Renaud Garcia, « Du délire en milieu “     déconstructionniste” »

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Renaud Garcia
« Du délire en milieu “     déconstructionniste” »
(Entretien avec Pierre Thiesset pour La Décroissance, octobre 2015.)

Dans les années 1970, les intellectuels pouvaient encore parler de lutte des classes et d’aliénation. En l’an 2015, ces vieilleries sont révolues. À l’université, dans Libération, au Parti socialiste ou à l’extrême gauche, le mot d’ordre de l’intelligentsia moderne est à la « déconstruction ». Tout est à déconstruire, les « stéréotypes de genre », les « normes », les « représentations »… Dans son livre Le Désert de la critique. Déconstruction et politique (éd. L’Échappée), le philosophe Renaud Garcia montre en quoi les théories de la « déconstruction » sapent la critique sociale, encouragent la marchandisation et le déferlement technologique et conviennent parfaitement à une société libérale et atomisée.

Dans votre ouvrage, vous montrez que la « déconstruction » est devenue l’impératif de la critique dite « radicale ». Que recouvre ce terme ? 

On en trouve l’origine chez Derrida, l’un des grands philosophes français qui ont accompagné dans les années 1970-80 les mouvements de gauche dissidents. Il a développé une méthode, la « déconstruction » : il prétendait revenir sur les grands impensés de la tradition philosophique, proposer une nouvelle lecture des textes classiques. Déconstruire un texte, pour le résumer grossièrement, c’est montrer ce qui est entre les lignes, ce que le lecteur ordinaire ne saurait pas voir, décrypter ce qui paraît clair, cohérent, argumenté, pour décentrer la pensée, quitte à aller à contresens. Au-delà d’une méthode d’analyse des textes, la déconstruction s’est étendue à d’autres domaines : Derrida cherchait aussi à déconstruire les institutions, à déconstruire les normes… Son œuvre a beau être extrêmement obscure, elle a été pionnière et a ouvert sur toutes les élaborations contemporaines visant à reconsidérer les rapports entre majorité et minorités.

Comment cette pensée incompréhensible pour les profanes a-t-elle pu avoir autant de succès ? 

Les concepts de Derrida ont été diffusés par des universitaires, des gens qui en tant que citoyens ne font pas nécessairement preuve d’une extraordinaire lucidité critique, mais qui sont rompus à l’usage des signes, qui savent manipuler des références et briller par des discours complexes, voire confus. Quand on connaît les arcanes de la philosophie en France, on sait que ce genre de « bluff » fonctionne assez bien. En se parant des thèmes de la déconstruction, on croit se donner une crédibilité, une légitimité intellectuelle, un prestige social, parce qu’on emploie des mots compliqués, une phraséologie obscure, qui satisfait la soif de reconnaissance. Or, certains universitaires ont repris le discours de Derrida pour lui donner une application particulière et amener ses concepts vers la base. Dans les études féministes par exemple, Marie-Hélène Bourcier, une sociologue qui a reçu une formation d’élite à l’École normale supérieure, a importé le langage de la déconstruction dans un cadre militant. À l’université de Lille, elle forme des jeunes dans des ateliers drag kings, où des femmes « performent » – selon ses termes – le genre homme, partent dans les rues, le métro, pour provoquer la prise de conscience de la construction du genre… En plus de ce succès dans le milieu universitaire, tout un travail de diffusion a été opéré par des brochures, par une presse militante, qui peuvent aborder des sujets intéressants mais qui se retrouvent toujours dans le même orbe, avec des concepts assez ésotériques portant notamment sur la déconstruction du genre, mais aussi du langage, de la nature, du corps, de l’universel, de la raison…

En quoi cette « pensée de la déconstruction », qui se prétend subversive, a-t-elle fait le jeu du libéralisme ?  (suite…)

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