George Orwell, «“Mein Kampf” d’Adolph Hitler»

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George Orwell

Mein Kampf d’Adolph Hitler

New English Weekly, 21 mars 1940

(Traduction d’Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun
in Essais, articles, lettres, tome 2, éditions de l’EDN)

Pour mesurer à quelle vitesse la situation évolue, il suffit de se reporter à la version non expurgée de Mein Kampf qui avait été publiée il y a seulement un an par Hurst et Blackett dans une perspective prohitlérienne. La préface et les notes du traducteur étaient rédigées dans l’intention évidente d’atténuer la brutalité du livre et de présenter Hitler sous un jour aussi aimable que possible. Car à l’époque, Hitler était encore un homme digne de respect. Il avait écrasé le mouvement ouvrier allemand, et pour l’en remercier, les classes possédantes étaient prêtes à lui pardonner à peu près n’importe quoi. La gauche et la droite s’accordaient sur l’idée très superficielle que le national-socialisme n’était qu’un nouvel avatar du conservatisme.

Puis, brusquement, on s’est avisé que Hitler n’était pas si respectable que ça. En conséquence, le livre de Hurst et Blackett est reparu sous une nouvelle jaquette où l’on expliquait que tous les bénéfices tirés de la vente seraient versés à la Croix-Rouge. Pourtant, le seul contenu de Mein Kampf rend difficile à croire qu’un quelconque changement soit intervenu dans les opinions et visées de Hitler. Quand on compare les déclarations qu’il faisait il y a environ un an et ce qu’il disait quinze ans plus tôt, on est frappé par sa rigidité d’esprit, par la façon dont sa vision du monde est réfractaire à toute évolution. C’est l’idée fixe d’un monomane, que ne sauraient remettre en cause les aléas tactiques d’une politique de force. Il est probable que dans l’esprit de Hitler, le pacte germano-soviétique n’est guère qu’un simple aménagement du calendrier qu’il avait établi. Le plan exposé dans Mein Kampf prévoyait d’écraser d’abord la Russie, avec l’intention implicite de se retourner ensuite contre l’Angleterre. Il s’est trouvé qu’il a fallu commencer par s’occuper de l’Angleterre, parce que la Russie était plus facile à acheter. Mais le tour de la Russie viendra dès que le sort de l’Angleterre aura été réglé – c’est ainsi, sans nul doute, que Hitler voit les choses. Les événements suivront-ils bien ce cours, c’est évidemment une autre question. (suite…)

René Riesel et Jaime Semprun, À propos de la décroissance

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René Riesel et Jaime Semprun

Catastrophisme,
administration du désastre
et soumission durable

(2008)

(Extraits choisis sur le thème de la décroissance)

Un cliché rebattu, qui prétend résumer de manière frappante les « impasses du développement », et appeler à la contrition, affirme que pour assurer le mode de vie d’un Américain moyen à l’ensemble de la population mondiale, il nous faudrait disposer de six ou sept planètes comme la nôtre. Le désastre est évidemment bien plutôt qu’un tel « mode de vie » – en réalité une vie parasitaire, honteuse et dégradante dont les stigmates si visibles sur ceux qui la mènent se complètent des corrections de la chirurgie esthétique – semble désirable et soit effectivement désiré par l’immense majorité de la population mondiale. (Et c’est pourquoi la vulgarité des nantis peut s’exhiber avec une telle complaisance, sans plus rien conserver de la retenue et de la discrétion bourgeoises : ils suscitent l’envie – il leur faut tout de même des gardes du corps – mais pas la haine et le mépris que préparaient les révolutions).

Du reste, certains partisans de la « décroissance », sans doute insuffisamment convaincus de la faisabilité de leurs préconisations, évoquent parfois la nécessité d’une « révolution culturelle » et s’en remettent finalement à rien moins qu’à une « décolonisation de l’imaginaire » ! Le caractère vague et lénifiant de pareils vœux pieux, dont on ne dit rien de ce qui permettrait de les exaucer, en dehors de l’embrigadement étatique et néo-étatique renforcé qu’implique par ailleurs l’essentiel des préconisations décroissantes, paraît surtout destiné à refouler l’intuition de l’âpre conflit que ce serait inévitablement de tenter, et déjà de penser sérieusement, la destruction de la société totale, c’est-à-dire du macrosystème technique à quoi finit par se résumer exactement la société humaine.

Depuis que la médecine scientifique a mis au point la machinerie qui assure une sorte de maintenance des quasi-cadavres, et prolonge ainsi indéfiniment leur fin de vie, on dit couramment, pour parler de la décision concernant ces morts-vivants, décision – qu’il faut bien prendre un jour, pour des questions de coût ou peut-être d’éthique – d’interrompre leur apparence de survie, on dit donc très éloquemment qu’il faudra alors les débrancher. La transposition à la société totale, où l’humanité entière se trouve sous branchements et perfusions de toutes sortes, s’impose d’elle-même. Mais elle signale du même coup ce qu’un arrêt de la machinerie de la vie artificielle a de presque impossible à imaginer pour les habitants de ce monde clos : si certains d’entre eux, parmi les plus suréquipés, apprécient à l’occasion, comme une expérience, le dénuement matériel, c’est sous forme d’escapade dans un trekking encadré, avec leur téléphone portable et l’assurance de rentrer chez eux en avion. Et il est vrai qu’on peut à bon droit se demander dans quel état de délabrement on retrouverait cette sorte d’humanité, une fois qu’elle se verrait définitivement privée des impulsions que lui donne sa machinerie. De sorte que c’est le perfectionnement de son câblage qui paraît à beaucoup l’issue la plus réaliste : « Seule porte de sortie ouverte à nos enfants : enfiler une combinaison munie de tous les biosenseurs que la loi de Moore saura leur fournir afin de sentir, voir et toucher virtuellement, avaler une bonne dose d’euphorisant et partir chaque week-end pour le pays des songes avec la star préférée, là-bas sur une plage d’avant la sixième extinction, les yeux rivés aux écrans du casque, sans passé et sans avenir. » Ceci n’est pas extrait d’un hommage au génie visionnaire qui fut, Au temps de poupée Pat, celui de Philip K. Dick, mais constitue la conclusion de l’ouvrage fort bien informé (Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces, 2004) d’un de ces membres de l’establishment scientifique qui, carrière faite et la retraite venue, mangent le morceau. (Pages 32-34) (suite…)

