Pierre de Ronsard & William Blake, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre de Ronsard & William Blake
Notre Bibliothèque Verte n° 45 & 46

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 11 juillet 2022

On nous a si souvent traités de « poètes », nous, les défenseurs de la nature, avec une condescendance qui rejetait pêle-mêle « les papillons », « les petites fleurs » et « les petits oiseaux », raillant notre sensiblerie et notre mièvrerie supposées, qu’on ne s’étonnera pas de nous voir chercher une fois de plus nos auteurs parmi les chanteurs du monde. Du temps que le monde était monde — mundus, propre — et non pas immonde (souillé) ; enchanteur et enchanté.

Que ce mot de « poète » soit lancé comme une marque de dédain ; qu’on ne prête pas davantage attention à l’exultation lyrique du chanteur dans et de la nature (de l’amour et de la liberté) ; qu’on ne prenne pas plus au sérieux cette exultation naturelle ; suffit d’ailleurs à juger ces réalistes de l’immonde, tel qu’ils ont transformé le monde. Cette engeance de scatophages, qui, ayant putréfié l’air et la terre, les eaux et forêts, se repaît en ricanant de ses propres ordures.

Nous parlons de la société industrielle et de ses collaborateurs, quels que soient leurs rangs et leurs couleurs politiques. Restez chez vous, comme vous nous l’intimiez au beau temps du virus et du confinement à domicile. Ne venez pas saloper le Vercors, les Calanques et Brocéliande de votre infection pléthorique, électrique et motorisée. Touriste, dégage !

Ronsard ? Un tree hugger (embrasseur d’arbres) comme se gaussent les rudes mineurs et bûcherons américains. Un de ces écolos larmoyants qui enlacent les arbres pour empêcher qu’on les abatte (quand ils n’y enfoncent pas des clous pour briser les scies des tueurs), et qui supplie pour sa forêt de Gastine :

Escoute, Bûcheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?

Quant à William Blake, l’imprécateur des « moulins sataniques » — les usines fumantes de charbon — pire encore que Ronsard, il défend le surnaturel. Un autre monde est certain au-delà des brouillards industriels, une Jérusalem resplendissante, qu ’il voit, comme Rimbaud voit au ciel « des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie ».

Enfin nous trouvons les voyants et visionnaires plus lucides que les réalistes, apologistes de la terre brûlée, de l’Amazone écorchée et de la fournaise estivale. C’est que la fin du monde arrive de plus en plus avant la fin du mois.

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Vladimir Arseniev & Georges Condominas par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Vladimir Arseniev & Georges Condominas
Notre Bibliothèque Verte n° 43 & 44

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le  31 mai 2022

Si vous aimez les hommes et le monde, restez chez vous. C’est l’évidence qui saute à l’esprit à la lecture de ces notices sur nos deux écologues/ethnologues, Vladimir Arseniev (1872-1930) et Georges Condominas (1921-2011). L’exploration est le crime qui contient tous les autres ; le commerce, la conquête, la colonisation, la déculturation ; l’abolition de gré ou de force des mœurs, coutumes et convictions natives ; l’invasion de gré ou de force des cultures allogènes et de leurs agents et représentants ; marchands, militaires et missionnaires ; exploitants de matières et de peuples premiers. Et bientôt, voyageurs, touristes, et foules sans frontières d’amateurs d‘authentique et de rencontres avec l’Autre ; dont les innombrables écologistes venus constater et dénoncer les ravages de leurs devanciers afin d’y ajouter leurs épitaphes, sous forme de livres et de films. Il n’y a pas de fumée sans feu.

