Theodore J. Kaczynski, « La nef des fous »

 

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Theodore J. Kaczynski
La nef des fous
(1999)

Traduction et publication par Notes et Morceaux choisis en février 2000

 

Il était une fois un navire commandé par un capitaine et des seconds, si vaniteux de leur habileté à la manœuvre, si pleins d’hybris et tellement imbus d’eux-mêmes, qu’ils en devinrent fous. Ils mirent le cap au nord, naviguèrent si loin qu’ils rencontrèrent des icebergs et des morceaux de banquise, mais continuèrent de naviguer plein nord, dans des eaux de plus en plus périlleuses, dans le seul but de se procurer des occasions d’exploits maritimes toujours plus brillants.

Le bateau atteignant des latitudes de plus en plus élevées, les passagers et l’équipage étaient de moins en moins à l’aise. Ils commencèrent à se quereller et à se plaindre de leurs conditions de vie.

— Que le diable m’emporte, dit un matelot de deuxième classe, si ce n’est le pire voyage que j’aie jamais fait. Le pont est luisant de glace. Quand je suis de vigie, le vent transperce ma veste comme un couteau ; chaque fois que je fais prendre un ris à la voile de misaine, il s’en faut vraiment de peu que je me gèle les doigts ; et pour cela, tout ce que je gagne, ce sont cinq misérables shillings par mois !

— Vous pensez que vous vous faites avoir ! dit une passagère, Moi, je n’arrive pas à fermer l’oeil de la nuit à cause du froid. Sur ce bateau, les dames n’ont pas autant de couvertures que les hommes. Ce n’est pas juste ! (suite…)

George Orwell, « Notes sur le nationalisme »

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George Orwell

Notes sur le nationalisme
(1945) 

Traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun

Faisant quelque part usage du mot français longueur [1], Byron remarque au passage que si en Angleterre le mot nous manque, la chose, quant à elle, ne nous manque d’aucune façon. De même aujourd’hui n’avons-nous pas de mot pour désigner une tournure d’esprit pourtant si répandue qu’elle affecte notre façon de penser sur presque tous les sujets. J’ai choisi d’utiliser le terme de « nationalisme », comme étant l’équivalent le plus proche, mais on verra que je ne lui confère pas exactement son sens habituel, ne serait-ce que parce que le sentiment dont je parle n’est pas forcément lié à ce que l’on appelle une nation – c’est-à-dire un peuple particulier ou une zone géographique. Il peut avoir pour objet une Église ou une classe, ou même agir de façon purement négative, contre une chose ou une autre, sans comporter d’allégeance positive à quoi que ce soit.

J’entends avant tout par « nationalisme » cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes, et que des millions ou des dizaines de millions d’entre eux peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme « bons » ou « mauvais » [2]. Mais ce dont je veux également parler, et qui est beaucoup plus important, c’est de cette propension à s’identifier à une nation particulière ou à toute autre entité, à la tenir pour étant au-delà du bien et du mal, et à se reconnaître pour seul devoir de servir ses intérêts. Il ne faut pas confondre nationalisme et patriotisme. Chacun de ces termes est habituellement utilisé de façon si imprécise que toute définition s’expose à la critique ; il faut toutefois parvenir à les distinguer clairement, car ils recouvrent en fait des notions distinctes et même opposées. Par « patriotisme », j’entends l’attachement à un lieu particulier et à une manière de vivre particulière, que l’on croit supérieurs à tout autre mais qu’on ne songe pas pour autant à imposer à qui que ce soit. Le patriotisme est par nature défensif, aussi bien militairement que culturellement. En revanche, le nationalisme est indissociable de la soif de pouvoir. Le souci constant de tout nationaliste est d’acquérir plus de pouvoir et de prestige non pour lui-même mais pour la nation ou l’entité au profit de laquelle il a choisi de renoncer à son individualité propre. (suite…)

Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry

Notre Bibliothèque Verte (n° 30 & 31)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 avril 2021

Karel Čapek (1890-1938) et Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) se réunissent dans leur haine du robot, de la robotisation de l’espèce humaine et du monde machine. C’est une idée venue de loin que celle du robot. Au moins d’Aristote (-384 /-322 av. J.C), qui, dans son livre De la politique, explique que les esclaves sont nécessaires tant qu’il n’y aura pas de machines pour jouer de la cithare ou actionner des soufflets de forge à leur place. Mais déjà dans l’Atra-Hasîs (« Supersage », le Noé babylonien), 15 siècles plus tôt, les Grands Dieux décident de créer des robots, les hommes, pour remplacer les dieux mineurs en grève ; ceux-ci las de trimer pour les nourrir ayant brisé leurs outils. Ces robots sont créés d’eau et d’argile mêlées au sang d’un dieu sacrifié et on leur insuffle un souffle divin : l’âme.

Karl Marx (1818-1883) reprend l’idée d’Aristote vingt siècles plus tard, dans ses Fondements de la critique de l’économie politique (1857) – et presque un siècle avant l’automation : la machine libère l’homme du travail. Non seulement la Machinerie générale multiplie le potentiel de productivité mais elle crée les conditions d’un dépassement du capitalisme.

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Philippe Gruca et François Jarrige, postface à « La Machine s’arrête » de E.M. Forster

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Philippe Gruca et François Jarrige

Avant que la Machine ne s’arrête
Postface à La Machine s’arrête de E.M. Forster
L’Échappée, 2020

Avant que Günther Anders, Jacques Ellul et Lewis Mumford n’emploient l’expression de « mégamachine » pour désigner le type d’organisation sociale qu’ils voyaient se profiler devant leurs yeux au milieu du XXe siècle, et bien avant que Serge Latouche n’en fasse le titre de l’un de ses ouvrages (1), l’écrivain britannique Edward Morgan Forster (1879-1970) publia une curieuse nouvelle qui n’était pas tout à fait sans rapport. The Machine Stops, qui parut pour la première fois dans le numéro de novembre 1909 de la Oxford and Cambrige Review, n’est pas le texte d’un éminent penseur critique de la société technicienne, ni même d’un auteur de science-fiction. E. M. Forster, dont certains écrits sont considérés outre-Manche comme des classiques de la littérature, est d’ailleurs surtout connu pour les adaptations cinématographiques de ses romans Avec vue sur l’Arno (1908), Howards End (1910), La Route des Indes (1924), ainsi que d’un récit en partie autobiographique, rédigé dans les années 1910 et publié seulement après sa mort, mettant en scène un amour homosexuel : Maurice (1971). Même si La Machine s’arrête fait figure d’exception – mais quelle exception ! – dans son œuvre romanesque, cet ouvrage n’en constitue pas moins un témoignage de premier ordre de la conscience passée des risques et des menaces accompagnant le déploiement de l’industrialisation et de son appareillage technologique.

