Olivier Rey, « Milieu, robustesse, convivialité, contre environnement, optimisation, complexité »

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Olivier Rey

Milieu, robustesse, convivialité,
contre environnement, optimisation, complexité

Institut Momentum. Séminaire du 18 novembre 2016

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales.

Les services : extension du domaine de la croissance

Quant aux préconisations qu’inspira ce rapport, c’est une autre histoire. Entre autres recommandations, le Club de Rome prôna le passage progressif d’une économie fondée sur la production de biens matériels à une économie de services – au premier rang desquels l’éducation, la médecine et la communication. Or, que s’est-il passé au cours des quarante dernières années ? L’économie des services s’est développée dans des proportions considérables, au point de constituer, dans les pays dits développés, la part de loin dominante de l’économie en général. Cependant, en raison de la solidarité entre les différentes « machines », qu’elles soient mécaniques, électroniques, administratives, gestionnaires, organisationnelles, cette extension des services a été une façon non pas de changer de direction de développement, mais de s’entêter dans la même voie. En effet, l’extension des services ne se substitue pas à la consommation de marchandises, mais s’y ajoute, et même l’intensifie, en renforçant notre propension à toujours attendre la satisfaction non de notre propre activité, mais de ce qui nous est fourni. C’est pourquoi, au sein de l’économie globale, la production industrielle a certes baissé en proportion par rapport aux services, mais n’en a pas moins augmenté en volume ; et, quoique de façon déguisée, la plupart des services entraînent aujourd’hui une importante consommation d’énergie – la prétendue économie de l’« immatériel » implique beaucoup de « matériel ». Par ailleurs, la croissance des services peut s’avérer aussi nocive pour les cultures humaines que la croissance de la production matérielle pour la nature, en dépossédant communautés et individus de tout ce qu’ils étaient jadis capables de faire par eux-mêmes. Elle étend toujours davantage l’emprise du Gestell, du « Dispositif », parce qu’elle dispose à tout attendre de lui, et fait disparaître jusqu’à l’idée qu’on pourrait vivre sans lui. Comme l’écrivait Ivan Illich en 1971 :

Des verbes qui décrivaient une activité personnelle tels qu’apprendre, se loger, se soigner, nous font irrésistiblement penser à des services dont la distribution est plus ou moins bien assurée. Nous pensons qu’il faut résoudre les problèmes de l’habitat, des soins médicaux, etc., sans nous souvenir un seul instant que les hommes pourraient être capables de se soigner ou d’édifier leurs maisons eux-mêmes. Tout est affaire de services et l’adolescent, au lieu d’apprendre, par exemple, à s’occuper de sa grand-mère, apprend par contre à manifester devant l’asile de vieillards où il n’y a plus de lits disponibles1.

Aucune exagération dans ces propos : lorsque de nombreux vieillards moururent en France lors de la canicule de l’été 2003, ce ne fut pas la négligence de leurs familles ou de leurs voisins qui fut mise en cause, mais l’incurie du gouvernement. Il semble que la liberté du citoyen consiste aujourd’hui à déléguer toujours plus de responsabilités – des devoirs les plus simples jusqu’à l’exercice de la rationalité – à des organisations de tous ordres, jusqu’à ce que l’autonomie revendiquée devienne un mot vide de sens. (suite…)

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Cornelius Castoriadis, « La force révolutionnaire de l’écologie »

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Cornelius Castoriadis

La force révolutionnaire de l’écologie

(1992)

(Entretien paru sous ce titre dans un dossier, « La planète verte – L’écologie en question », dans la revue publiée par le Bureau des élèves de l’Institut d’études politiques de Paris ; propos recueillis par Pascale Égré les 16 et 29 novembre 1992. Repris dans le volume La société à la dérive, Seuil, 2005)

 

Qu’est-ce que l’écologie pour vous ?