Sans regretter les sacrifices humains, le bûcher des veuves, ni la lapidation des femmes, on déplore que les cannibales n’aient pas mangé tous ces explorateurs venus ouvrir la voie au Progrès de la destruction et de l’uniformité (1).Soit dit avec tout le respect que l’on ressent pour Vladimir Arseniev, cet officier du tsar, qui, chargé de reconnaître les confins de la Sibérie et de l’Amour pour les ouvrir à l’exploitation industrielle, en ramena non seulement la description de la taïga avant sa destruction, mais aussi le récit de ses aventures avec Dersou Ouzala, le dernier des « Hommes de la Terre » – ou peu s’en faut. Le pouvoir industrialiste (communiste) ne lui pardonna pas son déviationnisme « réactionnaire ». Arseniev étant mort de justesse avant d’être fusillé, sa femme le fut pour lui, et sa fille fit dix ans de camp. Les adeptes du « socialisme scientifique » n’avaient pas encore découvert « l’écosocialisme ».

Sans Georges Condominas (1921-2011), métis eurasien, réunissant une connaissance enfantine de la forêt vietnamienne et la plus haute culture des « humanités » – littéraire et philosophique – que saurions-nous encore des Mnong ; un petit peuple de cultivateurs sur brûlis, victime tour à tour des persécutions des Vietnamiens et des bombardements américains, pour aboutir – dit Condominas – à un ethnocide. Bien sûr, si vous êtes progressiste et sans frontières, que vous importe la disparition d’un peuple ? Après tout, les Arvernes et les Francs ont également disparu ; c‘est l’évolution, le sens de l’histoire. Pour « Condo », c’est la fin d’une façon unique d’être au monde, grâce aux savoir-faire élaborés par des dizaines de générations, adaptés à leur milieu ; et qui permettaient aux Mnong de vivre libres dans les contraintes de la forêt. Elle a disparu. Les Mnong aussi. Mais ne soyons pas négatifs. Les néo-ruraux vietnamiens ( ?) ont tout l’avenir pour se réapproprier les techniques vernaculaires disparues avec le peuple et le milieu dont elles étaient issues.

  1. Cf. Hans Staden, Nus, féroces et anthropophages. Ed. Métaillé, 2005

Pièces et main d’œuvre

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Naïm Bestandji, Lettre ouverte à Eric Piolle


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Naïm Bestandji
Burkini : Grenoble, la ville dont le maire est un Père Vert
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 11 mai 2022

Introduction des Grenoblois de Pièces et main d’œuvre
Lundi 16 mai 2022, le conseil municipal de Grenoble votera l’autorisation du burkini – la version aquatique du voile islamiste – dans les piscines municipales. Le torse nu sera également autorisé afin de créer une fausse symétrie.
« Oui, les seins des femmes pourront être libérés, comme ceux des hommes, a insisté mardi le maire grenoblois. Vous voulez venir les seins nus, venez les seins nus. Vous voulez venir avec un maillot couvrant pour vous protéger du soleil ou pour une raison religieuse, vous pouvez le faire aussi ! » (Libération, le 4 mai 2022)
Quelle libération. Quelle « égalité pour tous et toutes ». Connaissez-vous beaucoup de pères, de maris, de frères, qui obligent leurs filles, épouses et sœurs à sortir nue tête, ou à se baigner torse nu ? Connaissez-vous beaucoup d’hommes que l’on oblige à se voiler dans la rue, à se baigner en combinaison à la piscine, ou qui souhaitent le faire ?
Le coup assure au maire EELV Eric Piolle, de « culture catholique », une couverture médiatique bien plus large que sa candidature à la présidence de la République. A peine si l’on remarque, entre ses multiples interventions audiovisuelles, les derniers reportages sur l’Afghanistan.
Samedi 7 mai, le chef des talibans a publié un décret imposant aux femmes le port du voile intégral (la burqa) dans l’espace public, « selon les recommandations de la charia, afin d’éviter toute provocation quand elles rencontrent un homme », énonce ce décret. Eh bien, les hommes n’ont qu’à porter un bandeau sur les yeux, ou rester au foyer pour éviter la tentation.

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Hayduke vum Herrenstengel, « La cloche citoyenne »

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Hayduke vum Herrenstengel
La cloche citoyenne

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 5 janvier 2022

« Pour votre sécurité et celle des autres, vérifiez régulièrement si votre cloche sonne. Ensemble, luttons contre la criminalité. Ceci est un message du Ministère. »

Les deux jumeaux dévalèrent joyeusement l’escalier et saluèrent leur père, qui buvait son café à petites gorgées, debout devant la télévision.

