Cornelius Castoriadis, « Quelle Europe ? Quelles menaces ? Quelle défense ? »

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Cornelius Castoriadis
Quelle Europe ? Quelles menaces ? Quelle défense ?

Mis en ligne par le collectif Lieux communs
avec ce chapeau :

Texte de Cornelius Castoriadis publié sous une forme quelque peu abrégée dans Le Monde du 26 février 1983 et intégralement dans Europe en formation, n° 252, avril-juin 1983. [Repris aujourd’hui dans Domaines de l’homme. Les carrfours du labyrinthe 2, 1986, Seuil 1999, pp. 105 – 111 ainsi que dans Guerre et théories de la guerre, Sandre 2016, pp. 575 – 580.] [Toutes les notes ont été rajoutées par nous, LC, et mises entre crochets.]

« L’homme naît libre, et il est partout dans les fers », écrivait Rousseau. Non : aucune loi naturelle ou disposition divine ne fait naître l’homme libre (ou pas libre). Mais, s’il est en effet presque partout dans les fers, c’est qu’il naît au milieu de fers prêts à l’accueillir — et qui le rendent tel qu’il ne demande qu’à les accepter. Fers surtout immatériels, et qui ne sont pas seulement et pas tellement ceux forgés par la domination d’un groupe social particulier. Aucun groupe ne saurait maintenir vingt-quatre heures sa domination sur une société dont la grande majorité ne l’accepterait pas.
Cette domination est celle de l’institution chaque fois établie : de la loi donnée, des significations et des représentations instituées et sanctionnées. Les plus « égalitaires » des sauvages sont tout autant, sinon plus, aliénés, à savoir hétéronomes, que les esclaves à Rome ou les serfs médiévaux. Ni les uns ni les autres ne peuvent penser que l’institution sociale pourrait être mise en question et changée. Presque partout, presque toujours, les humains socialisés — et, sans cette socialisation, ils ne seraient pas des humains — n’ont pu exister qu’en intériorisant pleinement l’institution, c’est-à-dire en s’y asservissant complètement. Ce qui entraîne aussi que les institutions des autres sont nécessairement inférieures, étranges, monstrueuses, diaboliques.

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Albert Camus, « L’exil d’Hélène »

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Albert Camus

L’exil d’Hélène
(1948)

La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps, au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble, si la douleur pouvait jamais l’être.

Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érynnies s’abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés.

Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L’équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d’une justice qu’il veut totale. À l’aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l’univers physique lui-même. « Le soleil n’outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. » Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire.

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