George Orwell, « La politique et la langue anglaise » 

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George Orwell

La politique et la langue anglaise
(1946)

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais,
Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2005

La plupart des gens qui s’intéressent un peu à la question sont disposés à reconnaître que la langue anglaise est dans une mauvaise passe, mais on s’accorde généralement à penser qu’il est impossible d’y changer quoi que ce soit par une action délibérée. Notre civilisation étant globalement décadente, notre langue doit inévitablement, selon ce raisonnement, s’effondrer avec le reste. Il s’ensuit que lutter contre les abus de langage n’est qu’un archaïsme sentimental, comme de préférer les bougies à la lumière électrique ou l’élégance des fiacres aux avions. À la base de cette conception, il y a la croyance à demi consciente selon laquelle le langage est le résultat d’un développement naturel et non un instrument que nous façonnons à notre usage.

Il est certain qu’en dernière analyse une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques : il n’est pas seulement dû à l’influence néfaste de tel ou tel écrivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause première et produira un effet semblable sous une forme amplifiée, et ainsi de suite. Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne, et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la régénération politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels. J’y reviendrai plus loin, et j’espère qu’alors le sens de mes propos apparaîtra clairement. En attendant, voici cinq spécimens de la langue anglaise telle qu’on l’écrit couramment de nos jours. Ces cinq passages n’ont pas été choisis parce qu’ils sont particulièrement mauvais – j’aurais pu en citer de bien pires si je l’avais voulu –, mais parce qu’ils illustrent divers maux intellectuels dont nous souffrons aujourd’hui. Ils se situent un peu en dessous de la moyenne, mais ce sont des échantillons assez représentatifs. Je les numérote afin de pouvoir m’y référer en cas de besoin :  (suite…)

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Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune vient de paraître. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron. Le fichier pdf de la version en ligne (reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Vous pouvez également commander l’ouvrage (84 pages, format 154 x 236)
en envoyant vos coordonnées à l’adresse

lesamisdebartleby[at]free.fr

(Participation aux frais d’impression et d’envoi : 10 euros)

 

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys : « Perplexités d’un vieil homme électroniquement analphabète »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys

Perplexités d’un vieil homme
électroniquement analphabète

Cet article, écrit en anglais par Pierre Ryckmans, a été lu par son auteur lors d’un discours donné à la Conférence annuelle de la Cour suprême de la Nouvelle-Galles du Sud, le 14 juin 1996. Il a été publié dans The Quadrant (Balmain, Australie) en septembre 1996 et traduit à Bordeaux au printemps 2016 par des Amis de Bartleby.

Ce qui a suscité les réflexions qui suivent est une nouvelle plutôt inquiétante parue dans la presse à propos de la Bibliothèque nationale : il était rapporté que la Bibliothèque, à cause de restrictions budgétaires, allait devoir effectuer des coupes dans certains domaines traditionnels de ses collections et orienter une partie des ressources restantes vers de nouveaux domaines, afin de répondre au plus près à l’actuelle politique nationale d’« engagement vers l’Asie ». Dans le même temps, il était également annoncé que davantage d’efforts seraient déployés en faveur de ce qui apparaît aujourd’hui comme la tendance de l’avenir : le remplacement progressif des livres par l’information électronique.

Le titre de cet article a été choisi avec soin : le mot Perplexités indique que je ne suis armé d’aucune certitude, que mes points de vue sont hésitants – ils pourraient être imprudents, voire ridicules, d’autant plus que je m’aventure sur un terrain que je ne comprends qu’avec peine, puisque je suis électroniquement analphabète. En ce qui me concerne, tout objet de lecture est nécessairement quelque chose d’écrit ou d’imprimé sur du papier, que l’on peut lire au coin du feu ou dans un train, dans un bain, aux toilettes ou allongé dans un lit ; de plus, cela doit aussi posséder des marges où l’on peut librement griffonner ses réactions et ses idées. Je suis parfaitement incapable de collecter quelque information que ce soit (et ne parlons pas d’inspiration) à partir d’un petit écran. Comme la vieillesse, il s’agit simplement d’un fait : il n’y a pas de quoi en être fier, pas non plus de quoi en avoir honte. Je le mentionne tout de même, car cela pourrait fausser certains de mes jugements – sans nécessairement les invalider dans leur totalité. (suite…)

Lettre de Huxley à Orwell

Le 21 octobre 1949

Cher M. Orwell,

C’était fort aimable à vous que de demander à vos éditeurs de m’envoyer un exemplaire de votre livre. Il est arrivé alors que j’étais plongé dans un travail nécessitant beaucoup de lectures et de recherches ; et, puisque mes problèmes de vues m’obligent à limiter mes lectures, j’ai dû attendre un long moment avant de pouvoir entamer 1984. 