Désillusions techniciennes

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Rainer Maria Rilke, « Pour écrire un seul vers… »

Extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction de Maurice Betz (1910)

Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j’apprends à voir. J’ai vingt-huit ans et il n’est pour ainsi dire rien arrivé. Reprenons : j’ai écrit une étude sur Carpaccio qui est mauvaise, un drame intitulé Mariage qui veut démontrer une thèse fausse par des moyens équivoques, et des vers. Oui, mais des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Vernon Richards, « George Orwell, l’humaniste »

 

Vernon Richards
George Orwell, l’humaniste

Le Libertaire, 10 février 1950

(repris par SiNedjib le 7 mars 2021


GEORGE ORWELL, écrivain et socialiste, est mort dans un hôpital londonien, le 21 janvier, à l’âge de 46 ans. Né d’une famille de classe moyenne en Inde, il alla à Eton, et plus tard rejoignit les forces de police de Burma. Mais l’honnêteté de l’œil avec lequel il vit le rôle de l’impérialisme britannique le repoussa — non seulement de la police de Burma, mais aussi de la classe dans laquelle il était né. Ses livres disent la pauvreté matérielle qui l’accabla, et 1936 le trouva en Espagne, où il fut blessé dans les lignes républicaines.


J’ai appris la mort de George Orwell par une relation qui devait en faire l’annonce dans un journal du soir. Pour lui, le nom de George Orwell ne signifiait pas plus que l’information de la « National Press » : l’auteur qui devint fameux pour la première fois par un livre intitulé : La Ferme des animaux, suivi d’un autre : 1984, livres qu’il n’avait pas lus, mais il comprenait qu’ils étaient anti-communistes et anti-socialistes. Le gagneur de dollars “qui mourut avant que l’argent puisse l’atteindre” était la sauce à laquelle le Daily Herald, du Parti travailliste l’accommoda. 

Pour moi, et pour ses nombreux amis et lecteurs du mouvement anarchiste à travers le monde (ses livres furent commentés à travers la presse anarchiste internationale), Orwell était, avant tout, un humaniste. Il ne partageait pas notre point de vue, et beaucoup d’anarchistes sectaires auraient levé leurs bras vers le ciel, horrifiés par certaines des idées exprimées par Orwell dans ses écrits.

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Rodolphe Töpffer, « Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois »

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Rodolphe Töpffer
Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois et avec les maîtres d’école
(
1835)

Le progrès, la foi au progrès, le fanatisme du progrès, c’est le trait qui caractérise notre époque, qui la rend si magnifique et si pauvre, si grande et si misérable, si merveilleuse et si assommante. Progrès et choléra, choléra et progrès, deux fléaux inconnus aux anciens.

Le progrès, c’est ce vent qui, de tous les points à la fois, souffle sur la plaine, agite les grands arbres, ploie les roseaux, fatigue les herbes, fait tourbillonner les sables, siffle dans les cavernes, et désole le voyageur jusque sur la couche où il comptait trouver le repos.

Le progrès (plus qu’une figure), c’est cette fièvre inquiète, cette soif ardente, ce continuel transport qui travaille la société tout entière, qui ne lui laisse ni trêve, ni repos, ni bonheur. Quel traitement il faut à ce mal, on l’ignore. D’ailleurs les médecins ne sont pas d’accord : les uns disent que c’est l’état normal, les autres que c’est l’état morbide ; les uns que c’est contagieux, les autres que ce n’est pas contagieux. En attendant le choléra, le progrès, veux-je dire, va son train.

Pour moi, je m’imagine qu’ici, de la chose est né l’abus, me fondant sur ce que l’abus naît ordinairement de la chose. Or, que la chose soit, qui le nierait ? Le progrès social a été aussi subit qu’immense ; il se révèle à chaque instant, sous mille formes, en toutes choses. Rien ne se fait ainsi qu’il y a trente ans, vingt ans, dix ans ; tout se fait mieux, plus vite, au profit d’un plus grand nombre. Voilà la chose. Mais devant ces merveilles, Joseph Homo, qui n’a pas la tête forte, demeure ébloui, étourdi, il bat la campagne. Il voit du progrès partout, dans le soleil et dans la lune, dans les sandwichs et dans les toupets, dans l’Amérique et dans les choux gras. Ce n’est rien que cela, il en veut partout et sur l’heure : dans la religion et dans les capsules, dans la morale et dans les faux cols, dans la politique et dans les binocles. C’est là l’abus. (suite…)

Jean Baudrillard, « Le malin génie de Philippe Muray »

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Jean Baudrillard

Le malin génie de Philippe Muray

Article paru dans Le Nouvel Observateur au moment
de la mort de Philippe Muray, à l’âge de 60 ans, le 2 mars 2006.

Avec Philippe Muray disparaît un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à « l’Empire du Bien », à cette pacification grotesque en même temps qu’à cette désincarnation du monde réel – tout ce dont procède une hégémonie mondiale en voie d’expurger notre vie de toute trace du Mal et du génie du Mal.

Sa cible fut cet axe du Bien, le ravage technique et mental qu’il exerce sur toute la planète, mais surtout le ravalement festif de toute cette modernité dans la béatification – le fake et la fête comme concession perpétuelle. Disons qu’il s’est battu toute sa vie contre « l’extension du domaine de la farce » (toute ressemblance avec un titre connu…).

Le domaine étant illimité, la tâche est immense. Mais la subtilité de Philippe Muray est là : l’énergie fabuleuse et dénonciatrice qu’il déploie dans ses textes ne vient pas d’une pensée critique « éclairée », elle ne vient pas des Lumières par la voie d’un travail du négatif – elle est plus viscérale, plus directe, et en même temps inépuisable, parce qu’elle lui vient de l’immensité de la bêtise elle-même. Cette bêtise, il faut en tirer toute l’énergie infuse, il faut la laisser se déployer elle-même dans toute son infatuation. Cette mascarade, cette banalité du Mal, derrière l’Empire du Bien, il faut la laisser travailler à sa propre dérision. 

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Philippe Muray, « Le mystère de la désincarnation »

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Philippe Muray

Le mystère de la désincarnation
(À propos de Jean Baudrillard)

Entretien avec François L’Yvonnet
paru dans Exorcismes spirituels IV (Les Belles Lettres) en 2005

François L’Yvonnet : Vous portez un jugement sans appel sur la pensée française contemporaine, dans l’ensemble arrogante et indigente, seul Jean Baudrillard semble faire exception. Qu’est-ce qui justifie un tel traitement de faveur ? En quoi ses thèses nous (vous) aident-elles à penser notre époque (par exemple, concernant la dissolution de la réalité – par la réalité intégrale –, ce qui rejoint votre propre manière d’envisager ce qui succède au réel, à savoir un « parc d’attractions » pour mutant heureux, pour Homo festivus) ?

