Raoul Vaneigem, « Vivre et en finir avec le mépris de la vie »

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Raoul Vaneigem

Vivre et en finir avec le mépris de la vie

 

Retour parodique au passé

Le crime contre l’humanité est l’acte fondateur d’un système économique qui exploite l’homme et la nature. Le cours millénaire et sanglant de notre histoire le confirme. Après avoir atteint des sommets avec le nazisme et le stalinisme, la barbarie a recouvré ses falbalas démocratiques. De nos jours, elle stagne et, refluant comme un ressac dans une passe sans issue, elle se répète sous une forme parodique.

C’est ce ressassement caricatural que les gestionnaires du présent s’emploient à mettre en scène. On les voit nous convier benoîtement au spectacle d’un délabrement universel où s’entremêlent goulag sanitaire, chasse à l’étranger, mise à mort des vieux et des inutiles, destruction des espèces, étouffement des consciences, temps militarisé du couvre-feu, fabrique de l’ignorance, exhortation au sacrifice, au puritanisme, à la délation, à la culpabilisation.

L’incompétence des scénaristes attitrés ne diminue en rien l’attrait des foules pour la malédiction contemplative du désastre. Au contraire ! Des millions de créatures rentrent docilement à la niche où elles se recroquevillent jusqu’à devenir l’ombre d’elles-mêmes.

Les gestionnaires du profit sont arrivés à ce résultat auquel seule une réification absolue aurait pu prétendre : ils ont fait de nous des êtres apeurés par la mort au point de renoncer à la vie.  (suite…)

Anselm Jappe, « Le droit à l’oncle »

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Anselm Jappe

Le droit à l’oncle

Mis en ligne sur le site Palim Psao le 20 avril 2021

 Le Sénat vient de refuser d’entériner la procréation médicale assistée (PMA, parce que dans le monde du progrès tout se résout en acronyme) pour toutes et tous. L’Assemblée nationale va la rétablir, parce que c’était une promesse du président Hollande – ou peut-être ne la rétablira-t-elle pas, parce qu’il faut complaire à la droite… En attendant, des manifestations d’orientation opposée, mais toujours avec des participants très remontés, s’alternent devant les lieux du pouvoir. En effet, les enjeux sont nombreux et de la plus haute importance : PMA seulement pour les couples mariés ou aussi pour ceux qui sont en union libre ; pour les homosexuels ou pas ; pour les femmes seules ou pas ; remboursée par la sécu ou aux frais du client ; avec sélection prénatale des embryons ou pas ; savoir combien d’embryons « surnuméraires » on crée ; avec congélation des embryons surnuméraires (et pour quel usage) ou avec leur destruction ; avec donateur anonyme ou pas ; avec utérus externe ou pas ; post mortem ou pas ; avec modification du génome ou pas ; etc. Chacune de ces questions soulève des débats passionnés, voire haineux. Mais il y a une question qui n’est presque jamais posée : s’il doit y avoir une quelconque forme de PMA, ou s´il ne serait pas préférable qu´elle n´existe pas du tout. A peu près toutes les forces en présence – les partis politiques, les associations en tout genre, les manifestants dans les rues, les média généraux et spécialisés – s’écharpent uniquement sur les détails de l’application de la PMA : pas du tout sur le principe. Même la droite « dure », la « Manif pour tous », les intégristes catholiques n’osent que rarement la critiquer en tant que telle. En général, ils veulent simplement soumettre son usage aux critères de leur morale, laquelle semble désespérément surannée au reste de la population. Mais si c’est le couple traditionnel qui veut y faire recours, la plupart d’eux ne semblent y voir aucune objection. On ne peut que s’étonner d’un tel acquiescement des « obscurantistes » et « réactionnaires » à la technoscience la plus récente.

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Louis de Colmar, « Dialectique, approches et questionnements »

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Mis en ligne sur le blog  En finir avec ce monde le 1er avril 2021

 

Qu’est-ce que la dialectique ? Je ne dirais pas que c’est la capacité de penser deux choses opposées et de décider : ce serait, au contraire, décider que la façon particulière qui permet d’appréhender une problématique, une réalité, etc., à travers une opposition donnée et historiquement constituée est devenu une impasse. Précisément donc, la question dialectique se pose lorsque les termes d’une opposition qui permettaient jusqu’alors de comprendre une problématique, une réalité, etc., deviennent non significatifs, non opérationnels, non manipulables, et conduisent à des impasses, quelles que soient les manières de tricoter et détricoter les éléments contradictoires.

La question dialectique intervient lorsque qu’un logique donnée, construite, établie, instituée, ne rend plus compte du réel (alors qu’elle a effectivement été en mesure de le faire jusque-là), et qu’il faille changer de logique pour rétablir un lien avec une réalité reconstruite sur des bases nouvelles (bases nouvelles qui ne sont pas visibles, pas perceptibles, pas rationalisables, etc., dans le contexte de cette première logique, rationalité, etc.). Cette question dialectique est ainsi relativement bien illustrée par le concept de changement de paradigme dans l’approche de Kuhn, ou encore à travers la problématique des structures dissipatives de Prigogine.

Il ne peut pas y avoir de dialectique dans un processus si ce dernier ne comporte pas un imprévu, une non-linéarité, un non-nécessaire, un illogisme, une non-continuité, etc..

Le problème de Hegel, maître de la dialectique classique, est qu’il n’a compris qu’une partie de l’histoire de la raison (même si c’est en plein accord avec son temps) : il a cherché à comprendre, à expliquer le développement des sociétés humaines comme un mouvement unique qui instituait un processus nécessaire de constitution de la Raison, en partant d’un état a-rationnel supposé de l’humanité, jusqu’à l’établissement d’une rationalité « absolue », donc indépassable. L’intérêt de sa démarche était qu’il avait construit ce processus de développement de la Raison, articulé sur différents stades, paliers, niveaux, etc. (correspondant en gros aux différentes sociétés qui se sont succédé au cours de l’histoire, ou plutôt, pour son époque, de l’Histoire) à travers un processus à bon droit décrit comme dialectique. (suite…)

Pierre Fournier et Gébé, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre Fournier et Gébé
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 mars 2021

C’est du 10 juillet 1971, voici 50 ans, un demi-siècle tout rond, et de Saint-Vulbas dans l’Ain (01), que l’on peut dater L’An 01 de la reverdie comme disent les trouvères, avec sa devise encore à accomplir : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. »

Ce jour-là, à l’appel de Pierre Fournier (1937-1973) et de Gébé (1929-2004) dans Charlie Hebdo, ainsi que de leurs compagnons du comité Bugey-Cobayes, une sorte de croisade des enfants amena 15 000 marcheurs jusqu’aux grilles de la centrale du Bugey, pour la première grande manifestation anti-nucléaire et anti-industrielle de notre temps.

C’est de cette marche au soleil et de ces deux jours au bord de l’eau que s’ouvrit La Gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde » ; et de La Gueule ouverte que jaillirent les mots d’« écologie » et d’« écologistes ». C’est-à-dire le seul mot, la seule idée, le seul mouvement radicalement nouveaux à s’être imposés en politique depuis un demi-siècle : la défense indissociable de la nature et de la liberté ; du « vivant politique » (l’homme, le zoon politikon) dans un monde vivant, et contre l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine.

Encore Fournier avait-il hésité : « « Naturistes », « végétariens », je me demande quel terme est le plus inepte, le plus inexact, le plus chargé d’interprétations funambulesques et d’avatars historiques regrettables. Je les refuse tous les deux, mais il n’y en a pas d’autre pour désigner les gens dont, grosso modo, je partage le combat. » (1)

Il y a débat. Nous préférons quant à nous la référence anarchiste « naturiste » (2), clairement sensible, politique et anti-industrielle, mais Fournier se rangea sous l’autorité de l’« écologie » (Haeckel, 1866, Morphologie générale des espèces), de la science à laquelle tout le monde croyait alors, pour démontrer scientifiquement la catastrophe que les aveugles refusent toujours de voir.

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Jean Baudrillard, « Le malin génie de Philippe Muray »

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Jean Baudrillard

Le malin génie de Philippe Muray

Article paru dans Le Nouvel Observateur au moment
de la mort de Philippe Muray, à l’âge de 60 ans, le 2 mars 2006.

Avec Philippe Muray disparaît un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à « l’Empire du Bien », à cette pacification grotesque en même temps qu’à cette désincarnation du monde réel – tout ce dont procède une hégémonie mondiale en voie d’expurger notre vie de toute trace du Mal et du génie du Mal.

Sa cible fut cet axe du Bien, le ravage technique et mental qu’il exerce sur toute la planète, mais surtout le ravalement festif de toute cette modernité dans la béatification – le fake et la fête comme concession perpétuelle. Disons qu’il s’est battu toute sa vie contre « l’extension du domaine de la farce » (toute ressemblance avec un titre connu…).

Le domaine étant illimité, la tâche est immense. Mais la subtilité de Philippe Muray est là : l’énergie fabuleuse et dénonciatrice qu’il déploie dans ses textes ne vient pas d’une pensée critique « éclairée », elle ne vient pas des Lumières par la voie d’un travail du négatif – elle est plus viscérale, plus directe, et en même temps inépuisable, parce qu’elle lui vient de l’immensité de la bêtise elle-même. Cette bêtise, il faut en tirer toute l’énergie infuse, il faut la laisser se déployer elle-même dans toute son infatuation. Cette mascarade, cette banalité du Mal, derrière l’Empire du Bien, il faut la laisser travailler à sa propre dérision. 

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Philippe Muray, « Le mystère de la désincarnation »

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Philippe Muray

Le mystère de la désincarnation
(À propos de Jean Baudrillard)

Entretien avec François L’Yvonnet
paru dans Exorcismes spirituels IV (Les Belles Lettres) en 2005

François L’Yvonnet : Vous portez un jugement sans appel sur la pensée française contemporaine, dans l’ensemble arrogante et indigente, seul Jean Baudrillard semble faire exception. Qu’est-ce qui justifie un tel traitement de faveur ? En quoi ses thèses nous (vous) aident-elles à penser notre époque (par exemple, concernant la dissolution de la réalité – par la réalité intégrale –, ce qui rejoint votre propre manière d’envisager ce qui succède au réel, à savoir un « parc d’attractions » pour mutant heureux, pour Homo festivus) ?

