Jacques Delamain, « Pourquoi les oiseaux chantent »

Jacques Delamain
Pourquoi les oiseaux chantent
(1928)

Un matin de novembre. Les chœurs d’oiseaux ont commencé par un chuchotement doux. En lisière du bois, dans la tourbière où des traînées de brouillards s’attardent encore au-dessus des fossés gorgés d’eau, la troupe des Tarins verts, arrivée depuis quelques jours des forêts du Nord, fait jaillir des aunes un crépitement de notes métalliques. Plus loin, dans la vallée abritée, une bande d’Étourneaux emplit la cime du peuplier d’un bavardage à la fois chanté, parlé et sifflé, composé de tous les bruits de la nature, que ces mimes au manteau noir pointillé de blanc ont recueillis dans leur va-et-vient entre la plaine et la forêt. Une douzaine de petits Cinis, verts comme les Tarins, mais plus courts de bec et plus menus, laissent filtrer, entre les aiguilles des pins maritimes, un filet de son mince, strident, pareil à un bruissement de sauterelles. Au versant ensoleillé du coteau calcaire, une sonnerie de perles de verre entrechoquées signale, dans le noyer, la troupe des Proyers immobiles comme des feuilles brunes que l’hiver aurait oubliées sur les branches. Un peu plus tard, aux derniers rayons cuivrés, un autre chœur, le plus clair de tous peut-être, le plus frais, celui des Linottes, égaiera le jour finissant.

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Raoul Vaneigem, « Vivre et en finir avec le mépris de la vie »

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Raoul Vaneigem

Vivre et en finir avec le mépris de la vie

 

Retour parodique au passé

Le crime contre l’humanité est l’acte fondateur d’un système économique qui exploite l’homme et la nature. Le cours millénaire et sanglant de notre histoire le confirme. Après avoir atteint des sommets avec le nazisme et le stalinisme, la barbarie a recouvré ses falbalas démocratiques. De nos jours, elle stagne et, refluant comme un ressac dans une passe sans issue, elle se répète sous une forme parodique.

C’est ce ressassement caricatural que les gestionnaires du présent s’emploient à mettre en scène. On les voit nous convier benoîtement au spectacle d’un délabrement universel où s’entremêlent goulag sanitaire, chasse à l’étranger, mise à mort des vieux et des inutiles, destruction des espèces, étouffement des consciences, temps militarisé du couvre-feu, fabrique de l’ignorance, exhortation au sacrifice, au puritanisme, à la délation, à la culpabilisation.

L’incompétence des scénaristes attitrés ne diminue en rien l’attrait des foules pour la malédiction contemplative du désastre. Au contraire ! Des millions de créatures rentrent docilement à la niche où elles se recroquevillent jusqu’à devenir l’ombre d’elles-mêmes.

Les gestionnaires du profit sont arrivés à ce résultat auquel seule une réification absolue aurait pu prétendre : ils ont fait de nous des êtres apeurés par la mort au point de renoncer à la vie.  (suite…)

Rainer Maria Rilke, « Pour écrire un seul vers… »

Extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction de Maurice Betz (1910)

Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j’apprends à voir. J’ai vingt-huit ans et il n’est pour ainsi dire rien arrivé. Reprenons : j’ai écrit une étude sur Carpaccio qui est mauvaise, un drame intitulé Mariage qui veut démontrer une thèse fausse par des moyens équivoques, et des vers. Oui, mais des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Pierre Fournier et Gébé, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre Fournier et Gébé
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 mars 2021

C’est du 10 juillet 1971, voici 50 ans, un demi-siècle tout rond, et de Saint-Vulbas dans l’Ain (01), que l’on peut dater L’An 01 de la reverdie comme disent les trouvères, avec sa devise encore à accomplir : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. »

Ce jour-là, à l’appel de Pierre Fournier (1937-1973) et de Gébé (1929-2004) dans Charlie Hebdo, ainsi que de leurs compagnons du comité Bugey-Cobayes, une sorte de croisade des enfants amena 15 000 marcheurs jusqu’aux grilles de la centrale du Bugey, pour la première grande manifestation anti-nucléaire et anti-industrielle de notre temps.

