Miguel Amorós, « Néolibéralisme et étatisation »

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Miguel Amorós

Néolibéralisme et étatisation

Pour la revue Al Margen, n° 123, octobre  2022.
Traduit du castillan par Sergio Ghirardi.

Parce que l’État est le plus grand ennemi du genre humain
et que tous ceux qui ne s’en n’extirpent pas finissent seuls.
Alors attention… restez toujours libre, indépendant,
ne gardez de comptes ouverts avec personne.

(Benito Pérez Galdós, Miau)

La question de la nature de l’État contemporain, de sa relation actuelle avec l’économie capitaliste dans une phase néolibérale avancée et hautement inflammable par tout type de crise, est d’une grande importance pour la clarification théorique de la contestation au sein des masses dominées. Une telle clarification est une condition fondamentale pour leur émancipation pratique. À cet égard, il serait bon de formuler quelques considérations.

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Miguel Amorós, « Le fardeau réaliste »

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Miguel Amorós

Le fardeau réaliste 

Commentaires inspirés par la lecture du livre d’Agustín García Calvo,
Apophtegmes sur le marxisme, Crise & Critique, Albi, 2022.

Dans un entretien de 2010 réalisé par Isidro López, Agustín García Calvo déclarait : « Durant les années de mon agréable exil à Paris, de 1969 à 1976, je publiai chez Ruedo Ibérico des apophtegmes contre le marxisme où sont dénoncées les croyances propagées par le Parti communiste et par d’autres, qui, très tôt, m’avaient dérangé et contre lesquelles il fallait lutter. J’ai pris plaisir ensuite à m’appuyer de temps à autre sur les découvertes de Marx lui-même, comme la vente de la force de travail, une notion que j’ai tenté de développer par d’autres voies ». En mai 1970, avant la fin de la première année d’exil d’Agustín, les éditions Ruedo Ibérico éditaient en effet, très discrètement et sans indication d’auteur, une brochure intitulée Apophtegmes à propos du marxisme à l’occasion de la commémoration de la naissance de Karl Marx. L’intention qui guidait Agustín n’était pas d’effectuer une critique de l’œuvre de Marx, riche en contributions, et de participer ainsi, du simple fait de la faire, au renforcement de l’Ordre établi, mais de dévoiler comment sa vulgarisation sous la forme de marxisme avait dégénéré en un credo, un système de dogmes « inerte et réactionnaire ». C’est précisément pour cela, pour discourir « sur le marxisme qui a fini par faire partie de l’idéologie dominante », que les éditions Ruedo Ibérico décidèrent de publier de nouveau les Apophtegmes dans le numéro 55-57 de leur revue Cuadernos, correspondant à la période de janvier-juin 1977 et consacré à Bakounine, Marx, en marge de la polémique. Dans cet écrit, Agustín souhaitait se consacrer à l’« obscur labeur de tuer ce qui est mort », victime des « germes létaux de l’idéologie et de la doctrine », en parlant « des poids morts du marxisme », de son fardeau, et non de sa force subversive et libératrice, particulièrement celle qui était sous-jacente dans ses développements de concepts comme Travail, Argent et Capital. Il est curieux que García Calvo n’ait jamais été taxé de marxiste, alors que, pour bien moins, certains ont tenté de l’intégrer à la pensée dominante comme post-structuraliste, en lui attribuant une filiation avec des auteurs comme Nietzsche, dont il nia toujours l’influence, et en lui cherchant des similitudes avec Deleuze et Foucault. À première vue, pour comprendre le lien entre Agustín et Marx, il conviendrait de faire appel à son traitement critique de la notion de Réalité, mot qui, en tant qu’idée – représentation au service du Pouvoir – s’écrit toujours chez lui avec une majuscule.
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Agustín García Calvo, « Ballade estivale des prisons madrilènes, 1968 »

Extrait de Les Acratas à l’université centrale de Madrid, 1967-1969
de Miguel Amorós aux éditions de La Roue, parution 15 octobre 2021
avec un préambule de Michel Gomez


Vidéo enregistrée au Teatro Español de Madrid le 19 novembre 1982,
avec Chicho Sánchez Ferlosio et Amancio Prada (présentation d’Agustín García Calvo).

(Paroles d’Agustín García Calvo, musique de Chicho Sánchez Ferlosio)

  

Balada de las prisiones, de verano de 1968 

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Renaud Garcia, « Le Désert de la critique » (conclusion)

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Renaud Garcia

Le Désert de la critique
Déconstruction et politique
(Éditions L’Échappée, 2015)

 

Conclusion
Où en sommes-nous ?

Le titre de ce chapitre conclusif est une forme de clin d’œil à l’héritage situationniste, puisqu’il emprunte l’intitulé d’un texte de Miguel Amorós (¿Dónde Estamos?), membre du collectif post-situationniste de l’Encyclopédie des Nuisances, et l’un des principaux auteurs et militants actuels continuant de mêler la critique radicale du développement technologique à des positions libertaires. Se placer sous l’égide de ce type d’auteurs, c’est en effet souligner une ligne de faille au sein de la critique sociale contemporaine, qui a trait à l’attitude à adopter face aux perfectionnements de la technique. Comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, la relégation du thème de l’aliénation dans les marges de la critique sociale a ouvert le champ à des formes de luttes identitaires et affinitaires démultipliées, fondées sur l’exploration de nouveaux modes de relations, où la sexualité devient centrale. Or, on le voit avec la référence au cyborg (Haraway), à l’hybridation (Preciado, Bourcier, Iacub), au communisme informationnel (Negri et Hardt), ces nouvelles formes de luttes relevant de l’antinaturalisme tiennent de fait le développement technologique pour la base matérielle de l’émancipation. En cela, elles marquent l’aboutissement social de la logique de la déconstruction, qui ne peut plus engendrer qu’un réseau anonyme de forces s’agençant de manière fluctuante et aléatoire, et dont le seul horizon est de pouvoir un tant soit peu fonctionner. Foucault, dans sa période « structuraliste », semblait se tourner vers ce genre de futur :