Philippe Muray : Juste un petit rectificatif avant de vous répondre. J’avais parlé de parc d’abstractions, non d’attractions, ce qui serait banal, pour désigner l’espèce de bonheur recomposé et aussi purement conceptuel, nettoyé des contradictions du passé, donc également de ce qu’on appelait la réalité, qui est l’idéal auquel semble partout travailler la civilisation actuelle, même quand elle entreprend d’imposer la démocratie à coups de bombes à des populations déviantes ou récalcitrantes. Le parc d’abstractions mondialisé, c’est aussi bien les baraquements miteux de Paris-Plage que l’instauration d’une démocratie préventive et imaginaire en Irak ; aussi bien la comédie actuelle autour du mariage homosexuel sur la base d’une exigence de justice et d’« égalité » devenue folle, engagée dans un renchérissement sans fin, que d’autres phénomènes tout aussi caricaturaux comme le passage à l’acte mythomaniaque, cet été, de la fameuse Marie-Léonie dans le RER D ou comme celui de ce jeune crétin qui signait Phinéas et qui est allé peindre des croix gammées dans un cimetière juif pour se faire reconnaître en tant qu’ennemi des Arabes, ce qui constitue une manière inédite d’accélérer encore la folie générale, d’en rassembler la quintessence dans une simulation explosive, de la transformer en destin par une bouffonnerie supérieurement sinistre, et de changer la confusion ordinaire en extase criminelle. Tout cela, et bien d’autres choses encore, c’est ce qui se passe après la liquidation de la réalité, ou tandis que la réalité est en liquidation, en liquéfaction, tandis qu’elle se décompose ou se désincarne. Si le réel est passé au-delà de ses fins, si la réalité est « intégrale » comme dit aujourd’hui Baudrillard, si son principe est mort, alors on va assister de plus en plus à ce genre de pitreries plus ou moins atroces, à ces caricatures de parodies, à ces renchérissements sur la démence ambiante où plus personne ne s’y retrouvera, sauf comme d’habitude les moralistes, les consultants en expertise de la sociologie, de la philosophie, du CNRS, qui ne sont jamais à court d’« analyses » destinées à camoufler, sous des vestiges de « sens », l’état réellement hallucinatoire de la réalité.

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Dany-Robert Dufour contre la « French theory »

 

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Dany-Robert Dufour

Fils d’anar et philosophe
Entretiens avec Thibault Isabel, R&N, 2021
(Extraits des pages 70-93)

[Sur Gilles Deleuze]

Dany-Robert Dufour : Lorsqu’on lit Mille Plateaux, on finit par cerner une définition du vrai schizo. C’est-à-dire du schizo actif, pas le schizo d’hôpital tout catatonisé dans son coin avec ses marottes, pas le schizo refroidi aux neuroleptiques. Non, le seul qui mérite le titre de révolutionnaire. Quand on reconstitue sa définition, il apparaît que le schizo est définissable comme une modalité de subjectivation échappant aux grandes dichotomies usuellement fondatrices de l’identité : il n’est ni homme ni femme, ni fils ni père, ni mort ni vivant, ni homme ni animal, il serait plutôt le lieu d’un devenir anonyme, indéfini, multiple, c’est-à-dire qu’il se présenterait à lui seul comme une foule, un peuple, une meute traversés par des investissements extérieurs variés et éventuellement hétéroclites. Bref, le héros deleuzien est celui qui est capable de la flexibilité maximale en se situant au-delà de toutes les différences : homme/femme, parent/enfant, homme/animal, vivant/ mort, un/multiple, oui/non… Belle histoire, pour laquelle j’avais déjà donné, au moins en théorie : je savais où cela pouvait mener.

Ainsi le hacker, le surfeur, le raider, le borderline, le queer et quelques autres susceptibles de dénier les grandes différences instituantes de l’humanité sont des héros deleuziens. Il est remarquable qu’aux prémices de la vague néo-libérale, Deleuze a cru pouvoir déborder le capitalisme, suspect de ne pas déterritorialiser assez vite et de procéder à des reterritorialisations dites « paranoïaques » susceptibles d’enrayer les flux machiniques (comme le Capital ou l’identité…) en lui mettant dans les pieds cette figure du schizo qui pouvait dérégler et affoler les flux normés en branchant tout dans tout. (suite…)

Villiers de L’Isle-Adam, « L’amour du naturel »

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Villiers de L’Isle-Adam

L’amour du naturel
(1888)

À Monsieur Émile Michelet.

L’Homme peut tout inventer, excepté l’art d’être heureux.
Napoléon Bonaparte.

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l’État), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l’herbe et la rosée, s’était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d’Apremont.

Toujours d’une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l’air positif, n’ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa, – bref, n’excédant pas, en sa modestie distinguée, l’aspect d’un touriste officiel, il se lassait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s’aperçut que « la rêverie avait conduit ses pas » devant une assez spacieuse cabane, – coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S’étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d’ordre – et que c’était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms : Daphnis et Chloë.

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Terry Gilliam, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

Ceux qui y étaient se souviendront peut-être de la sortie d’un film intitulé 1984 en 1984. C’était malin, non. C’est tout ce dont on se souvient de ce film « inspiré » de l’œuvre d’Orwell (1903-1950), et passé à peu près inaperçu malgré son remarquable à propos commercial. En revanche, tous ceux qui ont vu Brazil de Terry Gilliam (1940-…), en 1985, se souviennent d’avoir bondi dans leurs fauteuils, et de s’être dit qu’ils venaient de voir la véritable version cinématographique de 1984 – 41 ans, donc, après la parution de l’œuvre terminale d’Orwell.
Poetic justice : les tâcherons trahissent platement les œuvres qu’ils pillent. Les vrais artistes les transfigurent. C’est ainsi qu’en avait agi Orwell lorsqu’il avait transposé en termes contemporains Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), son professeur de français à Eton ; et Nous autres de Zamiatine (1920), le premier satiriste du techno-totalitarisme (voir ici). Il y aurait un livre à faire (s’il n’est déjà fait) sur sur les métamorphoses de cette société totalitaire d’un auteur et d’un temps aux autres, quitte à se dépêcher de l’écrire avant que les lecteurs et la lecture n’aient complètement disparu. Les critiques disent de ces œuvres qu’il s’agit de dystopies, d’utopies négatives ; nous disons qu’il s’agit de lieux communs à peine exagérés et stylisés, quand tout un chacun s’en va répétant que « la réalité dépasse la fiction ».

Terry Gilliam (vu de Brazil)
(1940-)

On résume ainsi l’effet papillon : petites causes, grandes conséquences. Tel est le ressort de Brazil, chef-d’œuvre du réalisateur Terry Gilliam (né en 1940). Les attentats à la bombe se succèdent dans une société située n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Un État dont la sinistre administration se dissimule derrière la vitrine du luxe ostentatoire et de la consommation de masse. Au ministère de l’Information, on fouille dans les classeurs pour retrouver les suspects potentiels. Mais alors que les machines excrètent leur rapport, le bureaucrate du service des recoupements écrase un insecte collé au plafond de son bureau. Insecte qui, se détachant, tombe dans les circuits de l’imprimante. Le rapport mentionnait un certain Archibald Tuttle, hors-la-loi magistral. On recherche désormais l’honnête citoyen Buttle. Malheureuse faute de frappe qui entraîne la mort de ce dernier, après que les troupes d’assaut ont saccagé son appartement pour le capturer et l’emmener, un sac sur la tête, devant femmes et enfants. Plus tard, le falot Sam Lowry, employé aux Archives, se trouve chargé de traiter cette « erreur administrative ». C’est le début d’une aventure qui voit ce rouage de l’organisation tout risquer pour retrouver la fille de ses rêves, la fille dont il rêve (qui se trouve être la voisine des Buttle), quitte à devenir un ennemi de l’État.

Brazil, peinture d’un pouvoir tentaculaire, placé sous l’égide de l’hygiène et de la sécurité, laisse ainsi d’emblée sa place au hasard. Le système souffre de failles minuscules, prêtes à le faire chanceler. Pour le dire avec un terme anglais dont l’usage, pour une fois, se justifie : il y a réellement un bug dans la Machine. Ou peut-être un fantôme, cet esprit résiduel qui se refuse à disparaître même si le corps ploie sous la routine. À l’image de Sam Lowry, ce rêveur impénitent, épris d’élévation. À l’image de Gilliam lui-même, sans doute.

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Louis de Colmar, « Paradoxes et apories de la pandémie »

 

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Louis de Colmar
Paradoxes et apories de la pandémie

Paru sur son blog En finir avec ce monde, le 5 février 2021

La société moderne, aujourd’hui, se caractérise par un double échec : elle a détruit la dimension collective, « holiste », du vivre-ensemble qui a marqué l’ensemble des civilisations précédentes, et elle a rendu patent l’échec de l’individualisme asocial qui avait marqué l’utopie de son développement jusqu’à la fin du XXe siècle.

Le cœur de la conscience sociétale repose en grande partie sur une sorte de consensus informulé, sur des concepts et des notions largement en deçà de la conscience, sur une résonance sans mots, sans mots véritablement adéquats… Il y a des périodes de la vie des sociétés où cette conscience sociétale, mouvante, dynamique, trouve des expressions et des formulations plus ou moins largement et explicitement partagées ; il en est d’autres, comme la nôtre, où les mots peinent à rendre compte de la réalité ressentie. Il est des périodes où les mots et les discours tournent littéralement à vide et donnent seulement l’impression de brasser du vent.

Dans le contexte de l’idéologie dominante, la solitude, la pauvreté relationnelle, sont pour l’essentiel la résultante de l’exclusion des circuits économiques. Un des rares « mérites » de la crise sanitaire est sans doute de permettre de préciser ce mécanisme : dans la mesure où une large frange de l’économie prospère sur la destruction des relations sociales directes malgré le covid, peut-être en arrivera-t-on à conclure que la destruction des liens sociaux n’a pas pour origine le covid, qu’il n’est même pas le prétexte de leur appauvrissement… On a ici affaire à un extraordinaire brouillage : la tentative de justifier l’appauvrissement continu et permanent des liens sociaux entraîné par le développement « normal » de l’économie au nom de la nécessaire mais provisoire et conjoncturelle distanciation physique inter-humaine entraînée par la crise sanitaire.

La non-différenciation de ces deux enjeux contradictoires, la désocialisation économique et la distanciation physique sanitaire, est politiquement dévastatrice : on voit très bien qu’il est de l’intérêt évident des acteurs dominants d’entretenir à toute force cette confusion, cet amalgame, ce brouillard, et de masquer la première derrière la seconde. (suite…)

Hésiode, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

 

Voici Hésiode et Castoriadis, le plus ancien et le plus récent des Grecs. On veut dire de ces Grecs qui nous aident à penser la défense du vivant politique (zoon politikon), dans son milieu vivant. L’humain libre et la Nature indissociables.
Hésiode, quasi-contemporain d’Homère (VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C), nous conte la Genèse suivant les Grecs. Un fonds sans fond de matière et d’énergie confuses qui se divise et se complexifie en couples de formes antinomiques et complémentaires, jusqu’à passer du Chaos au Cosmos. C’est d’Hésiode que nous tenons le mythe de Prométhée et des origines de la technique. Et celui de Pandore « aux yeux de chouette », l’Eve des Grecs, la première des femmes, lancée par Zeus dans une humanité désormais sexuée et séparée des dieux, où les mortels doivent s’accoupler pour engendrer. Mais Hésiode, quatre siècles avant Epicure, c’est déjà le penseur de la justice, confondue avec la justesse, la mesure. Mortels, apprenons à cultiver notre jardin et notre auto-suffisance, et n’envions ni les rois, ni les dieux. 