C’est de cette marche au soleil et de ces deux jours au bord de l’eau que s’ouvrit La Gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde » ; et de La Gueule ouverte que jaillirent les mots d’« écologie » et d’« écologistes ». C’est-à-dire le seul mot, la seule idée, le seul mouvement radicalement nouveaux à s’être imposés en politique depuis un demi-siècle : la défense indissociable de la nature et de la liberté ; du « vivant politique » (l’homme, le zoon politikon) dans un monde vivant, et contre l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine.

Encore Fournier avait-il hésité : « « Naturistes », « végétariens », je me demande quel terme est le plus inepte, le plus inexact, le plus chargé d’interprétations funambulesques et d’avatars historiques regrettables. Je les refuse tous les deux, mais il n’y en a pas d’autre pour désigner les gens dont, grosso modo, je partage le combat. » (1)

Il y a débat. Nous préférons quant à nous la référence anarchiste « naturiste » (2), clairement sensible, politique et anti-industrielle, mais Fournier se rangea sous l’autorité de l’« écologie » (Haeckel, 1866, Morphologie générale des espèces), de la science à laquelle tout le monde croyait alors, pour démontrer scientifiquement la catastrophe que les aveugles refusent toujours de voir.

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Hésiode, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

 

Voici Hésiode et Castoriadis, le plus ancien et le plus récent des Grecs. On veut dire de ces Grecs qui nous aident à penser la défense du vivant politique (zoon politikon), dans son milieu vivant. L’humain libre et la Nature indissociables.
Hésiode, quasi-contemporain d’Homère (VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C), nous conte la Genèse suivant les Grecs. Un fonds sans fond de matière et d’énergie confuses qui se divise et se complexifie en couples de formes antinomiques et complémentaires, jusqu’à passer du Chaos au Cosmos. C’est d’Hésiode que nous tenons le mythe de Prométhée et des origines de la technique. Et celui de Pandore « aux yeux de chouette », l’Eve des Grecs, la première des femmes, lancée par Zeus dans une humanité désormais sexuée et séparée des dieux, où les mortels doivent s’accoupler pour engendrer. Mais Hésiode, quatre siècles avant Epicure, c’est déjà le penseur de la justice, confondue avec la justesse, la mesure. Mortels, apprenons à cultiver notre jardin et notre auto-suffisance, et n’envions ni les rois, ni les dieux. 

Hésiode
(VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C)

Vingt-huit siècles plus tard, Castoriadis (1922-1997) renoue avec cette pensée de l’autonomie et récuse avec Ellul (1912-1994), la prétendue « neutralité de la technique ». Il n’existe pas, nous rappelle-t-il, d’épistémé ou de tekné, de science ou d’expertise, en matière politique, mais uniquement des opinions, des doxa. Et c’est donc aux citoyens, égaux en droits et en participation effective à l’ecclésia, l’assemblée du peuple, de délibérer et de décider collectivement. Et non pas aux technocrates du Conseil scientifique, ni à leurs pareils du gouvernement dont l’élection de pure forme ne sert qu’à sauver une représentation de démocratie, justement nommée « démocratie représentative ».

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D.H. Lawrence, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

 

Un peu par hasard, et pour donner de quoi lire au lecteur, nous avons pris le pli de grouper ces notices par diptyques. Ray Bradbury constituant l’exception – mais nous y avions joint l’une de ses nouvelles, à peu près inconnue. Dès le début ce fut aussi un jeu que d’assembler ces couples, en fonction de quelque ressemblance ou dissemblance, d’accord ou d’opposition, en laissant au lecteur le soin de discerner pourquoi diable nous avions réuni deux auteurs que rien ne semblait relier. Nous pourrions reconstituer ces paires de toute autre manière et non moins motivée. Nous pourrions publier des trios de notices, ou derechef, une seule à la fois, ou encore suivant un tout autre principe – vous verrez.