– Papa, on y va! À tout à l’heure !

– À ce soir, les enfants, dépêchez-vous. Jean-Pierre se retourna. Vous avez bien votre cloche?

Mais ils étaient déjà dehors. Question purement formelle, de toute manière, il les avait entendues. Au début, il avait fallu le leur rappeler, comme à tous les enfants. Mais ils s’y étaient faits assez vite. Jean-Pierre sourit en se remémorant la petite cérémonie de remise de la cloche, à l’entrée en maternelle. Ses enfants n’auraient pas mieux bombé le torse s’ils avaient reçu une décoration militaire. Ils étaient comme papa, enfin ! Comme tous les grands. Il s’était bien trouvé quelques camarades plus difficiles pour exprimer leur mécontentement. Cette petite fille, notamment, qui s’obstinait à refuser le collier que la maîtresse et l’agent de police voulaient lui passer autour du cou. Mais tout était bien vite rentré dans l’ordre. À cet âge il suffit de quelques programmes télévisés bien conçus pour lever les résistances les plus opiniâtres. (suite…)

François d’Assise et les poètes de la reverdie, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Renaud Garcia

François d’Assise et les poètes de la reverdie

Mis en ligne par PMO sur leur site le 28 décembre 2021

La reverdie est un chant d’amour et de printemps, issu de vieilles traditions païennes et paysannes, qui surgit dans les pays de langue d’oc au XIIe siècle, avec Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1127), le premier des troubadours connus ; et s’étend jusqu’au XVe siècle dans les pays de langue d’oïl, où Charles d’Orléans (1394-1465) serait le dernier trouvère connu. On vous passe l’anglo-normand, le franco-provençal et toutes les langues merveilleuses issues des fusions gallo-romaines et des gosiers gallo-germaniques[1].

« Dieu, c’est-à-dire la nature » (Spinoza). La reverdie et ses formes diversifiées (l’aube, la pastourelle, etc.), exaltent la puissance « naturante » (génératrice) du divin, et exultent de l’immersion du « naturel » (de la progéniture), au sein de la nature – c’est-à-dire de dieu. Le poète ne chante pas la nature ; il est la nature qui chante ; au même titre que les eaux, les oiseaux, les feuillages. Ce chant de la nature célébrant sa propre renaissance, inséparable de la saison des amours.

Nos vieux chants paysans, même raffinés par de sçavants poètes, ignoraient cette prétendue coupure nature/culture que leur reprochent à tort les novices de l’école desco-latourienne. Pommes et poèmes poussaient naturellement, si l’on ose dire, des poètes et des pommiers. – Mais on peut le dire à la façon du « socialisme scientifique » : « la nature est le corps non organique de l’homme » (Marx).

François d’Assise (1182-1226), né avec la reverdie, pourrait être décrit en termes anachroniques comme un fils à papa des années soixante. Un héritier cherchant sa vocation successivement dans le business, la route et la poésie beatnick (donc mystique), l’engagement chevaleresque au service de la patrie (René Char), et la conversion finale à la vie en communauté (les douze premiers franciscains), à la pauvreté heureuse et à l’exultation de la coexistence avec frère Soleil, sœur Lune, etc. De manière tout aussi anachronique, on pourrait dire qu’il est contemporain du Jésus qui célèbre « les lys des champs », et du Kerouac qui chante « les vagabonds célestes ». Ces trois-là vivent dans leur temps à eux, qui n’est pas celui de tout le monde.

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Walt Whitman et les Amérindiens, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Walt Whitman et les Amérindiens
Notre Bibliothèque Verte (n° 34 & 35)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 27 juillet 2021

Nous savons que lorsque Whitman vient, les Indiens meurent. Ce n’est pas de sa faute – il célèbre les « Hommes rouges » qu’il rencontre en tant qu’agent du bureau des Affaires indiennes – mais c’est un peu de son fait en tant que rejeton des Dutch American, ces colons néerlandais débarqués quelques siècles plus tôt à Manhatta (devenu Manhattan), pour y bâtir La Nouvelle Amsterdam (devenue New York), et creuser ces magnifiques canaux reliant les Grands Lacs à la Côte (1).

