Cornelius Castoriadis, entretien sur Radio libertaire à propos de l’anarchie et de la démocratie radicale

Merci au collectif Lieux communs pour la mise en ligne et la retranscription
de cette archive audio de 1996 en trois parties.

https://collectiflieuxcommuns.fr/275-anarchie-et-democratie-radicale

On pourra également lire sur leur site le papier de Jean-Louis Prat
tiré de la Revue du MAUSS
« Castoriadis et l’anarchisme » (et le commentaire d’Anne Vernet)

Claude Helbling et Olivier Fressard, « Castoriadis vs Heidegger » (2)

Version imprimable des Extraits de Castoriadis

Extraits de l’œuvre de Cornelius Castoriadis sur la philosophie de Heidegger

(Extraits choisis par Claude Helbling)

Mis en ligne par Lieux communs le 4 décembre 2020

Pour le lecteur : les notes, ajouts et hésitations de Castoriadis dans ses écrits posthumes, ici uniquement des extraits des séminaires tenus à l’EHESS, sont entre crochets carrés, les notes des éditeurs des livres posthumes de Castoriadis sont entre crochets brisés, les notes de Castoriadis dans les livres édités de son vivant sont sans parenthèse ou autres symboles, et les mentions ajoutées par nous dans ces notes, dans la présente édition, sont entre parenthèses.

1) Extrait du livre Sujet et vérité dans le monde social-historique. Séminaires 1986-1987.  La création humaine I, Éditions du Seuil, 2002, (sigle : SV), (pages 261-278 : fin du séminaire du 29 avril 1987, intitulé :  « La vérité dans l’effectivité social-historique », paru aussi dans Les Temps modernes n° 609, juin-juillet-août 2000, p. 41-70),  portant sur la « fin de la philosophie ».

« D’autre part, dire que nous prenons le domaine humain, à la fois psychique et social-historique, comme paradigme d’être signifie tout autre chose que ce que disait Heidegger en 1927, au point de départ d’Être et Temps, lorsqu’il parlait de l’homme comme cet étant particulier pour lequel la question est celle de l’Être 1. Le Dasein de Heidegger, comme cela est manifeste à la lecture d’Être et Temps, non seulement n’est rien d’autre que l’être humain « anthropologique » (les cris contre l’ « anthropologie » n’y changent rien, pas plus que ce monument de mauvaise foi philosophique qu’est la Lettre sur l’humanisme), mais cette anthropologie est prise avec son contenu le plus traditionnel : cet « étant » qui vit dans le souci, qui a un langage, des Stimmungen, qui a affaire avec des outils et fait face à des « choses » n’est rien d’autre que l’ « individu » de la mythologie philosophique séculaire, mieux même : l’homme de la rue. Son « espace » ontologique, c’est la Lebenswelt, le monde de la vie de Husserl, monde humain de vie humaine bien entendu – le même que celui auquel fait face et appartient le sujet (connaissant, éthique, esthétique) de Kant. Dans cette Lebenswelt se trouve un individu vivant, parlant, « conscient », agissant, produisant, maniant des outils, sachant plus ou moins qu’il doit mourir, etc. Mais nous savons que cet individu, qu’on l’appelle Dasein ou comme on voudra, n’est à proprement parler que quelque chose de second et de dérivé, un coproduit de la psyché et de l’institution telle que cette dernière est chaque fois créée par le champ social-historique. De même que nous savons que la Lebenswelt, le monde de la vie, n’est pas donné biologiquement ou transcendantalement, n’est ni « naturel » ni « transhistorique », mais est création social-historique et chaque fois création social-historique particulière. Ce Dasein, du reste, ne saurait être défini comme l’étant pour lequel, dans la question de l’être, il y va de son propre être, qu’en excluant de l’humanité tout ce qui est antérieur à la Grèce et ne « descend » pas d’elle (ou, solution plus improbable, en attribuant une ontologie explicitement philosophique aux Aranda et aux Bororos). Soit dit par parenthèse, c’est là, beaucoup plus que dans le Discours de rectorat et les quelques âneries politiques de l’Introduction à la métaphysique 2, que se trouve le véritable « nazisme », plus exactement la Wahlverwandtschaft, l’affinité élective entre Heidegger et l’esprit nazi : dans l’exclusion de l’humanité véritable de ce qui est « en dehors » de la Grèce3 et de son influence, et dans la présentation monstrueusement unilatérale et déformante donnée de la Grèce, où la création et l’existence de la démocratie sont complètement ignorées et la polis n’est mentionnée qu’en passant4. Prendre le domaine humain, psychique et social-historique, comme paradigme d’être signifie d’abord et avant tout y voir un type d’être échappant aux déterminations qui, traditionnellement, constituent et en même temps recouvrent l’étant pour la philosophie et par là impriment un biais irréparable à son abord de l’ontologie. C’est y détecter le surgissement de déterminations autres. C’est, enfin, mettre au centre de la réflexion cet étant particulier qui, par son existence même, soulève des questions concernant l’être, lesquelles n’auraient jamais pu et dû être autrement soulevées. Par exemple, la question : comment doit être l’être pour qu’il y ait des étants effectifs pour lesquels une question de la vérité se pose ? Ou : comment doit être l’être pour qu’il y ait des étants effectifs pour lesquels il y a du beau ? Et – dimension historique – que sommes-nous obligés de penser de l’être lorsque nous voyons, par expérience de première main, des étants particuliers tels que les êtres humains avec leur psychisme, ou tels que les sociétés avec leur histoire, c’est-à-dire lorsque nous avons l’expérience de première main d’étants qui sont autocréés, donc de l’être comme autocréation. Déjà cela fait éclater les cadres de l’ontologie traditionnelle, pour laquelle l’être ne peut qu’être déterminé une fois pour toutes, pour laquelle donc la question de la création ne peut absolument pas être posée. Et nous voyons que la caractérisation de l’être humain – du Dasein – en tant qu’étant concerné par la question de l’être concerne elle-même une création, et relativement tardive, d’un domaine humain. (suite…)