Philippe Muray : Juste un petit rectificatif avant de vous répondre. J’avais parlé de parc d’abstractions, non d’attractions, ce qui serait banal, pour désigner l’espèce de bonheur recomposé et aussi purement conceptuel, nettoyé des contradictions du passé, donc également de ce qu’on appelait la réalité, qui est l’idéal auquel semble partout travailler la civilisation actuelle, même quand elle entreprend d’imposer la démocratie à coups de bombes à des populations déviantes ou récalcitrantes. Le parc d’abstractions mondialisé, c’est aussi bien les baraquements miteux de Paris-Plage que l’instauration d’une démocratie préventive et imaginaire en Irak ; aussi bien la comédie actuelle autour du mariage homosexuel sur la base d’une exigence de justice et d’« égalité » devenue folle, engagée dans un renchérissement sans fin, que d’autres phénomènes tout aussi caricaturaux comme le passage à l’acte mythomaniaque, cet été, de la fameuse Marie-Léonie dans le RER D ou comme celui de ce jeune crétin qui signait Phinéas et qui est allé peindre des croix gammées dans un cimetière juif pour se faire reconnaître en tant qu’ennemi des Arabes, ce qui constitue une manière inédite d’accélérer encore la folie générale, d’en rassembler la quintessence dans une simulation explosive, de la transformer en destin par une bouffonnerie supérieurement sinistre, et de changer la confusion ordinaire en extase criminelle. Tout cela, et bien d’autres choses encore, c’est ce qui se passe après la liquidation de la réalité, ou tandis que la réalité est en liquidation, en liquéfaction, tandis qu’elle se décompose ou se désincarne. Si le réel est passé au-delà de ses fins, si la réalité est « intégrale » comme dit aujourd’hui Baudrillard, si son principe est mort, alors on va assister de plus en plus à ce genre de pitreries plus ou moins atroces, à ces caricatures de parodies, à ces renchérissements sur la démence ambiante où plus personne ne s’y retrouvera, sauf comme d’habitude les moralistes, les consultants en expertise de la sociologie, de la philosophie, du CNRS, qui ne sont jamais à court d’« analyses » destinées à camoufler, sous des vestiges de « sens », l’état réellement hallucinatoire de la réalité.

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Villiers de L’Isle-Adam, « L’amour du naturel »

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Villiers de L’Isle-Adam

L’amour du naturel
(1888)

À Monsieur Émile Michelet.

L’Homme peut tout inventer, excepté l’art d’être heureux.
Napoléon Bonaparte.

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l’État), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l’herbe et la rosée, s’était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d’Apremont.

Toujours d’une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l’air positif, n’ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa, – bref, n’excédant pas, en sa modestie distinguée, l’aspect d’un touriste officiel, il se lassait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s’aperçut que « la rêverie avait conduit ses pas » devant une assez spacieuse cabane, – coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S’étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d’ordre – et que c’était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms : Daphnis et Chloë.

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George Orwell, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

George Orwell (vu de 1984)
(1903-1950)

Que reste-t-il à dire sur 1984, le dernier roman de George Orwell, qui n’ait été dit ? Depuis sa parution en 1949, l’œuvre a été l’objet de tant de disputes interprétatives, tirée d’un côté ou de l’autre en fonction des intérêts de ses exégètes, communistes, socialistes libertaires ou libéraux, qu’on hésite à en rajouter. Sans compter les ébahis de dernière minute. La description du régime dirigé par l’énigmatique Big Brother a été tenue pour « prophétique », à la lumière des révélations d’un Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse aux États-Unis et en Angleterre. Quant aux techniques de destruction de la vérité déployées par le « parti intérieur » et son intellectuel organique O’Brien (double pensée, réécriture du passé, certitude du « 2+2 = 5 »), elles ont permis d’ironiser sur les « faits alternatifs » de l’administration Trump et de commenter avec autorité l’entrée dans l’ère de la « post-vérité ». Au temps pour l’« actualité » de 1984, livre dont les journalistes des grands médias n’ont pas manqué de souligner qu’il a connu un record de ventes aux États-Unis à la suite de l’élection présidentielle de 2016.

Piètre reconnaissance. Si la relecture de 1984 et des textes qui entourent sa préparation et sa rédaction nous rappelle quelque chose, c’est bien la vacuité de l’« actualité », cette écume médiatique. Certes, le livre anticipe notre basse époque de surveillance globale et d’indifférence à l’égard de la vérité. Mais il rassemble des réflexions ébauchées de longue date par Orwell, où ce dernier redoute le déploiement d’une société de contrainte, c’est-à-dire d’une organisation qui étrangle chaque individu-numéro dans un filet toujours plus resserré, en supprimant jusqu’à la conscience des issues de secours. Ce mouvement de fond, c’est le progrès mécanique encouragé par les socialistes marxistes, dont Orwell démonte les présupposés dès le Quai de Wigan (1937). C’est pourquoi 1984 est, à nos yeux, « inactuel ». Il nous incite à vivre à contretemps, et contre notre temps, ravivant le sens du passé, et donc de la liberté.

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Patrick Geddes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Patrick Geddes
(1854-1932)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

 

Dans le quartier historique d’Édimbourg s’élève un bâtiment carré, haut de vingt-cinq à trente mètres, qui domine la cité et offre au regard un panorama circulaire. On y entre comme on s’ouvre au monde, entre une mappemonde au dix-millionième et un buste de Pallas. Des peintures, des cartes murales et horizontales, des exhibitions d’artefacts nationaux accompagnent le visiteur. Puis, d’étages en étages, on étudie l’Europe, les arcanes linguistiques de l’Empire britannique, puis l’Écosse, la ville d’Édimbourg, jusqu’à une petite tour où se situe la Chambre noire (caméra obscura). Dans cette dernière salle, un vaste appareil photographique projette sur un écran horizontal peint en blanc de multiples images de la ville recueillies à l’extérieur. Telle est l’Outlook Tower (la tour d’observation), pensée et réinventée par le naturaliste et géographe écossais Patrick Geddes. Ce point d’observation unique, musée géographique exaltant l’identité celte dans ses rapports avec la nature et le monde, condense les principes éducatifs, architecturaux et politiques de ce savant généraliste. Un honnête homme à l’époque des débuts de la spécialisation.

À la fin du XIXe siècle, au Royaume-Uni, le fonctionnement des vieilles universités de Cambridge et d’Oxford, fondées sur la collégialité, est contesté. Des réformateurs cherchent à implanter le modèle de l’université divisée en départements contrôlés par des spécialistes. Lesquels feront cours à de futurs spécialistes, et ainsi de suite. Geddes, quant à lui, est certes un « positiviste », disciple d’Auguste Comte. Autrement dit un esprit qui assigne à la science la tâche de voir pour prévoir, en substituant à la question « pourquoi ? » la question « comment ? ». Positiviste, donc, mais d’une espèce démocratique. Le savoir scientifique doit valoir pour tous. Chaque étudiant, et plus encore chaque adulte, doit être capable d’analyser et de comprendre scientifiquement son expérience personnelle. Geddes s’initie aux sciences de la nature, botanique et biologie, sous la férule des plus grands de son époque, notamment Thomas Henry Huxley, ci-devant « bouledogue » de Darwin ; celui qu’on lâche dès que les prêtres s’enflamment contre la découverte de notre parenté simiesque. Si l’on croit, du moins, que l’on doit cette découverte à Darwin, suivant la légende répandue par ses disciples. Thomas Henry Huxley est le grand-père de Julian, théoricien de l’eugénisme et inventeur du terme « transhumanisme » , et de son frère Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes.

