrier ou productif. Et leur sagesse, déjà, était vaine face à la puissance des moyens/aux moyens de la puissance — les deux peuvent se dire et sont réversibles. On peut dire aussi, face aux fous de la puissance et à la puissance des fous.

La connaissance, au contraire, est quantifiable, accumulable et donc augmentable. Nul contemporain disposant des moyens technologiques d’aujourd’hui ne peut s’estimer moins puissant qu’un roi de l’antiquité. Mais toute la sagesse de celui qui dispose déjà de la puissance nucléaire, électrique, informatique, biotechnologique, etc., est de vouloir encore plus de puissance et de moyens (de « progrès ») ; tous les moyens ; les moyens de Tout ; la Toute-puissance. (suite…)

Olivier Rey, « Milieu, robustesse, convivialité, contre environnement, optimisation, complexité »

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Olivier Rey

Milieu, robustesse, convivialité,
contre environnement, optimisation, complexité

Institut Momentum. Séminaire du 18 novembre 2016

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales.

Les services : extension du domaine de la croissance

Quant aux préconisations qu’inspira ce rapport, c’est une autre histoire. Entre autres recommandations, le Club de Rome prôna le passage progressif d’une économie fondée sur la production de biens matériels à une économie de services – au premier rang desquels l’éducation, la médecine et la communication. Or, que s’est-il passé au cours des quarante dernières années ? L’économie des services s’est développée dans des proportions considérables, au point de constituer, dans les pays dits développés, la part de loin dominante de l’économie en général. Cependant, en raison de la solidarité entre les différentes « machines », qu’elles soient mécaniques, électroniques, administratives, gestionnaires, organisationnelles, cette extension des services a été une façon non pas de changer de direction de développement, mais de s’entêter dans la même voie. En effet, l’extension des services ne se substitue pas à la consommation de marchandises, mais s’y ajoute, et même l’intensifie, en renforçant notre propension à toujours attendre la satisfaction non de notre propre activité, mais de ce qui nous est fourni. C’est pourquoi, au sein de l’économie globale, la production industrielle a certes baissé en proportion par rapport aux services, mais n’en a pas moins augmenté en volume ; et, quoique de façon déguisée, la plupart des services entraînent aujourd’hui une importante consommation d’énergie – la prétendue économie de l’« immatériel » implique beaucoup de « matériel ». Par ailleurs, la croissance des services peut s’avérer aussi nocive pour les cultures humaines que la croissance de la production matérielle pour la nature, en dépossédant communautés et individus de tout ce qu’ils étaient jadis capables de faire par eux-mêmes. Elle étend toujours davantage l’emprise du Gestell, du « Dispositif », parce qu’elle dispose à tout attendre de lui, et fait disparaître jusqu’à l’idée qu’on pourrait vivre sans lui. Comme l’écrivait Ivan Illich en 1971 :

Des verbes qui décrivaient une activité personnelle tels qu’apprendre, se loger, se soigner, nous font irrésistiblement penser à des services dont la distribution est plus ou moins bien assurée. Nous pensons qu’il faut résoudre les problèmes de l’habitat, des soins médicaux, etc., sans nous souvenir un seul instant que les hommes pourraient être capables de se soigner ou d’édifier leurs maisons eux-mêmes. Tout est affaire de services et l’adolescent, au lieu d’apprendre, par exemple, à s’occuper de sa grand-mère, apprend par contre à manifester devant l’asile de vieillards où il n’y a plus de lits disponibles1.

Aucune exagération dans ces propos : lorsque de nombreux vieillards moururent en France lors de la canicule de l’été 2003, ce ne fut pas la négligence de leurs familles ou de leurs voisins qui fut mise en cause, mais l’incurie du gouvernement. Il semble que la liberté du citoyen consiste aujourd’hui à déléguer toujours plus de responsabilités – des devoirs les plus simples jusqu’à l’exercice de la rationalité – à des organisations de tous ordres, jusqu’à ce que l’autonomie revendiquée devienne un mot vide de sens. (suite…)

Chimpanzés gascons, « Quel monde voulons-nous pour demain ?… »

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États généraux de la bioéthique 

Quel monde voulons-nous pour demain…
… et quel débat pour aujourd’hui ?

Les États généraux de la bioéthique viennent de s’ouvrir avec cette question : « Quel monde voulons-nous pour demain ? » Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui les préside est un organisme « indépendant » composé d’un président nommé par le chef de l’État, lequel nomme également 5 des 39 autres membres, 19 étant choisis par les ministres et les présidents d’assemblée et de grands corps d’État, les 15 derniers par leurs pairs dans le secteur de la recherche. Une large majorité est donc redevable au pouvoir en place, et nombre d’entre eux sont déjà acquis à la cause des lobbys. La consultation en cours n’est donc qu’un vaste trompe-l’œil et ce CCNE n’a rien d’éthique : fortement politisé (on a vu comment fin 2013 il fut remanié de fond en comble par François Hollande pour sa politique de diversion sociétale), il n’obéit à aucune charte éthique claire. Sa constitution laisse déjà présager des conclusions de ses travaux.

On consacre le fait qu’il y aurait un « sens de l’histoire », qui ne peut qu’accompagner la libéralisation progressive des règles freinant le marché de la reproduction et de l’artificialisation de l’homme. Le généticien Jean-François Mattei, ancien rapporteur des lois de bioéthique, nous a avertis : « Dans le domaine bioéthique, chaque pas que nous faisons ne nous paraît pas absolument déterminant et repoussant, mais vient un jour où l’on se retourne et où l’on est arrivé plus loin que ce que nous aurions voulu. Pour éviter cette pente eugéniste, il a fallu se battre1. » Sous couvert d’avancées thérapeutiques, il s’agit d’imposer par le fait accompli le tri des êtres humains, la numérisation de nos existences et l’« augmentation » d’un homme préalablement diminué par ces mêmes technologies.

Comme l’écrivait récemment le mathématicien Cédric Villani, chargé par le gouvernement d’une mission sur l’intelligence artificielle (IA) : « Il faut tout d’abord une initiation aux bases et à l’esprit de l’algorithmique et de la robotique dès le plus jeune âge […]. Si on ne rassure pas la population, on ne pourra pas avancer. Cela passe par la mise en place de comités d’éthique, qui pourront édicter des règles de bonne conduite, ou conseiller gouvernement et entreprises2… » Et Jacques Testart, le père du bébé-éprouvette, d’affirmer sur son blog Critique de la science que « la fonction de l’éthique institutionnelle est d’habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd’hui ».

Quel homme voulons-nous pour demain ? (suite…)

Denis Collin, « La fabrication des humains »

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Denis Collin

La fabrication des humains

Denis Collin est professeur de philosophie. Il est un des animateurs du blog La Sociale.
Le texte « La fabrication des humains » est paru la première fois en septembre 2015, dans la revue Quel sport ?, à l’occasion d’un numéro spécial consacré à « L’inconscient politique du corps» . Il a été mis en ligne par PMO en janvier 2016.

 

Introduction

La question du « mariage pour tous » a quitté le devant de la scène – après avoir joué son rôle : servir de diversion « sociétale » au moment où, reniant même ses maigres promesses, le gouvernement de « gauche » s’engageait dans une offensive antisociale sans précédent. Bien que le gouvernement ait juré ses grands dieux que le mariage des couples homosexuels ne valait pas reconnaissance de la procréation médicalement assistée (PMA pour les lesbiennes) et de la gestation pour autrui (GPA à destination des couples gays), petit à petit, au cas par cas, ces pratiques sont néanmoins en cours de légalisation.

J’ai eu l’occasion, en 2013, de soutenir que le problème n’était pas à proprement parler celui du mariage des homosexuels – le Pacs était déjà un contrat civil qui pouvait, moyennant quelques inflexions, devenir l’équivalent du mariage, lequel est d’abord un contrat d’union civile – et ce depuis le Code civil dit « Code Napoléon ». Le problème réel posé était celui de la filiation et finalement du mode de reproduction des humains. Les partisans de la Manif pour tous, de ce point de vue, avaient parfaitement raison et les dénégations de la « majorité » de gauche étaient tout à fait hypocrites.

Je voudrais revenir sur ces questions en soulignant que les partisans fanatiques du mariage homosexuel sont souvent des défenseurs ardents des évolutions du « capitalisme absolu » et que, si clivage social il y a, il n’est pas du tout là où les têtes vides de la gauche et l’extrême gauche ont voulu le placer. Les « progressistes » en matière de procréation sont en réalité l’avant-garde d’une nouvelle manière de fabriquer des humains, une manière contrôlée selon des procédures technocratiques et technologiques. Ce qui suppose une mise en coupe réglée de la sexualité – et non pas une plus grande liberté sexuelle. Sous le règne de l’équivalent général (l’argent) tous les individus doivent être conformes aux normes en vigueur et indéfiniment substituables les uns aux autres. Pour comprendre ce qui est en cause, il faut se détourner des théories postmodernes et revenir à des bons vieux auteurs, comme Marcuse : désublimation répressive et modelage d’un homme unidimensionnel, voilà ce dont il s’agit. (suite…)

Ivan Illich, « Un certain regard »

Entretien en français avec Jean-Marie Domenach
dans la série « Un certain regard » le 19 mars 1972.

Miguel Amorós, « Vent debout contre le mal français »

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Miguel Amorós

Vent debout contre le mal français

Critique de la philosophie postmoderne
et de ses effets sur la pensée critique
et sur la pratique révolutionnaire

 

Le recul théorique causé par la disparition de l’ancien mouvement ouvrier a permis l’hégémonie d’une philosophie surprenante, la première qui ne se fonde pas sur l’amour de la vérité, objet primordial du savoir. La pensée faible (ou philosophie de la postmodernité) relativise ce concept, qu’elle fait dériver d’un mélange de conventions, de pratiques et de coutumes instables dans le temps, quelque chose de « construit », et, par conséquent, d’artificiel, sans aucun fondement. Et dans la foulée, toute idée rationnelle de réalité, de nature, d’éthique, de langage, de culture, de mémoire, etc. De plus, certaines autorités du petit monde postmoderne n’ont pas manqué de qualifier certaines d’entre elles de « fascistes ». Finalement en récupérant Nietzsche, il n’y a donc plus de la vérité, mais seulement de l’interprétation. En vérité, une telle démolition systématique d’une pensée qui naît avec les Lumières et réclame la constitution de la liberté – qui donnera naissance, plus tard, avec l’apparition de la lutte de classes moderne, à la critique sociale et aux idéologies révolutionnaires – par ceux qui plutôt que de se baigner dans l’eau claire de l’authenticité préfèrent se vautrer dans la boue de l’imposture, principalement les professeurs et les étudiants, a toutes les apparences d’une démystification radicale menée à bien par de véritables penseurs incendiaires, dont la finalité ne serait rien d’autre que le chaos libérateur de l’individualité exacerbée, la prolifération d’identités et l’abrogation de toute norme de conduite commune. Au lendemain d’une telle orgie de déconstruction, aucune valeur ni aucun concept universel ne tiendrait plus debout : être, raison, justice, égalité, solidarité, communauté, humanité, révolution, émancipation… seront tous qualifiés d’« essentialistes », c’est-à-dire d’abominations « pro-natura ». Cependant, l’extrémisme négateur des postphilosophes manifeste sur un plan spirituel des coïncidences suspectes avec le capitalisme actuel. Ce radicalisme d’une haute intensité contraste non seulement avec la vie et les choix politiques de ses auteurs, très académiques pour les uns, et conventionnels pour les autres, mais en outre épouse parfaitement la phase en cours de globalisation capitaliste, caractérisée par la colonisation technologique, le présent perpétuel, l’anomie et le spectacle. C’est un complément pour lequel tout est facilité. Personne ne les dérangera dans leurs chaires universitaires. Grâce à la priorité accordée par la domination à la connaissance instrumentale, et par conséquent grâce à la faible importance que la mentalité dominante concède aux « humanités », ont pu surgir sans entraves des bulles philosophiques pseudo-transgressives et toutes sortes de prouesses spéculatives totalement étrangères à la réalité environnante, créant une contrefaçon tourbillonnante de la pensée critique moderne, qui aime être accompagnée d’un vaste bruit médiatique.

