Pierre Madelin, « Faut-il en finir avec la civilisation ? »

Version imprimable de Faut-il en finir avec la civilisation

Pierre Madelin

Faut-il en finir avec la civilisation ?
(Primitivisme et effondrement, éd. Ecosociété, 2020)

Conclusion

À bien des égards, et aussi provocateur cela puisse-t-il paraître de qualifier ainsi une sensibilité qui ne cesse d’affirmer son hostilité vis-à-vis du monde moderne, rien n’est plus moderne que le primitivisme. Au mépris de connaissances archéologiques et ethnographiques toujours plus nombreuses qui démentent certaines de ses thèses les plus essentielles, celui-ci attribue en effet aux chasseurs-cueilleurs toutes les valeurs et tous les idéaux que notre société ne cesse de proclamer et de promettre sans jamais parvenir à les réaliser pleinement : la liberté et l’égalité, l’abondance et l’harmonie avec la nature, la parité entre les hommes et les femmes, le temps libre ou encore la non-violence. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les théories primitivistes les plus sophistiquées aient été élaborées à partir des années 1960-1970, à un moment où l’Occident est entré dans une période de « panne eschatologique » (1) sans précédent, les promesses de la modernité industrielle s’effondrant de toutes parts, aussi bien dans les pays libéraux de l’Ouest que dans les nations du bloc socialiste. D’une certaine façon, le primitivisme est le fruit de cette panne eschatologique. Utopiste déçu, persuadé que ses idéaux ne pourront se réaliser dans un futur proche au sein de sa propre société, l’idéologue primitiviste les projette dans un passé lointain et inaccessible qui est en quelque sorte le reflet de leur apparente inaccessibilité dans notre présent. Et à défaut de pouvoir miser sur la transformation sociale qu’il appelle de ses vœux, il s’en remet assez naturellement à une forme d’individualisme mystique ; il cherche dans la nature sauvage une échappatoire à l’histoire et à ses insolubles contradictions, une plénitude et une perfection que la société ne peut pas lui offrir.

Si j’ai néanmoins jugé utile de rédiger ce petit livre sur les théories primitivistes, c’est non seulement parce qu’elles jouissent malgré tout d’un certain crédit, mais aussi et peut-être surtout parce qu’elles posent des questions cruciales, intellectuellement et politiquement très stimulantes, aussi imparfaites et critiquables soient les réponses qu’elles leur apportent. Leur radicalité stimule la radicalité de tous ceux qui s’y intéressent, car elle les pousse, eux aussi, à se demander quelle est la racine historique et anthropologique des désastres socioécologiques auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, quand bien même ce serait pour en tirer des conclusions divergentes. (suite…)

Catherine Lucquiaud, « De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes »

Version imprimable De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes

Catherine Lucquiaud*

De l’égalité réelle
entre les ânes et les dindes
(lettre ouverte)

*Mère de trois filles et accessoirement (sur-)diplômée dans le fabuleux domaine
des sciences du numérique.

 

le 17 décembre 2018

Chère Marlène (1), cher Mounir (2),

Quel bonheur sans cesse renouvelé que de parcourir vos comptes Twitter depuis votre mise sur orbite jupitérienne !

Je l’avoue, pouvoir accéder librement à ce magnifique réservoir de bêtise suffisante complaisamment mise en scène par les protagonistes eux-mêmes relève d’une gourmandise coupable… Autant vous le dire tout de go : j’ai désormais toutes les peines du monde à ne pas y succomber quotidiennement. Et pourtant, j’ai renoncé depuis belle lurette à la télévision ou à la radio, et je ne m’active sur aucun réseau social. C’est dire combien votre mérite est grand et à quel point le concept de téléréalité se trouve largement dépassé par l’heureuse complémentarité de vos talents indiscutables.

L’extrême intelligence tactique de notre brillant jeune président m’était déjà apparue assez clairement durant cet incroyable épisode des législatives, qui a abouti en quelques semaines à la constitution d’une assemblée aux petits oignons de Macrobéat.e.s reconnaissant.e.s. Mais je dois dire que vos nominations respectives à des postes de secrétaires d’État a priori subalternes m’apparaissent rétrospectivement comme relevant d’un coup de pur génie.

Christophe Castaner et Benjamin Griveaux, récemment promus, ont beau faire de louables efforts, il faut le reconnaître, ils peinent lamentablement à vous arriver à la cheville et c’en est navrant. À leur décharge, il faut bien convenir qu’au-delà d’un certain seuil, la démagogie exige une pleine et entière sincérité à défaut de la roublardise présidentielle. Elle n’est plus à la portée du premier venu, aussi bien entraîné et motivé soit-il. Sans doute, au tréfonds d’eux-mêmes, nos deux infortunés sentent-ils encore s’agiter un relent de mauvaise conscience de participer activement à cette société du spectacle dénoncée en son temps par Guy Debord. En toute sincérité, je compatis, car ce doit être assez inconfortable (je n’ose espérer douloureux)… Mais vous, chère Marlène, et vous, cher Mounir, m’apparaissez en tous points admirables de zèle innocent et je me sentirais assurément bien ingrate si je refusais de saluer la géniale inspiration qui vous a portés ensemble sur les fonts gouvernementaux.

(suite…)

André Gorz, « Leur écologie et la nôtre »

Version imprimable de Leur écologie et la nôtre

André Gorz

Leur écologie et la nôtre

Paru dans Le Sauvage (sous le titre Partage ou crève !), en avril 1974

La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d’adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans patronaux et capitalistes pour que son acceptation par les puissances d’argent devienne une probabilité sérieuse.

Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres.

C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ?

Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » (Illich) ?

(suite…)