Cornelius Castoriadis, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Cornelius Castoriadis
(1922-1997)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

On entend gronder Cornelius Castoriadis :

« Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche (…) Or cela, évidemment, c’est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est l’imaginaire de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote : une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre… c’est cela qu’il faut détruire. » (Cf. Post-scriptum sur l’insignifiance)

C’était en 1996, quelques mois avant la mort de cet intellectuel au savoir encyclopédique, philosophe, mathématicien, historien, économiste, psychanalyste. Un intellectuel militant qui a théorisé jusqu’à son dernier souffle la transformation révolutionnaire de la société. Au fil d’une odyssée dans les courants d’extrême gauche, faite d’engagements, de ruptures et de révisions, qui donnent à son œuvre sa dimension buissonnante.

Théoricien politique, Castoriadis le devient très jeune. Né à Constantinople en 1922, il arrive à Athènes à l’âge de trois mois, sa famille ayant fui la mainmise turque sur l’Asie mineure, où se trouve alors l’armée grecque. Le jeune Castoriadis passe son enfance dans une Athènes encore limpide et indemne du trafic automobile. Le paysage radieux et la sociabilité ordinaire imprègnent l’enfant d’un attachement sensuel à la vie. Pour le reste, une excellente éducation bourgeoise comme on en souhaite à tous les enfants de prolétaires : sa mère, douée pour le piano, lui transmet son amour de la musique ; son père, francophile, anticlérical, antiroyaliste, lui fait très tôt réciter les grands poèmes de la langue française et le texte de L’Apologie de Socrate, par Platon. Entre 12 et 14 ans, sa gouvernante lui fait découvrir les philosophes (Platon, Spinoza, Kant). Lejeune bourgeois plonge dans Marx, avant même de débuter ses études. Encore au lycée, en 1937, il adhère aux Jeunesses communistes grecques. La Grèce subit la dictature de Ioannis Metaxas, allié naturel de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Inscrit à la faculté en droit, sciences économiques et politiques, Castoriadis est arrêté en 1939, mais vite relâché. Il rompt avec le Parti communiste qui, face à l’occupant allemand, défend une « ligne chauvine ». Le jeune « internationaliste » (plutôt antinationaliste) s’en sépare avec d’autres étudiants pour créer une organisation clandestine. Face au PC qui recrute en masse, à la faveur de la lutte contre l’occupant, Castoriadis s’engage dans l’aile la plus à gauche du parti trotskiste grec, sous la houlette du charismatique Spiros Stinas, décrit dans ses mémoires comme un héros et saint laïc, persécuté presque toute sa vie. Jusqu’à la fin 1945, notre auteur milite dans cette organisation, pris entre le marteau du stalinisme et l’enclume du fascisme. C’est alors qu’il se présente à un concours de l’école française d’Athènes pour des bourses d’études supérieures post-doctorales en France. Il bénéficie ainsi d’une aide pour effectuer une thèse de philosophie. Avec d’autres étudiants, il est exfiltré en bateau en décembre 1945, et rejoint Paris via l’Italie et la Suisse. (suite…)

Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

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Jean-Claude Michéa, Scolies choisis

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Jean-Claude Michéa

Le Loup dans la bergerie
(Climats, 2018)
Scolies choisis

Scolie [7]
« la domination de classe s’exerce toujours de façon indirecte »

« Une chaîne retenait l’esclave romain ; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Seulement, ce propriétaire, ce n’est pas le capitaliste individuel, mais la classe capitaliste » (Capital, livre I, septième section, chapitre XXIII). Ces « fils » sont effectivement condamnés à demeurer invisibles aussi longtemps qu’on appréhende le rapport salarial – et, au-delà, la « question sociale » elle-même – à partir des seuls dogmes métaphysiques et abstraits de l’idéologie des « droits de l’homme ». Ou, ce qui pour Marx revenait au même, à partir du seul point de vue de ce qu’il appelait encore « l’illusion juridique » (wom standpunkt der juristischen Illusion). Pour les évangélistes libéraux, il va de soi, en effet, qu’une fois abolies toutes les formes de dépendance personnelle (celles dont l’esclavage et le servage représentent les figures classiques) la diversité des relations humaines cédera d’elle-même la place à un modèle unique, et donc à la fois plus « moderne » et plus « égalitaire ». Celui, en d’autres termes, de transactions contractuelles continues, susceptibles, en droit, de porter sur tous les aspects de l’existence humaine – y compris, par conséquent, sur ceux qui regardent les jeux de l’amour et de la séduction [C’est là, on le sait, l’une de ces revendications majeures du féminisme libéral que les nouvelles « applications de consentement sexuel », telles LegalFling ou We-Consent, permettent à présent de satisfaire.] – et renégociables à chaque instant par les individus supposés « libres et égaux en droits ». Or, ce que cette anthropologie enchantée – et devenue dominante dans les mouvements de gauche et d’extrême gauche depuis la fin des années 1970 – conduit inévitablement à occulter, c’est le fait – comme le rappelait Marx (et tous les socialistes et anarchistes du XIXe siècle s’accordaient avec lui sur ce point) – que « le procès de production capitaliste reproduit de lui-même la séparation entre travailleur et conditions de travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre et mettent le capitaliste en état de l’acheter pour s’enrichir. Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même, qui rejette toujours le premier comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel. Sa servitude économique (seine ökonomische Hörigkeit) est moyennée et, en même temps dissimulée par le renouvellement périodique de cet acte de vente, par la fiction du libre contrat, par le changement des maîtres individuels et par les oscillations des prix de marché du travail » (ibid.).

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Guy Debord, « La Planète malade »

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Guy Debord

La Planète malade


(Ce texte fut rédigé en 1971 pour paraître dans le 13e numéro de la revue de l’Internationale situationniste avant sa dissolution.)

La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel.

Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène – et vers quelle date – la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est-à-dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme. (suite…)