Whitman, pour le situer poétiquement, c’est le contemporain de Rimbaud (1854-1891) et de Verlaine (1844-1896). Il naît avant, en 1819, et meurt au même moment, en 1892. Dommage que ces trois bougres, luxuriants, luxurieux, bourlingueurs, ivrognes, naturiens, n’aient pas croisé leurs révoltes de vivants véhéments, ni leurs arts poétiques. Que Rimbaud, au lieu de s’engager dans l’armée néerlandaise à Java, ne soit pas venu échouer son bateau ivre à Paumanok (Long Island), pour voir de près ces « peaux rouges » qui l’avaient pris « pour cible ». Sans doute eût-ce été un « drôle de ménage », avec des coups de pétard plus ou moins sanglants entre Verlaine et Whitman, mais aussi de grandes odes dégueulées à pleins poumons, des chants du corps et de la terre dont les œuvres laissées par ces trois-là ne peuvent nous donner qu’un échantillon. Et le regret.

Nous avons en revanche le testament des Indiens. L’intérêt pour les biographies indigènes, nous dit Lévi-Strauss, remonte au début du XIXe siècle. L’ethnologue Clyde Kluckholn, en 1945, cite près de 200 titres (2). L’anthologie de T.C. McLuhan en 1971, Pieds nus sur la terre sacrée, fait de l’Indien, le type même du « bon sauvage » et le modèle de la génération venue alors à l’écologie, en lieu et place des Tahitiens de Gauguin, Bougainvillier et Diderot.

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Pièces et main-d’œuvre, « La technocrature jette le masque »

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La technocrature jette le masque

Vers un esprit sain dans un corps sain

Publié le 14 juillet 2021 sur le site de PMO

 

On se croyait seuls depuis lundi soir, dans le silence de l’été, comme tant d’autres sans doute, « abasourdis », « sidérés » par la « brutalité » du coup de force sanitaire du Chef d’En Marche, champion de la classe technocratique. Des messages de désarroi nous parvenaient de gens « pris par surprise », contraints d’annuler des événements, des réunions, des voyages, des vacances, contraints de subir des injections sous peine d’exclusion sociale, fichés, dénoncés à la vindicte officielle – celles de l’État et des forces qui le soutiennent, CSP +++ et Bac +++, de droite et de gauche « en même temps », bourgeois technocrates du Figaro et technocrates bourgeois du Monde. En attendant quoi ? D’être harcelés à domicile par les brigades sanitaires ? On se croyait seuls en voyant ce million de récalcitrants céder à la contrainte, souvent la rage au cœur, et se précipiter sur les sites de vaccination, à peine terminé le discours du Médecin-Président, afin d’éviter les représailles.

Mais aujourd’hui nous ne sommes plus seuls. Partout dans le pays, à Annecy, Toulon, Perpignan, Grenoble, Chambéry, Paris, Toulouse, Montpellier, Lyon, Marseille, Rouen, Nantes, Caen, Bastia, Avignon, Saint-Etienne, Lille, Bordeaux, La Rochelle, Douarnenez, Avignon, des manifestations spontanées, sans partis ni syndicats, ont scandé « Liberté ! ». A Grenoble comme ailleurs, les 200 manifestants repoussés par les forces de l’ordre de la place où avait lieu le défilé militaire, ont ainsi célébré dignement le sens de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

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Günther Anders et Hannah Arendt par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Günther Anders et Hannah Arendt
Notre Bibliothèque Verte (n° 32 & 33)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 juin 2021

Günther Anders (1902-1992) et Hannah Arendt (1906-1975) ont toutes les raisons d’entrer dans Notre Bibliothèque Verte et d’y entrer ensemble. Tous deux allemands, juifs, élèves rebelles de Heidegger, mari et femme (vite séparés), ont élaboré contre leur maître, une critique du techno-totalitarisme qui lui « doit tout à tous égards », comme le lui écrit Arendt (son ancienne amante), de façon mi-ironique, mi-véridique.

