Günther Anders et Hannah Arendt par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Günther Anders et Hannah Arendt
Notre Bibliothèque Verte (n° 32 & 33)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 juin 2021

Günther Anders (1902-1992) et Hannah Arendt (1906-1975) ont toutes les raisons d’entrer dans Notre Bibliothèque Verte et d’y entrer ensemble. Tous deux allemands, juifs, élèves rebelles de Heidegger, mari et femme (vite séparés), ont élaboré contre leur maître, une critique du techno-totalitarisme qui lui « doit tout à tous égards », comme le lui écrit Arendt (son ancienne amante), de façon mi-ironique, mi-véridique.

D’où le faux procès qui leur est fait, ainsi qu’à leurs lecteurs, d’être à leur insu ou non « heideggériens » (nazis, antisémites, réactionnaires, etc.). Si l’on cédait une fois de plus à notre déplorable goût de la blague, on dirait qu’on nous cherche là une querelle d’Allemands[1], mais ce serait prêter le flanc et le bâton pour nous battre sans fin sous prétexte de germanophobie.

Vous êtes végétarien ? Vous aimez la vie dans les bois ? Vous êtes donc hitlérien puisque Hitler était végétarien et que les nazis ont protégé la forêt allemande. Au temps pour Thoreau et Reclus. Vous souscrivez aux thèses de Arendt sur la condition de l’homme moderne ? Vous voilà donc antisémite et nazi, à votre insu ou non, puisque Arendt les a élaborées à partir des réflexions d’Heidegger, antisémite et nazi, sur le dispositif technicien et la volonté de puissance moderne. C’est pourtant Heidegger lui-même qui, dans un entretien télévisé, avait tenu à « récuser le malentendu selon lequel il serait contre la technique » (entendue comme auto-accroissement du système technicien). Et pour cause, le penseur de la honte prométhéenne – ce Prométhée dont Heidegger ne dit mot, ayant sans doute égaré son dictionnaire d’étymologie – ce n’est pas lui, mais Anders.

Arendt et Anders se sont retrouvés, de manière purement intellectuelle cette fois, autour de la figure d’Eichmann, le rouage fonctionnel et réjoui de la Machine d’extermination. Arendt publie Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, en 1963. Et Anders, en 1964, Nous, fils d’Eichmann, deux lettres adressées à l’un des fils biologiques, et non métaphoriques, d’Adolf Eichmann. Cette « banalité du mal » désigne l’absence de pensée qui est en effet la chose du monde la mieux partagée. À quoi bon penser puisque nous sommes les machins d’une Machine bionique intelligente, qui, grâce aux big datas et aux algorithmes, le fait tellement mieux que nous. La Mère Machine totale et inclusive qui intègre le vivant et le non-vivant sur un pied d’égalité, au-delà de ces dualismes binaires qui font tant souffrir les ennemis de toute discrimination.

Quant à ceux qui persistent à discriminer entre bêtise et pensée, suiveurs et chercheurs, masses et personnes, ils trouveront dans Anders et Arendt de quoi stimuler leurs défenses mentales.

Pièces et main-d’œuvre

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George Orwell, «“Mein Kampf” d’Adolph Hitler»

Version imprimable de Mein Kampf (Orwell)

George Orwell

Mein Kampf d’Adolph Hitler

New English Weekly, 21 mars 1940

(Traduction d’Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun
in Essais, articles, lettres, tome 2, éditions de l’EDN)

Pour mesurer à quelle vitesse la situation évolue, il suffit de se reporter à la version non expurgée de Mein Kampf qui avait été publiée il y a seulement un an par Hurst et Blackett dans une perspective prohitlérienne. La préface et les notes du traducteur étaient rédigées dans l’intention évidente d’atténuer la brutalité du livre et de présenter Hitler sous un jour aussi aimable que possible. Car à l’époque, Hitler était encore un homme digne de respect. Il avait écrasé le mouvement ouvrier allemand, et pour l’en remercier, les classes possédantes étaient prêtes à lui pardonner à peu près n’importe quoi. La gauche et la droite s’accordaient sur l’idée très superficielle que le national-socialisme n’était qu’un nouvel avatar du conservatisme.

Puis, brusquement, on s’est avisé que Hitler n’était pas si respectable que ça. En conséquence, le livre de Hurst et Blackett est reparu sous une nouvelle jaquette où l’on expliquait que tous les bénéfices tirés de la vente seraient versés à la Croix-Rouge. Pourtant, le seul contenu de Mein Kampf rend difficile à croire qu’un quelconque changement soit intervenu dans les opinions et visées de Hitler. Quand on compare les déclarations qu’il faisait il y a environ un an et ce qu’il disait quinze ans plus tôt, on est frappé par sa rigidité d’esprit, par la façon dont sa vision du monde est réfractaire à toute évolution. C’est l’idée fixe d’un monomane, que ne sauraient remettre en cause les aléas tactiques d’une politique de force. Il est probable que dans l’esprit de Hitler, le pacte germano-soviétique n’est guère qu’un simple aménagement du calendrier qu’il avait établi. Le plan exposé dans Mein Kampf prévoyait d’écraser d’abord la Russie, avec l’intention implicite de se retourner ensuite contre l’Angleterre. Il s’est trouvé qu’il a fallu commencer par s’occuper de l’Angleterre, parce que la Russie était plus facile à acheter. Mais le tour de la Russie viendra dès que le sort de l’Angleterre aura été réglé – c’est ainsi, sans nul doute, que Hitler voit les choses. Les événements suivront-ils bien ce cours, c’est évidemment une autre question. (suite…)