La compréhension de ce fait fondamental qu’il ne peut pas y avoir de vie sociale qui n’accorde une importance centrale à l’environnement dans lequel elle se déroule. Curieusement, cette compréhension semble avoir existé beaucoup plus autrefois, dans les sociétés archaïques ou traditionnelles, qu’aujourd’hui. Il y avait encore en Grèce, dans les années 1970, des villages qui recyclaient presque tout. En France, l’entretien des cours d’eau, des forêts, etc., est un souci permanent depuis des siècles. Sans « savoir scientifique », les gens avaient une conscience « naïve » mais juste de leur dépendance vitale par rapport à l’environnement (voir aussi le film Dersou Ouzala). Cela a changé radicalement avec le capitalisme et la technoscience moderne, basés sur une croissance continue et rapide de la production et de la consommation, entraînant sur l’écosphère terrestre des effets catastrophiques, visibles d’ores et déjà. Si les discussions scientifiques vous ennuient, vous n’avez qu’à regarder les plages, ou respirer l’air des grandes villes. De sorte que l’on ne peut plus concevoir de politique digne de ce nom sans préoccupation écologique majeure.

L’écologie peut-elle être scientifique ?

L’écologie est essentiellement politique, elle n’est pas « scientifique ». La science est incapable, en tant que science, de fixer ses propres limites ou ses finalités. Si on lui demande les moyens les plus efficaces ou les plus économiques pour exterminer la population terrestre, elle peut (elle doit même !) vous fournir une réponse scientifique. En tant que science, elle n’a strictement rien à dire sur le « bon » ou « mauvais » caractère de ce projet. On peut, on doit certes, mobiliser la recherche scientifique pour explorer les incidences de telle ou telle action productive sur l’environnement, ou, parfois, les moyens de prévenir tel effet latéral indésirable. Mais la réponse, en dernier lieu, ne peut être que politique. (suite…)

Bernard Charbonneau, «Quel avenir pour quelle écologie ?»

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Bernard Charbonneau

Quel avenir pour quelle écologie ? 

(Foi & Vie, juillet 1988)

1. Deux mots nouveaux 

En 1970, proclamé officiellement « Année de protection de la nature », au lendemain de la fête de Mai 68, on vit soudain surgir dans les médias, donc l’opinion française, deux mots nouveaux : « environnement », « écologie ». Comme dans d’autres cas ils avaient fait l’aller Europe-USA et le retour USA-Europe.

Remarquons d’abord qu’avant cette date les Français des « Trente Glorieuses » n’avaient pas d’environnement. Ils étaient en quelque sorte suspendus dans le vide, la transformation explosive de la France Éternelle se produisait dans un hexagone abstrait sans nature ni habitants. La transformation du Rhône en égout restait invisible, le massacre de 13 000 morts, 200 000 blessés par l’auto était médiatiquement inexistant. La cause toute-puissante qui était en train de faire le bonheur et le malheur des Français n’avait pas d’effets, le bétonnage des côtes, l’évacuation des campagnes se réduisait à des colonnes de chiffres pour une sociologie qui venait de passer de Marx à Parsons. Il est significatif que ce mot d’« environnement » n’ait pour sens que « milieu » « ce qui entoure » dans le Grand Larousse des années soixante. Et dans l’Encyclopédie de 1970, juste avant l’émergence de l’écologie, il se réduit à un contenu esthétique, au « happening » des artistes de l’époque. L’impact du Grand Bond en avant version occidentale ? – comme en Chine de Mao, connais pas.

Plus savant, le mot d’« écologie » a séduit les médias par son air ésotérique (du grec oïkos, habitat). Mais cette étiquette dissimule des réalités très différentes : une discipline scientifique, un mouvement social. Une des sciences de la vie et un mouvement social plus ou moins spontané propre aux sociétés industrielles avancées, en réaction contre les effets destructeurs de leur développement incontrôlé pour la nature et pour l’homme, l’écologie scientifique participant à ce mouvement. 

2. Écologie scientifique et écologisme 

L’écologie au sens précis du terme, ordinairement employé à tort et à travers, est : « l’étude des milieux vivants où vivent et se reproduisent les êtres vivants, ainsi que des rapports de ces êtres avec le milieu » (cf. Robert). À ce mot de « milieu » il faudrait ajouter celui de « naturel » qui introduit une restriction importante ; l’écologie humaine, venue ensuite, restant plus philosophique que scientifique. L’écologie inventée par Haeckel dès 1870 a été longtemps pratiquée loin du grand public par des naturalistes étudiant les écosystèmes naturels ou végétaux et animaux vivant en état d’équilibre ou tout au moins d’évolution lente. (suite…)

Conférence des Chimpanzés du futur

 

