Jacques Ellul, « La jeunesse, force révolutionnaire ? »

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Jacques Ellul

La jeunesse, force révolutionnaire ?

(1968)

Les forces révolutionnaires étant toutes dévaluées dans notre société, en désespoir de cause, les philosophes, les hommes de gauche, même les marxistes cherchent un autre prolétariat, et l’on connaît la position de Marcuse (mais il n’est pas le seul !) pour qui la révolution ne peut venir que de « groupes exclus », les peuples affamés, les Noirs des États-Unis, les étudiants, plus généralement ici, les jeunes. Il semble même qu’il y ait en ce moment, cette année, un certain glissement : c’était depuis dix ans devenu un poncif de dire que la séparation de « classe » n’était plus celle du temps de Marx, et qu’il n’y avait plus dans une nation développée véritable lutte de classe, celle-ci étant maintenant le fait des peuples sous-développés contre les peuples riches. La « classe » (?) révolutionnaire était constituée par l’ensemble des peuples pauvres, ex-colonisés, ou dépouillés par l’impérialisme mondial. Actuellement, on voit apparaître à côté, parfois à la place, de cette interprétation, l’idée que c’est la jeunesse qui est le vrai prolétariat. C’était déjà remarquablement analysé dans la brochure des Situationnistes de Strasbourg sur la condition étudiante* (1966). Il faut donc essayer de déchiffrer cette éventualité.

En premier lieu (et en s’excusant de rappeler des banalités), il convient évidemment de partir de certaines données sociologiques, permettant de situer la question. Car il est évident que c’est en fonction de cette condition matérielle que le problème se pose. La jeunesse constitue d’abord dans notre société une masse démographique qu’elle n’avait jamais représentée dans l’Histoire. Masse en chiffre absolue, masse en proportion du reste de la population, masse enfin par la proximité des éléments. Redisons, que grosso modo la jeunesse représentera un quart de la population française en 1970. Or, l’important est de se rappeler cette loi biologique, constatée dans les sociétés animales, que lorsqu’un groupe dépasse une certaine densité, il devient automatiquement l’objet de phénomènes de violence, de guerre externe ou interne. L’expérience des sociétés animales et de la « polémologie » ne confirme pas la vue théorique de Teilhard : la densification ne conduit pas à la convergence mais à l’explosion. (suite…)

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