Pour Landauer et Lawrence, c’est facile : suivez la femme. Pas n’importe quelle femme ; Frieda von Richthofen. Mais qui est-ce ? Que vient-elle faire entre Lawrence et Landauer ? Le lien, lecteur, la liane. Le serpent du sexe, du sensible et de la sensualité, ramenant les hommes à leur « état primitif de fils du soleil » (A. R.). Pardon pour ces allitérations faciles, mais il faut bien qu’on se fasse plaisir, nous aussi.
Sinon nos deux auteurs pensent comme Flaubert : « J’appelle bourgeois, tout ce qui pense bassement. » C’est-à-dire que tous deux vomissent non seulement le capitalisme – c’est la moindre des choses – mais au-delà, l’industrialisme noirâtre, avec ses usines dont leurs camarades anarchistes et communistes rêvent de s’emparer, et cette répression des corps que l’on associe à l’époque dite « victorienne ». Ces deux solitaires, révoltés viscéraux, furent des éclaireurs de l’immense révolte sexuelle et naturienne qui advint des décennies après leurs morts prématurées. Et voilà pourquoi ils appartiennent à notre galerie d’anciens.

 

David Herbert Lawrence
(1885-1930)

 

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Les Impressionnistes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Les Impressionnistes (environ 1863-1889)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 22 septembre 2020

En 1904, au début d’un essai intitulé « L’art et le peuple », Élisée Reclus, géographe et poète, dit ceci : « À la fermeture du Salon, un de mes amis, grand amateur de belles choses, m’arriva tout désolé. Il avait été malade, puis un voyage l’avait éloigné de Paris ; maintenant, il revenait trop tard pour visiter l’Exposition, et voilà qu’il se lamentait de n’avoir pas vu ces multitudes de marbres, de peintures, dont l’entretenaient les revues spéciales. Qu’il se rassure, le cher compagnon ! Une promenade dans les sentiers de la forêt, sur les feuilles froissées, ou bien une minute de repos au bord d’une fontaine pure, – s’il s’en trouve encore à quinze ou vingt lieues du boulevard – le consoleront d’avoir manqué sa visite au palais coutumier où, tous les ans, sont enfermés temporairement ce que l’on appelle les “beaux-arts”. »

Avec cette exhortation à rompre avec l’académisme pour retrouver un art vivant, dont le milieu est la nature, Reclus donne à penser l’ampleur de la révolution picturale provoquée quelque trente années auparavant par le groupe des Impressionnistes. Lui, le pionnier du naturisme radical, partage beaucoup de choses avec son exact contemporain Camille Pissarro (1830-1903), chef de file des Impressionnistes, maître de Cézanne et de Gauguin. Une même idée : la nature est une œuvre d’art. Le géographe sensible l’aménage pour qu’elle forme le milieu de la liberté humaine. L’œil et la main de l’artiste en font un paysage dans lequel les modernes plongent se ressourcer. Un semblable idéal : anarchie et fraternité. Il faut imaginer les deux amis, cheminant en 1894 dans les plaines de Flandres où le peintre est venu rendre visite au géographe professant à Bruxelles, pour saisir comment la version reclusienne de l’écologie sensible trouve dans l’art de Pissarro, et des autres impressionnistes, sa vision. Mais pour mesurer mieux encore la richesse de ce mouvement, revenons à la décennie 1863-1873. Celle-là même qui voit Reclus composer son Histoire d’un ruisseau, dissertant sur la terre, cette « grande éducatrice », par la « magnificence de ses horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources » et la joie pure d’éprouver, dans le bain, la nudité. (suite…)

Jacques Tati par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

On ne sait si Jaime Semprun, auteur post-situationniste et maître d’œuvre de l’Encyclopédie des nuisances (EdN), aimait le cinéma de Jacques Tati. Son biographe nous le dira un de ces jours.
On ne sait si Jacques Tati, cinéaste dont le double désopilant, Monsieur Hulot, subit sous nos yeux la transformation de la vie quotidienne en mécanique absurde et déshumanisée, aurait aimé la prose ouvragée de Jaime Semprun.
Nous aimons lire Semprun et regarder Monsieur Hulot ; les deux nous paraissent complémentaires et nécessaires à la critique de la société industrielle.
Voici donc deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, afin d’occuper vos loisirs en cet été d’évitement social.