Mais Geddes refuse de s’enfermer dans une spécialisation. En 1880, après avoir étudié la biologie à Londres, en France et tenté une expédition au Mexique, il se fixe à Édimbourg où son intérêt bascule vers la réforme sociale et la réflexion sur l’évolution des grandes villes industrielles. Dans un monde de plus en plus cloisonné, Geddes détonne. Lui qui refuse le principe des évaluations et des examens, il cherche sans cesse à établir les relations réciproques entre les diverses branches du savoir, au bénéfice de la vie. Les livres sont choses précieuses. Mais avant tout, « nous apprenons en vivant », avance-t-il. Et de montrer l’exemple en multipliant les initiatives éducatives en tout genre et les projets de réforme urbaine et civique, aux quatre coins du monde, tels les plans de l’université hébraïque de Jérusalem et de la ville de Tel-Aviv. (suite…)

D.H. Lawrence, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de D.H. Lawrence

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

 

Un peu par hasard, et pour donner de quoi lire au lecteur, nous avons pris le pli de grouper ces notices par diptyques. Ray Bradbury constituant l’exception – mais nous y avions joint l’une de ses nouvelles, à peu près inconnue. Dès le début ce fut aussi un jeu que d’assembler ces couples, en fonction de quelque ressemblance ou dissemblance, d’accord ou d’opposition, en laissant au lecteur le soin de discerner pourquoi diable nous avions réuni deux auteurs que rien ne semblait relier. Nous pourrions reconstituer ces paires de toute autre manière et non moins motivée. Nous pourrions publier des trios de notices, ou derechef, une seule à la fois, ou encore suivant un tout autre principe – vous verrez.

Pour Landauer et Lawrence, c’est facile : suivez la femme. Pas n’importe quelle femme ; Frieda von Richthofen. Mais qui est-ce ? Que vient-elle faire entre Lawrence et Landauer ? Le lien, lecteur, la liane. Le serpent du sexe, du sensible et de la sensualité, ramenant les hommes à leur « état primitif de fils du soleil » (A. R.). Pardon pour ces allitérations faciles, mais il faut bien qu’on se fasse plaisir, nous aussi.
Sinon nos deux auteurs pensent comme Flaubert : « J’appelle bourgeois, tout ce qui pense bassement. » C’est-à-dire que tous deux vomissent non seulement le capitalisme – c’est la moindre des choses – mais au-delà, l’industrialisme noirâtre, avec ses usines dont leurs camarades anarchistes et communistes rêvent de s’emparer, et cette répression des corps que l’on associe à l’époque dite « victorienne ». Ces deux solitaires, révoltés viscéraux, furent des éclaireurs de l’immense révolte sexuelle et naturienne qui advint des décennies après leurs morts prématurées. Et voilà pourquoi ils appartiennent à notre galerie d’anciens.

 

David Herbert Lawrence
(1885-1930)

 

(suite…)

Jean-Luc Debry, « Bienvenue dans le désert du réel »

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Jean-Luc Debry
Bienvenue dans le désert du réel
– Du complotisme et de ses ressorts –

Mis en ligne le 23 novembre 2020 sur le site A contretemps

En ces temps de storytelling, il n’y a pas de vérité. Il n’y a plus de réalité. Juste des récits qui s’en inspirent, l’expliquent… ou la masquent, l’édulcorent, la travestissent et la relativisent – car au bout du compte tous les récits, dit-on, se valent. Tous les récits comme toutes les paroles sont mis sur un pied d’égalité. Il n’y a désormais que des fictions plus ou moins « réalistes », plus ou moins bien ficelées. Les réalisateurs de Matrix (1999), les frères Wachowski [devenus soeurs depuis] ont déclaré s’être inspirés de la pensée de Baudrillard (1). « Le simulacre est vrai », écrivait ainsi le philosophe. La simulation du réel importe plus que le réel à propos duquel nous ignorons s’il existe vraiment hors de toute fiction. C’est, au fond, la véracité fictionnelle du récit qui importe plus que sa « réalité ». Si c’est probable, c’est possible et, si c’est possible, c’est donc que c’est vrai. Forme moderne du syllogisme. On pourrait paraphraser Balzac en adaptant à cette inclination la formule suivante tirée de Madame Firmiani (dans La Comédie humaine, 1832) : « des syllogismes complaisants aux erreurs de la conscience ». La fiction possiblement crédible est comme qui dirait « son produit ».

Les plateaux de télévision sont devenus le lieu d’un spectacle permanent (regardez comme je suis malin et sage), une scène sur laquelle un quarteron de spécialistes vont de chaîne en chaîne, d’émission en émission, d’éditorial en éditorial dans les grands groupes de presse, toujours les mêmes, répétant inlassablement les mêmes banalités, propos de comptoirs assénés sur le ton du gars instruit d’un secret qu’il aurait enfermé dans le tiroir de son bureau dont il garderait jalousement la clé. Leurs péroraisons visent à « édifier les masses ». Et surtout, ils nous font la grâce de nous expliquer ce qui nous arrive et la manière dont il faut le « comprendre »… « bon gré mal gré ». En donnant l’impression de former un groupe d’amis qui s’auto-congratulent, d’une corporation forte de la solidarité qui unit ses membres, d’un entre-soi d’experts affinitaires qui jouent aux malins et se gaussent des « pauv’cons » – notamment lorsqu’ils stigmatisent « les gilets jaunes » -, ils nous rendent passifs, consommateurs d’un spectacle dont ils maîtrisent les arcanes. Ils nous désarment. Ils soulignent tragiquement notre impuissance.

(suite…)

Samuel Butler, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Samuel Butler (1835-1902) et John Brunner (1934-1995). Deux Anglais nés à un siècle de distance et qui tous deux ont hissé la critique de la Machine, de la Mégamachine comme dirait Lewis Mumford – machinisme, machinistes, machination de l’homme et du monde – au rang de chefs-d’œuvre romanesques. Le premier, contemporain de Darwin, s’est colleté avec la théorie de l’évolution, l’a explorée, en a tiré des conséquences sinistres pour l’espèce humaine, bien avant les eugénistes, alias « transhumanistes » actuels et a fini par répudier le « darwinisme technologique (et social) », comme son auteur lui-même. Les Êtres vivants ne sont pas des machines (B. Louart). Ainsi, faut-il considérer « chacun des atomes de l’univers comme vivant, capable de sentir et de se souvenir, quoique dans une humble mesure. La vie doit être éternelle, comme l’est la matière, et la vie et la matière doivent être jointes indissolublement ainsi que le corps et l’âme » (Unconscious Memory).

