Matthieu Amiech, « Lettre ouverte à M. Albin Serviant »

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Matthieu Amiech

Lettre ouverte à M. Albin Serviant

animateur de la French Tech de Londres
et dirigeant d’En marche ! en Angleterre

« Si la France connaît un tel niveau d’extrémisme,
c’est que certains veulent le chaos.
Ils se disent : “J’ai loupé le train, autant mettre le bordel”. »
Albin Serviant, dans Le Monde du 4 mai 2017

« Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence. »
Walter Benjamin, dans ses notes préparatoires aux
Thèses sur le concept d’histoire (1940)

Cher Monsieur Serviant

L’édition du journal Le Monde du jeudi 4 mai dernier, pendant l’entre-deux tours de la présidentielle, m’a permis de faire un peu votre connaissance, à travers un article remarquable de franchise, intitulé : « Londres : la French Tech s’entiche de Macron. » Personne ne pourra accuser le quotidien de centre gauche du soir de dissimuler qui a porté le nouveau président au pouvoir – de quoi Macron est le nom. Bien sûr, l’histoire de cette conquête foudroyante méritera d’être un peu plus détaillée (1), mais en attendant, ce bref coup de projecteur sur le milieu des expatriés du e-business dans la capitale britannique est saisissant et tellement riche de signification.

« Banquiers, financiers, employés dans les sociétés de conseil ou entrepreneurs du Net, les “marcheurs” de Londres forment un concentré quasi caricatural du macronisme » : et l’article d’Éric Albert et Philippe Bernard de donner la parole à ces acteurs, en décrivant leurs efforts depuis un an pour assurer à Emmanuel Macron les voix des Français de Londres, ainsi que les financements dont avait tant besoin cet « outsider », dépourvu de grande machine partisane derrière lui.

Vous avez été une des têtes de pont de ce projet Macron, à Londres, M. Serviant. Diplômé de l’Essec, animateur local de la French Tech – structure de promotion des entreprises françaises de haute technologie créée par la secrétaire d’État Fleur Pellerin –, mais aussi cofondateur d’un club d’entrepreneurs baptisé French Connect, patron de deux fonds d’investissement dans les start-up…, vous n’avez eu « aucune peine, présidentielle aidant, à passer de la promotion du numérique auprès des politiques, à la promotion et au financement des politiques eux-mêmes » (!). Vous avez d’abord levé des fonds pour François Fillon, dont les projets économiques et la fascination pour les ordinateurs s’annonçaient très favorables à vos milieux d’affaires. Mais son conservatisme de mœurs vous a éloigné de lui, et vous lui avez préféré le progressiste intégral, Macron – je vous cite – « parce qu’il apporte aussi le social et que son charisme lui permet de convaincre les gens que ses solutions pour l’économie sont faites pour eux ».  (suite…)

Jean-Claude Michéa, « Peuple, people, populismes »

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Jean-Claude Michéa

Peuple, people, populismes

Entretien réalisé par Sébastien Lapaque
pour la Revue des Deux Mondes, avril 2017

Revue des Deux Mondes – Vos travaux sur l’abandon des classes populaires par la gauche ont suscité des objections. La plus fréquente d’entre elles : le peuple dont vous vous faites le témoin n’existerait plus. Comment répondez-vous à cela ?

Jean-Claude Michéa – L’idée que le peuple « n’existe plus » – aujourd’hui très répandue chez ces « sociologues » de gauche qui ne savent plus raisonner qu’en termes de « minorités » – est parfaitement surréaliste. C’est un peu, toutes proportions gardées, comme si des sénateurs de la Rome impériale avaient osé soutenir qu’il n’existait plus d’esclaves sous le règne bienveillant de Marc Aurèle ! En réalité, le « peuple » – au sens où ce mot figurait, il y a quelques décennies encore, au cœur de toutes les analyses révolutionnaires – n’a évidemment jamais disparu. Il est tout simplement devenu invisible pour la plupart des intellectuels de la classe dominante (qui confondent du reste en permanence le « peuple » comme catégorie sociologique et le « peuple » comme sujet politique à unifier dans le cadre d’une politique d’alliance de classes). À cela deux raisons essentielles.

