Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

(suite…)

Marcelle Delpastre, « Mes amis »

Mes amis

Ils ont
pour maîtresse une image
qui chante
les nuits de printemps.
Ils ont
les yeux sereins des sages
qui tiennent
les rênes du temps.

Ils sont
la vie, la joie, l’amour, le rêve.
Ils sont
les voyageurs de l’inconnu.
Ils sont
les paysans cherchant la sève.
Ils sont
les retrouvés et les perdus.
(suite…)

Wendell Berry, « The Sorrel Filly »

Wendell Berry
The Sorrel Filly

The songs of small birds fade away
into the bushes after sundown,
the air dry, sweet with goldenrod.
Beside the path, suddenly, bright asters
flare in the dusk. The aged voices
of a few crickets thread the silence.
It is a quiet I love, though my life
too often drives me through it deaf.
Busy with costs and losses, I waste
the time I have to be here—a time
blessed beyond my deserts, as I know,
if only I would keep aware. The leaves
rest in the air, perfectly still.
I would like them to rest in my mind
as still, as simply spaced. As I approach,
the sorrel filly looks up from her grazing,
poised there, light on the slope
as a young apple tree. A week ago
I took her away to sell, and failed
to get my price, and brought her home
again. Now in the quiet I stand
and look at her a long time, glad
to have recovered what is lost
in the exchange of something for money.

Collected Poems, 1957-1982

La Jument alezane

Les chants des petits oiseaux s’estompent
dans les buissons après le coucher du soleil,
l’air est sec, embaumant la verge d’or.
Près du sentier, soudain, de splendides asters
s’enflamment dans le crépuscule. Les voix de vieillard
de quelques grillons transpercent le silence.
C’est un calme que j’aime, bien que ma vie
me le fasse traverser trop souvent dans la surdité.
Obsédé de coûts et de pertes, je gaspille
le temps que je peux passer ici – un temps
béni au-delà de ce que je mérite, je le sais,
si seulement je restais à l’écoute. Les feuilles
reposent dans l’air, parfaitement immobiles.
Je voudrais qu’elles reposent dans mon esprit
aussi immobiles, dans un espace aussi simple. Tandis
que je m’avance, la jument alezane qui broutait
lève la tête, se tenant là en équilibre, légère sur la pente
comme un jeune pommier. Il y a une semaine,
je l’ai emmenée pour la vendre, et n’ayant obtenu
le prix que j’en voulais, je l’ai ramenée
ici. Je reste là, à présent, dans ce calme,
et la considère longtemps, heureux
d’avoir retrouvé ce qui était perdu
dans un échange commercial.

Nul lieu n’est meilleur que le monde, Arfuyen, 2018, traduction Claude Dandréa.

Albert Camus, « L’exil d’Hélène »

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Albert Camus

L’exil d’Hélène
(1948)

La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps, au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble, si la douleur pouvait jamais l’être.

Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érynnies s’abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés.

Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L’équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d’une justice qu’il veut totale. À l’aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l’univers physique lui-même. « Le soleil n’outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. » Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire.

(suite…)

Miguel Espinosa, « Asklépios, le dernier Grec »

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Miguel Espinosa

Asklépios, le dernier Grec
(1972)

RN Éditions, Paris, 2016
(Traduction d’Antonio Werli)

Prologue

Je m’appelle Asklépios, et, de loin en loin, je prends la plume pour me confesser, et je le fais pour satisfaire la nécessité de me sentir vrai, comme l’a prescrit Démocrite.

J’aime la comparution de toutes les choses, grandes et petites, sur la Terre, entre la Terre et le Soleil, et par-delà le Soleil, existantes. Je cherche l’originaire, et déteste prospecter la fin de ce qui est là et demeure, car suffit à ma raison le postulat que montre le fait.

Les enfants et les femmes m’attendrissent, dont la présence docile se révèle compagnie. Ma volonté n’est pas tentée par le Pouvoir, j’ai toutefois une inclination à théoriser sur cet événement. J’appelle théoriser juger à partir de principes et conclure implacablement.

Je rejette les fictions et leurs conséquences ; m’est étrangère, par conséquent, la conscience de caste ou supériorité. Je ne peux admettre que l’on déguise ce que le jugement correct présente comme vrai. Je hais les révérencieux, les magiciens me répugnent et j’abhorre toute doctrine irrationnelle. Les enfilades de mots dépourvus de sens me font honte ; je ne peux supporter que l’on dise, par exemple : « mon frère spirituel », « notre destinée manifeste ».