(suite…)

George Orwell, recension de « Nous autres »

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George Orwell

Recension de Nous autres
de E.I. Zamiatine

(1946)

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2001

Plusieurs années après en avoir entendu parler, j’ai fini par mettre la main sur un exemplaire de Nous autres, de Zamiatine, qui, en cette époque d’autodafés, est une véritable curiosité littéraire. En consultant Twenty-five Years of Soviet Russian Literature, de Gleb Struve, voici ce que j’ai appris sur l’histoire de ce livre :

Zamiatine, mort à Paris en 1937, était un romancier et critique russe qui avait publié un certain nombre d’ouvrages aussi bien avant qu’après la révolution. Nous autres a été écrit vers 1923, et bien qu’il n’y soit pas question de la Russie, ni même directement de la politique contemporaine – il s’agit d’une fiction située au XXVIe siècle de notre ère –, sa publication a été interdite pour cause de déviation idéologique. Un exemplaire du manuscrit a pu sortir du pays, et le livre est paru dans des traductions en anglais, en français et en tchèque, mais jamais en russe. La traduction anglaise a été publiée aux États-Unis, et je n’ai jamais réussi à m’en procurer un exemplaire ; mais comme le livre est disponible dans sa version française, j’ai pu m’en faire prêter un. Autant que je puisse en juger, c’est un livre des plus singulier, même si ce n’est pas un ouvrage de tout premier ordre, et il est surprenant qu’aucun éditeur anglais n’ait pris l’initiative de le rééditer.

La première chose qui ne peut manquer de frapper quiconque lit Nous autres – et qu’à ma connaissance personne n’a jamais relevée –, c’est qu’Aldous Huxley s’en est très certainement inspiré, du moins en partie, lorsqu’il a écrit Brave New World. Il est question dans ces deux ouvrages de la révolte de l’esprit humain primitif contre un monde rationalisé, mécanisé et sans souffrance, et les deux histoires sont censées se dérouler dans environ six cents ans. L’atmosphère est analogue dans les deux livres, qui décrivent approximativement le même type de société, bien que celui de Huxley traduise une moindre conscience politique et soit davantage influencé par des théories biologiques et psychologiques récentes. (suite…)

Pierre Musso, « La religion industrielle »

 

Une conférence de Pierre Musso à propos de son livre La religion industrielle, Fayard, 2017, trouvée sur le blog de Baptiste Rappin

 

 

 

et un entretien du même avec Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et éditeur au Pas de côté, mis en ligne sur le site de Pièces et main-d’œuvre.

 

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Entretien avec Pierre Musso

Par Pierre Thiesset

 

Pierre Thiesset : À l’instar du penseur critique de la technique Lewis Mumford, vous dites que l’horloge est la machine-clé de l’âge industriel et que les monastères, avec leur organisation rationnelle du travail, préfigurent les entreprises modernes. Pourriez-vous revenir sur ces racines de la religion industrielle : en quoi est-elle fondamentalement liée à l’Occident chrétien ?

Pierre Musso : Lewis Mumford remontait vers 1050 pour observer les grandes révolutions de l’occident sur le terrain de l’industrie. Il a noté que les deux grands virages intellectuels et pratiques se situaient autour de la révolution grégorienne, avec le grand schisme entre occident et orient vers 1054, et 1150. L’horloge mécanique précise, qui date des XlIe-XIIIe siècles, apparaît dans cette période de la révolution grégorienne. Mumford a bien vu que l’horloge était une technologie essentielle, car toute l’histoire de l’industrie — « industrie » dans le sens large d’« entreprise » — est bâtie sur la mesure du temps, le rythme et la cadence. Les pouvoirs, pas seulement économique mais aussi politique (notamment l’État, quand il se développera à partir des XlIe-XIIIe siècles et surtout au XVe), deviennent maîtres de l’horloge, gestionnaires du temps. (suite…)

« Contre le transhumanisme et sa propagande », par les Chimpanzés du futur bordelais

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(Le lundi 20 novembre 2017, des Chimpanzés du futur bordelais ont perturbé le colloque « Le devenir cyborg du monde » à la Station Ausone de la librairie Mollat, laissant sur place quelques peaux de bananes et ce tract.)

 

Contre le transhumanisme et sa propagande,
à Bordeaux comme ailleurs

 

À Bordeaux, du 20 au 22 novembre 2017, le laboratoire Mica (médiations, informations, communication, arts) de l’université de Bordeaux et la librairie Mollat s’associent pour servir de porte-voix aux tenants de l’idéologie transhumaniste et préparer l’intégration de l’homme-machine dans un monde-machine.

Nous voilà conviés à débattre de « l’ambivalence » d’un monde où nous et nos enfants n’auront d’autre choix que de s’hybrider ou de devenir (selon l’expression du transhumaniste Kevin Warwick) des « chimpanzés du futur », cette sous-espèce d’homme condamnée pour avoir refusé son « devenir cyborg ». Nous sommes donc invités à débattre de notre dernière heure.

Durant ce « colloque international » intitulé sans honte « Le devenir cyborg du monde », nous sera administrée la nécessaire dose d’acceptabilité à un monde déjà en chantier dans les laboratoires de ces grands prêtres de la religion transhumaniste, un monde que nous n’avons jamais eu l’occasion de choisir. Et ce n’est qu’un début : vient de s’implanter à Bordeaux, ville désormais labellisée French Tech, une antenne de la Singularity University, cet outil de propagande du technototalitarisme fondé par Ray Kurzweil (transhumaniste en chef chez Google), sous le patronage duquel se tient ce colloque.

Nous autres, Chimpanzés du futur bordelais, refusons de débattre de notre fin, tout comme de la transformation de notre biotope en technotope. Participer, c’est déjà accepter. Nous ne participerons pas à notre mise à mort. Nous ne nous émerveillerons pas de notre dilution dans un monde-machine telle que la mettront en scène de pseudo-artistes et dont débattront des universitaires fascinés, à la fois juges et partie. Nous nous élevons contre les opportunistes qui trouvent leur inspiration dans l’anthropocide en cours, ceux qui pèsent encore le pour et le contre de cette idéologie mortifère, ceux qui, complices ou collaborateurs, refusent de prendre contre les promoteurs du transhumanisme une position ferme. (suite…)

Jean-Claude Michéa, 2017

Entretien avec Jean-Claude Michéa, Montpellier, Comédie du livre 2017

Bernard Charbonneau, «Quel avenir pour quelle écologie ?»

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Bernard Charbonneau

Quel avenir pour quelle écologie ? 

(Foi & Vie, juillet 1988)

1. Deux mots nouveaux 

En 1970, proclamé officiellement « Année de protection de la nature », au lendemain de la fête de Mai 68, on vit soudain surgir dans les médias, donc l’opinion française, deux mots nouveaux : « environnement », « écologie ». Comme dans d’autres cas ils avaient fait l’aller Europe-USA et le retour USA-Europe.

Remarquons d’abord qu’avant cette date les Français des « Trente Glorieuses » n’avaient pas d’environnement. Ils étaient en quelque sorte suspendus dans le vide, la transformation explosive de la France Éternelle se produisait dans un hexagone abstrait sans nature ni habitants. La transformation du Rhône en égout restait invisible, le massacre de 13 000 morts, 200 000 blessés par l’auto était médiatiquement inexistant. La cause toute-puissante qui était en train de faire le bonheur et le malheur des Français n’avait pas d’effets, le bétonnage des côtes, l’évacuation des campagnes se réduisait à des colonnes de chiffres pour une sociologie qui venait de passer de Marx à Parsons. Il est significatif que ce mot d’« environnement » n’ait pour sens que « milieu » « ce qui entoure » dans le Grand Larousse des années soixante. Et dans l’Encyclopédie de 1970, juste avant l’émergence de l’écologie, il se réduit à un contenu esthétique, au « happening » des artistes de l’époque. L’impact du Grand Bond en avant version occidentale ? – comme en Chine de Mao, connais pas.

Plus savant, le mot d’« écologie » a séduit les médias par son air ésotérique (du grec oïkos, habitat). Mais cette étiquette dissimule des réalités très différentes : une discipline scientifique, un mouvement social. Une des sciences de la vie et un mouvement social plus ou moins spontané propre aux sociétés industrielles avancées, en réaction contre les effets destructeurs de leur développement incontrôlé pour la nature et pour l’homme, l’écologie scientifique participant à ce mouvement. 

2. Écologie scientifique et écologisme 

L’écologie au sens précis du terme, ordinairement employé à tort et à travers, est : « l’étude des milieux vivants où vivent et se reproduisent les êtres vivants, ainsi que des rapports de ces êtres avec le milieu » (cf. Robert). À ce mot de « milieu » il faudrait ajouter celui de « naturel » qui introduit une restriction importante ; l’écologie humaine, venue ensuite, restant plus philosophique que scientifique. L’écologie inventée par Haeckel dès 1870 a été longtemps pratiquée loin du grand public par des naturalistes étudiant les écosystèmes naturels ou végétaux et animaux vivant en état d’équilibre ou tout au moins d’évolution lente. (suite…)

Conférence des Chimpanzés du futur

 

Pièces et main-d’œuvre, le 13 octobre 2017 à la librairie Tropiques, à Paris

Alexis Escudero, « La reproduction artificielle de l’humain »

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Alexis Escudero,
La reproduction artificielle de l’humain,
Le Monde à l’envers, 2014

 

 

Conclusion

De tout ce qui précède, il résulte :

1 – Les progrès du technocapitalisme depuis deux siècles concourent à la stérilisation chimique de la population.

1 bis – Sélection et manipulation génétiques de l’embryon sont le dernier moyen de rendre possible la survie dans un monde devenu invivable : réchauffement climatique, stress permanent, dissolution du lien social, pollution généralisée.

1 ter – « La PMA pour tous et toutes » n’est pas le dernier cri de l’émancipation, mais l’avenir auquel nous sommes condamnés.

2 – La reproduction artificielle de l’humain ne signifie pas l’égalité des minorités et des majorités sexuelles dans leur rapport à la procréation, mais la soumission de tous à l’institution médicale, l’État, l’économie, et la tyrannie technologique.