Baudoin de Bodinat, « La vie sur terre »

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Baudoin de Bodinat

La vie sur terre

Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

tome II, chapitre 2

Et voici ce que j’en ai pensé : maintenant que l’économie est venue à bout de s’emparer entièrement de la Terre, qu’elle y a tout reconstruit à nouveaux frais d’après ses conceptions et ramassé le genre humain à l’intérieur d’elle-même et de ses ondes radioélectriques ; que sa raison positive règne seule exclusivement sur une planète sillonnée d’autoroutes et de conduites de gaz, garnie partout d’agences bancaires, d’éclairage public, d’aérodromes, etc., qu’elle y a relogé l’homo sapiens dans ses bâtiments standard avec le poste de TV, le chauffage central et la cuisine intégrée ; et maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Esquimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2 ; que suivant la prédiction de Senancour est arrivé le temps où le Patagon connaîtra les arts italiens, « où les rives de l’Irtis porteront les palais du Tibre et de la Seine, et les pâturages du Mechassipi deviendront arides comme les sables de Barca, etc. » (Hâtez-vous, ajoutait-il, les temps se préparent rapidement où cette nature robuste n’existera plus, où tout sol sera façonné, où tout homme sera énervé par l’industrie humaine… où l’on sera blasé sur tout, indifférent à tout, et dévoré d’une agitation qui n’aura plus même d’illusions pour objet) ; et que nous voici rendus à ce moment inévitable où rien n’existe plus qu’en raison de ses procédés, de ses artifices, de ses chimies et de ses machines, de ses perfectionnements ; qu’elle a refait les paysages plus lisibles à ses satellites, et les villes en circuits imprimés vues ainsi, plus intelligibles à la téléprospection, et repeint les tableaux des musées pour qu’ils donnent plus de satisfaction, et rajeuni les vieux monuments du génie humain en produits culturels autolumineux ; et qu’il lui faut s’inventer des arrière-mondes numériques en couleur pour trouver à y assouvir son besoin continuel d’agitation ; nous pouvons comprendre, maintenant, mais un peu tard, qu’elle ne devait auparavant ses airs d’amabilité, de sollicitude pour nous, et son apparence de bon sens, qu’à ce qu’il y subsistait de passé vivant et actif, dont elle alimentait sa croissance ; de passé humain laissé en terrain vague pour ainsi dire, à ses propres habitudes et initiatives, durant qu’elle s’activait à construire les infrastructures de sa société totale. (suite…)

“Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer”, EDN

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Encyclopédie des nuisances

Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer

(juin 1990)

« Bien que la prospérité économique soit en un sens incompatible
avec la protection de la nature,
notre première tâche doit consister à œuvrer durement afin d’harmoniser l’une à l’autre »
Shigeru Ishimoto (Premier ministre japonais),
Le Monde diplomatique, mars 1989

« … comme l’environnement ne donne pas lieu à des échanges marchands,
aucun mécanisme ne s’oppose à sa destruction.
Pour perpétuer le concept de rationalité économique, il faut donc chercher à donner un prix à l’environnement,
c’est-à-dire traduire sa valeur en termes monétaires. »
Hervé Kempf, L’Économie à l’épreuve de l’écologie, 1991

« Quatorze grands groupes industriels viennent de créer Entreprises pour l’environnement, une association destinée à favoriser leurs actions communes dans le domaine de l’environnement, mais aussi à défendre leur point de vue. Le président de l’association est le PDG de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou. […] Les sociétés fondatrices, dont la plupart opèrent dans des secteurs très polluants, dépensent déjà au total pour l’environnement plus de 10 milliards de francs par an, a rappelé Jean-René Fourtou. Il a d’autre part souligné que l’Association comptait agir comme lobby auprès des autorités tant françaises qu’européennes, notamment pour l’élaboration des normes et de la législation sur l’environnement. »
Libération, 18 mars 1992

Une chose est au moins acquise à notre époque : elle ne pourrira pas en paix. Les résultats de son inconscience se sont accumulés jusqu’à mettre en péril cette sécurité matérielle dont la conquête était sa seule justification. Quant à ce qui concerne la vie proprement dite (mœurs, communication, sensibilité, création), elle n’avait visiblement apporté que décomposition et régression.

Toute société est d’abord, en tant qu’organisation de la survie collective, une forme d’appropriation de la nature. À travers la crise actuelle de l’usage de la nature, à nouveau se pose, et cette fois universellement, la question sociale. Faute d’avoir été résolue avant que les moyens matériels, scientifiques et techniques, ne permettent d’altérer fondamentalement les conditions de la vie, elle réapparaît avec la nécessité vitale de mettre en cause les hiérarchies irresponsables qui monopolisent ces moyens matériels. (suite…)