Je me moque de toute grandeur, car je pense que toute grandeur est fausse. Auprès des vaniteux, je suis le démiurge qui les enfle ; auprès des hypocrites, le démiurge qui les scandalise ; et auprès des neutres, le démiurge qui les implique. Comme tout proscrit, je connais des nostalgies, et les nostalgies que je vis, moi, un Grec, ce sont celles-ci : nostalgie de la Vérité, de la Beauté, de la Bonté. (suite…)

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron.
L’ouvrage est épuisé mais le fichier pdf de la version en ligne
(reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

 

« Marcelle Delpastre ou Les chemins creux de la poésie »

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Marcelle Delpastre
ou Les chemins creux de la poésie

Présentation de Cédric Mesuron
(printemps
2016), suivie de trois poèmes

Alors que la poésie a eu droit cette année encore à sa célébration printanière – pour l’essentiel marchande – nous souhaitons présenter en quelques mots un poète méconnu et dont il n’est pas certain qu’il eût aimé être ainsi mis à l’honneur. C’est donc hors du Printemps des poètes que nous le présentons. Ce poète est une femme, Marcelle Delpastre. Une poétesse donc ? Non, un poète, car c’est ainsi qu’elle souhaitait être appelée. Poète, mais aussi paysanne, Marcelle Delpastre est née en 1925 à Germont, en Corrèze, sur la commune de Chamberet, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998

« Quel Printemps et quels poètes ? », aurait en effet peut-être questionné Marcelle (ou Marcela, en occitan) Delpastre, elle dont l’esprit que l’on devine malicieux, mais aussi réfléchi et parfois grave, aurait apprécié avec circonspection cette initiative culturelle, pour préférer peut-être s’y tenir sagement à l’écart (1) – comme elle se tint toujours dans sa vie et son travail de poète. À l’écart de ces célébrations dont l’idéologie culturelle marchande qui y préside n’est autre que celle-là même qui a détruit cette autre culture, silencieuse et multiséculaire : celle de la terre et des paysans.

Celle des champs, du travail des champs et du travail à la ferme, celle des moissons et des récoltes, celle de la compagnie familière des hommes avec les bêtes et le soin journalier à leur apporter ; celle donc de la campagne, avec ses gens, ses activités rurales, ses villages et hameaux reliés entre eux par des sentiers tortueux mais bosselés de murets tracés à mesure d’homme ; celle également des étendues, des plaines et prairies où se dresse dans le vent, encerclé d’oiseaux, de fleurs et senteurs au printemps, le ventre des fermes qui ont pris corps dans la terre ensemencée : un monde ordonné dans la dispersion – ordonné par la contrainte naturelle et nécessaire –, un monde isolé mais rassemblé, un lieu dans le cosmos où l’ici-et-maintenant accueille aussi le lointain et lui ouvre la porte. Un monde disparu donc, avec sa culture, ses mœurs, ses beautés, sa rudesse, avec son langage surtout : la langue d’oc et ses différentes expressions vernaculaires. (suite…)

Pier Paolo Pasolini, « Je suis une force du passé »

 

Je suis une force du Passé

Tout mon amour va à la tradition

Je viens des ruines, des églises,

des retables d’autel, des villages

oubliés des Apennins et des Préalpes

où mes frères ont vécu.

J’erre sur la Tuscolana comme un fou,

sur l’Appia comme un chien sans maître.

Ou je regarde les crépuscules, les matins

sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde,

comme les premiers actes de la Posthistoire,

auxquels j’assiste par privilège d’état civil,

du bord extrême de quelque époque

ensevelie. Il est monstrueux celui

qui est né des entrailles d’une femme morte.

Et moi je rôde, fœtus adulte,

plus moderne que n’importe quel moderne

pour chercher des frères qui ne sont plus.

 

(Traduit de l’italien par Olivier Favier.
Extrait de Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.)

 

 

Io sono una forza del Passato.

Solo nella tradizione è il mio amore.

Vengo dai ruderi, dalle chiese,

dalle pale d’altare, dai borghi

abbandonati sugli Appennini o le Prealpi,

dove sono vissuti i fratelli.

Giro per la Tuscolana come un pazzo,

per l’Appia come un cane senza padrone.

O guardo i crepuscoli, le mattine

su Roma, sulla Ciociaria, sul mondo,

come i primi atti della Dopostoria,

cui io assisto, per privilegio d’anagrafe,

dall’orlo estremo di qualche età

sepolta. Mostruoso è chi è nato

dalle viscere di una donna morta.

E io, feto adulto, mi aggiro

più moderno di ogni moderno

a cercare fratelli che non sono più.

Tratto da Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.

Baudelaire, « Fusées »

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Charles Baudelaire

Fusées

(Derniers paragraphes de Fusées, XV)

Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, – que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; – car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

(suite…)

Armand Robin, « Le programme en quelques siècles »

(Première parution en 1946, dans la plaquette Les Poèmes indésirables,
à l’enseigne de la Fédération anarchiste.)

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

Au nom de rien on supprimera l’homme;
On supprimera le nom de l’homme;
Il n’y aura plus de nom;

Nous y sommes.

Li Po, « Buvant seul sous la lune »

Buvant seul sous la lune
un pichet de vin au milieu des fleurs,
je bois seul, sans compagnon
levant ma coupe je convie la lune claire
avec mon ombre nous voilà trois
la lune hélas ! ne sait pas boire,
et mon ombre ne fait que me suivre
compagnes d’un moment, lune et ombre,
réjouissons-nous, profitons du printemps
je chante, la lune musarde
je danse, mon ombre s’égare
encore sobres ensemble nous nous égayons
ivres chacun s’en retourne
mais notre union est éternelle, notre amitié sans limite
sur le Fleuve céleste là-haut nous nous retrouverons

 

 

 

(Li Po, Buvant seul sous la lune, poèmes traduit du chinois par
Cheng Wing fun & Hervé Collet, Moundarren)