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Jacques Tati
(1908-1982)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

Avec sa démarche dégingandée, son auto déglinguée, son goût des plaisirs simples et ses maladresses en cascade, le personnage de Monsieur Hulot reste le symbole d’une humble excentricité. Son inventeur, Jacques Tati, n’y était pourtant pas prédisposé. De son vrai nom Jacques Tatischeff, celui que l’on a souvent tenu pour un modeste fils d’artisan encadreur, était en réalité issu d’une famille cosmopolite au capital économique et culturel élevé. Son grand-père russe était le général Dimitri Tatischeff qui fut ambassadeur du tsar à Paris. Son grand-père hollandais fut l’ami de l’encadreur de Van Gogh. Sa mère, quant à elle, était la fille d’un des encadreurs les plus réputés de Paris, Van Hoof. Son père prendra la succession de l’entreprise et dirigera un petit atelier d’encadrement d’art. La famille part en vacances à Deauville ou au Touquet, tout en fréquentant les clubs d’équitation de la région parisienne, les théâtres ou les spectacles de music-hall. Le jeune Tati démontre ses qualités athlétiques dans les clubs sportifs les plus huppés (le Racing Club de France), en équitation, au tennis ou au rugby. Avec ses camarades de club, il fréquente les cafés et restaurants chic de Paris. Destiné par sa famille à une carrière d’ingénieur, il s’avère peu disposé aux études, quitte l’école à 16 ans pour entrer dans l’atelier familial. En parallèle, il met au point de petits spectacles de mimes sur le thème du sport, qu’il joue dans les restaurants fréquentés par le Racing. Au début des années 1930, il se lance dans une carrière artistique dans le music-hall, enparallèle de son travail dans l’atelier d’encadrement. Au moment où le cinéma devient parlant, Tati accède au statut de vedette de spectacles muets. Afin, peut-être, d’acquérir une situation davantage en accord avec son mode de vie et ses origines, il choisit la voie des courts puis des longs métrages. Ses influences sont claires : il a absorbé, tel un buvard, la technique du gag visuel élaborée par les maîtres du burlesque, Buster Keaton, Harold Lloyd, Roscoe Arbuckle, Stan Laurel & Oliver Hardy et, bien entendu, Charlie Chaplin. Les Américains. (suite…)

Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

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Marcelle Delpastre, « Mes amis »

Mes amis

Ils ont
pour maîtresse une image
qui chante
les nuits de printemps.
Ils ont
les yeux sereins des sages
qui tiennent
les rênes du temps.

Ils sont
la vie, la joie, l’amour, le rêve.
Ils sont
les voyageurs de l’inconnu.
Ils sont
les paysans cherchant la sève.
Ils sont
les retrouvés et les perdus.
(suite…)

Wendell Berry, « The Sorrel Filly »

Wendell Berry
The Sorrel Filly

The songs of small birds fade away
into the bushes after sundown,
the air dry, sweet with goldenrod.
Beside the path, suddenly, bright asters
flare in the dusk. The aged voices
of a few crickets thread the silence.
It is a quiet I love, though my life
too often drives me through it deaf.
Busy with costs and losses, I waste
the time I have to be here—a time
blessed beyond my deserts, as I know,
if only I would keep aware. The leaves
rest in the air, perfectly still.
I would like them to rest in my mind
as still, as simply spaced. As I approach,
the sorrel filly looks up from her grazing,
poised there, light on the slope
as a young apple tree. A week ago
I took her away to sell, and failed
to get my price, and brought her home
again. Now in the quiet I stand
and look at her a long time, glad
to have recovered what is lost
in the exchange of something for money.

Collected Poems, 1957-1982

La Jument alezane

Les chants des petits oiseaux s’estompent
dans les buissons après le coucher du soleil,
l’air est sec, embaumant la verge d’or.
Près du sentier, soudain, de splendides asters
s’enflamment dans le crépuscule. Les voix de vieillard
de quelques grillons transpercent le silence.
C’est un calme que j’aime, bien que ma vie
me le fasse traverser trop souvent dans la surdité.
Obsédé de coûts et de pertes, je gaspille
le temps que je peux passer ici – un temps
béni au-delà de ce que je mérite, je le sais,
si seulement je restais à l’écoute. Les feuilles
reposent dans l’air, parfaitement immobiles.
Je voudrais qu’elles reposent dans mon esprit
aussi immobiles, dans un espace aussi simple. Tandis
que je m’avance, la jument alezane qui broutait
lève la tête, se tenant là en équilibre, légère sur la pente
comme un jeune pommier. Il y a une semaine,
je l’ai emmenée pour la vendre, et n’ayant obtenu
le prix que j’en voulais, je l’ai ramenée
ici. Je reste là, à présent, dans ce calme,
et la considère longtemps, heureux
d’avoir retrouvé ce qui était perdu
dans un échange commercial.