3 – Comble de la servitude volontaire, l’assistance médicale si fièrement revendiquée dans la procréation asservit les hommes et les femmes à une technocratie en blouse blanche : médecins, gynécologues, banquiers en sperme et généticiens. Elle signe l’intrusion des experts et du pouvoir bio-médical jusque dans la chambre à coucher.

4 – La reproduction artificielle de l’humain génère un nouveau prolétariat, surtout féminin, contraint de louer son corps et de vendre les produits qui en sont issus. Elle transforme les enfants en produits manufacturés, monnayables sur un marché de l’enfant. Elle est une nouvelle forme de la traite des êtres humains qui ne dit pas son nom.

4 bis – Tout ce qui était libre est accaparé. Tout ce qui était gratuit devient payant. Alors que Marx distinguait la sphère de la production et celle de la reproduction de la force de travail, la reproduction artificielle de l’humain dissout la seconde dans la première. La procréation humaine elle-même devient une industrie, soumise à la guerre économique.

5 – La reproduction artificielle de l’humain est l’injonction faite aux parents de sélectionner et d’améliorer génétiquement leur progéniture, sous peine de la voir reléguée au rang de soushumanité. Elle abolit la liberté et la responsabilité des enfants ainsi fabriqués.

5 bis – L’enfant sur mesure est dans la pipette. Il n’y a pas de reproduction artificielle sans eugénisme.

5 ter – Il n’y a pas d’eugénisme libéral – même si les riches pourront exaucer en partie leurs caprices d’enfants parfaits. Il sera un eugénisme contraint, dicté par les impératifs de l’État et de l’économie.

5 quater – La reproduction artificielle du bétail humain est une étape nouvelle dans la rationalisation du monde et le pilotage automatique des populations.

6 – Sélections et manipulations génétiques, utérus artificiel et clonage transforment l’humanité en post-humanité.

7 – La reproduction artificielle de l’humain est un nouveau front dans la guerre du pouvoir contre les sans-pouvoir.

8 – Il n’y a ni eugénisme citoyen, ni « transhumanisme démocratique ». Toute critique partielle de la reproduction artificielle de l’humain sera digérée par les comités d’éthique, et servira à l’acceptation de l’inacceptable.

9 – La gauche techno-libérale – transhumanistes assumés ou non, inter-LGBT, philosophes postmodernes, cyber-féministes – entretient sciemment la confusion entre égalité et identité biologique, entre émancipation politique et abolition de la nature.

9 bis – Sous couvert du progrès, cette gauche nourrit un projet totalitaire : l’abolition, par re-création technologique, de tout ce qui naît.

10 – S’il reste à gauche des partisans de l’égalité et de l’émancipation, ils doivent prendre la parole, et dénoncer cette entreprise menée en leur nom.

 

Commande au Monde à l’envers, 46bis rue d’Alembert, 38000 Grenoble.

Ou à télécharger sur le site de PMO 

Pièces et main-d’œuvre : « M. Picq fait de la prospective »

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Pièces et main-d’œuvre

M. Picq fait de la prospective

Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, Pascal Picq (Odile Jacob, 2017. 336 p, 22,90 €)

Pardon lecteur, si l’on saute aux conclusions sous l’aiguillon de la rogne, du temps et de l’argent perdus (outre ce compte rendu), mais c’est qu’en effet, on a lu le tas de mots de Pascal Picq.

Éthologue et paléoanthropologue, maître de conférences au Collège de France, Pascal Picq fait partie de ces vieux mâles plastronnant dans leur territoire académique, tel Michel Serres, Axel Kahn & Jean-Didier Vincent, que leur expertise réelle ou postiche dans leur mince champ de recherche autorise à pérorer avec plus d’aplomb que le commun des penseurs et des plombiers sur les affaires du monde. Simplement les médias et les maisons d’édition servent de café du commerce à leurs incontinences idéologiques, ressassements pontifiants et patauds, prêches et sermons aux fins d’édification des « gens », variations sur un thème rabâché : la situation paraît grave, elle pourrait devenir pire, voire catastrophique, à moins que l’on ne suive les opinions et prescriptions du « vieux sage » – du sachant – qui coïncident par hasard avec la ligne éditoriale du média qui les publie, laquelle ondule et rampe au gré des intérêts et volontés des décideurs, propriétaires à titre privé (groupe Le Monde) ou publique (groupe Radio France) de ces mêmes médias.

Chaque média dispose ainsi d’un pool, d’une play-list de personnalités « ressources », « de référence », pseudo-indépendantes, comme les marionnettes d’un ventriloque, à qui est réservée la formulation des « vraies questions » et des « vraies réponses » à ses questions, à l’exclusion des « phantasmes », « obscurantistes », « irrationnels » des « ennemis du progrès ». Questions et réponses que les « gens » se répètent ensuite d’un air informé. Et en effet, ils le sont. Au sens où le mot d’information vient du métier de potier qui forme la pâte au moule. L’opinion, ça se pétrit. Ainsi se forment et se diffusent les psittacismes de la technocratie dominante dont Pascal Picq se fait ici le bêtifiant porte-parole. Aux poncifs de l’idéologie dont l’efficacité repose sur la répétition perpétuelle et démultipliée, il est difficile de répondre autrement que par ceux de la critique, sinon par le silence de la lassitude qui laisse le dernier mot aux boîtes à bruit. Faisons donc un exemple en passant M. Picq par les armes de la critique ; n’ayez crainte, c’est un livreur prolixe et qui en fera d’autres. (suite…)

« L’écobusiness de Darwin, leur évolution et la nôtre »

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L’écobusiness de Darwin,
leur évolution et la nôtre

Un matin de décembre 2012, Bordeaux se réveillait avec une nouvelle pustule sur sa rive droite. Darwin, un « écosystème écolo », une « ruche dédiée aux activités écocréatives » dans une « démarche de développement durable », un « laboratoire de la ville du XXIe siècle », s’était installé au sein de la métropole française la plus en vogue, dans une caserne militaire désaffectée estimée à 2 millions d’euros que la Communauté urbaine brada pour deux tiers de sa valeur à Philippe Barre, riche héritier de la grande distribution.

Juteuse affaire immobilière maquillée par des publicitaires en une étrange promesse de rédemption écologique, Darwin n’est qu’un décor en trompe-l’œil, qui peine à cacher les contradictions sur lesquelles il est édifié. Ses hérauts avaient d’ailleurs jugé nécessaire de prendre les devants en publiant sur leur site une longue page bourrée de justifications creuses : « Darwin, face aux préjugés ». À notre tour de tirer les choses au clair.

Écospéculation et publicité durable

Alain Juppé, un des plus fervents protecteurs de Darwin, nous met sur la voie : « Ce ne sont pas simplement de doux rêveurs, ce sont des entrepreneurs qui investissent leur argent. » Ainsi Philippe Lassalle Saint-Jean. Cet agro-industriel qui a flairé les belles recettes promises par le bio est l’un des barons de Darwin. Saviez-vous que le restaurant et l’épicerie de Darwin sont tenus par ce membre du Medef, président du Club d’entreprises de la rive droite (CE2R), membre associé de la Chambre de commerce et d’industrie de Bordeaux, entre autres responsabilités ? Darwin lui donne l’occasion d’écouler à prix d’or de la bouffe en série sous label écolo. Ainsi, le visiteur rencontre dès l’entrée ce « lieu rempli du charme de la récup »… qui n’est autre qu’un supermarché. Ses allures de squat camouflent avec peine les rayonnages bio d’un Leclerc : touchant hommage, sans doute, aux origines familiales de Philippe Barre, investisseur en chef.

Saviez-vous que les patrons de Darwin, Philippe Barre et Jean-Marc Gancille, sont les piliers historiques d’Inoxia (filiale d’Evolution, alias Darwin), une agence de publicité au chiffre d’affaires annuel à six zéros ? Engagée dans le développement durable, spécialisée dans « la transition écologique de la société », Inoxia se charge de verdir l’enseigne de projets écologiquement et socialement nocifs. Elle compte de fameux bétonneurs parmi ses clients (dont Bouygues Immobilier) et diverses chaînes commerciales. Sans oublier Euratlantique, cette gigantesque opération d’aménagement urbain qui remodèle 730 hectares au sud de la métropole de Bordeaux pour le plus grand profit des technocrates et des spéculateurs… Archétype du greenwashing, Darwin se gave en donnant une allure « durable » à la liquidation du monde.  (suite…)

« TGV : gagner du temps et perdre sa vie »

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TGV : gagner du temps
et perdre sa vie

Contre la LGV Paris-Bordeaux
Contre le despotisme de la vitesse
Contre le totalitarisme technologique

À Bordeaux, les 1er et 2 juillet 2017, deux journées de festivités sont organisées pour célébrer l’arrivée du train à grande vitesse sur la ligne Paris-Bordeaux – ou plutôt Tours-Bordeaux, puisque le premier tronçon est en service depuis 1990. Nous ne voudrions surtout pas gâcher la fête, juste donner quelques raisons de ne pas se prosterner devant le TGVeau d’or, cette nouvelle idole de la religion du progrès, et signifier à ses grands prêtres qu’il existe encore quelques sceptiques, à défaut d’une opposition organisée aux nuisances et aux nuisibles.

En 1988, le Bordelais Jacques Ellul écrivait, dans Le Bluff technologique : « Le TGV Sud-Ouest est une absurdité : le trajet Paris-Bordeaux se fait en 4 heures. Avec le TGV on le fera en 3 heures. Est-ce que vraiment une heure de gagnée vaut les 15 milliards de francs prévus pour cette entreprise ? » Près de trente ans plus tard, la question reste posée : ces pauvres 54 minutes « gagnées » avec la ligne à grande vitesse (le trajet
Paris-Bordeaux se faisait en 2 heures 58 avant les travaux de la LGV Tours-Bordeaux, contre 2 heures 4 annoncées désormais) valent-elles les 9 milliards d’euros engagés (7,8 milliards pour la ligne, 1,2 pour les aménagements) ? 160 millions d’euros dépensés par minute « gagnée »… on savait que le temps c’est de l’argent, mais là c’est de l’or pur ! Et la liste est longue de tout ce qui a été perdu pour ces quelques minutes volées, à commencer par les dégâts causés aux 5 300 hectares d’espaces naturels, agricoles ou forestiers, pour poser les 302 kilomètres de la LGV – « un massacre environnemental », « une plaie béante » selon des associations de protection de la nature –, dégâts qui seront, on nous l’affirme, entièrement « compensés ». Comme si l’on pouvait compenser un tel saccage en marchandisant la nature.