Hésiode
(VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C)

Vingt-huit siècles plus tard, Castoriadis (1922-1997) renoue avec cette pensée de l’autonomie et récuse avec Ellul (1912-1994), la prétendue « neutralité de la technique ». Il n’existe pas, nous rappelle-t-il, d’épistémé ou de tekné, de science ou d’expertise, en matière politique, mais uniquement des opinions, des doxa. Et c’est donc aux citoyens, égaux en droits et en participation effective à l’ecclésia, l’assemblée du peuple, de délibérer et de décider collectivement. Et non pas aux technocrates du Conseil scientifique, ni à leurs pareils du gouvernement dont l’élection de pure forme ne sert qu’à sauver une représentation de démocratie, justement nommée « démocratie représentative ».

(suite…)

Cornelius Castoriadis, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Cornelius Castoriadis
(1922-1997)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

On entend gronder Cornelius Castoriadis :

« Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche (…) Or cela, évidemment, c’est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est l’imaginaire de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote : une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre… c’est cela qu’il faut détruire. » (Cf. Post-scriptum sur l’insignifiance)

C’était en 1996, quelques mois avant la mort de cet intellectuel au savoir encyclopédique, philosophe, mathématicien, historien, économiste, psychanalyste. Un intellectuel militant qui a théorisé jusqu’à son dernier souffle la transformation révolutionnaire de la société. Au fil d’une odyssée dans les courants d’extrême gauche, faite d’engagements, de ruptures et de révisions, qui donnent à son œuvre sa dimension buissonnante.

Théoricien politique, Castoriadis le devient très jeune. Né à Constantinople en 1922, il arrive à Athènes à l’âge de trois mois, sa famille ayant fui la mainmise turque sur l’Asie mineure, où se trouve alors l’armée grecque. Le jeune Castoriadis passe son enfance dans une Athènes encore limpide et indemne du trafic automobile. Le paysage radieux et la sociabilité ordinaire imprègnent l’enfant d’un attachement sensuel à la vie. Pour le reste, une excellente éducation bourgeoise comme on en souhaite à tous les enfants de prolétaires : sa mère, douée pour le piano, lui transmet son amour de la musique ; son père, francophile, anticlérical, antiroyaliste, lui fait très tôt réciter les grands poèmes de la langue française et le texte de L’Apologie de Socrate, par Platon. Entre 12 et 14 ans, sa gouvernante lui fait découvrir les philosophes (Platon, Spinoza, Kant). Lejeune bourgeois plonge dans Marx, avant même de débuter ses études. Encore au lycée, en 1937, il adhère aux Jeunesses communistes grecques. La Grèce subit la dictature de Ioannis Metaxas, allié naturel de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Inscrit à la faculté en droit, sciences économiques et politiques, Castoriadis est arrêté en 1939, mais vite relâché. Il rompt avec le Parti communiste qui, face à l’occupant allemand, défend une « ligne chauvine ». Le jeune « internationaliste » (plutôt antinationaliste) s’en sépare avec d’autres étudiants pour créer une organisation clandestine. Face au PC qui recrute en masse, à la faveur de la lutte contre l’occupant, Castoriadis s’engage dans l’aile la plus à gauche du parti trotskiste grec, sous la houlette du charismatique Spiros Stinas, décrit dans ses mémoires comme un héros et saint laïc, persécuté presque toute sa vie. Jusqu’à la fin 1945, notre auteur milite dans cette organisation, pris entre le marteau du stalinisme et l’enclume du fascisme. C’est alors qu’il se présente à un concours de l’école française d’Athènes pour des bourses d’études supérieures post-doctorales en France. Il bénéficie ainsi d’une aide pour effectuer une thèse de philosophie. Avec d’autres étudiants, il est exfiltré en bateau en décembre 1945, et rejoint Paris via l’Italie et la Suisse. (suite…)

Claude Helbling et Olivier Fressard, « Castoriadis vs Heidegger » (2)

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Extraits de l’œuvre de Cornelius Castoriadis sur la philosophie de Heidegger

(Extraits choisis par Claude Helbling)

Mis en ligne par Lieux communs le 4 décembre 2020

Pour le lecteur : les notes, ajouts et hésitations de Castoriadis dans ses écrits posthumes, ici uniquement des extraits des séminaires tenus à l’EHESS, sont entre crochets carrés, les notes des éditeurs des livres posthumes de Castoriadis sont entre crochets brisés, les notes de Castoriadis dans les livres édités de son vivant sont sans parenthèse ou autres symboles, et les mentions ajoutées par nous dans ces notes, dans la présente édition, sont entre parenthèses.

1) Extrait du livre Sujet et vérité dans le monde social-historique. Séminaires 1986-1987.  La création humaine I, Éditions du Seuil, 2002, (sigle : SV), (pages 261-278 : fin du séminaire du 29 avril 1987, intitulé :  « La vérité dans l’effectivité social-historique », paru aussi dans Les Temps modernes n° 609, juin-juillet-août 2000, p. 41-70),  portant sur la « fin de la philosophie ».

« D’autre part, dire que nous prenons le domaine humain, à la fois psychique et social-historique, comme paradigme d’être signifie tout autre chose que ce que disait Heidegger en 1927, au point de départ d’Être et Temps, lorsqu’il parlait de l’homme comme cet étant particulier pour lequel la question est celle de l’Être 1. Le Dasein de Heidegger, comme cela est manifeste à la lecture d’Être et Temps, non seulement n’est rien d’autre que l’être humain « anthropologique » (les cris contre l’ « anthropologie » n’y changent rien, pas plus que ce monument de mauvaise foi philosophique qu’est la Lettre sur l’humanisme), mais cette anthropologie est prise avec son contenu le plus traditionnel : cet « étant » qui vit dans le souci, qui a un langage, des Stimmungen, qui a affaire avec des outils et fait face à des « choses » n’est rien d’autre que l’ « individu » de la mythologie philosophique séculaire, mieux même : l’homme de la rue. Son « espace » ontologique, c’est la Lebenswelt, le monde de la vie de Husserl, monde humain de vie humaine bien entendu – le même que celui auquel fait face et appartient le sujet (connaissant, éthique, esthétique) de Kant. Dans cette Lebenswelt se trouve un individu vivant, parlant, « conscient », agissant, produisant, maniant des outils, sachant plus ou moins qu’il doit mourir, etc. Mais nous savons que cet individu, qu’on l’appelle Dasein ou comme on voudra, n’est à proprement parler que quelque chose de second et de dérivé, un coproduit de la psyché et de l’institution telle que cette dernière est chaque fois créée par le champ social-historique. De même que nous savons que la Lebenswelt, le monde de la vie, n’est pas donné biologiquement ou transcendantalement, n’est ni « naturel » ni « transhistorique », mais est création social-historique et chaque fois création social-historique particulière. Ce Dasein, du reste, ne saurait être défini comme l’étant pour lequel, dans la question de l’être, il y va de son propre être, qu’en excluant de l’humanité tout ce qui est antérieur à la Grèce et ne « descend » pas d’elle (ou, solution plus improbable, en attribuant une ontologie explicitement philosophique aux Aranda et aux Bororos). Soit dit par parenthèse, c’est là, beaucoup plus que dans le Discours de rectorat et les quelques âneries politiques de l’Introduction à la métaphysique 2, que se trouve le véritable « nazisme », plus exactement la Wahlverwandtschaft, l’affinité élective entre Heidegger et l’esprit nazi : dans l’exclusion de l’humanité véritable de ce qui est « en dehors » de la Grèce3 et de son influence, et dans la présentation monstrueusement unilatérale et déformante donnée de la Grèce, où la création et l’existence de la démocratie sont complètement ignorées et la polis n’est mentionnée qu’en passant4. Prendre le domaine humain, psychique et social-historique, comme paradigme d’être signifie d’abord et avant tout y voir un type d’être échappant aux déterminations qui, traditionnellement, constituent et en même temps recouvrent l’étant pour la philosophie et par là impriment un biais irréparable à son abord de l’ontologie. C’est y détecter le surgissement de déterminations autres. C’est, enfin, mettre au centre de la réflexion cet étant particulier qui, par son existence même, soulève des questions concernant l’être, lesquelles n’auraient jamais pu et dû être autrement soulevées. Par exemple, la question : comment doit être l’être pour qu’il y ait des étants effectifs pour lesquels une question de la vérité se pose ? Ou : comment doit être l’être pour qu’il y ait des étants effectifs pour lesquels il y a du beau ? Et – dimension historique – que sommes-nous obligés de penser de l’être lorsque nous voyons, par expérience de première main, des étants particuliers tels que les êtres humains avec leur psychisme, ou tels que les sociétés avec leur histoire, c’est-à-dire lorsque nous avons l’expérience de première main d’étants qui sont autocréés, donc de l’être comme autocréation. Déjà cela fait éclater les cadres de l’ontologie traditionnelle, pour laquelle l’être ne peut qu’être déterminé une fois pour toutes, pour laquelle donc la question de la création ne peut absolument pas être posée. Et nous voyons que la caractérisation de l’être humain – du Dasein – en tant qu’étant concerné par la question de l’être concerne elle-même une création, et relativement tardive, d’un domaine humain. (suite…)

John Brunner, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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John Brunner
(1934-1995)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 18 novembre 2020

C’est tout jeune lecteur que John Brunner dévore, à l’âge de six ans, un volume de La guerre des mondes, de H. G. Wells, égaré dans sa chambre d’enfant. Une vocation est née. Trois ans plus tard, il échafaude des récits autour d’un curieux personnage nommé « Gloop ». Un nom d’extraterrestre, qui évoque les invasions martiennes, les voyages intergalactiques, les vaisseaux spatiaux et les communications à la vitesse de la lumière. Certes, l’œuvre prolifique de Brunner, qui écrivait aussi pour gagner sa croûte, a sacrifié aux exigences standard de la littérature de genre, dans la veine des space operas.