Nul lieu n’est meilleur que le monde, Arfuyen, 2018, traduction Claude Dandréa.

Albert Camus, « L’exil d’Hélène »

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Albert Camus

L’exil d’Hélène
(1948)

La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps, au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble, si la douleur pouvait jamais l’être.

Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érynnies s’abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés.

Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L’équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d’une justice qu’il veut totale. À l’aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l’univers physique lui-même. « Le soleil n’outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. » Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire.

(suite…)

Miguel Espinosa, « Asklépios, le dernier Grec »

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Miguel Espinosa

Asklépios, le dernier Grec
(1972)

RN Éditions, Paris, 2016
(Traduction d’Antonio Werli)

Prologue

Je m’appelle Asklépios, et, de loin en loin, je prends la plume pour me confesser, et je le fais pour satisfaire la nécessité de me sentir vrai, comme l’a prescrit Démocrite.

J’aime la comparution de toutes les choses, grandes et petites, sur la Terre, entre la Terre et le Soleil, et par-delà le Soleil, existantes. Je cherche l’originaire, et déteste prospecter la fin de ce qui est là et demeure, car suffit à ma raison le postulat que montre le fait.

Les enfants et les femmes m’attendrissent, dont la présence docile se révèle compagnie. Ma volonté n’est pas tentée par le Pouvoir, j’ai toutefois une inclination à théoriser sur cet événement. J’appelle théoriser juger à partir de principes et conclure implacablement.

Je rejette les fictions et leurs conséquences ; m’est étrangère, par conséquent, la conscience de caste ou supériorité. Je ne peux admettre que l’on déguise ce que le jugement correct présente comme vrai. Je hais les révérencieux, les magiciens me répugnent et j’abhorre toute doctrine irrationnelle. Les enfilades de mots dépourvus de sens me font honte ; je ne peux supporter que l’on dise, par exemple : « mon frère spirituel », « notre destinée manifeste ».

Je me moque de toute grandeur, car je pense que toute grandeur est fausse. Auprès des vaniteux, je suis le démiurge qui les enfle ; auprès des hypocrites, le démiurge qui les scandalise ; et auprès des neutres, le démiurge qui les implique. Comme tout proscrit, je connais des nostalgies, et les nostalgies que je vis, moi, un Grec, ce sont celles-ci : nostalgie de la Vérité, de la Beauté, de la Bonté. (suite…)

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

 

« Marcelle Delpastre ou Les chemins creux de la poésie »

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Marcelle Delpastre
ou Les chemins creux de la poésie

Présentation de Cédric Mesuron
(printemps
2016), suivie de trois poèmes

Alors que la poésie a eu droit cette année encore à sa célébration printanière – pour l’essentiel marchande – nous souhaitons présenter en quelques mots un poète méconnu et dont il n’est pas certain qu’il eût aimé être ainsi mis à l’honneur. C’est donc hors du Printemps des poètes que nous le présentons. Ce poète est une femme, Marcelle Delpastre. Une poétesse donc ? Non, un poète, car c’est ainsi qu’elle souhaitait être appelée. Poète, mais aussi paysanne, Marcelle Delpastre est née en 1925 à Germont, en Corrèze, sur la commune de Chamberet, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998

« Quel Printemps et quels poètes ? », aurait en effet peut-être questionné Marcelle (ou Marcela, en occitan) Delpastre, elle dont l’esprit que l’on devine malicieux, mais aussi réfléchi et parfois grave, aurait apprécié avec circonspection cette initiative culturelle, pour préférer peut-être s’y tenir sagement à l’écart (1) – comme elle se tint toujours dans sa vie et son travail de poète. À l’écart de ces célébrations dont l’idéologie culturelle marchande qui y préside n’est autre que celle-là même qui a détruit cette autre culture, silencieuse et multiséculaire : celle de la terre et des paysans.