Je suis en parfait accord avec ce que les critiques ont écrit à son sujet, je n’ai donc pas besoin de vous dire, une fois de plus, à quel point votre livre est excellent et profondément important. Puis-je en revanche vous parler du sujet de votre livre : l’ultime révolution ? Les premiers signes d’une philosophie de l’ultime révolution (une révolution qui transcende l’économie et la politique, et dont le but est la soumission totale, psychologique et physique de l’individu), apparaissent chez le marquis de Sade, qui se considérait comme le continuateur, l’héritier de Robespierre et de Babeuf. La philosophie de la minorité dirigeante de 1984 est un sadisme qui a été mené au-delà de sa conclusion logique en dépassant la notion de sexualité et en la niant. Quant à savoir si cette politique de  « la botte piétinant le visage de l’homme » pourrait fonctionner indéfiniment dans la réalité, cela semble peu probable. De mon point de vue, l’oligarchie régnante trouvera des moyens moins difficiles et moins coûteux de gouverner et satisfaire sa soif de pouvoir, et ces moyens ressembleront à ceux décrits dans Le Meilleur des mondes. J’ai récemment eu l’occasion de m’intéresser à l’histoire du magnétisme animal et de l’hypnose et j’ai été extrêmement choqué par la façon dont le monde, depuis cent cinquante ans, a refusé de prendre sérieusement connaissance des découvertes de Mesmer, Esdaile, et des autres.

D’une part en raison d’un matérialisme dominant et de l’autre en raison de la respectabilité qui prévalait alors, les philosophes et les savants du XIXe siècle étaient peu enclins à enquêter sur les faits les plus bizarres de la psychologie pour des hommes pragmatiques, comme des politiciens, des soldats et des policiers, afin de les utiliser dans le domaine de la gouvernance. Grâce à l’ignorance volontaire de nos pères, l’arrivée de l’ultime révolution a été retardée de cinq ou six générations. Un autre de ces heureux hasards a été l’incapacité de Freud à hypnotiser avec succès et, en conséquence, son dénigrement de l’hypnose.

Cela a retardé l’application généralisée de l’hypnose en psychiatrie pendant au moins 40 ans. Cependant, la psychanalyse est aujourd’hui associée à l’hypnose, et l’utilisation de cette pratique a été facilitée et indéfiniment étendue via l’utilisation de barbituriques qui provoquent un état hypnoïde et influençable même chez les sujets les plus récalcitrants.

D’ici à la prochaine génération, je pense que les leaders mondiaux découvriront que le conditionnement des enfants et que l’hypnose sous narcotiques sont plus efficaces, en tant qu’instruments de gouvernance, que les matraques et les prisons, et que la soif de pouvoir peut être tout aussi bien satisfaite en suggérant au peuple d’aimer sa servitude plutôt qu’en le frappant et en le flagellant pour qu’il obéisse. En d’autres mots, je sens que le cauchemar de 1984 est destiné à moduler le cauchemar d’un monde ressemblant plus à ce que j’ai imaginé dans Le Meilleur des mondes. Ce changement sera amené comme le résultat d’un besoin grandissant d’efficacité.

Parallèlement, bien sûr, il y aura peut-être une guerre atomique et biologique à grande échelle et, dans ce cas, nous aurons à vivre d’autres cauchemars d’un genre nouveau et à peine imaginable.

Merci encore pour le livre,

Bien à vous,

Aldous Huxley.

« Pierre Ryckmans, alias Simon Leys. Le feu sacré d’un esprit libre »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys.
Le feu sacré d’un esprit libre

Extraits choisis et présentés
par Jean Bernard-Maugiron

(2012)

INTRODUCTION

« Le seul moyen de délivrer les hommes du mal,
c’est de les délivrer de la liberté. »
[Images brisées] (1)

On peut dire de Simon Leys ce que le prince de Ligne écrivait, parlant de Casanova : que « son esprit est de l’espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». Il en va ainsi des lectures comme des rencontres, certaines vous élèvent et vous rendent meilleur, quand d’autres vous font retomber au ras du bitume, le nez dans l’aigreur des jours.

Ce moraliste à la manière classique possède une vaste érudition dont il parsème ses écrits avec élégance et légèreté. Dans la forme brève où il excelle, il chemine « par sauts et gambades », associant l’ange et le cachalot, mêlant le bonheur des petits poissons et le moine Citrouille-Amère, croisant les ombres chinoises et la mort de Napoléon. Selon le temps et l’humeur, il aura la gravité d’un Conrad, la sagesse d’un Tchang Tseu, la révolte d’un George Orwell, la concision d’un Koestler, la spiritualité d’une Simone Weil, l’élégance d’un prince de Ligne, la causticité d’un Montherlant, le goût du large d’un Melville, la radicalité d’un Léon Bloy, la sensualité d’un Albert Camus, l’humour d’un Chesterton…

Un de ses plus grands mérites est de proposer un dépassement des sempiternelles oppositions sensible/intelligible, tradition/modernité, Orient/Occident, d’entrelacer la critique sociale et la métaphysique, la vie quotidienne et la haute poésie, le temporel et le spirituel. Ce qu’il écrivait à propos d’Orwell, à bien des égards son alter ego, peut lui être appliqué : « Son attitude présente trois traits remarquables : une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique, allant de pair avec une profonde méfiance à l’égard des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine. » [Le Studio de l’inutilité]

Est-ce pour cela qu’il est plus reconnu dans le monde anglo-saxon que dans sa francophonie d’origine, même si beaucoup en France le considèrent comme l’un des auteurs contemporains majeurs, voire indispensables ? Contre l’idéologie de la liberté que prône le libéralisme, contre l’idéologie de l’égalité qu’exalte le communisme, il met en avant la vérité comme valeur souveraine, la vérité qui fonde la justice, la vérité qui nous rend libres. On pense à Albert Camus, qu’il affectionne : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et encore moins selon ce que la droite ou la gauche décident d’en faire. Si enfin la vérité me paraissait être de droite, j’y serais. »  (suite…)