Cependant, l’écrivain est aussi l’auteur d’une tétralogie publiée à la charnière des années 1960-1970. Avec Tous à Zanzibar (1968), L’orbite déchiquetée (1969) et Le troupeau aveugle (1972) – et dans une moindre mesure Sur l’onde de choc (1975) –, Brunner a non seulement obtenu de prestigieuses récompenses auprès de la critique spécialisée, mais encore façonné quatre œuvres dotées d’une puissance interprétative incomparable. S’inscrivant plutôt dans la tradition du naturalisme social, ces romans décryptent le devenir morbide de la société industrielle aux Etats-Unis, à la fois décor et laboratoire, avec un luxe de détails et des perspectives entrecroisées (historiques, économiques, sociales, littéraires, scientifiques) qui rendent le lecteur plus intelligent, et plus profonde sa compréhension du présent. Allez savoir pourquoi la « science-fiction », ou plutôt la fiction d’anticipation, dystopique, paraît toujours plus crédible aux Etats-Unis.

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Jean-Jacques Rosat, préface à « La politique selon Orwell »

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Jean-Jacques Rosat

Préface à La Politique selon Orwell,
de John Newsinger, Agone, 2006 

 

1.

La politique selon Orwell est une biographie politique de George Orwell que nous devons à l’historien anglais John Newsinger. Elle a été publiée en anglais en 1999.
Elle retrace l’itinéraire politique d’Orwell, depuis sa découverte, à 19 ans, alors qu’il est officier de police en Birmanie, au début des années vingt, du vrai visage de la domination coloniale, jusqu’à sa mort, à 47 ans à peine, en pleine guerre froide, alors qu’il vient d’achever le livre qui va le rendre célèbre et qui contient une critique lucide et la plus radicale qui soit du totalitarisme : 1984.

La politique selon Orwell raconte donc pas à pas :
– comment, éduqué à Eton dans l’exaltation de l’Empire britannique et dans l’admiration de Kipling, le jeune Eric Blair part en Birmanie en 1922 ;
– comment, cinq ans plus tard, écœuré d’être devenu, selon ses propres termes, « un rouage de la machine d’un système d’oppression », il en démissionne et décide à la fois de devenir écrivain et de prendre le parti des opprimés ;
– comment alors, tout en menant un vie d’écrivain fauché et en faisant toutes sortes de petits boulots pour subsister, il multiplie en France et en Angleterre les expériences de vie commune avec les parias de la société : travailleurs non qualifiés et précaires, clochards, vagabonds ;
– comment en 1936, après une enquête de deux mois parmi les mineurs et les ouvriers du nord de l’Angleterre, il en vient à se déclarer socialiste – un socialiste qui ne se reconnaît ni dans le réformisme trop mou des travaillistes anglais, ni dans le communisme et la Russie de Staline, mais qui prône un socialisme à l’anglaise, à la fois radicalement égalitaire (donc révolutionnaire), et démocratique (donc assumant intégralement l’héritage libéral) ;
– comment de décembre 36 à juin 37, il se bat en Espagne dans les tranchées républicaines contre Franco et contre le fascisme au sein des milices du POUM (un petit parti marxiste indépendant, clairement antistalinien mais pas trotskiste pour autant, dont Orwell n’est d’ailleurs pas membre), et comment il fait là l’expérience de la fraternité révolutionnaire, mais aussi celle de la répression communiste qui s’abat sur les militants anarchistes et sur ses compagnons du POUM ;

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Jean-Claude Michéa, « Orwell, la gauche et la double pensée »

 

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Jean-Claude Michéa

Orwell, la gauche et la double pensée

Postface à la réédition d’Orwell, anarchiste tory
(extraits)

III

Deux ans avant la publication, en 1972, du célèbre Rapport Meadows sur « les limites de la croissance », Henri Lefebvre (assurément l’un des penseurs français les plus importants du xxe siècle) soulignait déjà que l’impasse politique dans laquelle se débattait, depuis plusieurs décennies, « ce qu’on nomme encore “la” gauche » tenait bord à son « progressisme » invétéré et à son culte corrélatif de la « croissance indéfinie » et du « productivisme intégral ». « Un peu partout – écrivait-il par exemple – “la gauche” n’a présenté pendant des dizaines d’années, que cette argumentation : nous ferons plus vite et mieux. » En sorte, ajoutait-il – qu’on devait en conclure que « les gens de gauche se contentent d’affirmer qu’ils maintiendront ou accentueront les pentes des courbes de croissance », sans jamais se demander, à aucun moment, « pour quoi faire ? pour qui ? » (1).

En relisant ce texte d’Henri Lefebvre (et le fait qu’aujourd’hui Foucault ait remplacé Marx ne favorise malheureusement pas ce genre de relecture) on songe bien sûr aussitôt à cette critique formulée par Orwell, trente-trois ans auparavant – dans The Road to Wigan Pier – qui attribuait déjà les difficultés récurrentes des intellectuels de gauche à convaincre une partie importante des classes populaires de la supériorité de la logique socialiste (gauche et socialisme étant à l’époque – et contrairement à aujourd’hui – deux termes encore à peu près interchangeables (2)) par le fait que « l’argument le plus fort qu’ils trouvent à vous opposer consiste à dire que la mécanisation du monde actuel n’est rien comparée à celle que l’on verra quand le socialisme aura triomphé. Là où il y a aujourd’hui un avion, il y en aura alors cinquante ! Toutes les tâches que nous effectuons aujourd’hui à la main seront alors effectuées par les machines ». Avec comme double conséquence – avertissait Orwell – d’une part « le fait que les gens intelligents se retrouvent souvent de l’autre côté de la barricade (the fact that intelligent people are so often on the other side) » (3) ; et, de l’autre, le fait que cette vision mécaniste et bourgeoise (fat-bellied) du « progrès » ne peut que « révolter quiconque conserve encore un certain attachement à la tradition ou un embryon de sens esthétique » ; et par conséquent éloigner encore un peu plus de l’idéal socialiste tous les esprits décents, « que leur tempérament les porte plutôt vers les Tories ou plutôt vers les anarchistes (any decent person, however of a Tory or an anarchist by temperament) » (4) (suite…)

Jean Brun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

L’un est inconnu, l’autre est méconnu. L’un est protestant et l’autre catholique. Les deux poussèrent la critique de la Machine – du culte et de l’idolâtrie de la Machine – jusque dans leurs fondements métaphysiques (« désir », volonté de puissance) ; et fortifièrent par cette critique, l’autonomie philosophique du courant anti-industriel, à l’écart et contre les pseudo-critiques – heideggerienne, structuraliste et sous-marxiste.
C’est une lectrice qui nous a écrit au printemps dernier, après un entretien consacré à Bernard Charbonneau (ici) : s’il vous plaît, pourriez-vous parler aussi de Jean Brun ? C’était un proche de Ivan Illich et il a fait des livres importants.
La lectrice avait raison. Renaud Garcia a lu Jean Brun et il nous donne maintenant l’envie passionnée de le lire à notre tour. Merci lectrice, et voyez comme c’est simple. Il suffit de demander et notre bibliothécaire effectue les recherches pour vous et pour les intéressés.

Quant à Ivan Illich qui fut passagèrement le maître à penser des écologistes des années 70, jusque dans les colonnes du Nouvel Obs et aux éditions du Seuil, considérablement pillé, plagié, trahi, nous lui devons parmi d’autres concepts devenus classiques, ceux de « convivialité » et de « contre-productivité » – vous verrez, c’est d’une lumineuse évidence, et une fois qu’on a compris, on ne voit plus jamais l’économie et les économistes d’un œil perplexe. Un autre lecteur nous demande de signaler également Le Genre vernaculaire, un livre mis à l’index et au bûcher par certains féministes depuis sa parution en 1983. C’est fait. Lisons les livres au lieu de les interdire. Lisons-les nous-mêmes, d’abord, et faisons-nous notre propre opinion, avant de les blâmer et proscrire suivant la ligne du Parti, le prêt-à-penser du moment ou le dernier caprice de Camille. (suite…)

Maria Desmers, « La féminisation libère-t-elle les femmes ? »

 

Première parution : Des ruines, revue anarchiste apériodique, n° 3/4, début 2019.
Réédition sous forme de brochure par Ravages éditions en juillet 2019

 

Quatrième de couverture :
« Le masculin l’emporte sur le féminin », en grammaire du moins, quand il s’agit d’accorder les mots au pluriel, comme on l’a tous appris à l’école. Cette domination du masculin dans la langue est-elle en rapport tellement direct avec la domination masculine dans la vie qu’un rééquilibrage de la balance des genres dans la langue rééquilibrerait la réalité des rapports de genre ? Est-ce à dire que le soleil opprime la lune, que le prisonnier opprime la matonne ? La féminisation du langage remet le masculin à sa place. Certes, mais cette bonne leçon donnée aux terminaisons des adjectifs et aux articles définis et indéfinis, qu’apporte-t-elle à l’émancipation des femmes ?
On s’attachera dans ce texte à questionner une des batailles de la guerre des genres telle qu’elle se mène aujourd’hui, de l’intérieur de la gestion étatique jusque dans les milieux à prétentions subversives : le combat pour la féminisation du langage, ou bien, comme la nomment aujourd’hui les autorités linguistiques d’État : la bataille pour imposer l’écriture dite « inclusive » qui se présente comme une solution pratique (dans les deux sens du terme, à la fois concrète et simple à mettre en place, puisqu’il suffirait d’un petit effort pour changer notre manière de parler et les représentations qui vont avec) pour contribuer à la libération des femmes. Vu le caractère contraignant de cette réforme du langage que beaucoup s’imposent et imposent aux autres, et vu l’importance structurelle et structurante du langage pour les humains que nous sommes, on peut donc honnêtement se demander ce qu’apporte la féminisation du langage à l’émancipation des femmes, et s’étonner de ce que cette question se pose si peu, et ne soit quasiment jamais mise en débat. 

Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

Tribune parue dans Marianne le 18 septembre 2020

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les défauts de l’écriture inclusive

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’ »invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l »invisibilisation », c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes. (suite…)

Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

(suite…)

Edouard Schaelchli, « Le porteur sain – terroriste asymptomatique ? »

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Edouard Schaelchli

Le porteur sain –
terroriste asymptomatique ?