Rappelons brièvement les conditions de ce partenariat public-privé (PPP) : Lisea, le consortium piloté par Vinci (parkings, autoroutes et aéroports, voir Notre-Dame-des-Landes), a obtenu, contre le financement d’un peu plus de 50 % du projet, une concession de cinquante ans, de 2011 à 2061, pour construire et gérer cette LGV, la première ligne ferroviaire sous concession privée en France. En échange, il perçoit les péages que versera tout opérateur pour le passage de ses rames sur la ligne. Comptant sur cette manne pour se rembourser (entre 10 000 et 15 000 euros le passage selon le type de train), Lisea veut bien sûr voir circuler le plus possible de rames sur sa ligne, COP 21 ou pas. C’est ainsi qu’il a imposé 18,5 allers-retours par jour à Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, lequel avait pourtant calculé que 13 étaient bien suffisants. Conséquence de ce racket : dans son budget 2017, la SNCF a inscrit une perte de 90 millions d’euros pour seulement six mois d’exploitation. Ce qui présage 180 à 200 millions d’euros de déficit annuel. Si l’on ajoute que l’État a dû se porter caution des crédits contractés par les partenaires privés du projet, et donc que c’est l’argent public qui devrait, in fine, assumer l’investissement, on voit qui payera ce nouveau carrosse des classes supérieures. Ce sont les clients (qu’on appelait « usagers » du temps du service public et du sacro-saint prix unique du kilomètre sur tout le territoire) qui seront rançonnés, la hausse prévue étant par ailleurs proportionnellement bien plus importante sur les billets de seconde classe que sur ceux de première, alors que les sièges de celle-ci bénéficieront de la dernière technologie, véritables bureaux connectés avec sièges pivotants, prise de courant, port USB, Wifi gratuit, liseuse personnelle et mini-tablette permettant de brancher son smartphone. Ainsi, les « turbo-cadres » ne quitteront pas leur open space(suite…)

Alliance pour l’opposition à toutes les nuisances : « Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse »

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Alliance pour l’opposition à toutes les nuisances

 

Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse
à l’occasion de l’extension des lignes du TGV
(1991)

[Ce texte a été rédigé en 1991 à l’occasion de l’extension des lignes du TGV.
Nous le reproduisons sans en changer une ligne en juin 2017,
pour la mise en service de la LGV Paris-Bordeaux.]

 

Tout le système du chemin de fer est destiné à des gens qui sont toujours pressés et donc ne peuvent rien apprécier. Aucune personne qui pourrait l’éviter d’une manière ou d’une autre ne voyagerait de cette façon. Elle prendrait le temps de voyager à son aise par les collines et entre les haies, et non à travers des tunnels et des remblais. Et celui qui malgré tout préférerait cette sorte de voyage, celui-là ne posséderait pas un sens assez développé de la beauté, pour que nous devions lui adresser ensuite la parole à la gare. Dans cette perspective, le chemin de fer est une affaire sans intérêt dont on se débarrasse aussi vite que possible. Il transforme l’homme qui était un voyageur en un paquet vivant

John Ruskin

Au xixe siècle, le territoire a été bouleversé par une première vague d’industrialisation, et en particulier par l’implantation généralisée de lignes de chemin de fer. Ce nouveau moyen de transport fut critiqué par une fraction de la classe dominante restée oisive et qui, par ses goûts et sa sensibilité, était attachée aux anciens plaisirs du voyage, que le train allait abolir. En contrepartie, il permit un réel développement de la liberté de circulation, avec toutes ses heureuses conséquences sur la vie sociale.

Nombre d’arguments sensibles autrefois utilisés contre les premiers trains peuvent l’être aujourd’hui, à bien meilleur escient encore, contre le TGV. D’autant plus que son implantation ne comporte cette fois aucune contrepartie ; au contraire, elle contribue à un nouvel enclavement de régions entières, à la désertification de ce qu’il reste de campagne, à l’appauvrissement de la vie sociale. Et ce n’est pas dans la classe dominante, où tout le monde désormais travaille d’arrache-pied et joue des coudes pour rester dans la course économique, que l’on se risquera à juger tout cela à partir de goûts personnels, sans parler d’avancer quelque vérité historique que ce soit. Il faut donc qu’à l’autre pôle de la société des individus que ne presse aucun intérêt carriériste d’aucune sorte, pas même en tant que « contre-experts » ou opposants officiels, se chargent d’énoncer toutes les bonnes raisons, tant subjectives qu’objectives, de s’opposer à cette nouvelle accélération de la déraison. L’alliance qu’ils ont formée pour publier ce texte aura sans aucun doute d’autres occasions de se manifester et de s’étendre.

Le meilleur des mondes possibles

Le monde moderne n’est rien moins qu’heureux (voir son abondante panoplie pharmaceutique), mais il peut afficher sous le nom de « consensus » une indéniable réussite : il semble avoir réussi à accorder, dans une espèce d’harmonie encore peu troublée jusqu’ici, des puissants qui dictent ce que doit être la vie et des pauvres qui ont perdu l’idée de ce qu’elle pourrait être ; des industriels de l’alimentation et de la culture frelatée, et des consommateurs mis dans l’incapacité de goûter autre chose ; des aménageurs que rien n’arrête dans leur destruction des villes et des campagnes, et des habitants que rien le plus souvent ne retient là où ils sont, hormis l’enchaînement à un travail quelconque ; des technocrates aux yeux desquels pays et paysages n’existent que pour être traversés de plus en plus vite, et des usagers des transports toujours plus pressés de quitter des villes devenues invivables, et d’échapper à la cohue en se jetant en masse sur les routes, dans les gares et les aéroports… En somme, tout est pour le mieux dans le « meilleur des mondes possibles », du moins tant que ce monde moderne reste perçu comme le seul possible, aussi indiscutable que tous ses progrès techniques ; autrement dit, tant que personne ne pose une de ces simples questions qui porte sur l’emploi de la vie : pourquoi diable faudrait-il toujours et à n’importe quel prix gagner du temps sur les trajets, alors que c’est précisément cette transformation du voyage en pur transit qui le fait paraître d’autant plus long, qui l’apparente à une véritable corvée ? Au point qu’aujourd’hui il faut introduire la télévision dans les TGV – comme bientôt dans ces automobiles où les Français passent en moyenne trois heures par jour –, pour tenter de distraire d’un tel ennui. La boucle de la déréalisation du voyage sera parfaitement bouclée quand ces télévisions donneront à contempler sous forme de clips touristiques les agréments des régions traversées… (suite…)

Matthieu Amiech, « Lettre ouverte à M. Albin Serviant »

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Matthieu Amiech

Lettre ouverte à M. Albin Serviant

animateur de la French Tech de Londres
et dirigeant d’En marche ! en Angleterre

« Si la France connaît un tel niveau d’extrémisme,
c’est que certains veulent le chaos.
Ils se disent : “J’ai loupé le train, autant mettre le bordel”. »
Albin Serviant, dans Le Monde du 4 mai 2017

« Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence. »
Walter Benjamin, dans ses notes préparatoires aux
Thèses sur le concept d’histoire (1940)

Cher Monsieur Serviant

L’édition du journal Le Monde du jeudi 4 mai dernier, pendant l’entre-deux tours de la présidentielle, m’a permis de faire un peu votre connaissance, à travers un article remarquable de franchise, intitulé : « Londres : la French Tech s’entiche de Macron. » Personne ne pourra accuser le quotidien de centre gauche du soir de dissimuler qui a porté le nouveau président au pouvoir – de quoi Macron est le nom. Bien sûr, l’histoire de cette conquête foudroyante méritera d’être un peu plus détaillée (1), mais en attendant, ce bref coup de projecteur sur le milieu des expatriés du e-business dans la capitale britannique est saisissant et tellement riche de signification.

« Banquiers, financiers, employés dans les sociétés de conseil ou entrepreneurs du Net, les “marcheurs” de Londres forment un concentré quasi caricatural du macronisme » : et l’article d’Éric Albert et Philippe Bernard de donner la parole à ces acteurs, en décrivant leurs efforts depuis un an pour assurer à Emmanuel Macron les voix des Français de Londres, ainsi que les financements dont avait tant besoin cet « outsider », dépourvu de grande machine partisane derrière lui.

Vous avez été une des têtes de pont de ce projet Macron, à Londres, M. Serviant. Diplômé de l’Essec, animateur local de la French Tech – structure de promotion des entreprises françaises de haute technologie créée par la secrétaire d’État Fleur Pellerin –, mais aussi cofondateur d’un club d’entrepreneurs baptisé French Connect, patron de deux fonds d’investissement dans les start-up…, vous n’avez eu « aucune peine, présidentielle aidant, à passer de la promotion du numérique auprès des politiques, à la promotion et au financement des politiques eux-mêmes » (!). Vous avez d’abord levé des fonds pour François Fillon, dont les projets économiques et la fascination pour les ordinateurs s’annonçaient très favorables à vos milieux d’affaires. Mais son conservatisme de mœurs vous a éloigné de lui, et vous lui avez préféré le progressiste intégral, Macron – je vous cite – « parce qu’il apporte aussi le social et que son charisme lui permet de convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ».  (suite…)

TomJo, « Au nord de l’économie »

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TomJo

Au nord de l’économie 

Se rendre ingouvernable à la société « collaborative »

(Article paru à l’origine sur le site Hors-sol Herbes folles)

« [Les travailleurs] apparaissaient comme des observateurs curieux et savants qui n’avaient aucune prise réelle sur ce qui se passait autour d’eux… Pour un étranger, les fils reliant les cerveaux délicats des hommes aux organes indestructibles des machines étaient subtils et invisibles. » Red Star, Alexandre Bogdanov, 1909.

« Si un esprit universel existait… qui pourrait enregistrer simultanément tout le processus de la nature et de la société, qui pourrait mesurer la dynamique de leur mouvement, qui pourrait prévoir les résultats de leurs interréactions – un tel esprit, bien sûr, pourrait a priori élaborer un plan économique irréprochable et exhaustif, en commençant par le nombre d’acres de blé jusqu’au dernier bouton d’un gilet. » L’économie soviétique en danger, Léon Trotski, 1932.

Nous vous écrivons du nord de la France. Symbole de la désindustrialisation, celui-ci ressemble à d’autres nords, des États-Unis ou d’Angleterre, qui résument et révèlent le point de rupture où se trouve l’économie mondiale. Cette terre de désespoir, de chômage, d’alcoolisme et de votes Front national provoque deux réflexes de survie : la réindustrialisassion et/ou la « troisième révolution industrielle ». Qu’importe le chemin, tant qu’on entrevoit un espoir. Passant des corons au coworking, nous nous sommes donné pour objet d’attaquer dans un même élan le vieux monde industriel et le nouveau monde technologique.
Filant la métaphore nécrophage contre les « vautours » et les « rapaces » (au besoin : l’Europe, la Finance, les Lobbys), les nostalgiques du vieux monde industriel s’acharnent à lui redonner vie. En 2012, avec Métro, Boulot, chimio (1), nous rappelions que pour nos poumons cet âge d’or avait d’abord été celui du charbon. Cinq ans plus tard, la réindustrialisation laisse la place à un nouveau mythe économique issu des départements de R&D de la Silicon Valley : celui d’un « post-capitalisme » high-tech prétendument collaboratif, horizontal, démonétarisé (2).
Or, c’est un autre horizon qui se profile, dans lequel les déclassés survivront à la merci d’un revenu universel payé par les robots, cependant qu’une nouvelle espèce post-humaine se connectera aux machines. (suite…)

Marius Blouin, « Ce que signifie “avoir les moyens” (au-delà du capitalisme – et pire encore) »

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Marius Blouin

Ce que signifie « avoir les moyens » (au-delà du capitalisme – et pire encore)

Texte publié le 3 mars 2017 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

Suivant les idées reçues de Marx et d’Ellul, et pieusement répétées par leurs disciples, les systèmes capitaliste et technicien partageraient un trait commun ; ce seraient tous deux des systèmes automates. Autonomes, c’est-à-dire, ne recevant leur loi, nomos, que d’eux-mêmes. Des « processus sans sujet », uniquement mus par la « force des choses », sans autre but que leur reproduction, leur « auto-accroissement » perpétuel (toujours plus de capital, toujours plus concentré ; toujours plus de technologie, toujours plus expansive). Bref des moyens sans maître et sans autre fin que leur auto-reproduction en perpétuel emballement.

