Jaime Semprun, « Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes »

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Jaime Semprun

Dialogues sur l’achèvement
des Temps modernes

(1993, extrait du chapitre II)

 

Ziffel

Voilà. Autrefois vous-même pouviez vous exclamer : « Quel beau pays nous aurions, si nous l’avions ! » C’est précisément ce genre de sentiment que les puissants ont fait en sorte de décourager. Il faut dire que pour tout saloper, ils n’ont pas eu besoin de trop se forcer, ils avaient des dispositions.

Kalle

Ils n’avaient pas à se forcer, mais ça n’empêche pas qu’ils savaient parfaitement ce qu’ils gagnaient à faire du monde quelque chose qu’on ne serait plus très enclin à leur disputer. Les militaires ont été, là comme souvent, des précurseurs. Il y a un épisode, en 1918, qui m’a toujours paru scandaleusement méconnu, alors qu’il est tout à fait « emblématique », comme diraient les modernes. Quand les délégués des Conseils de soldats se présentèrent le 10 novembre à Spa au grand quartier général de l’armée allemande, ils furent reçus par un officier qui leur exposa en détail tous les problèmes techniques posés par la retraite. Vous pensez, deux millions de soldats encore stationnés à l’ouest du Rhin, à ramener en bon ordre en Allemagne ! Et l’ultimatum des Alliés n’accordait qu’un mois ! Il leur montra des cartes, leur récita des statistiques, les accabla de précisions sur le matériel roulant, les ponts, les cantonnements et le reste. Bref, il pratiqua ce que l’on appellerait de nos jours la « transparence », puis finit par leur demander s’ils étaient prêts à prendre en charge l’organisation de la retraite. Les délégués préférèrent laisser à l’état-major une tâche si écrasante : ils ne se sentaient vraiment pas à leur affaire devant ces cartes où s’entrelaçaient des lignes rouges, vertes, bleues, noires. Le coup de génie de ce Faupel, l’officier en question, c’est d’avoir exclusivement parlé technique : il s’est contenté de leur demander « Qu’allez-vous faire de ce merdier ? » et il leur a fait comprendre qu’à part l’état-major, personne ne pouvait rien en faire. Ce type-là était vraiment très fort. D’ailleurs sa carrière ne s’est pas arrêtée là. On le retrouve ensuite dans les corps francs qui ont écrasé les révolutions ouvrières dans toute l’Allemagne, et une vingtaine d’années plus tard pendant la guerre d’Espagne, avec les nazis. Comme quoi il y a des compétences qu’il faut honorer très vite : d’une balle dans la tête par exemple. (suite…)