Et ainsi, sans vivre d’aucune autre façon, en apparence,
que ceux qui, n’ayant aucun emploi qu’à passer une vie agréable, s’étudient à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s’ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas de poursuivre en mon dessein, et de profiter en la connaissance de la vérité, peut-être plus que si je n’eusse fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres.
Descartes

Si l’inconnu, à l’air un peu étrange, que nous croisons, la nuit tombant, au coin d’une rue écartée des quartiers fréquentés, nous inquiète plus que le voisin familier avec qui nous échangeons tous les soirs un amical bonjour en allant vider nos poubelles, qu’arriverait-il si, un soir où, ne pensant à rien, nous accomplissons ce rite essentiel, au lieu de voir à sa fenêtre le visage attendu du voisin, nous apercevions à la dérobée, disparaissant à l’angle de la maison, la silhouette brusquement reconnaissable du même étrange inconnu ? Nous serions peut-être épouvantés à l’idée d’un possible rapport entre l’absence de l’un et la fuyante présence de l’autre.

La vie normale a ceci de rassurant qu’elle nous offre, en ses apparences, la garantie d’une sécurité qui est indissociable du sentiment que tout se passe bien comme il le faut. Ce peut être lassant, à la longue. Mais nous ne pouvons mesurer combien notre équilibre général tient à cette monotone conformité des choses à elles-mêmes. Au contraire, le plaisir superficiel que nous éprouvons à voir surgir dans le quotidien une circonstance inattendue ne peut manquer de se changer en une grave perturbation de notre être profond, s’il commence à se multiplier pour se généraliser au point de rendre presque douloureuse l’absence de tout événement insolite. (suite…)

Daniel Cérézuelle, « Une nouvelle théodicée ? Remarques sur la sociologie des techniques de Bruno Latour »

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Daniel Cérézuelle

Une nouvelle théodicée ?
Remarques sur la sociologie des techniques de Bruno Latour

 

Une anthropologie symétrique pour socialiser les techniques

Bruno Latour est un auteur qui, depuis un quart de siècle, fait autorité dès qu’il s’agit de penser les relations entre technique et société. Son œuvre abondante connaît un succès considérable. Latour serait, paraît-il, « le penseur français vivant le plus lu dans le monde (1) », et on peut dire qu’il exerce aujourd’hui un magistère sur les études « science technique société » (STS) qu’il a contribué à orienter dans la direction très particulière du constructivisme social.

Dans La Vie de laboratoire, à partir de l’étude « anthropologique » d’un laboratoire de neuro-endocrinologie au Salk Institute, Latour et Woolgar [1979] défendent l’idée que les objets d’étude scientifiques sont « socialement construits » dans les laboratoires, qu’ils n’ont pas d’existence en dehors des instruments de mesure et des spécialistes qui les interprètent. Plus largement, ils présentent l’activité scientifique comme reposant sur un système de croyances, de traditions orales et de pratiques culturelles spécifiques. Latour pense pouvoir ainsi remettre en cause la conception selon laquelle l’acceptation ou le rejet des théories scientifiques est essentiellement, ou même habituellement, de l’ordre de l’expérience, de la preuve ou de la raison. Quelques années plus tard, dans Aramis, ou l’amour des techniques, Latour [1992] a étudié le processus d’innovation technique en reconstituant l’histoire d’un projet avorté de mini-métro intégralement automatique. Le résultat est à peu près le même : on apprend que le processus d’innovation est pluri-centré, complexe, très différent des descriptions linéaires antérieures (hypothèse, instrumentation, expérimentation, validation). Le regard de l’anthropologue nous révèle qu’il y avait un éventail de choix techniques, des alternatives, et qu’à diverses étapes les jeux d’acteurs et leurs réseaux ont suscité des bifurcations. On met ainsi en évidence l’importance des choix et des facteurs contingents dans le processus de production d’un objet technique plutôt que des forces et des contraintes qui déterminent l’histoire des techniques.

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PMO, « Du « transidentitaire » à l’enfant-machine »

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Pièces et main-d’œuvre

Du « transidentitaire » à l’enfant-machine

Voici un entretien avec Fabien Ollier, à propos de son livre L’Homme artefact.
Indistinction des sexes et fabrique des enfants (Éditions QS ?),
précédé de rappels et considérations sur le sujet. 

Depuis la parution de notre Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme, en septembre 2017 (Éditions Service compris), nous voyons des volées d’ouvrages tournant dans l’air du temps, autour du même sujet, s’abattre sur les tables des librairies. Peut-être avons-nous mis à jour un puzzle de faits et d’explications qui, une fois assemblés, saute aux yeux avec la force de l’évidence et de la surprise, contraignant dès lors ceux qui l’ont vu à y penser et à en parler. Et il en sera ainsi tant que l’humain, le vivant politique dans son milieu vivant, sera une cause disputée, et non un produit de laboratoire commandé sur Amazon et livré par drone.

Parmi les pièces de ce puzzle en cours depuis vingt ans, on peut citer en vrac et de manière non exhaustive : les concepts de machination et d’auto-machination (homme-machine, monde-machine, etc.) ; le lien établi entre volonté de puissance et développement des moyens/machines (mekhané) de cette puissance ; la filiation reliant la technologie (moyens de production) à la technocratie (en tant que classe détentrice effective de ces moyens) et la technocratie au transhumanisme ; le « multiculturalisme » et le transhumanisme comme idéologies dominantes – et convergentes – de la technocratie dirigeante. Au même titre que son art, « l’art contemporain », est l’art officiel de notre époque. La reproduction artificielle de l’humain et la convergence, objective et subjective, entre transhumanistes et transidentitaires (alias queer).

Parmi la volée de livres évoquée plus haut, il en est de mauvais et d’autres. Sans parler des livres transhumanistes, consacrés à la défense et illustration de « l’homme augmenté », nous avons vu passer des ouvrages platement opportunistes, d’auteurs et d’éditeurs désireux de figurer sur ce marché, et dans ce débat ouvert par l’intrigante audience du Manifeste ; quitte à en paraphraser les références et les idées. Il aurait fallu recenser ces livres au fur et à mesure, engager la discussion avec leurs auteurs, etc. Faute de temps, nous avons préféré creuser notre propre enquête (1), et participer à la contestation populaire des villes-machines (smart city) avec le mouvement anti-Linky. (suite…)

« Contre l’eugénisme et l’anthropocide »

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Contre l’eugénisme et l’anthropocide

 Appel pour l’abolition de toute reproduction artificielle de l’humain[1]

  

Un crime contre l’humanité a lieu sous nos yeux.

Ce crime, né du cerveau des biologistes[2] et commis avec les moyens de la médecine et de la génétique, se présente sous les dehors d’un bienfait et d’une émancipation pour l’humanité.

Bienfait pour les victimes de stérilité (organique ou due à l’empoisonnement chimique et industriel du milieu), pour les femmes seules et les couples de même sexe naturellement inféconds.

Émancipation du vivant – spontané, autonome et imprévisible –, des contraintes de la nature d’où découlait la naissance, avec ses aléas.

Ce crime, c’est l’eugénisme (d’abord nommé viriculture ou aristogénisme), la sélection scientifique de l’espèce humaine, ainsi re-nommé en 1883 par Galton, un cousin de Darwin, également co-inventeur de la biométrie avec Karl Pearson (1857-1936). Ou encore hygiène de la race (Rassenhygiene), en 1904, par Alfred Ploetz et Ernst Rüdin, deux médecins nazis.

Un crime soutenu et propagé par d’innombrables scientifiques, entrepreneurs (Henry Ford, John D. Rockfeller), penseurs (Renan, Teilhard de Chardin), dirigeants politiques (Trotski, Churchill, Hitler). Et de nouveau renommé transhumanisme en 1957 par Julian Huxley – le frère d’Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes), biologiste et directeur de l’Unesco – après que les nazis eussent révélé la vérité de l’eugénisme. La création in labo d’un Übermensch, d’une « race de seigneurs » et de surhommes « augmentés ».

La machination de l’humain (production artificielle, modifications génétiques), c’est le moyen du transhumanisme eugénique. C’est-à-dire de ce racisme issu des laboratoires et que ses promoteurs déguisent aujourd’hui en pseudo-égalitarisme[3]. (suite…)

Olivier Rey, « Le libéralisme contre la liberté »

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Olivier Rey

Le libéralisme contre la liberté

(À propos de La Tyrannie des modes de vie
de Mark Hunyadi, éditions Le Bord de l’eau)

Publié dans Terrestres le 14 octobre 2018

« Tant de liberté, pour si peu de bonheur », chantait France Gall dans l’un de ses plus grands succès, Résiste. Le constat est juste, mais le remède proposé par le refrain laisse perplexe : « Prouve que tu existes, cherche ton bonheur partout, va, refuse ce monde égoïste… Suis ton cœur qui insiste… Bats-toi, signe et persiste… » Comme on voit, le refus du monde égoïste s’exprime sur un mode extrêmement individualiste. Comment surmonter l’hiatus, entre l’étendue de la liberté d’un côté, l’étroitesse du bonheur de l’autre ? Réponse de la chanson : en renchérissant dans l’exercice de la liberté individuelle. Malheureusement, non seulement le remède n’est pas à la hauteur du problème mais, comme nous allons voir, il en est dans une certaine mesure l’aliment.

« Tant de liberté, pour si peu de bonheur… » Mais d’abord, de quelle liberté s’agit-il ? On connaît le contraste souligné par Benjamin Constant, entre liberté des anciens et liberté des modernes : « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances (1). » Des libertés aussi différentes sont exposées à des maux eux-mêmes différents : « Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique (2). » Constant mettait donc en garde ses contemporains contre le retour d’une tyrannie à l’ancienne qui, en échange de la liberté accordée et de la sécurité garantie aux citoyens dans leurs affaires privées, les déposséderait de leurs droits politiques. La tyrannie, cependant, peut revêtir de multiples formes, et c’en est une autre que Mark Hunyadi voit régner de nos jours : la tyrannie des modes de vie.
Par « mode de vie », Hunyadi entend « l’ensemble des pratiques concrètes qui façonnent effectivement les comportements de chacun, en produisant des attentes auxquelles, pour se socialiser, les individus se conforment. […] Ainsi, on attend d’eux qu’ils travaillent, qu’ils consomment, qu’ils sachent s’orienter dans un univers technologique, qu’ils utilisent les moyens de télécommunication ; dans le milieu professionnel, on attend qu’ils soient performants, productifs, disciplinés, mais aussi évalués, comparés et, de plus en plus, autoévalués ; notre existence prend toujours davantage la forme d’un curriculum vitae, et il est attendu que notre commerce avec autrui se déroule dans le cadre du politiquement correct. Tout cela, et mille autres choses encore, visibles ou insidieuses, caractérisent notre mode de vie » (p. 44-45). De ce fait, « le petit espace privé sur lequel règne [l’individu] […] est un espace hautement contraint dans les choix qu’il laisse subsister : à l’image du salarié qui peut certes choisir d’avoir un compte dans la banque de son choix, mais qui ne peut pas choisir de ne pas avoir de compte » (p. 74).