Claude Helbling et Olivier Fressard, « Castoriadis vs Heidegger » (1)

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Claude Helbling et Olivier Fressard

Castoriadis contra Heidegger (1)

Mis en ligne par Lieux communs le 26 novembre 2020

« C’est l’activité humaine qui a engendré l’exigence d’une vérité brisant les murs des représentations de la tribu chaque fois instituées » (1)

Cornelius Castoriadis est né le 11 mars 1922 à Constantinople. Il grandit à Athènes et y fait des études de droit, d’économie et de philosophie. Précocement engagé en politique, il adhère en 1937 à l’organisation illégale des Jeunesses communistes sous la dictature de Metaxás, puis, en 1942, à une organisation trotskiste. En décembre 1945, bénéficiaire d’une bourse française, il embarque, avec 125 compatriotes, à bord du navire Mataroa pour Paris. En 1946, il fonde avec Claude Lefort une tendance de gauche du PCI, qui rompt avec le trotskisme en 1948, pour se constituer en groupe autonome sous le nom de Socialisme ou Barbarie, éponyme d’une revue qui paraît de 1949 jusqu’à 1965. Castoriadis, qui ne sera naturalisé français qu’en 1970, y écrit alors sous divers pseudonymes. Le groupe se dissout en 1967. Par ailleurs, Castoriadis sera économiste à l’OECE de 1948 à 1960, puis à l’OCDE de 1960 à 1970, et trois ans après sa démission de l’OCDE, sitôt sa naturalisation obtenue, deviendra psychanalyste à partir de 1973. Élu directeur d’études à l’EHESS en 1979, il y tient des séminaires de 1980 à 1995, sous le thème général : « Institution de la société et création historique ». Il est décédé à Paris le 26 décembre 1997 à l’âge de 75 ans.

La pensée de Castoriadis se présente sous deux aspects principaux étroitement solidaires, l’un politique, l’autre philosophique. Il décrit son itinéraire intellectuel de la manière suivante : « J’ai été subjugué par la philosophie dès que je l’ai connue, à treize ans. […]. Puis, en même temps que Marx, étaient venus Kant, Platon, Cohen, Natorp, Rickert, Lask, Husserl, Aristote, Hegel, Max Weber, à peu près dans cet ordre. Depuis, je n’ai jamais cessé de m’en préoccuper. Je suis venu à Paris en 1945 pour faire une thèse de doctorat de philosophie, dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses. Mais, dès 1942, la politique s’était avérée trop absorbante et j’ai toujours voulu mener l’activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C’est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu’apparaissent dans mes écrits l’autonomie, la créativité des masses, ce que j’aurais appelé aujourd’hui l’irruption de l’imaginaire instituant dans et par l’activité d’un collectif anonyme. […] C’est à partir d’une réflexion sur l’économie contemporaine, d’une critique immanente de son économie et de sa vue de la société et de l’histoire, non pas comme métaphysicien, que Marx est critiqué, puis mis à distance. Et c’est à partir d’une réflexion sur l’histoire et des diverses formes de société que son système est finalement rejeté, et l’idée de l’institution imaginaire de la société atteinte. Alors seulement […] la jonction s’opère avec la philosophie proprement dite et son histoire, l’appartenance de Marx à la métaphysique rationaliste est décrite, certaines prémices de l’idée d’imagination dans l’idéalisme allemand sont retrouvées. […]. Ce n’est qu’après […] l’arrêt de la publication de Socialisme ou Barbarie, que le travail philosophique commence à absorber la meilleure partie de mon temps libre […]. Mais ce travail est tout autant, sinon davantage, préoccupation avec les présupposés, les implications, le sens philosophique des sciences, de la psychanalyse, de la société et de l’histoire, que réflexion sur les grands textes du passé. » (2) Au plan politique, Castoriadis se préoccupe d’élucider et de préciser les conditions de possibilité de ce qu’il nomme « le projet d’autonomie » collective et individuelle. Au plan philosophique, il développe une ontologie du mode d’être propre au social-historique, qui est, pour lui, paradigme de l’ensemble des questions philosophiques, celles du temps présent comme celles héritées de la tradition. On ne pourrait mieux résumer la pensée et l’action de Castoriadis qu’en rappelant ce qu’il écrivait dans l’important article récapitulatif intitulé « Fait et à faire » (3) : (suite…)