Pièces et main-d’œuvre, le 13 octobre 2017 à la librairie Tropiques, à Paris

Jacques Ellul, « Plaidoyer contre la “défense de l’environnement” »

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Jacques Ellul

Plaidoyer
contre la “défense de l’environnement”
(1972)

 

Les bonnes résolutions et leurs limites

Lorsqu’il y a trente ans quelques rares originaux dénonçaient la destruction du cadre naturel, l’emploi de produits chimiques apparemment bénins mais réellement nocifs, la perturbation des “cycles naturels”, etc. ; lorsqu’il y a vingt ans, avec plus de précision, on essayait d’alerter l’opinion sur les “nuisances” (le terme n’était pas encore à la mode) en prenant des cas très précis comme ceux de Lacq, du DDT, des pesticides ; les réactions provoquées étaient de commisération : pessimiste, anti-technicien, rétrograde, médiéval, romantique, tels étaient les épithètes habituelles qui répondaient à ces « vues simplistes de Cassandres de Café du Commerce » (je cite !).

Or, hélas !, tous les faits depuis vingt ans nous ont donné raison. Et ce sont parfois les mêmes qui nous attaquaient si vivement qui aujourd’hui entrent avec ferveur dans la « défense de l’environnement ».

Si maintenant je dis non à cette défense, ce n’est pas parce que j’ai changé d’avis, mais parce que je refuse le mensonge d’une pareille entreprise. Car il n’y a strictement aucune mesure proposée qui soit apte à défendre l’environnement : il y a seulement des illusions et des faux-semblants qui permettent de se donner bonne conscience et sécurité. (suite…)

« L’écobusiness de Darwin, leur évolution et la nôtre »

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L’écobusiness de Darwin,
leur évolution et la nôtre

Un matin de décembre 2012, Bordeaux se réveillait avec une nouvelle pustule sur sa rive droite. Darwin, un « écosystème écolo », une « ruche dédiée aux activités écocréatives » dans une « démarche de développement durable », un « laboratoire de la ville du XXIe siècle », s’était installé au sein de la métropole française la plus en vogue, dans une caserne militaire désaffectée estimée à 2 millions d’euros que la Communauté urbaine brada pour deux tiers de sa valeur à Philippe Barre, riche héritier de la grande distribution.

Juteuse affaire immobilière maquillée par des publicitaires en une étrange promesse de rédemption écologique, Darwin n’est qu’un décor en trompe-l’œil, qui peine à cacher les contradictions sur lesquelles il est édifié. Ses hérauts avaient d’ailleurs jugé nécessaire de prendre les devants en publiant sur leur site une longue page bourrée de justifications creuses : « Darwin, face aux préjugés ». À notre tour de tirer les choses au clair.

Écospéculation et publicité durable

Alain Juppé, un des plus fervents protecteurs de Darwin, nous met sur la voie : « Ce ne sont pas simplement de doux rêveurs, ce sont des entrepreneurs qui investissent leur argent. » Ainsi Philippe Lassalle Saint-Jean. Cet agro-industriel qui a flairé les belles recettes promises par le bio est l’un des barons de Darwin. Saviez-vous que le restaurant et l’épicerie de Darwin sont tenus par ce membre du Medef, président du Club d’entreprises de la rive droite (CE2R), membre associé de la Chambre de commerce et d’industrie de Bordeaux, entre autres responsabilités ? Darwin lui donne l’occasion d’écouler à prix d’or de la bouffe en série sous label écolo. Ainsi, le visiteur rencontre dès l’entrée ce « lieu rempli du charme de la récup »… qui n’est autre qu’un supermarché. Ses allures de squat camouflent avec peine les rayonnages bio d’un Leclerc : touchant hommage, sans doute, aux origines familiales de Philippe Barre, investisseur en chef.

