Daniel Cérézuelle, « Une nouvelle théodicée ? Remarques sur la sociologie des techniques de Bruno Latour »

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Daniel Cérézuelle

Une nouvelle théodicée ?
Remarques sur la sociologie des techniques de Bruno Latour

 

Une anthropologie symétrique pour socialiser les techniques

Bruno Latour est un auteur qui, depuis un quart de siècle, fait autorité dès qu’il s’agit de penser les relations entre technique et société. Son œuvre abondante connaît un succès considérable. Latour serait, paraît-il, « le penseur français vivant le plus lu dans le monde (1) », et on peut dire qu’il exerce aujourd’hui un magistère sur les études « science technique société » (STS) qu’il a contribué à orienter dans la direction très particulière du constructivisme social.

Dans La Vie de laboratoire, à partir de l’étude « anthropologique » d’un laboratoire de neuro-endocrinologie au Salk Institute, Latour et Woolgar [1979] défendent l’idée que les objets d’étude scientifiques sont « socialement construits » dans les laboratoires, qu’ils n’ont pas d’existence en dehors des instruments de mesure et des spécialistes qui les interprètent. Plus largement, ils présentent l’activité scientifique comme reposant sur un système de croyances, de traditions orales et de pratiques culturelles spécifiques. Latour pense pouvoir ainsi remettre en cause la conception selon laquelle l’acceptation ou le rejet des théories scientifiques est essentiellement, ou même habituellement, de l’ordre de l’expérience, de la preuve ou de la raison. Quelques années plus tard, dans Aramis, ou l’amour des techniques, Latour [1992] a étudié le processus d’innovation technique en reconstituant l’histoire d’un projet avorté de mini-métro intégralement automatique. Le résultat est à peu près le même : on apprend que le processus d’innovation est pluri-centré, complexe, très différent des descriptions linéaires antérieures (hypothèse, instrumentation, expérimentation, validation). Le regard de l’anthropologue nous révèle qu’il y avait un éventail de choix techniques, des alternatives, et qu’à diverses étapes les jeux d’acteurs et leurs réseaux ont suscité des bifurcations. On met ainsi en évidence l’importance des choix et des facteurs contingents dans le processus de production d’un objet technique plutôt que des forces et des contraintes qui déterminent l’histoire des techniques.

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