Quant au second, John Brunner, faut-il se réjouir qu’il nous ait donné, voici un demi-siècle de cela, des romans aussi passionnants et prescients que Tous à Zanzibar, L’orbite déchiquetée, Le troupeau aveugle, Sur l’onde de choc, ou se révolter qu’il nous ait distraits avec ses terribles fictions devenues nos réalités d’aujourd’hui ? Hmm. Ce serait un sujet si l’on faisait encore des dissertations au lycée, comme dans ces années 70 où Brunner publiait ses romans dévorés par la jeunesse rock, hippie, gauchiste, underground, etc. Mais comme on n’en fait plus, lisez donc les notices du professeur Garcia pour vous faire une idée. (suite…)

John Brunner, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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John Brunner
(1934-1995)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 18 novembre 2020

C’est tout jeune lecteur que John Brunner dévore, à l’âge de six ans, un volume de La guerre des mondes, de H. G. Wells, égaré dans sa chambre d’enfant. Une vocation est née. Trois ans plus tard, il échafaude des récits autour d’un curieux personnage nommé « Gloop ». Un nom d’extraterrestre, qui évoque les invasions martiennes, les voyages intergalactiques, les vaisseaux spatiaux et les communications à la vitesse de la lumière. Certes, l’œuvre prolifique de Brunner, qui écrivait aussi pour gagner sa croûte, a sacrifié aux exigences standard de la littérature de genre, dans la veine des space operas.

Cependant, l’écrivain est aussi l’auteur d’une tétralogie publiée à la charnière des années 1960-1970. Avec Tous à Zanzibar (1968), L’orbite déchiquetée (1969) et Le troupeau aveugle (1972) – et dans une moindre mesure Sur l’onde de choc (1975) –, Brunner a non seulement obtenu de prestigieuses récompenses auprès de la critique spécialisée, mais encore façonné quatre œuvres dotées d’une puissance interprétative incomparable. S’inscrivant plutôt dans la tradition du naturalisme social, ces romans décryptent le devenir morbide de la société industrielle aux Etats-Unis, à la fois décor et laboratoire, avec un luxe de détails et des perspectives entrecroisées (historiques, économiques, sociales, littéraires, scientifiques) qui rendent le lecteur plus intelligent, et plus profonde sa compréhension du présent. Allez savoir pourquoi la « science-fiction », ou plutôt la fiction d’anticipation, dystopique, paraît toujours plus crédible aux Etats-Unis.

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George Orwell, « The Freedom of the Street » de Jack Common

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George Orwell

« The Freedom of the Street » 
de Jack Common
(New English Weekly, 16 juin 1938)

Jack Common est un auteur qui n’a pas encore la notoriété qu’il mériterait. C’est pourtant, virtuellement, une sorte de Chesterton de la gauche, qui traite aujourd’hui du socialisme sous un angle intéressant et inusité.

D’origine prolétarienne, il a su, bien mieux que la plupart des auteurs dans ce cas, préserver en lui le point de vue prolétarien. Ce faisant, il met le doigt sur l’une des principales difficultés auxquelles se heurte le mouvement socialiste – à savoir que le mot « socialisme » a pour un travailleur une signification toute différente de celle qu’il revêt aux yeux d’un marxiste originaire de la classe moyenne. Pour ceux qui tiennent effectivement entre leurs mains les destinées du mouvement socialiste, la quasi-totalité de ce qu’un travailleur manuel entend par « socialisme » est soit absurde, soit hérétique. Comme le montre M. Common dans une série d’essais distincts mais que relie un fil directeur, les travailleurs manuels acquièrent dans une civilisation machiniste, de par les conditions mêmes dans lesquelles ils vivent, un certain nombre de traits de caractère : droiture, imprévoyance, générosité, haine des privilèges. C’est à partir de ces dispositions précises qu’ils forgent leur conception de la société future, au point que l’idée d’égalité fonde la mystique du socialisme prolétarien. C’est là une conception très différente de celle du socialiste de la classe moyenne, qui vénère en Marx un prophète – un prophète extra-lucide, un donneur de tuyaux qui non seulement vous indique sur quel cheval il faut miser, mais qui vous explique aussi pourquoi ce cheval n’a pas gagné. (suite…)

George Orwell, Lettre à Francis A. Henson à propos de « 1984 »

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George Orwell

Lettre à Francis A. Henson
(extrait, juin 1949)

[Fragment d’une lettre, perdue depuis, qu’Orwell écrivit le 16 juin 1949 à Francis A. Henson, des United Automobile Workers, en réponse à des questions sur Nineteen Eighty-Four. Des extraits de cette lettre parurent dans Life (25 juillet 1949) et dans la New York Times Book Review (31 juillet 1949) ; le texte ci-dessous a été reconstitué à partir de ces extraits.]

Le propos de mon dernier roman n’est pas d’attaquer le socialisme ou le parti travailliste britannique (que je soutiens), mais de dénoncer les risques que comporte une économie centralisée et dont le communisme et le fascisme ont déjà en partie donné l’exemple. Je ne crois pas que le type de société que je décris doive nécessairement arriver, mais je crois (compte tenu, évidemment, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose de semblable pourrait arriver. Je crois aussi que les idées totalitaires ont pénétré partout la mentalité des intellectuels, et j’ai voulu pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. J’ai situé ce livre en Grande-Bretagne pour bien montrer que les peuples anglophones ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, peut triompher n’importe où.

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Essais, articles, lettres, vol. IV. Paris, Ivréa/EdN, 2001

Maria Desmers, « La féminisation libère-t-elle les femmes ? »

 

Première parution : Des ruines, revue anarchiste apériodique, n° 3/4, début 2019.
Réédition sous forme de brochure par Ravages éditions en juillet 2019

 

Quatrième de couverture :
« Le masculin l’emporte sur le féminin », en grammaire du moins, quand il s’agit d’accorder les mots au pluriel, comme on l’a tous appris à l’école. Cette domination du masculin dans la langue est-elle en rapport tellement direct avec la domination masculine dans la vie qu’un rééquilibrage de la balance des genres dans la langue rééquilibrerait la réalité des rapports de genre ? Est-ce à dire que le soleil opprime la lune, que le prisonnier opprime la matonne ? La féminisation du langage remet le masculin à sa place. Certes, mais cette bonne leçon donnée aux terminaisons des adjectifs et aux articles définis et indéfinis, qu’apporte-t-elle à l’émancipation des femmes ?
On s’attachera dans ce texte à questionner une des batailles de la guerre des genres telle qu’elle se mène aujourd’hui, de l’intérieur de la gestion étatique jusque dans les milieux à prétentions subversives : le combat pour la féminisation du langage, ou bien, comme la nomment aujourd’hui les autorités linguistiques d’État : la bataille pour imposer l’écriture dite « inclusive » qui se présente comme une solution pratique (dans les deux sens du terme, à la fois concrète et simple à mettre en place, puisqu’il suffirait d’un petit effort pour changer notre manière de parler et les représentations qui vont avec) pour contribuer à la libération des femmes. Vu le caractère contraignant de cette réforme du langage que beaucoup s’imposent et imposent aux autres, et vu l’importance structurelle et structurante du langage pour les humains que nous sommes, on peut donc honnêtement se demander ce qu’apporte la féminisation du langage à l’émancipation des femmes, et s’étonner de ce que cette question se pose si peu, et ne soit quasiment jamais mise en débat. 