Saviez-vous que les patrons de Darwin, Philippe Barre et Jean-Marc Gancille, sont les piliers historiques d’Inoxia (filiale d’Evolution, alias Darwin), une agence de publicité au chiffre d’affaires annuel à six zéros ? Engagée dans le développement durable, spécialisée dans « la transition écologique de la société », Inoxia se charge de verdir l’enseigne de projets écologiquement et socialement nocifs. Elle compte de fameux bétonneurs parmi ses clients (dont Bouygues Immobilier) et diverses chaînes commerciales. Sans oublier Euratlantique, cette gigantesque opération d’aménagement urbain qui remodèle 730 hectares au sud de la métropole de Bordeaux pour le plus grand profit des technocrates et des spéculateurs… Archétype du greenwashing, Darwin se gave en donnant une allure « durable » à la liquidation du monde.  (suite…)

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

 

TomJo, « Écologisme et transhumanisme »

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TomJo

Écologisme et transhumanisme
Des connexions contre nature

(Article paru à l’origine sur le site Hors-sol Herbes folles)

Écologistes, véganes et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Verts en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science (1). » II aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation (2). Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ? Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et véganes (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London School of Economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ».

Les deux porte-parole du mouvement transhumaniste francophone revendiquent leur militantisme « écolo ». Marc Roux a été adhérent de l’Alternative rouge et verte. Didier Cœurnelle est élu Verts de la commune de Molenbeek. Le cofondateur de Humanity+, la principale association transhumaniste américaine, David Pearce, est un militant antispéciste et végane. L’Australien Peter Singer, philosophe et auteur du livre de référence des antispécistes La Libération animale (1975), est lui-même transhumaniste et ancien candidat Verts en Australie. Quant à l’actuel directeur de Humanity+, James Hughes, en tant que bouddhiste, il ne ferait pas de mal à une mouche. Loin de l’image repoussoir de libertariens insensibles aux malheurs qui les entourent, les transhumanistes sont souvent des progressistes de gauche, écologistes et féministes, suivant la bonne conscience qui règne dans la Silicon Valley depuis le mouvement hippie des années 1960. En France, à l’avant-garde des partisans de la reproduction artificielle de l’humain (PMA-GPA) figurent les membres d’Europe Écologie-Les Verts.

D’après Marc Roux et Didier Cœurnelle, auteurs de Technoprog (3), les transhumanistes seraient majoritairement de gauche, attachés à un système social et à une médecine redistributive, contre l’idée d’une humanité à deux vitesses après sélection génétique. Ils se trouvent même des points communs avec les « objecteurs de croissance » (4). Fort bien. Laissons de côté les ultras, libertariens ou technogaïanistes, et intéressons-nous à ces transhumanistes sociaux-démocrates et soi-disant écolos. Ceux qui introduisent le loup transhumaniste dans la bergerie verte. (suite…)

René Riesel et Jaime Semprun, À propos de la décroissance

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René Riesel et Jaime Semprun

Catastrophisme,
administration du désastre
et soumission durable

(2008)

(Extraits choisis sur le thème de la décroissance)

Un cliché rebattu, qui prétend résumer de manière frappante les « impasses du développement », et appeler à la contrition, affirme que pour assurer le mode de vie d’un Américain moyen à l’ensemble de la population mondiale, il nous faudrait disposer de six ou sept planètes comme la nôtre. Le désastre est évidemment bien plutôt qu’un tel « mode de vie » – en réalité une vie parasitaire, honteuse et dégradante dont les stigmates si visibles sur ceux qui la mènent se complètent des corrections de la chirurgie esthétique – semble désirable et soit effectivement désiré par l’immense majorité de la population mondiale. (Et c’est pourquoi la vulgarité des nantis peut s’exhiber avec une telle complaisance, sans plus rien conserver de la retenue et de la discrétion bourgeoises : ils suscitent l’envie – il leur faut tout de même des gardes du corps – mais pas la haine et le mépris que préparaient les révolutions).

Du reste, certains partisans de la « décroissance », sans doute insuffisamment convaincus de la faisabilité de leurs préconisations, évoquent parfois la nécessité d’une « révolution culturelle » et s’en remettent finalement à rien moins qu’à une « décolonisation de l’imaginaire » ! Le caractère vague et lénifiant de pareils vœux pieux, dont on ne dit rien de ce qui permettrait de les exaucer, en dehors de l’embrigadement étatique et néo-étatique renforcé qu’implique par ailleurs l’essentiel des préconisations décroissantes, paraît surtout destiné à refouler l’intuition de l’âpre conflit que ce serait inévitablement de tenter, et déjà de penser sérieusement, la destruction de la société totale, c’est-à-dire du macrosystème technique à quoi finit par se résumer exactement la société humaine.