Lieux communs face aux nouveaux inquisiteurs (entretien avec « La Décroissance »)

Entretien publié dans le numéro de juillet-août 2020 du mensuel La Décroissance,
mis en ligne par le collectif Lieux communs le 13 août 2020 sur son site

Chapô : Le collectif « Lieux Communs » se revendique d’une étude militante des travaux de Cornelius Castoriadis. Il a publié ces dernières années de nombreux textes et brochures – disponibles sous format papier dans des librairies indépendantes en défendant notamment les idées de « démocratie directe », d’ « égalité des revenus » et de « décroissance » [1]. Pour réanimer un projet politique émancipateur aujourd’hui en bien mauvais état, l’association « Lieux Communs » a été amenée à interroger certains des automatismes de la pensée de gauche – dont elle est issue – notamment à propos du « progrès », de l’immigration et des questions identitaires [2]. C’est ce qui lui vaut depuis plusieurs années d’être traitée de « raciste », « nationaliste », « révisionniste », « opposée aux LGBTIQ », et dernièrement de voir ses brochures refusées par certaines librairies après qu’elles aient reçu un courageux et calomnieux courriel anonyme. La question n’est pas ici d’être d’accord avec tout ce qu’écrit « Lieux Communs » [3], mais pour qu’une dispute, éventuellement vive, puisse se développer [4], et c’est le ressort vital de toute démocratie, il est nécessaire que chacun puisse présenter librement ses idées à partir du moment où il s’agit bien de cela et non de racisme, d’antisémitisme, de diffamation, d’appels à la haine ou de mensonges, dont nous n’avons pas trouvé trace dans leurs écrits. Tout comme La Décroissance, l’association « Lieux Communs » fait face à des calomniateurs anonymes qui ne cherchent qu’une chose : la faire taire.

***

La Décroissance. Pourquoi selon vous est-il de plus en plus difficile d’avoir une véritable confrontation d’idées sans un torrent de menaces, de censures directes ou indirectes ?

Lieux Communs : Il n’a jamais été facile de sortir des sentiers battus, de remettre en cause les évidences de la tribu. Essayer de réfléchir un peu, c’est déranger des routines mentales, donc toujours s’exposer à des réactions plus ou moins viscérales, et d’abord les siennes propres. Mais depuis quelques décennies, on voit s’installer dans nos sociétés une véritable haine de la dissidence et les inquisiteurs semblent se multiplier. Cela me semble résulter de deux grands tendances lourdes.

(suite…)

Lieux communs, « Questions à la décroissance »

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Collectif Lieux communs

Questions à la décroissance

(Ce texte était destiné à paraître dans le n° 3 de la revue La Gueule ouverte (nouvelle formule), prévu pour décembre 2018 et resté en suspens…
Les notes, entre crochets, ont été rajoutées.)

Mise en ligne le 5 septembre 2019
sur le site du collectif Lieux communs

 

 

Le terme de décroissance a progressivement gagné en popularité, au point d’être aujourd’hui entré dans le langage courant. Mais ce succès d’estime masque un piétinement, déjà ancien, dans sa définition, ses fondements, ses objectifs et sa finalité. L’apparente diversité des groupes qui s’en réclament témoigne plus d’un éparpillement que d’un dynamisme collectif. Il va sans dire que cette situation démultiplie le profond sentiment d’impuissance que provoque le délabrement civilisationnel en cours. Si celui-ci nous dépasse infiniment, il est par contre à notre mesure de tenter d’ouvrir, ou de rouvrir, les chantiers, les débats, les questionnements, qui devraient structurer les milieux et les individus qui peuplent la décroissance. Les quelques points qui suivent s’essaient à les formuler comme autant d’interrogations grandes ouvertes, nullement simples.