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TomJo, « Du coup »

Lille, 2014 – 2019 :
Insultes, rumeurs et calomnies consécutives aux débats sur la PMA
Post-scriptum à mon passage en milieu ridicule
Par Tomjo, Lille, octobre 2019

Mises bout à bout, les petitesses des individus révèlent un milieu, ses fins et ses moyens. Voici quelques épisodes de mon passage dans ce qui s’auto-désigne noblement comme le « milieu radical ». S’il s’agit bien d’un « milieu », par sa structure lâche et ses juges officieux, il fonctionne néanmoins comme un parti – supposément « libertaire », mais un parti quand même. S’il se prétend « radical », c’est pour son verbe haut, son esthétique et ses postures détèr, son goût du coup de poing. Rarement pour ses idées. Le terme qui convient est donc « extrémiste ». Quant aux idées, disons « libérales-libertaires ». Les insultes et menaces que l’on m’a adressées depuis le débat sur l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes seules à partir de 2014 en constituent une illustration.

Si je publie ce témoignage aujourd’hui, c’est en raison du calendrier. Il me plaît de rappeler aux « radicaux » que la PMA est sur le point d’être votée par une assemblée « République En Marche », sur proposition d’Emmanuel Macron, le même qui a éborgné gilets jaunes et K-ways noirs tous les samedis de l’année écoulée. Ce retour de la PMA dans l’espace public me valant une nouvelle salve d’insultes et de calomnies depuis cet été, des tags « Tomjo gros mascu », une BD sur le net, une interdiction de participer à une conférence.

Ce témoignage, chacun l’entendra à sa guise, mais les pires sourds, désormais, ne pourront faire comme si je n’avais rien dit, ni porté les faits à la connaissance de tout un chacun.

Le texte au format pdf est disponible également sur le site de Hors sol

Jean-Claude Michéa,  « Pour en finir avec le XXIe siècle »

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Jean-Claude Michéa

 Pour en finir avec le XXIe siècle

(Préface à l’édition en 2006
de La Culture du narcissisme de Christopher Lasch)

 

1. Au début de son merveilleux petit livre sur George Orwell, Simon Leys fait observer, avec raison, que nous avons là un auteur qui « continue de nous parler avec plus de force et de clarté que la plupart des commentateurs et politiciens dont nous pouvons lire la prose dans le journal de ce matin » (1). Toutes proportions gardées, ce jugement s’applique parfaitement à l’œuvre de Christopher Lasch et plus particulièrement à La Culture du narcissisme, qui est sans doute son chef-d’œuvre. Voici, en effet, un ouvrage écrit il y a déjà plus de vingt ans (2) et qui demeure, à l’évidence, infiniment plus actuel que la quasi-totalité des essais qui ont prétendu, depuis, expliquer le monde où nous avons à vivre.

2. Par sa formation intellectuelle initiale (le « marxisme occidental » et, plus particulièrement, l’École de Francfort) Lasch s’est, en effet, trouvé assez vite immunisé contre ce culte du « Progrès » (ou, comme on dit maintenant, de la « modernisation ») qui constitue, de nos jours, le catéchisme résiduel des électeurs de gauche et donc également un des principaux ressorts psychologiques qui les retient encore à cette étrange Église malgré son évidente faillite historique. Présentant, quelques années plus tard, la logique de son itinéraire philosophique, Lasch ira jusqu’à écrire que le point de départ de sa réflexion avait toujours été cette « question faussement simple : comment se fait-il que des gens sérieux continuent encore à croire au Progrès alors que les évidences les plus massives auraient dû, une fois pour toutes, les conduire à abandonner cette idée ? »  (3) Or, le simple fait d’accepter de poser cette question sacrilège ne permet pas seulement de renouer avec plusieurs aspects oubliés du socialisme originel (4). Il contribue également à lever un certain nombre d’interdits théoriques qui, en se solidifiant avec le temps, avaient fini par rendre pratiquement inconcevable toute mise en cause un peu radicale de l’utopie capitaliste. C’est ainsi, par exemple, que la question soulevée par Lasch rend à nouveau possible l’examen critique de l’identification devenue traditionnelle – par le biais d’une forme quelconque de la théorie des « ruses de la raison » – entre le mouvement, posé comme inéluctable, qui soumet toutes les sociétés au règne de l’Économie et le processus d’émancipation effective des individus et des peuples. En d’autres termes, si l’on consent à traduire les concepts a priori de l’entendement progressiste, devant le tribunal de la Raison, si, par conséquent, on cesse de tenir pour auto-démontrée l’idée que n’importe quelle modernisation de n’importe quel aspect de la vie humaine constitue, par essence, un bienfait pour le genre humain, alors plus rien ne peut venir garantir théologiquement que le système capitaliste – sous le simple effet magique du « développement des forces productives » – serait historiquement voué à construire, « avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature » (Marx), la célèbre « base matérielle du socialisme », autrement dit l’ensemble des conditions techniques et morales de son propre « dépassement dialectique ». Cela signifie en clair – pour s’en tenir à quelques nuisances bien connues – que le développement d’une agriculture génétiquement modifiée, la destruction méthodique des villes et des formes d’urbanité correspondantes ou encore l’abrutissement médiatique généralisé et ses cyberprolongements, ne peuvent, de quelque façon que ce soit, être sérieusement présentés comme un préalable historique nécessaire, ou simplement favorable, à l’édification d’une société « libre, égalitaire et décente » (5). Ce sont là, au contraire, autant d’obstacles évidents à l’émancipation des hommes, et plus ces obstacles se développeront et s’accumuleront (qu’on songe par exemple à certaines lésions probablement irréversibles de l’environnement), plus il deviendra difficile de remettre en place les conditions écologiques et culturelles indispensables à l’existence de toute société véritablement humaine. Ceci revient à dire, le capitalisme étant ce qu’il est, que le temps travaille désormais essentiellement contre les individus et les peuples, et que plus ceux-ci se contenteront d’attendre la venue d’un monde meilleur, plus le monde qu’ils recevront effectivement en héritage sera impropre à la réalisation de leurs espérances – y compris les plus modestes. Or cette idée constitue la négation même du dogme progressiste, lequel pose par définition que la Raison finit toujours par l’emporter et qu’ainsi, il est d’ores et déjà acquis que le xxie siècle sera grand et l’avenir radieux. C’est pourquoi la critique de l’aliénation progressiste doit devenir le premier présupposé de toute critique sociale. Et malheureusement c’est une critique qui, jusqu’à présent, n’a guère dépassé le stade des commencements (6).

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Christopher Lasch,  Nouveau regard sur « La Culture du narcissisme »

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Christopher Lasch

 Nouveau regard sur
La Culture du narcissisme

(Postface à l’édition de 1991)

 

Grâce à Tom Wolfe et à toute une meute de journalistes de moindre importance, les années soixante-dix avaient déjà été baptisées « décennie du moi » lorsque La Culture du narcissisme a été publiée en 1979. De nombreux commentateurs n’ont vu évidemment dans ce livre qu’une analyse supplémentaire des attitudes égocentriques qui paraissaient avoir détrôné les préoccupations sociales des années soixante. Les journalistes nous ont appris à considérer les décennies comme l’étalon du temps historique et à voir apparaître un nouvel ensemble de tendances culturelles tous les dix ans. Si les années soixante étaient l’ère du Verseau, de l’engagement social et de la révolution culturelle, les années soixante-dix n’ont pas tardé à être identifiées comme l’ère de l’égocentrisme et du repli politique.

Les critiques ont accueilli La Culture du narcissisme comme une « jérémiade » supplémentaire s’attaquant au sybaritisme, comme un constat sur les années soixante-dix. Ceux qui ont trouvé le livre trop sinistre ont annoncé qu’il serait de toute façon bientôt dépassé, puisque la décennie qui allait commencer nécessiterait un nouvel ensemble de tendances, de nouveaux slogans et de nouveaux mots d’ordre, afin de se distinguer des décennies précédentes.

Malgré les prédictions de nombreux commentateurs, les années quatre-vingt n’ont toutefois pas été celles d’un retour à l’altruisme et à l’esprit civique. Les yuppies qui ont donné le ton culturel de cette décennie n’étaient pas des exemples de dévouement altruiste au bien public. À présent que commence une nouvelle décennie, on me demande, selon l’expression du New York Times, si « le je commande toujours ». Sommes-nous encore aujourd’hui une nation de « Narcisses contemporains » ? Ou avons-nous enfin commencé à redécouvrir le sens du devoir civique ? Ces questions sont, je pense, mal posées ; mais, même s’il s’agissait de bonnes questions, elles n’ont pas grand-chose à voir avec les problèmes que pose La Culture du narcissisme.

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Olivier Rey, « Homme-femme : heureuse différence ou guerre des sexes ?»

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Olivier Rey

Homme-femme : heureuse différence ou guerre des sexes ?
(2011)

Goethe remarquait, non sans ironie, que « les mathématiciens sont une sorte de Français : leur dit-on quelque chose, ils le traduisent dans leur langue, et cela devient aussitôt quelque chose de tout à fait différent (1) ». Comme je suis français, et que je me suis beaucoup consacré aux mathématiques, il y a tout à craindre de ma part : on m’interroge sur les rapports entre hommes et femmes, et cela devient aussitôt quelque chose de tout à fait différent. Je sollicite votre indulgence ; et je vous promets que si, de prime abord, je semble m’éloigner du sujet, ce sera pour mieux y revenir ensuite.

Saint Augustin, on le sait par ses Confessions mêmes, a dans sa jeunesse été manichéen. Puis il s’est converti au christianisme, et est devenu un adversaire résolu du manichéisme. Pour se contenter d’idées simples, trop simples, disons que le manichéisme appartient aux courants gnostiques, qui voyaient ce monde matériel en lequel nous vivons comme créé et dominé par les forces du mal, un monde duquel l’âme devait s’échapper pour rejoindre Dieu et le bien. Le gnosticisme a été très puissant, et a connu de multiples résurgences au fil des siècles, avant d’être condamné et, semble-t-il, vaincu. S’agit-il donc d’une vieille histoire ? Il s’en faut. Le gnosticisme existe toujours. Si nous avons du mal, de prime abord, à le reconnaître, c’est qu’il a changé d’aspect. Le gnosticisme ancien trouvait ce monde-ci très mauvais, et entendait y échapper pour un monde meilleur. Le gnosticisme moderne trouve également ce monde fort mal fait. Mais son ambition, désormais, n’est pas de le fuir, elle est de le rendre bon en le transformant. On ne saurait vraiment comprendre l’activisme technique moderne, tant qu’on ne saisit pas la dimension messianique qui l’habite. On ne saurait vraiment comprendre le matérialisme moderne, si souvent dénoncé, si on ne mesure pas à quel point ce matérialisme est la contrepartie d’un spiritualisme radical. Il ne s’agit plus, comme dans les temps anciens, d’échapper à la matière par l’esprit, il s’agit de soumettre entièrement la matière à l’esprit. Ernest Renan affirmait, dans L’Avenir de la science : « Le grand règne de l’esprit ne commencera que quand le monde matériel sera parfaitement soumis à l’homme (2). » On ne parle plus d’âme. Cependant, une autre entité métaphysique a pris sa place : une volonté impérieuse, impérialiste, revendicatrice, devant laquelle tout doit plier. De là l’agressivité particulière à l’encontre du donné, de tout donné, de tout ce qui pourrait paraître intangible ou indisponible : le passé, la tradition, la nature. Le passé doit être critiqué, la tradition doit être renversée, la nature doit être maîtrisée et domestiquée.