D’où le faux procès qui leur est fait, ainsi qu’à leurs lecteurs, d’être à leur insu ou non « heideggériens » (nazis, antisémites, réactionnaires, etc.). Si l’on cédait une fois de plus à notre déplorable goût de la blague, on dirait qu’on nous cherche là une querelle d’Allemands[1], mais ce serait prêter le flanc et le bâton pour nous battre sans fin sous prétexte de germanophobie.

Vous êtes végétarien ? Vous aimez la vie dans les bois ? Vous êtes donc hitlérien puisque Hitler était végétarien et que les nazis ont protégé la forêt allemande. Au temps pour Thoreau et Reclus. Vous souscrivez aux thèses de Arendt sur la condition de l’homme moderne ? Vous voilà donc antisémite et nazi, à votre insu ou non, puisque Arendt les a élaborées à partir des réflexions d’Heidegger, antisémite et nazi, sur le dispositif technicien et la volonté de puissance moderne. C’est pourtant Heidegger lui-même qui, dans un entretien télévisé, avait tenu à « récuser le malentendu selon lequel il serait contre la technique » (entendue comme auto-accroissement du système technicien). Et pour cause, le penseur de la honte prométhéenne – ce Prométhée dont Heidegger ne dit mot, ayant sans doute égaré son dictionnaire d’étymologie – ce n’est pas lui, mais Anders.

Arendt et Anders se sont retrouvés, de manière purement intellectuelle cette fois, autour de la figure d’Eichmann, le rouage fonctionnel et réjoui de la Machine d’extermination. Arendt publie Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, en 1963. Et Anders, en 1964, Nous, fils d’Eichmann, deux lettres adressées à l’un des fils biologiques, et non métaphoriques, d’Adolf Eichmann. Cette « banalité du mal » désigne l’absence de pensée qui est en effet la chose du monde la mieux partagée. À quoi bon penser puisque nous sommes les machins d’une Machine bionique intelligente, qui, grâce aux big datas et aux algorithmes, le fait tellement mieux que nous. La Mère Machine totale et inclusive qui intègre le vivant et le non-vivant sur un pied d’égalité, au-delà de ces dualismes binaires qui font tant souffrir les ennemis de toute discrimination.

Quant à ceux qui persistent à discriminer entre bêtise et pensée, suiveurs et chercheurs, masses et personnes, ils trouveront dans Anders et Arendt de quoi stimuler leurs défenses mentales.

Pièces et main-d’œuvre

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Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry

Notre Bibliothèque Verte (n° 30 & 31)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 avril 2021

Karel Čapek (1890-1938) et Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) se réunissent dans leur haine du robot, de la robotisation de l’espèce humaine et du monde machine. C’est une idée venue de loin que celle du robot. Au moins d’Aristote (-384 /-322 av. J.C), qui, dans son livre De la politique, explique que les esclaves sont nécessaires tant qu’il n’y aura pas de machines pour jouer de la cithare ou actionner des soufflets de forge à leur place. Mais déjà dans l’Atra-Hasîs (« Supersage », le Noé babylonien), 15 siècles plus tôt, les Grands Dieux décident de créer des robots, les hommes, pour remplacer les dieux mineurs en grève ; ceux-ci las de trimer pour les nourrir ayant brisé leurs outils. Ces robots sont créés d’eau et d’argile mêlées au sang d’un dieu sacrifié et on leur insuffle un souffle divin : l’âme.

Karl Marx (1818-1883) reprend l’idée d’Aristote vingt siècles plus tard, dans ses Fondements de la critique de l’économie politique (1857) – et presque un siècle avant l’automation : la machine libère l’homme du travail. Non seulement la Machinerie générale multiplie le potentiel de productivité mais elle crée les conditions d’un dépassement du capitalisme.

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