George Orwell, « Réflexions sur Gandhi »

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George Orwell

Réflexions sur Gandhi

(Partisan Review, janvier 1949)

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2001

Jusqu’à preuve de leur innocence, les saints doivent toujours être considérés comme coupables. Mais l’examen auquel il convient de les soumettre n’est évidemment pas le même pour tous. Au sujet de Gandhi, les questions qui viennent à l’esprit sont celles-ci : dans quelle mesure était-il mû par la vanité – par l’idée qu’il se faisait de lui-même, vieil homme humble et nu, assis sur un tapis de prière, faisant chanceler les empires par sa seule force spirituelle –, et dans quelle mesure a-t-il transigé avec ses propres principes en se lançant dans la politique, indissociable par nature de la violence et de l’imposture ? Il faudrait, pour apporter une réponse précise à ces questions, examiner les actes et les écrits de Gandhi dans leurs plus infimes détails, car sa vie entière a été une sorte de pèlerinage où chaque acte avait une signification. Mais cette autobiographie (1) partielle, qui s’arrête dans les années vingt, témoigne fortement en sa faveur, d’autant plus qu’elle évoque ce qu’il aurait appelé la partie non régénérée de sa vie et nous rappelle que le saint – ou quasi-saint – était aussi un individu très capable et habile qui aurait pu, s’il l’avait voulu, réussir brillamment comme avocat ou administrateur, et peut-être même comme homme d’affaires.

À peu près à l’époque de sa première publication, je me souviens d’avoir lu les premiers chapitres de cette autobiographie dans les pages mal imprimées d’un journal indien. Ils me firent bonne impression, ce qui n’était pas alors le cas de Gandhi lui-même. Ce qu’évoquait son nom – tissage artisanal, « force spirituelle » et végétarisme – n’était guère attrayant, et son programme moyenâgeux n’était manifestement pas viable dans un pays arriéré, affamé et surpeuplé. Il était en outre évident que les Britanniques l’utilisaient, ou croyaient l’utiliser. À proprement parler, en tant que nationaliste, c’était un ennemi, mais comme il s’évertuait, lors de chaque crise, à éviter la violence – ce qui, du point de vue britannique, équivalait à empêcher toute espèce d’action efficace –, on pouvait voir en lui « un homme à nous ». Dans les conversations privées, certains en convenaient cyniquement. Les millionnaires indiens partageaient ce point de vue. Ils préféraient naturellement Gandhi, qui les invitait à se repentir, aux socialistes et aux communistes, qui, à la première occasion, comptaient bien les délester de leur argent. Il n’est pas sûr du tout que ce genre de calcul soit, à long terme, avisé : comme le dit Gandhi lui-même, « en fin de compte, les trompeurs ne trompent qu’eux-mêmes » ; quoi qu’il en soit, la mansuétude avec laquelle il fut presque toujours traité s’explique en partie par ce sentiment qu’il était utile. Les conservateurs anglais ne le dénoncèrent avec virulence que lorsque ce fut vis-à-vis d’un autre occupant, comme en 1942, qu’il prêcha la non-violence. (suite…)

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