La première est celle que le géographe Christophe Guilluy a largement contribué à mettre en évidence (ce qui explique tous les contre-feux régulièrement allumés par les médias de gauche et la sociologie d’État pour discréditer ses travaux). Contrairement, en effet, à ce qui se passait au xixe siècle, où une coexistence spatiale relative des élites, de leurs domestiques et des classes laborieuses – Paris comptait alors de très nombreuses usines – pouvait s’observer jusque dans la structure des immeubles (avec, notamment, les chambres de bonne et les entresols), la ségrégation spatiale induite par la dynamique capitaliste entre la France des quinze grands pôles métropolitains et la France « périphérique » a atteint aujourd’hui un tel degré que les classes populaires – elles-mêmes évidemment toujours aussi hétérogènes et plurielles – ont presque entièrement disparu du champ de vision de l’élite et des nouvelles classes moyennes (et le remplacement programmé des caissières de supermarché par des systèmes automatisés ne va évidemment pas arranger les choses !).

Dans leur vie quotidienne, ces catégories sociales privilégiées – qui pratiquent désormais de plus en plus, à l’image du monde des médias et du show-biz, un « entre-soi » de bon aloi – n’ont donc presque plus jamais affaire aux classes « subalternes » – qui représentent pourtant la majorité du corps social – sinon, bien sûr, à travers les seuls immigrés travaillant à leur service (femmes de ménage, nounous, dealers, etc.) et qui sont majoritairement concentrés dans les « banlieues » des grandes métropoles. Banlieues qui, étant elles-mêmes incluses dans le système de la mondialisation – d’où, entre autres, le fort taux de mobilité qui les caractérise –, bénéficient encore, malgré leur statut notoirement défavorisé, d’un certain nombre d’avantages pratiques et matériels dont les habitants des zones rurales abandonnées n’osent même plus rêver. (suite…)

Olivier Rey : « Pier Paolo Pasolini. La force du passé »

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Olivier Rey

Pier Paolo Pasolini
La force du passé

(Texte paru dans Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques,
L’Échappée, 2013)

Pier Paolo Pasolini est né en 1922 à Bologne, fils aîné d’un père militaire originaire de cette ville, et d’une mère venant du Frioul, région où Pier Paolo passera une bonne partie de sa jeunesse et qui restera toujours la plus chère à son cœur. Il est mort en 1975, dans ce qui a été présenté comme un différend qui aurait mal tourné avec un jeune tapin, mais dont beaucoup pensent qu’il s’agissait d’un assassinat commandité, dont les tenants et aboutissants restent obscurs. Artiste brillant et éclectique, il s’est illustré dans de nombreux registres, au premier chef la poésie et le cinéma, mais aussi le théâtre et le roman. Grande figure de la culture italienne au xxe siècle, il a aussi été un intellectuel de premier plan. Entre 1973 et sa mort, il a écrit régulièrement dans les journaux des articles qui, au-delà des circonstances immédiates qui ont pu les inspirer, sont aussi de véritables essais politiques, qui ont su saisir en profondeur le drame profond que vit notre époque.

Près de quarante ans après sa disparition, c’est surtout comme cinéaste que Pier Paolo Pasolini est encore connu en France. On se rappelle aussi qu’il fut victime, en 1975, d’un meurtre sordide sur une plage d’Ostie. Ses films le plus souvent cités sont ceux des débuts – Accattone (1960), Mamma Roma (1961) –, ainsi que Théorème (1968) et le toujours « sulfureux » Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), pour le scandale provoqué à leur sortie. En fait, Pasolini s’exprima par bien d’autres moyens que le cinéma : il fut aussi un poète de premier ordre, un romancier, un dramaturge et un essayiste politique très important. C’est sur ce dernier aspect que nous entendons ici insister – un aspect que la figure de Pasolini cinéaste permet généralement de minimiser, voire d’ignorer complètement. Après sa mort, on l’a embaumé comme artiste. Artiste, il l’était incontestablement ; mais cette étiquette ne doit pas servir à émousser la portée politique de sa pensée. Si celle-ci se trouve négligée, ce n’est pas parce qu’elle serait périmée, mais parce qu’elle dit trop bien ce qui nous arrive.

(suite…)