Edouard Schaelchli, Introduction aux « Lettres du lac de Côme »

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Edouard Schaelchli

Introduction aux Lettres du lac de Côme
de Romano Guardini

R&N éditions, mars 2021

 

A Alain Casenave.

Il est curieux de noter que le texte dont nous proposons ici une nouvelle traduction, publié en 1955 en français sous le titre Lettres du lac de Côme (pour Briefe vom Comer See), portait, dans la première édition allemande, de 1927, un sous-titre (Die Technik und der Mensch) que les éditeurs français préférèrent omettre, alors même qu’il devait devenir, dans les éditions allemandes ultérieures, le titre principal, reléguant le titre original en seconde place. Si nous choisissons aujourd’hui de suivre la seconde intitulation de la version allemande, ce n’est pas seulement pour nous démarquer de la première traduction française, celle de Jules Lièvre, dont l’élégance et la précision sont incontestables, mais pour éviter d’inscrire ce texte dans une tradition plus ou moins bucolique et romantique, celle dont Jean-Jacques Rousseau fut, pour nous autres Français, le grand initiateur. Non que cette tradition soit à rejeter en aucune façon : les lacs demeurent des lieux de méditation essentiels, quand ils ne sont pas investis par des foules dont le temps ne suspend jamais son vol et pour qui le miroir de l’eau ne reflète d’autre profondeur que celle, insondable, de l’esprit vidé de toute angoisse métaphysique. Mais il est plus qu’urgent de cesser d’assimiler les pensées qui s’efforcent de saisir la question de la technique à de poétiques songeries sur le malheur de « vivre avec son temps ». Plus que jamais, notre temps exige que nous soyons capables de penser la technique pour nous penser nous-mêmes, et rien n’y peut plus contribuer que l’étonnante démarche qui conduisit, entre 1924 et 1926, l’homme déjà mûr qu’était Guardini à regarder le monde dans lequel il se voyait destiné à vivre dans le miroir d’une pensée où l’éternel ne se dissocie pas de l’instant qui passe. (suite…)

Claude Helbling et Olivier Fressard, « Castoriadis vs Heidegger » (1)

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Claude Helbling et Olivier Fressard

Castoriadis contra Heidegger (1)

Mis en ligne par Lieux communs le 26 novembre 2020

« C’est l’activité humaine qui a engendré l’exigence d’une vérité brisant les murs des représentations de la tribu chaque fois instituées » (1)

Cornelius Castoriadis est né le 11 mars 1922 à Constantinople. Il grandit à Athènes et y fait des études de droit, d’économie et de philosophie. Précocement engagé en politique, il adhère en 1937 à l’organisation illégale des Jeunesses communistes sous la dictature de Metaxás, puis, en 1942, à une organisation trotskiste. En décembre 1945, bénéficiaire d’une bourse française, il embarque, avec 125 compatriotes, à bord du navire Mataroa pour Paris. En 1946, il fonde avec Claude Lefort une tendance de gauche du PCI, qui rompt avec le trotskisme en 1948, pour se constituer en groupe autonome sous le nom de Socialisme ou Barbarie, éponyme d’une revue qui paraît de 1949 jusqu’à 1965. Castoriadis, qui ne sera naturalisé français qu’en 1970, y écrit alors sous divers pseudonymes. Le groupe se dissout en 1967. Par ailleurs, Castoriadis sera économiste à l’OECE de 1948 à 1960, puis à l’OCDE de 1960 à 1970, et trois ans après sa démission de l’OCDE, sitôt sa naturalisation obtenue, deviendra psychanalyste à partir de 1973. Élu directeur d’études à l’EHESS en 1979, il y tient des séminaires de 1980 à 1995, sous le thème général : « Institution de la société et création historique ». Il est décédé à Paris le 26 décembre 1997 à l’âge de 75 ans.

La pensée de Castoriadis se présente sous deux aspects principaux étroitement solidaires, l’un politique, l’autre philosophique. Il décrit son itinéraire intellectuel de la manière suivante : « J’ai été subjugué par la philosophie dès que je l’ai connue, à treize ans. […]. Puis, en même temps que Marx, étaient venus Kant, Platon, Cohen, Natorp, Rickert, Lask, Husserl, Aristote, Hegel, Max Weber, à peu près dans cet ordre. Depuis, je n’ai jamais cessé de m’en préoccuper. Je suis venu à Paris en 1945 pour faire une thèse de doctorat de philosophie, dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses. Mais, dès 1942, la politique s’était avérée trop absorbante et j’ai toujours voulu mener l’activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C’est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu’apparaissent dans mes écrits l’autonomie, la créativité des masses, ce que j’aurais appelé aujourd’hui l’irruption de l’imaginaire instituant dans et par l’activité d’un collectif anonyme. […] C’est à partir d’une réflexion sur l’économie contemporaine, d’une critique immanente de son économie et de sa vue de la société et de l’histoire, non pas comme métaphysicien, que Marx est critiqué, puis mis à distance. Et c’est à partir d’une réflexion sur l’histoire et des diverses formes de société que son système est finalement rejeté, et l’idée de l’institution imaginaire de la société atteinte. Alors seulement […] la jonction s’opère avec la philosophie proprement dite et son histoire, l’appartenance de Marx à la métaphysique rationaliste est décrite, certaines prémices de l’idée d’imagination dans l’idéalisme allemand sont retrouvées. […]. Ce n’est qu’après […] l’arrêt de la publication de Socialisme ou Barbarie, que le travail philosophique commence à absorber la meilleure partie de mon temps libre […]. Mais ce travail est tout autant, sinon davantage, préoccupation avec les présupposés, les implications, le sens philosophique des sciences, de la psychanalyse, de la société et de l’histoire, que réflexion sur les grands textes du passé. » (2) Au plan politique, Castoriadis se préoccupe d’élucider et de préciser les conditions de possibilité de ce qu’il nomme « le projet d’autonomie » collective et individuelle. Au plan philosophique, il développe une ontologie du mode d’être propre au social-historique, qui est, pour lui, paradigme de l’ensemble des questions philosophiques, celles du temps présent comme celles héritées de la tradition. On ne pourrait mieux résumer la pensée et l’action de Castoriadis qu’en rappelant ce qu’il écrivait dans l’important article récapitulatif intitulé « Fait et à faire » (3) : (suite…)