« Picasso, le liquidateur », par Roger Caillois

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 Roger Caillois

Picasso, le liquidateur

(Le Monde, 28 novembre 1975)

Depuis que Picasso a rompu avec l’art de peindre, la peinture, sinon l’art, ne s’en est pas remise. Certes, la crise ne se réduit pas à Picasso seul, et il est certain que, d’autre part, elle ne concerne pas uniquement le domaine artistique.

L’œuvre de Picasso, par sa variété, par son retentissement, par le prestige et les cotes dont elle bénéficie, par le rayonnement de la personnalité de l’artiste lui-même, offre incontestablement, de la révolution dont elle fait partie, l’illustration la plus significative.

Ainsi semble l’avoir compris André Malraux, qui, dans La Tête d’obsidienne, apporte au peintre sur le plan esthétique une consécration symétrique de l’hommage que sur le plan de l’histoire, il avait auparavant rendu, avec Les chênes qu’on abat, au général de Gaulle : même fascination, même importance accordée tant à l’œuvre qu’à l’homme, même recours au dialogue et au commentaire de confidences relayées, enfin même suspension délibérée ou mise sous un boisseau temporaire de tout esprit critique.

La Tête d’obsidienne attaque le problème de front et s’efforce de montrer en quoi il constitue un tournant décisif de l’histoire de l’art. Au cours de l’ouvrage, l’admiration pour le peintre est rarement exprimée. On n’y trouve d’ailleurs presque aucune appréciation proprement esthétique sur l’œuvre. Cette réserve, à la réflexion si anormale, est selon moi parfaitement admissible, sinon inévitable, dans la perspective adoptée par l’auteur. Elle explique sans doute en partie l’absence d’analyse et de discussions dont l’ouvrage a souffert lorsqu’il est paru. Tout au long du volume, l’auteur ne se préoccupe guère de montrer le talent ou le génie du peintre, il développe l’étonnement croissant qu’il éprouve à l’égard d’un irrespect d’une espèce nouvelle. (suite…)