Depuis que la médecine scientifique a mis au point la machinerie qui assure une sorte de maintenance des quasi-cadavres, et prolonge ainsi indéfiniment leur fin de vie, on dit couramment, pour parler de la décision concernant ces morts-vivants, décision – qu’il faut bien prendre un jour, pour des questions de coût ou peut-être d’éthique – d’interrompre leur apparence de survie, on dit donc très éloquemment qu’il faudra alors les débrancher. La transposition à la société totale, où l’humanité entière se trouve sous branchements et perfusions de toutes sortes, s’impose d’elle-même. Mais elle signale du même coup ce qu’un arrêt de la machinerie de la vie artificielle a de presque impossible à imaginer pour les habitants de ce monde clos : si certains d’entre eux, parmi les plus suréquipés, apprécient à l’occasion, comme une expérience, le dénuement matériel, c’est sous forme d’escapade dans un trekking encadré, avec leur téléphone portable et l’assurance de rentrer chez eux en avion. Et il est vrai qu’on peut à bon droit se demander dans quel état de délabrement on retrouverait cette sorte d’humanité, une fois qu’elle se verrait définitivement privée des impulsions que lui donne sa machinerie. De sorte que c’est le perfectionnement de son câblage qui paraît à beaucoup l’issue la plus réaliste : « Seule porte de sortie ouverte à nos enfants : enfiler une combinaison munie de tous les biosenseurs que la loi de Moore saura leur fournir afin de sentir, voir et toucher virtuellement, avaler une bonne dose d’euphorisant et partir chaque week-end pour le pays des songes avec la star préférée, là-bas sur une plage d’avant la sixième extinction, les yeux rivés aux écrans du casque, sans passé et sans avenir. » Ceci n’est pas extrait d’un hommage au génie visionnaire qui fut, Au temps de poupée Pat, celui de Philip K. Dick, mais constitue la conclusion de l’ouvrage fort bien informé (Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces, 2004) d’un de ces membres de l’establishment scientifique qui, carrière faite et la retraite venue, mangent le morceau. (Pages 32-34) (suite…)

“Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer”, EDN

Télécharger le fichier Adresse…

Encyclopédie des nuisances

Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer

(juin 1990)

« Bien que la prospérité économique soit en un sens incompatible
avec la protection de la nature,
notre première tâche doit consister à œuvrer durement afin d’harmoniser l’une à l’autre »
Shigeru Ishimoto (Premier ministre japonais),
Le Monde diplomatique, mars 1989

« … comme l’environnement ne donne pas lieu à des échanges marchands,
aucun mécanisme ne s’oppose à sa destruction.
Pour perpétuer le concept de rationalité économique, il faut donc chercher à donner un prix à l’environnement,
c’est-à-dire traduire sa valeur en termes monétaires. »
Hervé Kempf, L’Économie à l’épreuve de l’écologie, 1991

« Quatorze grands groupes industriels viennent de créer Entreprises pour l’environnement, une association destinée à favoriser leurs actions communes dans le domaine de l’environnement, mais aussi à défendre leur point de vue. Le président de l’association est le PDG de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou. […] Les sociétés fondatrices, dont la plupart opèrent dans des secteurs très polluants, dépensent déjà au total pour l’environnement plus de 10 milliards de francs par an, a rappelé Jean-René Fourtou. Il a d’autre part souligné que l’Association comptait agir comme lobby auprès des autorités tant françaises qu’européennes, notamment pour l’élaboration des normes et de la législation sur l’environnement. »
Libération, 18 mars 1992

Une chose est au moins acquise à notre époque : elle ne pourrira pas en paix. Les résultats de son inconscience se sont accumulés jusqu’à mettre en péril cette sécurité matérielle dont la conquête était sa seule justification. Quant à ce qui concerne la vie proprement dite (mœurs, communication, sensibilité, création), elle n’avait visiblement apporté que décomposition et régression.

Toute société est d’abord, en tant qu’organisation de la survie collective, une forme d’appropriation de la nature. À travers la crise actuelle de l’usage de la nature, à nouveau se pose, et cette fois universellement, la question sociale. Faute d’avoir été résolue avant que les moyens matériels, scientifiques et techniques, ne permettent d’altérer fondamentalement les conditions de la vie, elle réapparaît avec la nécessité vitale de mettre en cause les hiérarchies irresponsables qui monopolisent ces moyens matériels. (suite…)