1. Décroissance et politique

On a beaucoup glosé sur le terme même de « décroissance » (ou de ses variantes : « a-croissance », « post-croissance », etc.), qui paraît avoir donné un nouveau souffle à une « écologie politique » restée à l’état de promesse. Mais ce « mot-obus » n’a d’impact que parce qu’il prend sciemment l’exact contre-pied du discours économique ambiant et, au fond, n’a pas dépassé le stade de la provocation. La plupart des courants décroissants, quoi qu’ils en disent et dans la veine des prétendus « anti-capitalistes », restent strictement sur le terrain économiste, qu’ils ne quittent que pour des discours très généraux.

Ils en reprennent logiquement les travers, c’est-à-dire en reconduisant tacitement la mythologie et les postulats, dont le principal, la primauté de l’économique sur le politique. Ce fourvoiement est par exemple visible dans leur proximité avec les discours sur la pseudo- « critique de la valeur » (en fait des métaphysiciens du Capital), dans les discussions autour du « revenu d’existence », ou encore dans les références ou le vocabulaire. Ainsi, on parle volontiers d’« éco-socialisme » ou de « décolonisation de l’imaginaire », sans comprendre, semble-t-il, que le socialisme historique a été une suite d’échecs retentissants et que les décolonisations n’ont fondamentalement rien apporté, au regard des espérances tiers-mondistes, y compris et surtout du point de vue écologique.

L’absence de dimension politique de la décroissance saute aux yeux lorsqu’il est question du projet de société. Soit celui-ci est totalement inexistant (cf. la « collapsologie »), soit il reprend sans y penser les poncifs gauchistes. Dans le meilleur des cas il rejoint différents courants évoquant la « démocratie directe » comme solution technique, sans voir qu’elle constitue plutôt un chantier titanesque que personne, ou si peu, semble vouloir entreprendre. Pourtant la transformation politique, sociale, anthropologique, existentielle que nous prônons pose immédiatement des problèmes de toute première grandeur : Qui décide de l’ampleur de la décroissance à effectuer ? Des secteurs à supprimer, à réduire, de ceux à créer ? Comment et à quelles échelles se prennent ces décisions en cascade concernant notamment la relocalisation de la production, la répartition des ressources, la gestion monétaire ? Comment organiser une société non industrielle ? Sous quels pouvoirs et selon quels principes placer la direction de la recherche technique et scientifique ? etc.

Ces questions, et tant d’autres, sont des friches abandonnées. En se refusant à réellement les travailler, donc à chercher à se définir politiquement, c’est-à-dire en dehors des cadres idéologiques préconçus, la décroissance se condamne à l’inconsistance. Elle renonce à ses propres exigences, celles que nous dicte l’époque, et se résigne ainsi à être éternellement assimilable à une vaine dissidence gauchiste et tiers-mondiste, autrement dit faire-valoir des menées oligarchiques [1]. (suite…)

Collectif Lieux communs, «  Gilets jaunes : la démocratie directe en germe ? »

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Collectif Lieux communs

« Gilets jaunes » :
la démocratie directe en germe ?

(Mis en ligne le 21 novembre 2018 sur le site de Lieux communs)

Le mouvement populaire en cours, qu’il le sache ou non, défie toute l’organisation de la société et récolte un mépris officiel à la hauteur. Le surgissement de cette colère réveille des questions enfouies depuis si longtemps que leur simple formulation effraie. Pourtant la dégradation de la situation générale est telle qu’un choix s’impose entre le chaos qui s’avance et la reconquête, lente et laborieuse, d’une souveraineté véritablement collective.

La colère des « gilets jaunes » est authentiquement populaire 

C’était immédiatement reconnaissable au mépris des médias et des politiciens : le bourrage de crâne des premiers pendant trois semaines était proportionnel à la fébrilité du petit personnel politique. Mouvement hors partis, hors syndicats, hors association, il démontre en acte le décalage profond entre toutes les institutions et la réalité du pays. Il ne peut donc qu’être la cible de tous les chefs, les bureaucrates, les arrivistes et tous leurs discours bien-pensants qui chantent la « démocratie » mais chouinent dès que le peuple se manifeste. 