Georges Bernanos, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Georges Bernanos
(1888-1948)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 septembre 2020

Les maniaques du classement rangent Bernanos dans la case des « inclassables ». Ceux qui ont toujours refusé de sacrifier leur liberté de pensée et d’action aux idoles du Parti, de la Race, du Collectif ou de la Nation. Oui, vous avez bien lu : de la « Nation ». Lui, Bernanos, l’écrivain « de droite », dévot de surcroît, héraut de la France immortelle pendant la période catastrophique de 1939-1945 ? « On demande à voir », s’écrient les gendegauches. Alors voyons.

Né en 1888 dans une famille royaliste et catholique dont le père, tapissier-décorateur, fera fortune dans son domaine, Bernanos reçoit une éducation religieuse ample, dont il saura gré à ses parents : « Dans ma famille catholique et royaliste, j’ai toujours entendu parler très librement et souvent très sévèrement des royalistes et des catholiques. Je crois toujours qu’on ne saurait réellement “servir” – au sens traditionnel de ce mot magnifique – qu’en gardant vis-à-vis de ce qu’on sert une indépendance de jugement absolue. C’est la règle des fidélités sans conformisme, c’est-à-dire des fidélités vivantes » (« Autobiographie », in La révolte de l’esprit). Enfant, il écoute son père lire La libre parole, journal fondé en 1892 par Édouard Drumont. Auteur en 1896 de La France juive, journaliste et polémiste (il révèle le scandale de Panama), nationaliste, antiparlementaire et anti-dreyfusard, Drumont est à l’époque le représentant de l’antisémitisme populaire. La révolte du petit peuple travailleur contre les puissances de l’argent, cristallisée en haine du Juif, banquier et spéculateur. Il devient un maître à penser pour le jeune Bernanos, par sa détestation de l’esprit mercantile. Un maître dont l’écrivain, déjà reconnu, fera l’éloge dans son premier essai, La grande peur des bien-pensants (1931), critique de la déliquescence d’une nation livrée aux mains de la bourgeoisie conservatrice. Élève des Pères jésuites au Collège de la rue Vaugirard (où il croise un certain Charles de Gaulle), puis placé dans un collège de l’Artois (dont les paysages seront le décor de ses oeuvres romanesques), où son père a acquis une propriété dans laquelle la famille passe ses vacances, Bernanos s’engage avec passion à l’Action française et fait partie des Camelots du roi, groupe versé dans le folklore provocat (suite…)

Ray Bradbury, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Encore une notice de Notre Bibliothèque Verte avant de filer au frais, durant cette nouvelle canicule. Ça cogne, vous savez, dans notre cuvette grenopolitaine – oui, vous savez – c’est pareil chez vous, c’est pareil partout.
« Où sont passées nos rivières ?, glapit la Une de Aujourd’hui en France. La France à sec. » (7 août 2020) Les pompiers disent que les incendies sont plus intenses. Ils s’allument spontanément, ils brûlent plus fort, ils ne s’éteignent pas. L’Australie et la Sibérie brûlent des semaines et des mois durant. C’est bien. Les copropriétaires de l’immense cercle arctique (Russie, Canada, Etats-Unis, Scandinavie), vont pouvoir industrialiser ces étendues sauvages : après nous la sécheresse. L’affreuse sécheresse universelle annoncée par J.G. Ballard (1930 – 2009) en 1965 dans son livre homonyme, Sécheresse (1975 pour la traduction française chez Casterman).
Mais on ne va pas commencer à prendre au sérieux des ouvrages de science-fiction. Ni à confondre les anticipations issues de l’imagination des écrivains avec les prospectives produites par les ordinateurs des scientifiques. Et puis ce pourrait être pire. Nous sommes loin de ce Fahrenheit 451 – 232,8 degrés centigrades – température d’inflammation spontanée du papier, auquel Ray Bradbury a consacré un roman (1953), et François Truffaut, un film (1966). Mais saviez-vous que trois ans avant Fahrenheit 451, Ray Bradbury avait écrit une brève histoire du monde intitulée Feu de joie ? Non ? Eh bien la voici, en annexe à la notice que Renaud Garcia consacre cette fois au seul Ray Bradbury.

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Ray Bradbury
(1920-2012)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 août 2020

Le vert est-il la couleur de Ray Bradbury, l’écrivain de science-fiction le plus connu au monde, auteur de Fahrenheit 451 et des Chroniques martiennes ? Il s’en défendait lui-même. « Je ne souhaite pas qu’on fixe sur moi l’étiquette d’écologiste. C’est trop sérieux », avouait l’auteur de L’homme illustré (1950), un des premiers livres sur la pollution (entretien avec P. Curval, Futurs, n°3, septembre 1978).

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Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

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Simon Leys, « L’empire du laid »

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Simon Leys

L’empire du laid
(« Lettre des antipodes », Le Magazine littéraire, mars 2005)

Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre côté du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propitiatoire pour obtenir le pardon de l’arbre.

Des mœurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’œuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas un mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

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Simon Leys, « Le bonheur des petits poissons »

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Simon Leys

Le bonheur des petits poissons
Le savoir depuis le haut du pont
(« Lettre des antipodes », Le Magazine littéraire, juin 2005) 

Samuel Butler compare la vie à un solo de violon qu’il nous faut jouer en public tout en apprenant la technique de l’instrument au fur et à mesure de l’exécution. Bonne description – et qui s’applique aussi à la mort : Edmund Knox (ancien rédacteur de Punch), agonisant d’un cancer, remarquait gentiment : « L’ennui avec ces choses-là, c’est qu’on en a si peu la pratique. »

La vie nous soumet à des tests auxquels nous devons instantanément improviser des réponses. Mais le talent de repartie n’est pas donné à tout le monde : tantôt nous répondons à côté, tantôt nous restons muets – et Valéry avait raison d’assimiler l’ensemble de la littérature à une vaste « vengeance de l’esprit de l’escalier ».

Il y a longtemps, lors d’un trivial incident dont la pleine signification ne m’apparut qu’après coup, je suis resté coi – et le souvenir m’en brûle encore. C’était lors d’un symposium d’historiens, organisé par une respectable université. Un vieux professeur spécialement invité de l’étranger avait juste achevé de parler de la peinture de paysage des Song quand un jeune universitaire local s’empara de la tribune et se lança dans une dénonciation longue et passionnée de la communication de son savant aîné. Sa diatribe n’était pas bien originale – elle charriait tous les lieux communs de la vague maoïste alors à la mode. Soutenu par une claque vigoureuse d’admirateurs indigènes, le tribun révolutionnaire nous expliqua qu’il fallait être aveuglé par tous les préjugés de l’élitisme bourgeois pour admirer la peinture chinoise ancienne, œuvre d’exploiteurs et de parasites, tandis que le véritable art de la Chine – que les mandarins académiques s’obstinaient à ignorer – était produit par les masses populaires de paysans, ouvriers et soldats. Bref, tout le refrain familier de l’époque – bien oublié maintenant. La violence de cette attaque surprit le vieux professeur, homme frêle et raffiné, mais il demeura silencieux. Il ne restait d’ailleurs plus de temps pour la discussion, et le président de la session leva hâtivement la séance. (suite…)

Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

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Albert Camus, « L’exil d’Hélène »

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Albert Camus

L’exil d’Hélène
(1948)

La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps, au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble, si la douleur pouvait jamais l’être.

Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érynnies s’abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés.

Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L’équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d’une justice qu’il veut totale. À l’aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l’univers physique lui-même. « Le soleil n’outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. » Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire.

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Olivier Rey, À propos de Bartleby

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Olivier Rey 

À propos de Bartleby
Le Testament de Melville, p. 146-150. 

Dans Mardi, Melville soulignait que le mot « liberté » ne prend véritablement sens que si certaines conditions se trouvent réunies : sans quoi, « la liberté est un mot qui sert à nommer ce qui n’est pas la liberté ». La liberté ne se décrète pas, elle ne saurait se déployer sans un apprentissage (pupilage) individuel et collectif. Certaines conditions sociales doivent également être réunies : les ouvrières du Tartare des jeunes filles sont tout sauf libres. Ainsi que le dira un juge anglais en 1888 : la plupart du temps, quand un travailleur signe un contrat avec un employeur, « c’est sa pauvreté et non sa volonté qui consent ». Si c’était véritablement la volonté qui était en cause, la réponse de l’employé risquerait fort d’être celle du copiste Bartleby à l’avoué de Wall Street qui entend lui faire collationner les actes de son cabinet : « I would prefer not to. » 

Ce que montre Melville dans Bartleby, cependant, c’est qu’en donnant cette réponse l’employé ne conquiert pas la liberté, mais va à l’enfermement et à la mort. On peut déceler dans ce récit un écho de Wakefield, ce conte écrit une vingtaine d’années plus tôt par Hawthorne : un homme tranquille qui, afin de rendre un peu perplexe sa placide épouse, annonce qu’il part en voyage pour quelques jours. En fait, il va prendre un logement dans la rue voisine. Sans qu’il l’ait à aucun moment médité, ni décidé, les jours se mettent à passer, puis les semaines, les mois, les années : il devient une sorte de fantôme, incapable de rentrer chez lui. Hawthorne conclut : « Au sein de l’apparente confusion de notre monde plein de mystère, les individus sont si bien ajustés à un système, et les systèmes entre eux et à la totalité, qu’en faisant un pas de côté, ne serait-ce qu’un instant, un homme prend le risque effrayant de perdre sa place pour toujours. Comme Wakefield il peut devenir, pour ainsi dire, le Paria de l’Univers. » À partir de ce germe, Melville compose une histoire beaucoup plus radicale (1). 

Sans doute Bartleby ne mesurait-il pas, en prononçant pour la première fois son doux refus à la demande de l’avoué, que bientôt il opposerait à tout la même réponse ; comme dans le conte de Hawthorne, un petit décalage volontaire par rapport à l’ordre coutumier des choses entraîne une mise à l’écart complète. Mais quand Wakefield, une fois sorti de chez lui, ne faisait que subir son destin, Bartleby, quant à lui, de I would prefer not to en I would prefer not to, en est l’artisan continu ; quand Wakefield, au bout de vingt ans, finissait par rentrer au foyer, Bartleby ne tarde pas à se retrouver en prison et à y mourir d’inanition, parce que même manger, il en est venu à préférer ne plus le faire. C’est que le refus initial de Bartleby n’a rien d’une lubie, dont il serait ensuite la victime. Au contraire, ces quelques mots marquent l’entrée dans une pensée conséquente, qui au fil des répétitions ne va cesser de s’étendre et de se confirmer.  (suite…)

George Orwell, « La politique et la langue anglaise » 

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George Orwell

La politique et la langue anglaise
(1946)

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais,
Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2005

La plupart des gens qui s’intéressent un peu à la question sont disposés à reconnaître que la langue anglaise est dans une mauvaise passe, mais on s’accorde généralement à penser qu’il est impossible d’y changer quoi que ce soit par une action délibérée. Notre civilisation étant globalement décadente, notre langue doit inévitablement, selon ce raisonnement, s’effondrer avec le reste. Il s’ensuit que lutter contre les abus de langage n’est qu’un archaïsme sentimental, comme de préférer les bougies à la lumière électrique ou l’élégance des fiacres aux avions. À la base de cette conception, il y a la croyance à demi consciente selon laquelle le langage est le résultat d’un développement naturel et non un instrument que nous façonnons à notre usage.

Il est certain qu’en dernière analyse une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques : il n’est pas seulement dû à l’influence néfaste de tel ou tel écrivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause première et produira un effet semblable sous une forme amplifiée, et ainsi de suite. Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissante incitation à penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irréversible. L’anglais moderne, et notamment l’anglais écrit, est truffé de tournures vicieuses qui se répandent par mimétisme et qui peuvent être évitées si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se débarrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la régénération politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les écrivains professionnels. J’y reviendrai plus loin, et j’espère qu’alors le sens de mes propos apparaîtra clairement. En attendant, voici cinq spécimens de la langue anglaise telle qu’on l’écrit couramment de nos jours. Ces cinq passages n’ont pas été choisis parce qu’ils sont particulièrement mauvais – j’aurais pu en citer de bien pires si je l’avais voulu –, mais parce qu’ils illustrent divers maux intellectuels dont nous souffrons aujourd’hui. Ils se situent un peu en dessous de la moyenne, mais ce sont des échantillons assez représentatifs. Je les numérote afin de pouvoir m’y référer en cas de besoin :  (suite…)

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

 

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys : « Perplexités d’un vieil homme électroniquement analphabète »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys

Perplexités d’un vieil homme
électroniquement analphabète

Cet article, écrit en anglais par Pierre Ryckmans, a été lu par son auteur lors d’un discours donné à la Conférence annuelle de la Cour suprême de la Nouvelle-Galles du Sud, le 14 juin 1996. Il a été publié dans The Quadrant (Balmain, Australie) en septembre 1996 et traduit à Bordeaux au printemps 2016 par des Amis de Bartleby.

Ce qui a suscité les réflexions qui suivent est une nouvelle plutôt inquiétante parue dans la presse à propos de la Bibliothèque nationale : il était rapporté que la Bibliothèque, à cause de restrictions budgétaires, allait devoir effectuer des coupes dans certains domaines traditionnels de ses collections et orienter une partie des ressources restantes vers de nouveaux domaines, afin de répondre au plus près à l’actuelle politique nationale d’« engagement vers l’Asie ». Dans le même temps, il était également annoncé que davantage d’efforts seraient déployés en faveur de ce qui apparaît aujourd’hui comme la tendance de l’avenir : le remplacement progressif des livres par l’information électronique.

