Gustav Landauer, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Gustav Landauer
(1870-1919)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

Né en 1870 à Karlsruhe, dans une famille de commerçants juifs, le philosophe, poète et anarchiste allemand Gustav Landauer fut révolutionnaire sa vie durant. Mais ni en raison d’une appartenance de classe, ni pour lutter avec acharnement pour sa subsistance. Au fil d’une scolarité exemplaire dans un lycée de l’Allemagne bismarckienne, il trompe l’ennui en dévorant Goethe, Hölderlin, puis, lors de ses études de philologie moderne, Schopenhauer, Nietzsche et Ibsen. Autrement dit les pourfendeurs des « philistins », ces individus bornés, aux préoccupations essentiellement matérielles, auxquels il oppose l’aspiration romantique. Le voici prêt, lui, l’intellectuel, à découvrir la littérature socialiste. Il n’est certes pas ouvriériste. Ce n’est pas le point de vue de classe qui le rapproche du socialisme, mais la critique de la mesquinerie bourgeoise ; de la glace qu’elle répand sur les relations humaines. Féru de littérature et de théâtre, il se lance dans toutes sortes d’initiatives culturelles. D’abord tenté par une carrière académique en philosophie, il y renonce pour exercer sa pensée au plus près de la réalité sociale, dans le but de la transformer culturellement. A 23 ans, les polices de l’empire le considèrent comme l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire en Allemagne. Il collabore à plusieurs journaux, participe à la fondation de théâtres populaires, essuie des peines de prison au tournant du siècle pour incitation à l’action révolutionnaire. Période frénétique et épuisante.

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Maria Desmers, « La féminisation libère-t-elle les femmes ? »

 

Première parution : Des ruines, revue anarchiste apériodique, n° 3/4, début 2019.
Réédition sous forme de brochure par Ravages éditions en juillet 2019

 

Quatrième de couverture :
« Le masculin l’emporte sur le féminin », en grammaire du moins, quand il s’agit d’accorder les mots au pluriel, comme on l’a tous appris à l’école. Cette domination du masculin dans la langue est-elle en rapport tellement direct avec la domination masculine dans la vie qu’un rééquilibrage de la balance des genres dans la langue rééquilibrerait la réalité des rapports de genre ? Est-ce à dire que le soleil opprime la lune, que le prisonnier opprime la matonne ? La féminisation du langage remet le masculin à sa place. Certes, mais cette bonne leçon donnée aux terminaisons des adjectifs et aux articles définis et indéfinis, qu’apporte-t-elle à l’émancipation des femmes ?
On s’attachera dans ce texte à questionner une des batailles de la guerre des genres telle qu’elle se mène aujourd’hui, de l’intérieur de la gestion étatique jusque dans les milieux à prétentions subversives : le combat pour la féminisation du langage, ou bien, comme la nomment aujourd’hui les autorités linguistiques d’État : la bataille pour imposer l’écriture dite « inclusive » qui se présente comme une solution pratique (dans les deux sens du terme, à la fois concrète et simple à mettre en place, puisqu’il suffirait d’un petit effort pour changer notre manière de parler et les représentations qui vont avec) pour contribuer à la libération des femmes. Vu le caractère contraignant de cette réforme du langage que beaucoup s’imposent et imposent aux autres, et vu l’importance structurelle et structurante du langage pour les humains que nous sommes, on peut donc honnêtement se demander ce qu’apporte la féminisation du langage à l’émancipation des femmes, et s’étonner de ce que cette question se pose si peu, et ne soit quasiment jamais mise en débat. 

Gustav Landauer, « Pensées anarchistes sur l’anarchisme »

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Gustav Landauer

Pensées anarchistes sur l’anarchisme

(1901)

Ce texte, traduit de l’allemand par Gaël Cheptou, est paru en novembre 2015 sur le site
A contretemps, précédé d’une introduction.
 

 

Je me souviens d’une parole de l’anarchiste anglais Mowbray, devant le congrès socialiste international de Zürich en 1893. Il était question de savoir si les anarchistes avaient le droit, ou non, de participer au congrès. Après de tumultueux débats, une résolution avait été adoptée, selon laquelle seuls seraient admis ceux qui se prononceraient pour l’action « politique ». Au moment même où nous, les anarchistes, semblions déjà exclus, Mowbray parvint à remettre la balance en mouvement par une vibrante répartie. L’acte de Brutus, s’écria-t-il, fut aussi une action éminemment politique ; nous sommes en faveur de l’action politique, nous devons donc être admis au congrès.

Cette parole me semble tout à fait appropriée pour expliquer un étrange phénomène : à savoir que le fait d’attribuer, après coup, un caractère anarchiste à l’assassinat de chefs d’État a été élevé par les anarchistes à la hauteur presque d’un dogme ; et que, en effet, presque tous les auteurs d’attentats des dernières décennies ont agi en partant des idées fondamentales de l’anarchisme. Tout observateur impartial trouvera étrange cette coïncidence. Car que peut bien avoir en commun la mise à mort d’individus avec l’anarchisme, avec une doctrine qui aspire à une société sans État et sans contrainte autoritaire, avec un mouvement qui s’oppose à l’État et à la violence légalisée ? Rien du tout. Les anarchistes se rendent bien compte, néanmoins, que les principes et les proclamations ne suffisent pas ; la construction du nouvel édifice social n’est pas possible car le pouvoir des maîtres y fait obstacle ; il faut donc, telle est la conclusion à laquelle ils arrivent, que la propagande par la parole et l’écrit, que la construction en somme, s’accompagne de la destruction ; trop faibles pour détruire toutes les entraves, ils se consolent en propageant le fait ou en faisant de la propagande par le fait ; les partis politiques font de l’action politique positive ; les anarchistes devraient donc, en tant qu’individus, faire de l’antipolitique positive, de la politique négative. C’est de ce raisonnement que découlent l’action politique des anarchistes, la propagande par le fait et le terrorisme individuel. (suite…)