Celle des champs, du travail des champs et du travail à la ferme, celle des moissons et des récoltes, celle de la compagnie familière des hommes avec les bêtes et le soin journalier à leur apporter ; celle donc de la campagne, avec ses gens, ses activités rurales, ses villages et hameaux reliés entre eux par des sentiers tortueux mais bosselés de murets tracés à mesure d’homme ; celle également des étendues, des plaines et prairies où se dresse dans le vent, encerclé d’oiseaux, de fleurs et senteurs au printemps, le ventre des fermes qui ont pris corps dans la terre ensemencée : un monde ordonné dans la dispersion – ordonné par la contrainte naturelle et nécessaire –, un monde isolé mais rassemblé, un lieu dans le cosmos où l’ici-et-maintenant accueille aussi le lointain et lui ouvre la porte. Un monde disparu donc, avec sa culture, ses mœurs, ses beautés, sa rudesse, avec son langage surtout : la langue d’oc et ses différentes expressions vernaculaires. (suite…)

Pier Paolo Pasolini, « Je suis une force du passé »

 

Je suis une force du Passé

Tout mon amour va à la tradition

Je viens des ruines, des églises,

des retables d’autel, des villages

oubliés des Apennins et des Préalpes

où mes frères ont vécu.

J’erre sur la Tuscolana comme un fou,

sur l’Appia comme un chien sans maître.

Ou je regarde les crépuscules, les matins

sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde,

comme les premiers actes de la Posthistoire,

auxquels j’assiste par privilège d’état civil,

du bord extrême de quelque époque

ensevelie. Il est monstrueux celui

qui est né des entrailles d’une femme morte.

Et moi je rôde, fœtus adulte,

plus moderne que n’importe quel moderne

pour chercher des frères qui ne sont plus.

 

(Traduit de l’italien par Olivier Favier.
Extrait de Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.)

 

 

Io sono una forza del Passato.

Solo nella tradizione è il mio amore.

Vengo dai ruderi, dalle chiese,

dalle pale d’altare, dai borghi

abbandonati sugli Appennini o le Prealpi,

dove sono vissuti i fratelli.

Giro per la Tuscolana come un pazzo,

per l’Appia come un cane senza padrone.

O guardo i crepuscoli, le mattine

su Roma, sulla Ciociaria, sul mondo,

come i primi atti della Dopostoria,

cui io assisto, per privilegio d’anagrafe,

dall’orlo estremo di qualche età

sepolta. Mostruoso è chi è nato

dalle viscere di una donna morta.

E io, feto adulto, mi aggiro

più moderno di ogni moderno

a cercare fratelli che non sono più.

Tratto da Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.

Baudelaire, « Fusées »

Version imprimable de Fusées, XV

Charles Baudelaire

Fusées

(Derniers paragraphes de Fusées, XV)

Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, – que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; – car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

(suite…)

Armand Robin, « Le programme en quelques siècles »

(Première parution en 1946, dans la plaquette Les Poèmes indésirables,
à l’enseigne de la Fédération anarchiste.)

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

Au nom de rien on supprimera l’homme;
On supprimera le nom de l’homme;
Il n’y aura plus de nom;

Nous y sommes.

Li Po, « Buvant seul sous la lune »

Buvant seul sous la lune
un pichet de vin au milieu des fleurs,
je bois seul, sans compagnon
levant ma coupe je convie la lune claire
avec mon ombre nous voilà trois
la lune hélas ! ne sait pas boire,
et mon ombre ne fait que me suivre
compagnes d’un moment, lune et ombre,
réjouissons-nous, profitons du printemps
je chante, la lune musarde
je danse, mon ombre s’égare
encore sobres ensemble nous nous égayons
ivres chacun s’en retourne
mais notre union est éternelle, notre amitié sans limite
sur le Fleuve céleste là-haut nous nous retrouverons

 

 

 

(Li Po, Buvant seul sous la lune, poèmes traduit du chinois par
Cheng Wing fun & Hervé Collet, Moundarren)