Quant aux capitalistes et aux techniciens, ils ne seraient que les « fonctionnaires » asservis du capital ou de la technique, des instruments impersonnels et interchangeables, non moins soumis à leurs lois que les exécutants de base, et donc irresponsables de leur expansion universelle.

Or ces idées qui prennent l’apparence pour la réalité succombent à l’examen. Les capitalistes ne sont pas réductibles aux « fonctionnaires du Capital », ni à des financiers fous ou à des accapareurs pathologiques. Ce sont des passionnés de puissance qui accumulent les moyens de la puissance dans la société de leur temps : les vaches, la terre, les armes, l’argent, les machines. Que ces moyens changent, ils changent de moyens.

Le système technicien qui est le double entrelacé du capital industriel depuis 200 ans, n’est pas plus « automate », ni « autonome » que lui. Il n’y a pas de « force des choses », sauf à sombrer dans la pensée magique et l’anthropomorphisme, (les objets se « cachent », ils ont de la « malice », etc.) et à s’imaginer que les jouets s’éveillent la nuit pour vivre leur vie secrète.

Il faut distinguer entre la logique intrinsèque et virtuelle de « l’art de faire », du « savoir-faire » – la tekhnê – la mékhaniké teckhnê par exemple, l’art de faire une machine, et son actuel développement par certains hommes. La logique virtuelle « des choses », leur rationalité, présente bien l’aspect automate du système technicien, du capitalisme technologique (et de leur emballement conjoint), mais cette logique virtuelle, cet automatisme, ne peut rien par lui-même, tant qu’il n’est pas actualisé et activé par des hommes qui « ont les moyens », qui « veulent des moyens », qui « se donnent les moyens », etc. Et ils le font, au niveau platement empirique et historique, contre la volonté d’autres hommes, et contre d’autres rationalités, d’autres « logiques des choses », qui perdent en général. (suite…)

« Comment tout va s’effondrer », Pablo Servigne

 

 

Olivier Rey, « Le transhumanisme comme régression »

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Olivier Rey

Le transhumanisme comme régression

(Deuxième rencontre Philanthropos, 13 décembre 2014)

Au début du XVIIe siècle, Cervantès a mis en scène dans le premier roman moderne, Don Quichotte, un personnage si imbu de romans de chevalerie que c’est à travers eux qu’il appréhendait la réalité, ce qui lui valut bien des déboires. Au XIXe siècle, Flaubert a raconté une histoire similaire : à la place de Don Quichotte parcourant l’Espagne, madame Bovary dans la campagne normande, à la place des romans de chevalerie qui ont détraqué l’esprit du Quichotte, les romans d’amour de style troubadour qui ont égaré Emma. Là encore, la confrontation à la réalité est douloureuse. Peut-être qu’au XXIe siècle, il faudra écrire l’histoire d’un être gavé de propagande transhumaniste, et déconfit de ne pas trouver dans les implants, prothèses, augmentations et autres interfaces corps-machine l’accomplissement et l’enchantement qu’on lui prédisait et qu’il se promettait.

L’habillage technologique d’un imaginaire régressif

Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, disait Sully ; aujourd’hui, imaginaire techniciste et intérêts économiques sont les deux principaux canaux d’alimentation du transhumanisme. Pour évoquer l’imaginaire en question, je me référerai à un livre du romancier anglais James Graham Ballard, Crash !, publié en 1973, qui a inspiré le film du même nom (sans le point d’exclamation !) réalisé une vingtaine d’années plus tard par David Cronenberg. À sa sortie le film, auréolé du prix spécial du jury à Cannes, a suscité bon nombre de réactions indignées. Le sujet, il faut l’avouer, est scabreux. Nous suivons des personnes qui, à l’occasion d’accidents de voiture dans lesquels elles ont été impliquées, ont découvert l’excitation sexuelle que ce type d’expérience éveillait en elles. Voici comment le narrateur, rescapé d’un grave accident, s’explique la chose. « Ma capacité organique de résistance à la souffrance physique s’était depuis longtemps émoussée au contact des banalités et des drames feutrés de la vie quotidienne. L’accident était la seule expérience réelle que j’eusse connue depuis des années. Je me trouvais pour la première fois confronté à mon propre corps, inépuisable encyclopédie de douleurs et de déjections, en butte au regard hostile des autres et placé devant la réalité brute d’une mort d’homme (1). » (suite…)

Éric Sadin, « La Silicolonisation du monde »

La présentation de son dernier livre est ici 

 

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

 

Cornelius Castoriadis, « Post-scriptum sur l’insignifiance »

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Cornelius Castoriadis,

Post-scriptum sur l’insignifiance

(Extraits d’un entretien avec Daniel Mermet en 1996,
publié aux éditions de l’Aube sous le titre Post-scriptum sur l’insignifiance)

 

Ce qui caractérise le monde contemporain ce sont, bien sûr, les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, mais ce qui me frappe surtout, c’est l’insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Elle a perdu son sens. Les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les socialistes français ont fait une politique, puis M. Balladur a fait la même politique ; les socialistes sont revenus, ils ont fait, avec Pierre Bérégovoy, la même politique ; M. Balladur est revenu, il a fait la même politique ; M. Chirac a gagné l’élection de 1995 en disant : « Je vais faire autre chose » et il a fait la même politique.

Les responsables politiques sont impuissants. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est suivre le courant, c’est-à-dire appliquer la politique ultralibérale à la mode. Les socialistes n’ont pas fait autre chose, une fois revenus au pouvoir. Ce ne sont pas des politiques, mais des politiciens au sens de micropoliticiens. Des gens qui chassent les suffrages par n’importe quel moyen. Ils n’ont aucun programme. Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont capables de tout.

Il y a un lien intrinsèque entre cette espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la littérature. C’est cela l’esprit du temps. Tout conspire à étendre l’insignifiance.

(suite…)

TomJo, « Écologisme et transhumanisme »

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TomJo

Écologisme et transhumanisme
Des connexions contre nature

(Article paru à l’origine sur le site Hors-sol Herbes folles)

Écologistes, véganes et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Verts en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science (1). » II aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation (2). Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ? Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et véganes (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London School of Economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ».

Les deux porte-parole du mouvement transhumaniste francophone revendiquent leur militantisme « écolo ». Marc Roux a été adhérent de l’Alternative rouge et verte. Didier Cœurnelle est élu Verts de la commune de Molenbeek. Le cofondateur de Humanity+, la principale association transhumaniste américaine, David Pearce, est un militant antispéciste et végane. L’Australien Peter Singer, philosophe et auteur du livre de référence des antispécistes La Libération animale (1975), est lui-même transhumaniste et ancien candidat Verts en Australie. Quant à l’actuel directeur de Humanity+, James Hughes, en tant que bouddhiste, il ne ferait pas de mal à une mouche. Loin de l’image repoussoir de libertariens insensibles aux malheurs qui les entourent, les transhumanistes sont souvent des progressistes de gauche, écologistes et féministes, suivant la bonne conscience qui règne dans la Silicon Valley depuis le mouvement hippie des années 1960. En France, à l’avant-garde des partisans de la reproduction artificielle de l’humain (PMA-GPA) figurent les membres d’Europe Écologie-Les Verts.

D’après Marc Roux et Didier Cœurnelle, auteurs de Technoprog (3), les transhumanistes seraient majoritairement de gauche, attachés à un système social et à une médecine redistributive, contre l’idée d’une humanité à deux vitesses après sélection génétique. Ils se trouvent même des points communs avec les « objecteurs de croissance » (4). Fort bien. Laissons de côté les ultras, libertariens ou technogaïanistes, et intéressons-nous à ces transhumanistes sociaux-démocrates et soi-disant écolos. Ceux qui introduisent le loup transhumaniste dans la bergerie verte. (suite…)

Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

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Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. (suite…)

Jacques Ellul, « L’utopiste, géomètre et technicien »

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Jacques Ellul

L’utopiste, géomètre et technicien
(1975, in Trahison de l’Occident)

L’Occident est trahi. Ceux qu’il a conquis et convertis à lui-même ont retourné contre lui ses propres armes. L’Occident s’est trahi. Ses propres enfants le couvrent de sarcasmes et d’insultes, plus personne, s’il veut encore se reconnaître européen, ne peut plus tolérer de porter la charge de l’Occident. Mais il s’est trahi lui-même, et ce qui se passe aujourd’hui est en effet le fruit d’un très long processus, où tout s’est retourné – où chaque conquête a été durement payée ; pour être ensuite inversée. Nous avons dit incidemment que le langage raisonnable avait produit la perte irréparable du mythe, de la capacité créatrice, évocatrice… lourde rançon. Mais le pire fut, au fil du progrès, de voir l’impossibilité de rester où l’Occident avait créé sa propre grandeur. Tout fut inversé, dans un certain mouvement. Tout fut porté au paroxysme, alors qu’il eût fallu, au contraire, la plus grande maîtrise, la plus grande discrétion. La liberté découverte produisit l’esclavage des autres peuples, et en Occident même celui des travailleurs : effroyable malédiction. La liberté provoquant non seulement des crimes mais son contraire – si bien que l’on ne pouvait plus, en rien, la prendre au sérieux, on ne pouvait plus la considérer que comme un mensonge, une illusion, une hypocrite déclaration de principes ; permettant le déchaînement des plus forts. Un exemple d’inversion. La raison s’est traduite dans un rationalisme borné, en prétendant la pousser jusqu’au bout – c’est-à-dire en faire un paroxysme. Étrange retournement ici encore. La raison faite de mesure engendrait la démesure d’une raison dévorante, exclusive, autoritaire, hargneuse, inquisitoriale. La raison faite de clarté plongeant dans la confusion des croyances primaires avec le scientisme. Paroxysme au lieu de mesure. Comme une malédiction secrète, tout ce que l’Occident a déclenché, inventé, tout a été détourné de ce qu’il devait être. Nous sommes bien au-delà des conflits de classe et des interprétations sociologiques. L’Occident avait visé trop haut. Trop haut dans la perfection, il atteignit la puissance. Tel est son drame final.

