Édouard Schaelchli, « De la violence en politique »

Version imprimable De la violence en politique

Édouard Schaelchli

De la violence en politique
(inédit)

Le grand danger pour l’existence même du politique,
ce n’est pas que les hommes rivalisent pour prendre le pouvoir,
c’est qu’ils n’en veuillent pas.
Baudrillard.

Le mouvement dit « des gilets jaunes » – devenu au fil des semaines cette « crise » qu’on essaie en vain de circonscrire à un domaine précis qui serait celui dans lequel, dans la mesure même où ce mouvement aurait une authentique légitimité politique, pourrait être trouvée, à défaut de solution, à tout le moins une réponse, elle aussi à la fois légitime et politique –, aura eu (outre celui d’avoir décisivement brisé la glace du miroir de la représentation) l’effet éminemment positif de nous obliger à penser ou repenser la question de la violence. On se propose ici de poser celle-ci à la lumière des analyses de Jacques Ellul, telles qu’on les trouve exposées dans L’Illusion politique, publié en 1965 et devenu un classique des sciences politiques, qu’on peut s’étonner de voir si peu sollicité au cours du débat actuel.

Rappelons d’abord le principe, une des idées majeures du livre, de « l’autonomie du politique » qui « se caractérise essentiellement, comme l’a dit Max Weber, par le fait que la loi particulière de l’État moderne, c’est la violence ». En vertu de ce principe, il est complètement vain de projeter sur une action ou sur un mouvement politique quelque valeur morale ou spirituelle que ce soit, laquelle, par définition, se fonderait sur un déni de réalité, le déni de cette réalité qu’il ne saurait y avoir de politique au sens moderne du mot sans cette part d’autonomie inséparable de l’impératif d’efficacité auquel se trouve soumise, en société technicienne, toute forme d’action sociale ou publique. Qu’il s’agisse de l’action de l’État ou d’une action de contestation de l’ordre social ou politique, la règle fondamentale, la loi, c’est d’atteindre l’objectif visé, par tous les moyens. Tout le reste est idéalisme.
Ce principe suffit à expliquer pourquoi les Gilets jaunes ont eu raison de recourir à la violence (en bloquant les routes, en s’attaquant aux lieux symboliques de l’économie et du pouvoir, voire en brûlant des kiosques à journaux et en brisant des vitrines de magasins ou des grilles de préfecture). Non pas parce qu’ils n’auraient rien obtenu sans cela, mais parce qu’en le faisant, ils exprimaient réellement leur profonde opposition à un système qui repose entièrement sur la libre circulation et l’échange généralisé. Ils ont eu raison de se mettre d’emblée sur ce terrain où l’État a normalement le monopole, et c’est bien en ce sens qu’ils manifestaient qu’ils étaient le peuple, le souverain, seul détenteur légitime du pouvoir en société démocratique. Ils n’avaient nullement raison d’un point de vue moral ou spirituel, et ils n’avaient pas le droit de commettre de telles actions. Seulement, en transgressant les limites prévues par la loi pour l’expression de la volonté collective, ils ont, bien mieux que par un défilé bien encadré par la police et les services d’ordre patentés, manifesté un désir de changement radical. Et la preuve qu’ils ont eu raison de le faire, c’est que, très vite, ils ont obtenu de la part de l’État une double réponse, parfaitement adaptée : la répression et la réprobation médiatisée d’un côté ; une batterie de mesures parfaitement démagogiques, en contradiction parfaite avec les principes sur lesquels se fonde toute l’action du gouvernement.

(suite…)

« Le Complot de l’art », par Jean Baudrillard

Télécharger le fichier Le Complot…

Jean Baudrillard

Le Complot de l’art

(Libération, 20 mai 1996)

Si dans la pornographie ambiante s’est perdue l’illusion du désir, dans l’art contemporain s’est perdu le désir de l’illusion. Dans le porno, rien ne laisse plus à désirer. Après l’orgie et la libération de tous les désirs, nous sommes passés dans le transsexuel, au sens d’une transparence du sexe, dans des signes et des images qui en effacent tout le secret et toute l’ambiguïté. Transsexuel, au sens où ça n’a plus rien à voir avec l’illusion du désir, mais avec l’hyperréalité de l’image.

Ainsi de l’art, qui lui aussi a perdu le désir de l’illusion, au profit d’une élévation de toutes choses à la banalité esthétique, et qui donc est devenu transesthétique. Pour l’art, l’orgie de la modernité a consisté dans l’allégresse de la déconstruction de l’objet et de la représentation. Pendant cette période, l’illusion esthétique est encore très puissante, comme l’est, pour le sexe, l’illusion du désir. À l’énergie de la différence sexuelle, qui passe dans toutes les figures du désir, correspond, pour l’art, l’énergie de dissociation de la réalité (le cubisme, l’abstraction, l’expressionnisme), l’une et l’autre correspondant pourtant à une volonté de forcer le secret du désir et le secret de l’objet. Jusqu’à la disparition de ces deux configurations fortes – ­la scène du désir, la scène de l’illusion­ – au profit de la même obscénité transsexuelle, transesthétique – ­celle de la visibilité, de la transparence inexorable de toutes choses. En réalité, il n’y a plus de pornographie repérable en tant que telle, parce que la pornographie est virtuellement partout, parce que l’essence du pornographique est passée dans toutes les techniques du visuel et du télévisuel. Mais peut-être, au fond, ne faisons-nous que nous jouer la comédie de l’art, comme d’autres sociétés se sont joué la comédie de l’idéologie, comme la société italienne par exemple (mais elle n’est pas la seule) se joue la comédie du pouvoir, comme nous nous jouons la comédie du porno dans la publicité obscène des images du corps féminin. Ce strip-tease perpétuel, ces phantasmes à sexe ouvert, ce chantage sexuel  : ­ si tout cela était vrai, ce serait réellement insupportable. Mais, heureusement, tout cela est trop évident pour être vrai. La transparence est trop belle pour être vraie. Quant à l’art, il est trop superficiel pour être vraiment nul. Il doit y avoir un mystère là-dessous. Comme pour l’anamorphose  : il doit y avoir un angle sous lequel toute cette débauche inutile de sexe et de signes prend tout son sens mais, pour l’instant, nous ne pouvons que le vivre dans l’indifférence ironique. (suite…)