Je crois que l’on peut définir l’optimum du fonctionnement social en l’obtenant, grâce à un certain rapport entre augmentation démographique, consommation, liberté individuelle, possibilité de plaisir pour chacun, sans jamais s’appuyer sur une idée de l’homme. Un optimum de fonctionnement peut être défini de manière interne, sans que l’on puisse dire « pour qui » il est meilleur que cela soit ainsi (1).  (suite…)

Miguel Amorós, « La maison de Dieu »

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Miguel Amorós
La maison de Dieu

Agustín García Calvo
Qu’est-ce que l’État ?
Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez et Marjolaine François
Atelier de création libertaire, 2021

Agustín García Calvo est un penseur subversif véritablement original. Ce qui, dans sa réflexion, provoque encore un grand étonnement parmi les militants, c’est qu’il ne parte pas de la Révolution française, ni des communes médiévales, ni même de la guerre civile espagnole, choses dont il n’était pas fin connaisseur, mais de bien plus loin, du monde grec, qu’il connaissait sur le bout des doigts. Plus concrètement, de ce moment où l’héritage de la pensée présocratique était combattu par un savoir encyclopédique désordonné qui prétendait expliquer et ordonner la nature et la conduite humaine dans tous leurs aspects. Platon tenta de clore l’affaire en suggérant un ensemble de règles rationnelles pour codifier la vie sociale ; il aboutit ainsi à une théorie dialectique de l’État qui scandalisa notre gréco-latiniste érudit. Pour Platon, les individus atteignaient leur plénitude dans un État parfait, où tous accompliraient au pied de la lettre une fonction fixée au préalable. Agustín ne pouvait pas être plus en désaccord avec l’aberration d’après laquelle les personnes et les choses se conformeraient peu à peu à des moules réglementaires jusqu’à ressembler à des Idées. Les Idées étaient le fondement du Pouvoir ; il n’y avait pas de Pouvoir sans idéologie. Et ainsi nous lisons dans son opuscule Qu’est-ce que l’État ? qu’il qualifie l’État d’idée dominante « prête à être utilisée comme arme », à la fois mensongère et réelle. Mensongère en tant qu’elle englobe un tas de concepts incompatibles entre eux comme, par exemple, « gouvernement » et « peuple » ; le mensonge est la base de la réalité politique. Réelle, du fait d’accomplir en tant que mensonge un pouvoir reconnaissable qui s’exerce contre la société. Pour Platon, les Idées constituaient le monde véritablement authentique, dont l’autre monde, le monde sensible, n’était qu’une mauvaise copie. Dans ce monde platonicien, l’État était l’idéal d’organisation politique, quelque chose de nécessaire pour élever le peuple informe et inestimable au rang d’« Homme », de « Citoyen » ou de « Sujet », d’autres Idées encore – qu’Agustín écrivait toujours avec une majuscule – avec lesquelles remodeler l’indéfinissable être populaire et composer la « Réalité », c’est-à-dire ce que l’État et ses médias présentent comme telle. Or, la réflexion anti-idéologique agustinienne consistera à défaire une si grande mystification et à montrer que derrière l’abstraction étatiste il n’y a que renoncement, soumission, travail, résignation et mort. (suite…)

Miguel Amorós, « La nouvelle anormalité »

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Miguel Amorós
La nouvelle anormalité

Publié le 14 novembre 2020 sur kaosenlared

Traduit du castillan par Michel Gomez

La catastrophe n’est pas seulement la promesse du malheur annoncé par la civilisation industrielle; elle est déjà notre présent immédiat, ce que confirme l’alarmisme des experts devant la possibilité annoncée aux quatre vents d’un effondrement du système de santé. En décrétant la fin du premier confinement, les gouvernants ont essayé d’éviter l’aggravation de la crise économique. Cependant, l’urgente nécessité qu’il y avait à sortir l’économie d’une forme de restriction peu propice à la consommation a conduit au contraire : les résurgences du virus n’ont pas tardé à venir, ou du moins c’est ce que disent les statistiques des études scientifiques officialisées. Comme le laissent, malgré tout, entrevoir les médias de désinformation, la gestion de la pandémie a été humainement désastreuse. Pour qu’il en soit autrement, il eût fallu sortir de la logique et du formatage technocratiques et s’intéresser plus aux humains qu’à leur fonction consumériste: une société de consommation ne peut se développer avec une économie semi-paralysée, elle doit donc impérativement s’occuper de ses consommateurs. Leur degré de disponibilité pour le travail et la dépense, c’est-à-dire ce que sous le capitalisme l’on appelle la santé, doit être satisfaisant. Plus clairement, faute de pouvoir faire, visiblement, un pas en avant supplémentaire dans le renforcement du contrôle social, les dirigeants ont choisi le pas de côté: ils ont décrété un nouvel état d’ alerte, conservant ainsi les dispositions coercitives antérieures, afin de pouvoir relancer les activités économiques tout en les encadrant de restrictions inutiles sur ce qui serait « non essentiel », de couvre-feux et de confinements à la carte. Il n’est pas certain que nous soyons face à une « deuxième vague », mais ce qui est certain c’est que nous sommes face à un coup d’État mou. Cependant, un second chapitre s’ouvre dans l’implantation d’une dictature sanitaire destinée à perdurer par la voie de l’état d’exception. L’oiseau du développement couve l’œuf de la tyrannie à l’aide du virus médiatique.

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