 

La trahison de la raison et de l’histoire :
l’utopiste, géomètre et technicien

La raison inventée par l’Occident a donc été trahie. Et nous pouvons mesurer trois degrés. Nous parcourrons rapidement les deux premiers parce qu’ils sont bien connus. La raison a engendré la rationalité. Ratio, en latin, c’était la mesure. La rationalité fut l’orgueil d’une mensuration universelle. Tout soumettre à la raison, tout faire entrer dans un cadre de rationalité, n’accepter aucune dérogation, aucun excès, aucune ombre. L’impondérable ou le non-mesurable ne devait plus exister. La raison qui était la mesure exacte de soi-même, le garde-fou contre les délires, est devenue l’origine d’un nouveau mode d’être, celui de la mensuration. Seul ce qui se pèse, se dénombre, se mesure existe. Mais comment ne pas voir que dans la simple formulation de ce mot « seul », est déjà incluse la contradiction de la raison. Car celle-ci était la mesure de la démesure de l’homme. Elle était le frein à son hybris, elle était la ligne droite correcte qui pouvait enfin être tracée. Elle était le compas, la carte et le sextant qui permettaient au capitaine de tracer la course exacte de son navire, mais elle n’était pas la négation du vent fou qui pousse le navire. Pour être elle-même, elle supposait au contraire que soit toujours en action la force souterraine qui donne l’être et l’intègre, la ressource d’où surgit le torrent des possibles. Au contraire, dans l’exaltation de la découverte d’un si merveilleux instrument, l’homme a plongé dans l’extrême en niant ce qui le faisait vivre ! Mais l’absolu de la rationalité s’accompagnait d’une autre déviation pire, le rationalisme. Ici nous sommes passés dans l’univers du mythe et des croyances. Mais chose étrange, le Dieu est devenu la Raison. Autrement dit, on s’est mis à adorer ce qui était le destructeur normal (ou tout au moins la mise en question) des adorations. Le rationalisme fait de la raison ce en quoi l’on croit, ajoute une dimension mythique à ce qui est l’inverse du mythe. Mais comme toute pensée religieuse, le rationalisme devient incohérent, étroit, sectaire, borné. Rien de plus mesquin que les rationalistes du XIXe siècle. La raison qui est ouverture et maîtrise de soi devient exclusion de l’autre et refus a priori de ce qui n’a pas un aspect rationnel. Inutile d’insister sur ces deux aspects si souvent dénoncés, si souvent mêlés à la critique de l’Occident. Par contre, le troisième me paraît aujourd’hui devoir retenir l’attention à cause du succès de l’utopisme et des erreurs commises à son sujet (1). (suite…)

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys : « Perplexités d’un vieil homme électroniquement analphabète »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys

Perplexités d’un vieil homme
électroniquement analphabète

Cet article, écrit en anglais par Pierre Ryckmans, a été lu par son auteur lors d’un discours donné à la Conférence annuelle de la Cour suprême de la Nouvelle-Galles du Sud, le 14 juin 1996. Il a été publié dans The Quadrant (Balmain, Australie) en septembre 1996 et traduit à Bordeaux au printemps 2016 par des Amis de Bartleby.

Ce qui a suscité les réflexions qui suivent est une nouvelle plutôt inquiétante parue dans la presse à propos de la Bibliothèque nationale : il était rapporté que la Bibliothèque, à cause de restrictions budgétaires, allait devoir effectuer des coupes dans certains domaines traditionnels de ses collections et orienter une partie des ressources restantes vers de nouveaux domaines, afin de répondre au plus près à l’actuelle politique nationale d’« engagement vers l’Asie ». Dans le même temps, il était également annoncé que davantage d’efforts seraient déployés en faveur de ce qui apparaît aujourd’hui comme la tendance de l’avenir : le remplacement progressif des livres par l’information électronique.

Le titre de cet article a été choisi avec soin : le mot Perplexités indique que je ne suis armé d’aucune certitude, que mes points de vue sont hésitants – ils pourraient être imprudents, voire ridicules, d’autant plus que je m’aventure sur un terrain que je ne comprends qu’avec peine, puisque je suis électroniquement analphabète. En ce qui me concerne, tout objet de lecture est nécessairement quelque chose d’écrit ou d’imprimé sur du papier, que l’on peut lire au coin du feu ou dans un train, dans un bain, aux toilettes ou allongé dans un lit ; de plus, cela doit aussi posséder des marges où l’on peut librement griffonner ses réactions et ses idées. Je suis parfaitement incapable de collecter quelque information que ce soit (et ne parlons pas d’inspiration) à partir d’un petit écran. Comme la vieillesse, il s’agit simplement d’un fait : il n’y a pas de quoi en être fier, pas non plus de quoi en avoir honte. Je le mentionne tout de même, car cela pourrait fausser certains de mes jugements – sans nécessairement les invalider dans leur totalité. (suite…)

Lieux communs, « Décroissance et démocratie »

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Collectif Lieux communs

Décroissance et démocratie

Article paru dans le mensuel La Décroissance du mois de juin 2016, sous le titre « La liberté et l’égalité exigent d’affronter la finitude », et sur le site de Lieux communs. (Les passages qui ont dû être supprimés lors de l’édition sont placés ici entre crochets.)

« Nous voulons œuvrer pour une auto-transformation radicale de la société et l’instauration d’une démocratie directe capable d’établir l’égalité des revenus pour tous et de provoquer une redéfinition collective des besoins. Nous y voyons un début de solutions aux problèmes politiques, économiques et écologiques qui ravagent notre époque. » C’est par ces mots que se présente Lieux communs. Un tel programme, influencé par la pensée de Cornelius Castoriadis, a de quoi stimuler la réflexion de tous ceux qui veulent articuler décroissance et démocratie réelle.

Pourriez-vous revenir sur votre conception de la décroissance, et sur cette phrase que vous empruntez à Castoriadis : la condition de l’autonomie, c’est l’autolimitation ? [Se modérer, partager des ressources qui se raréfient, abandonner la course à la puissance, n’est-ce pas là une forme d’austérité révolutionnaire, comparable à celle que prônait Enrico Berlinguer par exemple ?]

[Plus que jamais, la langue est piégée, et le terme décroissance est victime de son succès. Il a été souvent critiqué, à tort ou à raison, mais pour nous, il demeure malheureusement dans le registre de l’économisme. Cette idéologie est commune aux positions capitalistes et anticapitalistes pour qui tout est économique – et laissent la politique aux mains des psychopathes.] Nous préférons alors parler de « redéfinition collective des besoins », et son cortège de questions fertiles : Qui redéfinit ? Comment ? Pour quoi ? et quels besoins ? Et en fonction de quoi ? Elles impliquent d’emblée la démocratie directe.

Tout cela se rapporte pour nous à la notion d’autonomie, [terme lui aussi largement piégé]. Nous l’entendons dans le sens de Cornelius Castoriadis ; la capacité individuelle et collective à inventer, à proposer, à instituer, à tenir et à changer nos valeurs, nos principes, nos règles, nos lois, donc, forcément, nos limites. Et pas celles de Dieu, de la Nature ou de la Science ; les nôtres. Ce projet d’autonomie, qui vise l’émancipation a couru pendant quatre ou cinq siècles en Occident. Il dépasse donc largement la question « écologique » mais l’inclut entièrement : l’humanité, [dans sa folie congénitale,] rencontre les limites bio-physiques de la planète, il est plus que jamais question d’auto-limitation ! Ce n’est pas ce que l’on voit, et on peut craindre le retour de mécanismes naturels de régulation des populations et des espèces à l’œuvre dans le monde biologique : la famine, les épidémies, la violence. (suite…)

PMO, « Transhumanisme et cannibalisme »

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Pièces et main d’œuvre
Transhumanisme et cannibalisme

  Article paru dans la revue Nature & Progrès, n° 108, juin/juillet/août 2016

et sur le site de PMO

Un bon roman vaut mieux que de lourds essais : si vous voulez saisir l’essence du transhumanisme sans vous perdre dans les méandres de ses discours, lisez Jack Barron et l’éternité, un livre de Norman Spinrad paru en 1969. Le transhumanisme fait crever scientifiquement les superflus, pour que vivent les technocrates. Banalisé par les médias, les idéologues et les scientifiques, il n’est plus une opinion à discuter mais – au mieux – un phénomène à “réguler”, comme la nucléarisation du monde ou le trafic de stupéfiants. Ce projet d’anthropocide contamine les esprits parce qu’il dévale la plus grande pente où convergent les lignes de fond de l’ère techno-industrielle. On ne peut s’y opposer qu’en étant radicalement humain et à contre-courant des forces de gravité sociales qui nous tirent au plus bas niveau de l’espèce.

 

Recherche de l’immortalité, avènement d’un homme nouveau, “lâcher prise”, le transhumanisme est l’ersatz de religion de la technocratie, l’idéologie dominante de l’époque et de sa classe dominante. Il habille, comme représentation et comme programme, un fait accompli : l’artificialisation du monde, de la vie et des humains. Non seulement Google, Amazon, Facebook, Tesla et autres transnationales de la Silicon Valley financent les recherches sur l’homme-machine et la “mort de la mort”, mais les secteurs économiques stratégiques, qui ne prospèrent que sur leur capacité d’innovation travaillent tous à la fabrication du posthumain.[1] Nanotechnologies, biotechnologies, informatique, neurotechnologies, ou, si l’on préfère leurs applications : implants et prothèses électroniques, interfaces homme-machine, puces communicantes et objets connectés, ingénierie génétique, big data, robotique et intelligence artificielle. Toutes font partie des “technologies-clés génériques” (key enabling technologies) soutenues par la Commission européenne pour garantir la puissance et la croissance européennes. Le même arsenal transhumaniste est financé dans le cadre de la “Nouvelle France industrielle” de François Hollande depuis 2013. Si les défenseurs de l’humain jouissaient de pareils soutiens et moyens, l’humanisme serait peut-être à la mode.

Le transhumanisme – et c’est sa force – n’est rien d’autre que le nom de l’idéologie fumeuse qui s’échappe des technologies convergentes ; c’est-à-dire de la phase actuelle de ce progrès technologique qu’on n’arrête pas. Chercheurs et ingénieurs travaillent chaque jour à l’avènement du posthumain, au nom de la science, de la croissance et de l’emploi. (suite…)

George Orwell, « Le Quai de Wigan », chapitre XII

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George Orwell
Le Quai de Wigan
Chapitre XII

(The Road to Wigan Pier est paru à Londres en 1937.
Traduction de Michel Pétris, éditions Ivrea, 1995)

Il existe toutefois une difficulté autrement sérieuse que les objections à caractère localisé ou circonstanciel développées dans le précédent chapitre.

Prié d’expliquer pourquoi les gens intelligents se trouvent si souvent de l’autre côté de la barricade, le socialiste invoquera en général des raisons de bas intérêt, conscientes ou inconscientes, la conviction non fondée que le socialisme ne peut pas « marcher », ou la simple peur des horreurs et désagréments inhérents à la période révolutionnaire précédant l’instauration du socialisme. Tout ceci a certes son importance, mais il ne manque pas d’individus insensibles à des considérations de cet ordre et qui n’en sont pas moins résolument hostiles au socialisme. S’ils rejettent le socialisme, c’est pour des raisons spirituelles ou « idéologiques ». Leur refus n’est pas dicté par l’idée que « ça ne peut pas marcher », mais au contraire par la crainte que ça marche trop bien. Ce qu’ils redoutent, ce n’est pas les événements qui peuvent venir troubler le cours de leur vie, mais ce qui se passera dans un futur éloigné, quand le socialisme sera devenu une réalité.