Cette auto-organisation générale contraste avec tous les mouvements précédents 

 Autant des mouvements-veto manipulés par les syndicats que des soubresauts récents (« pigeons », bonnets rouges, jour de colère) ou même les « coordinations » des années 1986-88. Il semble plutôt reprendre timidement l’élan et les pratiques des mouvements ouvriers des XVIII-XXe siècles, aujourd’hui largement oubliés. Les « réseaux sociaux » électroniques ne font donc que jouer le rôle d’un lien social disparu, mais qui pourrait réapparaître autour d’un projet politique. Des gens se manifestent, se rencontrent, se découvrent et tâtonnent pour se constituer en corps politique par l’action. 

C’est un peuple sous les radars médiatiques qui s’est mobilisé 

C’est la « France périphérique », celle des grandes banlieues, de la semi-ruralité et des campagnes. Mais plus généralement celle des milieux modestes en voie de déclassement, pris en tenaille entre l’oligarchie prédatrice et l’ensauvagement de l’espace publique. Ce sont les petites gens, les sans-grade, les « sans-dents », la France « rance » et « moisie » dont aucun média imbibé de libéralisme et de gauchisme culturel au service des métropoles festives ne veut entendre parler. Ce sont tous ceux qui paient depuis quarante ans le prix fort de la « mondialisation » : désindustrialisation, précarisation, désertification, insécurité sociale et culturelle, etc. C’est évidemment cet abandon qu’expriment épisodiquement paysans ou employés, artisans ou petits patrons, retraités ou chômeurs, policiers ou infirmières, en Creuse ou à Mayotte, en Corse ou en Bretagne, en Guyane ou dans les Vosges.

Les mots d’ordre initiaux sont simples : contre les prix élevés, les taxes et l’incurie gouvernementale (suite…)

Lieux communs, « Décroissance et démocratie »

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Collectif Lieux communs

Décroissance et démocratie

Article paru dans le mensuel La Décroissance du mois de juin 2016, sous le titre « La liberté et l’égalité exigent d’affronter la finitude », et sur le site de Lieux communs. (Les passages qui ont dû être supprimés lors de l’édition sont placés ici entre crochets.)

« Nous voulons œuvrer pour une auto-transformation radicale de la société et l’instauration d’une démocratie directe capable d’établir l’égalité des revenus pour tous et de provoquer une redéfinition collective des besoins. Nous y voyons un début de solutions aux problèmes politiques, économiques et écologiques qui ravagent notre époque. » C’est par ces mots que se présente Lieux communs. Un tel programme, influencé par la pensée de Cornelius Castoriadis, a de quoi stimuler la réflexion de tous ceux qui veulent articuler décroissance et démocratie réelle.

Pourriez-vous revenir sur votre conception de la décroissance, et sur cette phrase que vous empruntez à Castoriadis : la condition de l’autonomie, c’est l’autolimitation ? [Se modérer, partager des ressources qui se raréfient, abandonner la course à la puissance, n’est-ce pas là une forme d’austérité révolutionnaire, comparable à celle que prônait Enrico Berlinguer par exemple ?]

[Plus que jamais, la langue est piégée, et le terme décroissance est victime de son succès. Il a été souvent critiqué, à tort ou à raison, mais pour nous, il demeure malheureusement dans le registre de l’économisme. Cette idéologie est commune aux positions capitalistes et anticapitalistes pour qui tout est économique – et laissent la politique aux mains des psychopathes.] Nous préférons alors parler de « redéfinition collective des besoins », et son cortège de questions fertiles : Qui redéfinit ? Comment ? Pour quoi ? et quels besoins ? Et en fonction de quoi ? Elles impliquent d’emblée la démocratie directe.

Tout cela se rapporte pour nous à la notion d’autonomie, [terme lui aussi largement piégé]. Nous l’entendons dans le sens de Cornelius Castoriadis ; la capacité individuelle et collective à inventer, à proposer, à instituer, à tenir et à changer nos valeurs, nos principes, nos règles, nos lois, donc, forcément, nos limites. Et pas celles de Dieu, de la Nature ou de la Science ; les nôtres. Ce projet d’autonomie, qui vise l’émancipation a couru pendant quatre ou cinq siècles en Occident. Il dépasse donc largement la question « écologique » mais l’inclut entièrement : l’humanité, [dans sa folie congénitale,] rencontre les limites bio-physiques de la planète, il est plus que jamais question d’auto-limitation ! Ce n’est pas ce que l’on voit, et on peut craindre le retour de mécanismes naturels de régulation des populations et des espèces à l’œuvre dans le monde biologique : la famine, les épidémies, la violence. (suite…)