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Catherine Lucquiaud, « De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes »

Version imprimable De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes

Catherine Lucquiaud*

De l’égalité réelle
entre les ânes et les dindes
(lettre ouverte)

*Mère de trois filles et accessoirement (sur-)diplômée dans le fabuleux domaine
des sciences du numérique.

 

le 17 décembre 2018

Chère Marlène (1), cher Mounir (2),

Quel bonheur sans cesse renouvelé que de parcourir vos comptes Twitter depuis votre mise sur orbite jupitérienne !

Je l’avoue, pouvoir accéder librement à ce magnifique réservoir de bêtise suffisante complaisamment mise en scène par les protagonistes eux-mêmes relève d’une gourmandise coupable… Autant vous le dire tout de go : j’ai désormais toutes les peines du monde à ne pas y succomber quotidiennement. Et pourtant, j’ai renoncé depuis belle lurette à la télévision ou à la radio, et je ne m’active sur aucun réseau social. C’est dire combien votre mérite est grand et à quel point le concept de téléréalité se trouve largement dépassé par l’heureuse complémentarité de vos talents indiscutables.

L’extrême intelligence tactique de notre brillant jeune président m’était déjà apparue assez clairement durant cet incroyable épisode des législatives, qui a abouti en quelques semaines à la constitution d’une assemblée aux petits oignons de Macrobéat.e.s reconnaissant.e.s. Mais je dois dire que vos nominations respectives à des postes de secrétaires d’État a priori subalternes m’apparaissent rétrospectivement comme relevant d’un coup de pur génie.

Christophe Castaner et Benjamin Griveaux, récemment promus, ont beau faire de louables efforts, il faut le reconnaître, ils peinent lamentablement à vous arriver à la cheville et c’en est navrant. À leur décharge, il faut bien convenir qu’au-delà d’un certain seuil, la démagogie exige une pleine et entière sincérité à défaut de la roublardise présidentielle. Elle n’est plus à la portée du premier venu, aussi bien entraîné et motivé soit-il. Sans doute, au tréfonds d’eux-mêmes, nos deux infortunés sentent-ils encore s’agiter un relent de mauvaise conscience de participer activement à cette société du spectacle dénoncée en son temps par Guy Debord. En toute sincérité, je compatis, car ce doit être assez inconfortable (je n’ose espérer douloureux)… Mais vous, chère Marlène, et vous, cher Mounir, m’apparaissez en tous points admirables de zèle innocent et je me sentirais assurément bien ingrate si je refusais de saluer la géniale inspiration qui vous a portés ensemble sur les fonts gouvernementaux.

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Jean-Claude Michéa, Scolies choisis

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Jean-Claude Michéa

Le Loup dans la bergerie
(Climats, 2018)
Scolies choisis

Scolie [7]
« la domination de classe s’exerce toujours de façon indirecte »

« Une chaîne retenait l’esclave romain ; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Seulement, ce propriétaire, ce n’est pas le capitaliste individuel, mais la classe capitaliste » (Capital, livre I, septième section, chapitre XXIII). Ces « fils » sont effectivement condamnés à demeurer invisibles aussi longtemps qu’on appréhende le rapport salarial – et, au-delà, la « question sociale » elle-même – à partir des seuls dogmes métaphysiques et abstraits de l’idéologie des « droits de l’homme ». Ou, ce qui pour Marx revenait au même, à partir du seul point de vue de ce qu’il appelait encore « l’illusion juridique » (wom standpunkt der juristischen Illusion). Pour les évangélistes libéraux, il va de soi, en effet, qu’une fois abolies toutes les formes de dépendance personnelle (celles dont l’esclavage et le servage représentent les figures classiques) la diversité des relations humaines cédera d’elle-même la place à un modèle unique, et donc à la fois plus « moderne » et plus « égalitaire ». Celui, en d’autres termes, de transactions contractuelles continues, susceptibles, en droit, de porter sur tous les aspects de l’existence humaine – y compris, par conséquent, sur ceux qui regardent les jeux de l’amour et de la séduction [C’est là, on le sait, l’une de ces revendications majeures du féminisme libéral que les nouvelles « applications de consentement sexuel », telles LegalFling ou We-Consent, permettent à présent de satisfaire.] – et renégociables à chaque instant par les individus supposés « libres et égaux en droits ». Or, ce que cette anthropologie enchantée – et devenue dominante dans les mouvements de gauche et d’extrême gauche depuis la fin des années 1970 – conduit inévitablement à occulter, c’est le fait – comme le rappelait Marx (et tous les socialistes et anarchistes du XIXe siècle s’accordaient avec lui sur ce point) – que « le procès de production capitaliste reproduit de lui-même la séparation entre travailleur et conditions de travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre et mettent le capitaliste en état de l’acheter pour s’enrichir. Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même, qui rejette toujours le premier comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel. Sa servitude économique (seine ökonomische Hörigkeit) est moyennée et, en même temps dissimulée par le renouvellement périodique de cet acte de vente, par la fiction du libre contrat, par le changement des maîtres individuels et par les oscillations des prix de marché du travail » (ibid.).

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Denis Collin, « L’extrême gauche du capital »

L’extrême gauche du capital

A propos du gauchisme d’hier et du gauchisme d’aujourd’hui

Publié le 5 novembre 2018 par Denis Collin sur son blog La Sociale

Comme tout le monde, j’emploie souvent le terme « gauchiste » pour caractériser des courants très variés, aussi bien des courants politiques structurés comme le NPA que des courants plus informels, des black blocks » aux diverses variétés du « gauchisme sociétal ». Mais l’usage de ce terme est le plus souvent inadéquat et finalement obscurcit la compréhension des phénomènes politiques.

Historiquement, le gauchisme est défini comme tel par Lénine, dans un livre fameux, Le gauchisme maladie infantile du communisme. Les courants gauchistes brocardés par Lénine, avaient cependant peu de choses à voir avec ce que l’on désigne aujourd’hui par cette étiquette. Le gauchisme classique se situait à « l’extrême-gauche » du mouvement communiste. Comme les bolchéviks, il voulait le renversement du mode de production capitaliste et l’établissement du pouvoir de la classe ouvrière à travers les conseils ouvriers. Mais à la différence des léninistes, les gauchistes refusaient tout ce qu’ils considéraient comme de compromis avec l’ordre capitaliste. Ainsi ils s’opposaient à la participation aux élections des parlements bourgeois tout autant qu’au travail militant à l’intérieur des syndicats réformistes. Il faudrait faire une typologie des différents courants gauchistes : ainsi les « conseillistes » comme Pannekoek ou les spartakistes étaient-ils éloignés des disciples d’Amedeo Bordiga, mais tous se voulaient des marxistes purs et durs, des défenseurs d’un communisme fondé sur la lutte des classes, des militants intransigeants du prolétariat. Le gauchisme soixante-huitard et post-soixante-huitard n’a presque rien en commun avec ces courants. On les appelle « gauchistes » parce que c’est le qualificatif que leur a attribué Georges Marchais et avec lui le parti communiste. Certes, dans l’ensemble de ces courants qui se sont manifestés bruyamment en mai 1968 et dans les années qui suivent, il y avait de « vrais » gauchistes à l’ancienne. Mais ceux qui ont dominé la scène de la société du spectacle n’étaient plus l’extrême gauche du mouvement communiste, mais l’extrême gauche du capital. Mes amis « lambertistes » les appelaient « gauchistes décomposés » pour les distinguer du gauchisme honorable des années 1920. Ce nouveau gauchisme est celui qui se manifeste d’abord par un changement de terrain de la lutte. Les ouvriers étant considérés comme des réformistes incurables, on va leur trouver un substitut dans les « nouvelles avant-gardes larges à caractère de masse » qui sont constituées par la « petite-bourgeoisie radicalisée » issue des couches intellectuelles. Au sein des organisations d’ascendance marxiste, c’est Daniel Bensaïd, alias Ségur, membre du « bureau politique » de la Ligue Communiste qui sera le grand théoricien de ce changement de « sujet révolutionnaire » (il y a sur cette question un « bulletin intérieur », n°30, fameux dans l’histoire de la LC devenue LCR avant de se dissoudre dans le NPA).

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PMO : « Reproduction artificielle « pour toutes » : le stade infantile du transhumanisme »

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Pièces et main d’œuvre

Reproduction artificielle « pour toutes » :
le stade infantile du transhumanisme

 

Texte paru sur le site de Pièces et main d’œuvre le 17 juin 2018 

 

« Nous sommes partisans d’accorder aux individus une large marge de manœuvre dans le choix des modalités liées à leur épanouissement personnel. Cela inclut l’usage de techniques qui peuvent être développées pour assister la mémoire, la concentration, et l’énergie mentale ; les thérapies permettant l’extension de la vie ; le choix des techniques de reproduction ; les procédures de cryoconservation ; ainsi que toute autre forme possible de modification et d’amélioration technologiques de l’être humain[1]. »

Humanity +, association mondiale transhumaniste

 

« La femme a joué de tout temps un rôle très important dans la survie de l’espèce humaine.
Tout homme, sans elle, serait un orphelin. »

Alexandre Vialatte

 

 

En 2013, un gouvernement socialiste en quête de diversion sociétale et de soutien à gauche légalise le mariage homosexuel, réservant l’ouverture de la PMA aux lesbiennes et aux femmes seules, comme une poire pour la soif, pour une future nécessité. Vif scandale des métropolitains, des journalistes, des militants LGBT et des milieux culturels et intellectuels postmodernes – des gens, aussitôt démonisés, osent s’interroger ou penser autrement ! « Réactionnaires », « homophobes », « droitistes-voire-pire », « France profonde » (ploucs), « catholiques ». Un déchaînement de bien-pensance et de morgue outragées qui en dit plus long sur ses auteurs – sur ce qu’est devenue « la gauche », son idéologie, son personnel – que sur la masse de leurs cibles.