Il m’a très rarement été donné de rencontrer un socialiste convaincu capable de comprendre que les gens réfléchis puissent être en désaccord avec l’objectif vers lequel semble tendre le socialisme. Le marxiste, en particulier, ne veut voir là qu’une manifestation de sentimentalité bourgeoise. En règle générale, les marxistes ne sont pas très habiles pour ce qui est de lire dans les pensées de leurs adversaires ; s’il en était autrement, la situation en Europe ne serait peut-être pas aussi critique qu’elle l’est aujourd’hui. En possession d’une technique qui, semble-t-il, fournit réponse à tout, ils ne se soucient guère de chercher à savoir ce qui se passe dans la tête des autres. Je citerai ici un exemple pour mieux me faire comprendre. Se référant à la théorie largement diffusée – et qui en un sens est certainement vraie – selon laquelle le fascisme est un produit du communisme, M. N. A. Holdaway, un des auteurs marxistes les plus solides que nous ayons, écrit ce qui suit :

« La légende éculée du communisme conduisant au fascisme… L’élément de vérité qu’elle comporte, le voilà : l’apparition d’une activité communiste avertit les classes dirigeantes que les partis travaillistes démocratiques ne sont plus à même de tenir en coupe réglée la classe ouvrière, et que la dictature capitaliste doit dès lors prendre une autre forme pour se perpétuer. » (suite…)

PMO à « Terre à Terre »

Le 7 mai 2016, les rédacteurs de Pièces et main d’œuvre étaient au micro de Ruth Stégassy sur France Culture

Pour écouter l’émission, cliquer ici.

 

 

Giono et la technique

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Jean Giono
Le Poids du ciel
(1935, extrait)

Je ne suis pas l’ennemi de la technique. Je suis l’ennemi des formes modernes de l’emploi de la technique. Je ne veux pas détruire les avions, les phonographes, les cinématographes, la radio. Je dis seulement qu’il y a quelque chose de plus que tout ça et de plus beau : c’est un homme. J’ai dit ailleurs que toutes les patries, tous les territoires, toutes les mystiques ne valaient pas la vie d’un homme ; je dis ici que toutes les découvertes ne valent pas la vie d’un homme ; j’ai pris ailleurs une position nette et inébranlable contre toutes les guerres, et je prends ici une position nette et inébranlable contre les guerres de toutes sortes.

Je ne crois pas que la technique puisse apporter toute seule le bonheur aux hommes. Je ne crois pas qu’il suffise d’une réforme de structure sociale pour que l’emploi de cette technique devienne soudain bénéfique. Je dis que nous serions peut-être sur la vraie route de la joie si nous nous servions en même temps et également de la technique et de la sagesse. Je dis que l’ennemi de la sagesse, c’est le profit ; et je dis que la technique est une séduisante machine à profit. Les réformes de structure ne font jamais que changer le profit de place : il cesse de tuer la sagesse du capitaliste pour tuer la sagesse de l’état. La sagesse est de savoir que l’homme n’est pas un animal politique, mais qu’il est un animal naturel. Il n’a pas un absolu besoin de technique. Il existait des hommes heureux avant que la technique existe. Je dis même que depuis qu’elle existe, les hommes sont un peu plus malheureux, contrairement à ce que généralement on affirme.

Il faut s’examiner soigneusement soi-même et se poser la question à l’instant où l’idée vous saisit : votre bonheur personnel dépend-il de la technique ? À l’instant précis où vous vous examinez, vous, individuellement, seul avec vous-même, votre paix intérieure, votre joie a-t-elle un absolu besoin de technique ? Faites votre compte ; faites deux parts des choses qui vous sont absolument nécessaires et individuellement nécessaires pour que votre vie soit belle : mettez d’un côté ce qui est sujet de la technique et de l’autre ce qui est sujet de la nature. Pesez. Ce qui est sujet de la nature, c’est ce que j’appelle le poids du ciel. Et je n’attends pas que vous me répondiez ; répondez-vous à vous-même ; ça suffit. Votre réponse ne m’intéresse pas (voilà toute la question), elle vous intéresse, vous. Même si vous êtes un homme ultramécanique, vous verrez combien le ciel pèse sur vous en réalité. Et quelle importance pour votre beauté que vous placiez sous ce poids des épaules naturelles ! Car c’est pour ce poids qu’elles sont faites. (suite…)

Guy Debord, « La Planète malade »

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Guy Debord

La Planète malade


(Ce texte fut rédigé en 1971 pour paraître dans le 13e numéro de la revue de l’Internationale situationniste avant sa dissolution.)

La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel.

Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène – et vers quelle date – la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est-à-dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme. (suite…)

Günther Anders, « La fin du pacifisme »

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Günther Anders

La fin du pacifisme (interview imaginaire)
1987

Cette traduction de l’allemand par Elsa Petit est parue en janvier 2007 dans le numéro 28-29 de la revue Tumultes consacré à « Günther Anders, Agir pour repousser la fin du monde ». Le texte a paru pour la première fois dans le n° 395/396 de Forvm (Vienne, janvier 1987). Il a ensuite été repris dans Gewalt – ja oder nein ? (Knaur, Munich, 1987), version utilisée pour cette traduction.

 

Aucun de ceux — je parle ici essentiellement des hommes politiques, des généraux, des scientifiques et des journalistes — aucun de ceux qui travaillent à faire croître la menace nucléaire générale et préparent le meurtre de masse, qui menacent effectivement de nous tuer ou se contentent d’avoir la possibilité de le faire à l’aide des centrales nucléaires “pacifiques”, aucun de ceux-là n’a plus le droit et ne doit plus pouvoir se sentir en sécurité. Du fait qu’ils se sont donné pour programme et pour métier de nous maintenir dans la peur, c’est dorénavant à leur tour de vivre dans la peur. Ceux qui menacent nos vies doivent voir à leur tour leurs vies menacées par nous. Nous ne devons pas en rester à des menaces mais, en les mettant ici et là à exécution, nous devons les intimider, leur faire prendre conscience de la situation et les amener ainsi à faire machine arrière. Pour qu’au bout du compte, plus personne ne soit menacé, ni nous ni eux. Y réussirons-nous ? Pouvons-nous encore enrayer par nos menaces défensives le péril encouru par l’humanité ? Je ne le sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans menaces défensives, nous n’y arriverons pas.

Charles Meunier, Le Canard déchaîné, Montréal, février 1986
(extrait traduit par Günther Anders le 28 septembre 1986).

 

On murmure que vous récusez désormais la qualification de pacifiste. Vous comprendrez que cette rumeur nous a étonnés et déstabilisés. Elle nous a même effrayés.

Il n’y a pas de quoi être effrayé. Ce que j’ai voulu dire en refusant désormais d’être classé dans cette catégorie, c’est seulement que celui qui aujourd’hui encore se présente comme « pacifiste » semble sous-entendre par là, sans plus ample questionnement critique, qu’il serait aussi possible de parvenir à ses fins dans les luttes politiques pour la puissance à l’aide d’autres moyens que ceux auxquels ont recours les pacifistes. Ce n’est plus le cas de nos jours puisque toute guerre impliquant de grandes puissances, mais aussi de petits États assez « grands » pour posséder la bombe, se transformerait automatiquement et probablement dans les minutes suivant son déclenchement en catastrophe générale. En outre et je l’ai déjà dit il y a trente ans (1), il n’y a plus d’objectif militaire qui ne serait lui-même anéanti par les effets des moyens mis en œuvre pour l’atteindre car tout effet dépasse ici de loin l’intention poursuivie. Voilà pourquoi il n’y a plus d’alternative au pacifisme. On devrait à l’heure actuelle remplacer la devise « La fin justifie les moyens » — qui, en soi, est fausse — par celle-ci : « Les moyens détruisent les fins ». Puisqu’il en est ainsi, il n’y a plus d’alternative au pacifisme. Voilà pourquoi je n’en suis plus un. Là où il n’y a plus d’alternative, on n’a plus besoin de spécifier sa position à l’aide d’un attribut comme « pacifiste ».

La fin du pacifisme (suite…)

PMO : « Machines arrière ! »

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Machines arrière !
(des chances et des voies d’un soulèvement vital)

 

(Texte mis en ligne le 8 mars 2016 sur le site de Pièces et main d’œuvre)

 

 

Une revue universitaire vient de nous poser l’une de ces questions qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse depuis 1945 : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? »

Il faudrait pour répondre à pareilles questions avec une certitude scientifique, maîtriser la théorie du chaos et connaître la situation dans toutes ses conditions initiales et toutes les chaînes de réactions qu’elles peuvent déclencher. Heureusement, ni les big data, ni les logiciels des sociologues et de la Rand Corporation, malgré tous leurs modèles, ne peuvent encore traiter l’avenir comme un mécanisme programmé.

Le plus sage serait de dire, oui, on peut espérer un tel soulèvement, mais ses formes, par nature, sont indéterminables, et c’est d’ailleurs ce qui en fera un véritable soulèvement et lui donnera une issue possible. Nous n’obéissons à nul destin. Tant qu’il y aura de la vie et de l’humain, l’irréductible liberté nous ouvrira une issue de secours.

Il y a cependant derrière ces deux questions, une troisième informulée, qui se résume classiquement par : Que faire ? et à laquelle tout partisan de l’émancipation s’efforce de répondre, en paroles et en actes. Que peut cet individu ? Que peut-il avec ses semblables pour transformer la situation donnée ? Et d’abord quelle est cette situation ? Qui sont les superflus ? Qu’est-ce qui les émeut ? Comment leur vient la critique ? Que sont les radicaux et comment peuvent-ils révéler aux superflus, le contenu même de leur rêve ancien ? Quelles sont les oppositions entre extrémistes et radicaux, et pourquoi les extrémistes sont les pires ennemis de toute radicalité ? Quels buts et moyens peuvent se fixer les partisans du soulèvement vital ?

Il ne s’agit pas ici d’un traité systématique. Nous avons tâché d’articuler sous une forme claire et sommaire, des éléments retenus de nos lectures, de nos observations, de notre expérience depuis quelques lustres : des matériaux de base. La pensée et le passé. Le rêve ancien du monde. La clarté des humanités. Des éclairs de Marx, Pascal, Rabelais. Un retour sur Debord et « la construction des situations». Les ZAD, le Chiapas et l’Etat islamique. L’anthropologie mimétique et le refus des politiques identitaires. Une théorie des idées et des propositions pratiques.

Faute d’avoir à offrir, comme d’autres, un grandiose plan stratégique, nous avançons les quelques directions dont nous sommes sûrs, jusqu’à ce que les faits les contredisent, pour servir ce que de bon semblera.

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Ivan Illich, Hommage à Jacques Ellul

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Ivan Illich

Hommage à Jacques Ellul 

Intervention en français à l’Institut d’études politiques
de Bordeaux, le 13 novembre 1993, publiée dans
La Perte des sens, Fayard, 2004

Monsieur Ellul,

C’est pour moi un honneur et une grande joie que d’être invité par Daniel Cérézuelle à participer à cet hommage. Monsieur Ellul – j’aimerais plutôt dire maître Jacques –, j’ai été touché par votre comparaison du maître avec le bœuf qui, en tirant la charrue, ouvre un sillon. Je me suis efforcé de vous suivre dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Veuillez accepter la moisson et reconnaître les fleurs dans ce que vous pourriez regarder comme de mauvaises herbes.