Le titre de cet article a été choisi avec soin : le mot Perplexités indique que je ne suis armé d’aucune certitude, que mes points de vue sont hésitants – ils pourraient être imprudents, voire ridicules, d’autant plus que je m’aventure sur un terrain que je ne comprends qu’avec peine, puisque je suis électroniquement analphabète. En ce qui me concerne, tout objet de lecture est nécessairement quelque chose d’écrit ou d’imprimé sur du papier, que l’on peut lire au coin du feu ou dans un train, dans un bain, aux toilettes ou allongé dans un lit ; de plus, cela doit aussi posséder des marges où l’on peut librement griffonner ses réactions et ses idées. Je suis parfaitement incapable de collecter quelque information que ce soit (et ne parlons pas d’inspiration) à partir d’un petit écran. Comme la vieillesse, il s’agit simplement d’un fait : il n’y a pas de quoi en être fier, pas non plus de quoi en avoir honte. Je le mentionne tout de même, car cela pourrait fausser certains de mes jugements – sans nécessairement les invalider dans leur totalité. (suite…)

Lettre de Huxley à Orwell

Le 21 octobre 1949

Cher M. Orwell,

C’était fort aimable à vous que de demander à vos éditeurs de m’envoyer un exemplaire de votre livre. Il est arrivé alors que j’étais plongé dans un travail nécessitant beaucoup de lectures et de recherches ; et, puisque mes problèmes de vues m’obligent à limiter mes lectures, j’ai dû attendre un long moment avant de pouvoir entamer 1984. 

Je suis en parfait accord avec ce que les critiques ont écrit à son sujet, je n’ai donc pas besoin de vous dire, une fois de plus, à quel point votre livre est excellent et profondément important. Puis-je en revanche vous parler du sujet de votre livre : l’ultime révolution ? Les premiers signes d’une philosophie de l’ultime révolution (une révolution qui transcende l’économie et la politique, et dont le but est la soumission totale, psychologique et physique de l’individu), apparaissent chez le marquis de Sade, qui se considérait comme le continuateur, l’héritier de Robespierre et de Babeuf. La philosophie de la minorité dirigeante de 1984 est un sadisme qui a été mené au-delà de sa conclusion logique en dépassant la notion de sexualité et en la niant. Quant à savoir si cette politique de  « la botte piétinant le visage de l’homme » pourrait fonctionner indéfiniment dans la réalité, cela semble peu probable. De mon point de vue, l’oligarchie régnante trouvera des moyens moins difficiles et moins coûteux de gouverner et satisfaire sa soif de pouvoir, et ces moyens ressembleront à ceux décrits dans Le Meilleur des mondes. J’ai récemment eu l’occasion de m’intéresser à l’histoire du magnétisme animal et de l’hypnose et j’ai été extrêmement choqué par la façon dont le monde, depuis cent cinquante ans, a refusé de prendre sérieusement connaissance des découvertes de Mesmer, Esdaile, et des autres.

D’une part en raison d’un matérialisme dominant et de l’autre en raison de la respectabilité qui prévalait alors, les philosophes et les savants du XIXe siècle étaient peu enclins à enquêter sur les faits les plus bizarres de la psychologie pour des hommes pragmatiques, comme des politiciens, des soldats et des policiers, afin de les utiliser dans le domaine de la gouvernance. Grâce à l’ignorance volontaire de nos pères, l’arrivée de l’ultime révolution a été retardée de cinq ou six générations. Un autre de ces heureux hasards a été l’incapacité de Freud à hypnotiser avec succès et, en conséquence, son dénigrement de l’hypnose.

Cela a retardé l’application généralisée de l’hypnose en psychiatrie pendant au moins 40 ans. Cependant, la psychanalyse est aujourd’hui associée à l’hypnose, et l’utilisation de cette pratique a été facilitée et indéfiniment étendue via l’utilisation de barbituriques qui provoquent un état hypnoïde et influençable même chez les sujets les plus récalcitrants.

D’ici à la prochaine génération, je pense que les leaders mondiaux découvriront que le conditionnement des enfants et que l’hypnose sous narcotiques sont plus efficaces, en tant qu’instruments de gouvernance, que les matraques et les prisons, et que la soif de pouvoir peut être tout aussi bien satisfaite en suggérant au peuple d’aimer sa servitude plutôt qu’en le frappant et en le flagellant pour qu’il obéisse. En d’autres mots, je sens que le cauchemar de 1984 est destiné à moduler le cauchemar d’un monde ressemblant plus à ce que j’ai imaginé dans Le Meilleur des mondes. Ce changement sera amené comme le résultat d’un besoin grandissant d’efficacité.

Parallèlement, bien sûr, il y aura peut-être une guerre atomique et biologique à grande échelle et, dans ce cas, nous aurons à vivre d’autres cauchemars d’un genre nouveau et à peine imaginable.

Merci encore pour le livre,

Bien à vous,

Aldous Huxley.

« Pierre Ryckmans, alias Simon Leys. Le feu sacré d’un esprit libre »

Version imprimable de Pierre Ryckmans alias Simon Leys

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys.
Le feu sacré d’un esprit libre

Extraits choisis et présentés
par Jean Bernard-Maugiron

(2012)

INTRODUCTION

« Le seul moyen de délivrer les hommes du mal,
c’est de les délivrer de la liberté. »
[Images brisées] (1)

On peut dire de Simon Leys ce que le prince de Ligne écrivait, parlant de Casanova : que « son esprit est de l’espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». Il en va ainsi des lectures comme des rencontres, certaines vous élèvent et vous rendent meilleur, quand d’autres vous font retomber au ras du bitume, le nez dans l’aigreur des jours.

Ce moraliste à la manière classique possède une vaste érudition dont il parsème ses écrits avec élégance et légèreté. Dans la forme brève où il excelle, il chemine « par sauts et gambades », associant l’ange et le cachalot, mêlant le bonheur des petits poissons et le moine Citrouille-Amère, croisant les ombres chinoises et la mort de Napoléon. Selon le temps et l’humeur, il aura la gravité d’un Conrad, la sagesse d’un Tchang Tseu, la révolte d’un George Orwell, la concision d’un Koestler, la spiritualité d’une Simone Weil, l’élégance d’un prince de Ligne, la causticité d’un Montherlant, le goût du large d’un Melville, la radicalité d’un Léon Bloy, la sensualité d’un Albert Camus, l’humour d’un Chesterton…

Un de ses plus grands mérites est de proposer un dépassement des sempiternelles oppositions sensible/intelligible, tradition/modernité, Orient/Occident, d’entrelacer la critique sociale et la métaphysique, la vie quotidienne et la haute poésie, le temporel et le spirituel. Ce qu’il écrivait à propos d’Orwell, à bien des égards son alter ego, peut lui être appliqué : « Son attitude présente trois traits remarquables : une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique, allant de pair avec une profonde méfiance à l’égard des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine. » [Le Studio de l’inutilité]

Est-ce pour cela qu’il est plus reconnu dans le monde anglo-saxon que dans sa francophonie d’origine, même si beaucoup en France le considèrent comme l’un des auteurs contemporains majeurs, voire indispensables ? Contre l’idéologie de la liberté que prône le libéralisme, contre l’idéologie de l’égalité qu’exalte le communisme, il met en avant la vérité comme valeur souveraine, la vérité qui fonde la justice, la vérité qui nous rend libres. On pense à Albert Camus, qu’il affectionne : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et encore moins selon ce que la droite ou la gauche décident d’en faire. Si enfin la vérité me paraissait être de droite, j’y serais. »  (suite…)