Nous, Chimpanzés du futur, esprits critiques et libres-penseurs, nous sommes saisis de ce symptôme pour continuer notre enquête démarrée en 2003 sur l’avènement de l’homme-machine, cette fois sous l’angle de sa reproduction artificielle. En rédigeant La reproduction artificielle de l’humain avec Alexis Escudero en 2014, nous sommes, à notre habitude, remontés du symptôme d’actualité à la cause et à la racine profondes : la machination et la marchandisation de la procréation pour les homos comme pour les hétéros. Comme nous avons saisi le téléphone portable, la puce RFID, le capteur Linky pour critiquer la société connectée. Ou Minatec, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, etc., pour critiquer ce qu’un ouvrage collectif avait nommé La tyrannie technologique[2], et plus justement pour notre part : le techno-totalitarisme[3]. Et pardon pour ce long train de syllabes, ponctué de « t ».

 

Incapables de l’emporter sur le fond, par l’argument, les hurleurs de la bonne société et de la bonne pensée ont glapi à l’homophobie. Ces rigoureux logiciens ont confondu conséquence et corrélation. Facile, puisque nous parlions à l’occasion du débat sur le mariage homosexuel et sur la reproduction artificielle de l’humain, remis soudain à l’ordre du jour.

L’intimidation verbale et intellectuelle, le chantage à l’homophobie, visait, et vise toujours, à faire taire et à réduire les doutes au silence ; à interdire que la question soit posée : acquiesçons-nous aux progrès de l’artificialisation et à la prise en main de l’évolution par les mécanocrates ? Où ces progrès conduisent-ils l’espèce humaine ?

D’aucuns nous ont alors reproché de parler si tard, les sieurs Testart et Frydman ayant produit depuis des décennies leur premier bébé-éprouvette. C’était bien la preuve de notre homophobie. D’autres nous reprochent aujourd’hui, d’avoir parlé trop vif, avec toute la sage pondération que leur donnent quatre ans de réflexion.

Les inspecteurs des travaux finis et les inquisiteurs queer ont au moins un point commun : les uns comme les autres nous reprochent d’avoir parlé. (Trop tard, trop vite, etc.)

Nous allons donc continuer, ne serait-ce que pour notre santé mentale et le repos de notre conscience. Si nous sommes réduits à la simple expression, au moins devons-nous exercer cette dernière liberté afin qu’elle ne tombe pas tout à fait en déchéance. (suite…)

Chimpanzés gascons, « Quel monde voulons-nous pour demain ?… »

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États généraux de la bioéthique 

Quel monde voulons-nous pour demain…
… et quel débat pour aujourd’hui ?

Les États généraux de la bioéthique viennent de s’ouvrir avec cette question : « Quel monde voulons-nous pour demain ? » Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui les préside est un organisme « indépendant » composé d’un président nommé par le chef de l’État, lequel nomme également 5 des 39 autres membres, 19 étant choisis par les ministres et les présidents d’assemblée et de grands corps d’État, les 15 derniers par leurs pairs dans le secteur de la recherche. Une large majorité est donc redevable au pouvoir en place, et nombre d’entre eux sont déjà acquis à la cause des lobbys. La consultation en cours n’est donc qu’un vaste trompe-l’œil et ce CCNE n’a rien d’éthique : fortement politisé (on a vu comment fin 2013 il fut remanié de fond en comble par François Hollande pour sa politique de diversion sociétale), il n’obéit à aucune charte éthique claire. Sa constitution laisse déjà présager des conclusions de ses travaux.

On consacre le fait qu’il y aurait un « sens de l’histoire », qui ne peut qu’accompagner la libéralisation progressive des règles freinant le marché de la reproduction et de l’artificialisation de l’homme. Le généticien Jean-François Mattei, ancien rapporteur des lois de bioéthique, nous a avertis : « Dans le domaine bioéthique, chaque pas que nous faisons ne nous paraît pas absolument déterminant et repoussant, mais vient un jour où l’on se retourne et où l’on est arrivé plus loin que ce que nous aurions voulu. Pour éviter cette pente eugéniste, il a fallu se battre1. » Sous couvert d’avancées thérapeutiques, il s’agit d’imposer par le fait accompli le tri des êtres humains, la numérisation de nos existences et l’« augmentation » d’un homme préalablement diminué par ces mêmes technologies.

Comme l’écrivait récemment le mathématicien Cédric Villani, chargé par le gouvernement d’une mission sur l’intelligence artificielle (IA) : « Il faut tout d’abord une initiation aux bases et à l’esprit de l’algorithmique et de la robotique dès le plus jeune âge […]. Si on ne rassure pas la population, on ne pourra pas avancer. Cela passe par la mise en place de comités d’éthique, qui pourront édicter des règles de bonne conduite, ou conseiller gouvernement et entreprises2… » Et Jacques Testart, le père du bébé-éprouvette, d’affirmer sur son blog Critique de la science que « la fonction de l’éthique institutionnelle est d’habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd’hui ».

Quel homme voulons-nous pour demain ? (suite…)

Denis Collin, « La fabrication des humains »

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Denis Collin

La fabrication des humains

Denis Collin est professeur de philosophie. Il est un des animateurs du blog La Sociale.
Le texte « La fabrication des humains » est paru la première fois en septembre 2015, dans la revue Quel sport ?, à l’occasion d’un numéro spécial consacré à « L’inconscient politique du corps» . Il a été mis en ligne par PMO en janvier 2016.

 

Introduction

La question du « mariage pour tous » a quitté le devant de la scène – après avoir joué son rôle : servir de diversion « sociétale » au moment où, reniant même ses maigres promesses, le gouvernement de « gauche » s’engageait dans une offensive antisociale sans précédent. Bien que le gouvernement ait juré ses grands dieux que le mariage des couples homosexuels ne valait pas reconnaissance de la procréation médicalement assistée (PMA pour les lesbiennes) et de la gestation pour autrui (GPA à destination des couples gays), petit à petit, au cas par cas, ces pratiques sont néanmoins en cours de légalisation.

J’ai eu l’occasion, en 2013, de soutenir que le problème n’était pas à proprement parler celui du mariage des homosexuels – le Pacs était déjà un contrat civil qui pouvait, moyennant quelques inflexions, devenir l’équivalent du mariage, lequel est d’abord un contrat d’union civile – et ce depuis le Code civil dit « Code Napoléon ». Le problème réel posé était celui de la filiation et finalement du mode de reproduction des humains. Les partisans de la Manif pour tous, de ce point de vue, avaient parfaitement raison et les dénégations de la « majorité » de gauche étaient tout à fait hypocrites.

Je voudrais revenir sur ces questions en soulignant que les partisans fanatiques du mariage homosexuel sont souvent des défenseurs ardents des évolutions du « capitalisme absolu » et que, si clivage social il y a, il n’est pas du tout là où les têtes vides de la gauche et l’extrême gauche ont voulu le placer. Les « progressistes » en matière de procréation sont en réalité l’avant-garde d’une nouvelle manière de fabriquer des humains, une manière contrôlée selon des procédures technocratiques et technologiques. Ce qui suppose une mise en coupe réglée de la sexualité – et non pas une plus grande liberté sexuelle. Sous le règne de l’équivalent général (l’argent) tous les individus doivent être conformes aux normes en vigueur et indéfiniment substituables les uns aux autres. Pour comprendre ce qui est en cause, il faut se détourner des théories postmodernes et revenir à des bons vieux auteurs, comme Marcuse : désublimation répressive et modelage d’un homme unidimensionnel, voilà ce dont il s’agit. (suite…)

Miguel Amorós, « Vent debout contre le mal français »

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Miguel Amorós

Vent debout contre le mal français

Critique de la philosophie postmoderne
et de ses effets sur la pensée critique
et sur la pratique révolutionnaire

 

Le recul théorique causé par la disparition de l’ancien mouvement ouvrier a permis l’hégémonie d’une philosophie surprenante, la première qui ne se fonde pas sur l’amour de la vérité, objet primordial du savoir. La pensée faible (ou philosophie de la postmodernité) relativise ce concept, qu’elle fait dériver d’un mélange de conventions, de pratiques et de coutumes instables dans le temps, quelque chose de « construit », et, par conséquent, d’artificiel, sans aucun fondement. Et dans la foulée, toute idée rationnelle de réalité, de nature, d’éthique, de langage, de culture, de mémoire, etc. De plus, certaines autorités du petit monde postmoderne n’ont pas manqué de qualifier certaines d’entre elles de « fascistes ». Finalement en récupérant Nietzsche, il n’y a donc plus de la vérité, mais seulement de l’interprétation. En vérité, une telle démolition systématique d’une pensée qui naît avec les Lumières et réclame la constitution de la liberté – qui donnera naissance, plus tard, avec l’apparition de la lutte de classes moderne, à la critique sociale et aux idéologies révolutionnaires – par ceux qui plutôt que de se baigner dans l’eau claire de l’authenticité préfèrent se vautrer dans la boue de l’imposture, principalement les professeurs et les étudiants, a toutes les apparences d’une démystification radicale menée à bien par de véritables penseurs incendiaires, dont la finalité ne serait rien d’autre que le chaos libérateur de l’individualité exacerbée, la prolifération d’identités et l’abrogation de toute norme de conduite commune. Au lendemain d’une telle orgie de déconstruction, aucune valeur ni aucun concept universel ne tiendrait plus debout : être, raison, justice, égalité, solidarité, communauté, humanité, révolution, émancipation… seront tous qualifiés d’« essentialistes », c’est-à-dire d’abominations « pro-natura ». Cependant, l’extrémisme négateur des postphilosophes manifeste sur un plan spirituel des coïncidences suspectes avec le capitalisme actuel. Ce radicalisme d’une haute intensité contraste non seulement avec la vie et les choix politiques de ses auteurs, très académiques pour les uns, et conventionnels pour les autres, mais en outre épouse parfaitement la phase en cours de globalisation capitaliste, caractérisée par la colonisation technologique, le présent perpétuel, l’anomie et le spectacle. C’est un complément pour lequel tout est facilité. Personne ne les dérangera dans leurs chaires universitaires. Grâce à la priorité accordée par la domination à la connaissance instrumentale, et par conséquent grâce à la faible importance que la mentalité dominante concède aux « humanités », ont pu surgir sans entraves des bulles philosophiques pseudo-transgressives et toutes sortes de prouesses spéculatives totalement étrangères à la réalité environnante, créant une contrefaçon tourbillonnante de la pensée critique moderne, qui aime être accompagnée d’un vaste bruit médiatique.

(suite…)