Ainsi puis-je exprimer ma gratitude envers un maître à qui je dois une orientation qui a infléchi de façon décisive mon chemin depuis quarante ans. Ma dette à son égard est indiscutable, et j’ai pu le vérifier tout récemment d’une façon particulière.

Pour préparer mon intervention lors de cette séance, je souhaitais relire une vingtaine de vos ouvrages que je n’avais pas sous la main. Mon élève et ami José Maria Sbert a puisé dans sa bibliothèque pour me procurer cette moitié de votre œuvre – des volumes qu’il avait abondamment annotés, sans craindre d’en souligner des paragraphes entiers. Ayant passé mes soirées avec ce trésor, j’ai été confondu par la nouveauté et la vivacité avec lesquelles, au long des années, vous ne cessez de reprendre vos intuitions fondamentales des premiers temps en les clarifiant toujours davantage. Votre ténacité, votre humilité et votre magnanimité devant la critique font de vous un modèle qu’il faut saluer. (suite…)

Radioscopie : Jacques Ellul

Emission enregistrée à Bordeaux et diffusée le 1er octobre 1980 sur France Inter

PMO, «Peste islamiste, anthrax transhumaniste»

Pièces et main d’œuvre

Peste islamiste, anthrax transhumaniste

Le temps des inhumains

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour.

Albert Camus, L’Homme révolté

Cela fait quarante ans que les bourgeois intellectuels – universitaires, militants et médiatiques – macèrent dans l’anti-humanisme. Cette haine, dans un monde voué à la machine, est devenue l’idéologie dominante. Contre les transhumanistes avides d’en finir avec l’erreur humaine, et les djihadistes assoiffés d’inhumanité, nous, animaux politiques, défendons le genre humain. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile.

Cela fait quarante ans que les beaux esprits s’en vont radotant que « Camus est un philosophe pour classe de terminale. » Si seulement c’était vrai. Ils auraient au moins enseigné l’école du courage et de la droiture à leurs élèves.

Le 12 novembre 2015, nous avons reçu ce message du journal Libération :

Madame, Monsieur,
Samedi 28 novembre, Libération organise à Grenoble une journée de débats consacrée à la santé connectée. Ce Forum sera à la fois la vitrine des innovations de santé mais aussi le lieu du débat et de la réflexion sur les conséquences politiques, économiques et sociales d’une telle transformation.

Nous aimerions inviter un représentant de Pièces et Main d’Oeuvre à prendre part au débat « Le progrès, un débat de société? ». Cette rencontre aura lieu samedi 28 novembre de 18h30 à 20h, à la Faculté de médecine de l’Université Joseph Fourier.

Dans l’attente de votre retour, je vous prie de croire en mes sentiments les plus distingués.

Lauren Houssin Forums Libération

Le 13 novembre 2015, avec la France entière nous avons reçu ce message de l’Etat islamique :

Un groupe ayant divorcé la vie d’ici-bas s’est avancé vers leur ennemi, cherchant la mort dans le sentier d’Allah, secourant sa religion, son prophète et ses alliés, et voulant humilier ses ennemis. (…) Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française (…) où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité.

Qu’est-ce qui nous fait agir, nous, les humains ? On peut lister toutes sortes de facteurs, matériels, psychologiques, affectifs, politiques, culturels. Mais en fin de compte, ce qui nous fait choisir une direction plutôt qu’une autre, ce sont les idées. C’est-à-dire des formes – eidos, en grec. « L’image d’une chose », dit Descartes. L’idée qu’on se fait de ce qui est juste, bon, désirable, par exemple. Nous ne cessons de répéter, quand on nous demande « quoi faire », à nous, Pièces et main d’œuvre, que les idées ont des conséquences. Nous menons une lutte d’idées ; nous devons par conséquent être capables de forger et d’énoncer les idées qui nous font choisir une direction – qui devraient nous faire agir.

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Jean Giono, «Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix»

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Jean Giono

Lettre aux paysans
sur la pauvreté et la paix

6 juillet 1938.

Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ? Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson, nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien, est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel. 

Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non, si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit, vous et moi, après certaines de nos parlotes : « Eh ! bien voilà, mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée, mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte, nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie, mais la question n’est pas là, on ne parlera pas exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite, je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ; ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et, il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes, américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols, enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues du monde (il y a même un Japonais, et, quand il écrit on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches de solution. (suite…)

«Du bluff technologique à l’esbroufe artistique»

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Du bluff technologique
à l’esbroufe artistique 

Contre les projets d’art contemporain de la commande Garonne, et en particulier la mise au puits de l’œuvre de Jacques Ellul par Suzanne Treister

Décidément, les aménageurs n’en peuvent plus d’attentions envers les aménagés. Après la commande artistique Tramway (3 millions d’euros pour les deux premières tranches) qui nous a déjà valu une douzaine d’« œuvres » aussi ridicules que prétentieuses, Bordeaux Métropole (ex-CUB) nous annonce sa nouvelle commande Garonne (12 artistes, 8 millions d’euros) censée agrémenter nos rives dès l’an prochain.

Parmi les projets retenus par un petit cénacle d’oligarques (on ne va tout de même pas demander son avis à la populace), un monumental orgue à 36 sifflets qui fonctionnerait grâce aux rejets de vapeur de l’usine de retraitement des déchets de Bègles et qui nous donnerait, la chose peut être utile, l’heure de la pleine mer. « C’est une œuvre très complexe techniquement », nous prévient la réalisation artistique, qui ajoute  : « L’usine et l’œuvre vont faire corps. » Le mariage de l’Art et de l’Industrie  : on ne vous l’a pas soufflé. Quant à M. Duchêne, aménageur en chef à la Métropole, il nous affirme que ce projet « apporte une certaine forme de poésie dans une zone industrielle qui ne s’y prête pas forcément ». La poésie des ordures… on en est tout émus. Mais le gros lot, c’est une artiste anglaise, Suzanne Treister, qui l’emporte avec son triptyque à 1,5 million d’euros. Bingo !

La première des trois œuvres, une bibliothèque d’ouvrages de science-fiction, sera installée dans le grand équatorial de l’observatoire de Floirac. Six étagères murales, ça ne mange pas de pain, mais pourra-t-on emprunter les livres ? Combien ? Aucune information à ce sujet sur le site de Bordeaux Métropole, où l’on apprend toutefois que Suzanne Treister, après maints gribouillis psychédéliques, est « devenue une pionnière dans le champ du digital au début des années 90, en proposant des travaux autour des nouvelles technologies, et en développant des mondes fictifs et des organisations collaboratives internationales », et qu’elle a élaboré « par le biais de nombreux médias – vidéo, Internet, technologies interactives… – un large ensemble de travaux qui intègrent les récits excentriques et les champs de recherche non conventionnels, afin de révéler les structures qui relient le pouvoir, l’identité et le savoir ». On n’y comprend pas grand-chose mais qu’importe, on sent tout de suite que c’est du lourd. « Ses projets comprennent des réinterprétations fantastiques des taxonomies données et des histoires qui examinent l’existence de forces secrètes, invisibles et à l’œuvre dans le monde, qu’il s’agisse de celui de l’entreprise, du militaire ou du paranormal. » Mazette ! Et, en effet, la dame ne cache pas son goût pour l’occultisme, les sociétés secrètes, le spiritisme…, et se flatte d’avoir conçu un jeu de tarots ésotérico-subversif intégrant les figures d’Adorno, Arendt, Thoreau, Unabomber, Huxley, Zerzan, Mumford… mais, curieusement, pas celle d’Ellul. (suite…)

Jacques Ellul, « Exister, c’est résister »

Écouter l’émission des Nouveaux Chemins de la connaissance

(France Culture, 2 novembre 2015)

Bernanos et les luddites

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Georges Bernanos

La France contre les robots

(extrait du chapitre VI)

[…] On se moque des gens simples qui parlent volontiers des nations comme de personnes, mais ce sont les gens simples qui ont raison. Les gens simples simplifient, quoi de mieux ? Ils ne simplifient pas évidemment de la même manière que le génie, mais qu’importe ? Oh ! sans doute, la vie d’un peuple n’est pas moins pleine de contradictions que celle du premier venu, et les curieux gaspillent beaucoup de temps et d’ingéniosité à en faire le compte, ou même à en découvrir d’imaginaires. Les curieux sont toujours dupes de leur curiosité. Ils expliquent tout et ne comprennent rien. Ces beaux esprits n’aiment pas s’entendre dire que la France a été déçue, ils trouvent l’image sommaire, grossière, ils voudraient plus de nuances. Tant pis ! Supposez qu’on eût posé à un homme cultivé du XIIIe, du XVe ou du XVIIe la question suivante : « Quelle idée vous faites-vous de la société future ? » il aurait pensé aussitôt à une civilisation pacifique, à la fois très près de la nature et prodigieusement raffinée. C’est du moins à une civilisation de ce type que la France s’est préparée tout au long de sa longue histoire. Des millions d’esprits dans le monde s’y préparaient avec elle. On comprend très bien maintenant leur erreur. L’invasion de la Machinerie a pris cette société de surprise, elle s’est comme effondrée brusquement sous son poids, d’une manière surprenante. C’est qu’elle n’avait jamais prévu l’invasion de la Machine ; l’invasion de la machine était pour elle un phénomène entièrement nouveau. Le monde n’avait guère connu jusqu’alors que des instruments, des outils, plus ou moins perfectionnés sans doute, mais qui étaient comme le prolongement des membres. La première vraie machine, le premier robot, fut cette machine à tisser le coton qui commença de fonctionner en Angleterre aux environs de 1760. Les ouvriers anglais la démolirent, et quelques années plus tard les tisserands de Lyon firent subir le même sort à d’autres semblables machines. Lorsque nous étions jeunes, nos pions s’efforçaient de nous faire rire de ces naïfs ennemis du progrès. Je ne suis pas loin de croire, pour ma part, qu’ils obéissaient à l’instinct divinatoire des femmes et des enfants. Oh ! sans doute, je sais que plus d’un lecteur accueillera en souriant un tel aveu. Que voulez-vous ? C’est très embêtant de réfléchir sur certains problèmes qu’on a pris l’habitude de croire résolus. On trouverait préférable de me classer tout de suite parmi les maniaques qui protestaient jadis, au nom du pittoresque, contre la disparition du fameux ruisseau boueux de la rue du Bac… Or, je ne suis nullement « passéiste », je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l’Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j’aime profondément le passé, mais parce qu’il me permet de mieux comprendre le présent – de mieux le comprendre, c’est-à-dire de mieux l’aimer, de l’aimer plus utilement, de l’aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l’Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j’aime le passé précisément pour ne pas être un « passéiste ». (suite…)

“Le Système technicien”, par Jacques Ellul

Jacques Ellul, “Le Jardin et la ville”

Réalisé en 1972, Le Jardin et la ville est l’entretien filmé le plus ancien que nous connaissions de Jacques Ellul.
En voici un extrait de 15 minutes (pardon pour les pubs).

“Alerte à Babylone”

Alerte à Babylone

Un film de Jean Druon (2005)

 https://www.youtube.com/embed/JaD9Q2DbnGg« >http://