Pierre Fournier et Gébé, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre Fournier et Gébé
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 mars 2021

C’est du 10 juillet 1971, voici 50 ans, un demi-siècle tout rond, et de Saint-Vulbas dans l’Ain (01), que l’on peut dater L’An 01 de la reverdie comme disent les trouvères, avec sa devise encore à accomplir : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. »

Ce jour-là, à l’appel de Pierre Fournier (1937-1973) et de Gébé (1929-2004) dans Charlie Hebdo, ainsi que de leurs compagnons du comité Bugey-Cobayes, une sorte de croisade des enfants amena 15 000 marcheurs jusqu’aux grilles de la centrale du Bugey, pour la première grande manifestation anti-nucléaire et anti-industrielle de notre temps.

C’est de cette marche au soleil et de ces deux jours au bord de l’eau que s’ouvrit La Gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde » ; et de La Gueule ouverte que jaillirent les mots d’« écologie » et d’« écologistes ». C’est-à-dire le seul mot, la seule idée, le seul mouvement radicalement nouveaux à s’être imposés en politique depuis un demi-siècle : la défense indissociable de la nature et de la liberté ; du « vivant politique » (l’homme, le zoon politikon) dans un monde vivant, et contre l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine.

Encore Fournier avait-il hésité : « « Naturistes », « végétariens », je me demande quel terme est le plus inepte, le plus inexact, le plus chargé d’interprétations funambulesques et d’avatars historiques regrettables. Je les refuse tous les deux, mais il n’y en a pas d’autre pour désigner les gens dont, grosso modo, je partage le combat. » (1)

Il y a débat. Nous préférons quant à nous la référence anarchiste « naturiste » (2), clairement sensible, politique et anti-industrielle, mais Fournier se rangea sous l’autorité de l’« écologie » (Haeckel, 1866, Morphologie générale des espèces), de la science à laquelle tout le monde croyait alors, pour démontrer scientifiquement la catastrophe que les aveugles refusent toujours de voir.

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Pierre Fournier, « C’est la lutte finale »

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Pierre Fournier

C’est la lutte finale

(Charlie Hebdo n° 12, 8 février 1971)

Les téléspectateurs de la deuxième chaîne ont classé en premier l’alerte mondiale à la pollution dans les quinze événements importants de 1970. Ma concierge est moins con que mon prof de philo, c’est que son instinct n’est pas déconnecté par l’intellect.

Depuis 2 000 ans, la première vraie révolution, toutes les autres en découlent, s’est produite quand l’irruption du phénomène scientifique a provoqué la partition de l’homme et de la nature en substituant, à une relation de fils à mère, une relation de sujet à objet. La deuxième commence sous nos yeux.

Depuis le 28 avril 69, numéro 13 de Hara-Kiri Hebdo, je passe pour l’hurluberlu de l’équipe parce que je prêche cette révolution-là. C’est à partir du n° 13 de l’Hebdo qu’un quarteron d’enculés ont commencé à m’engueuler. Vous savez, chers enculés, si je voulais me contenter d’être un intellectuel de gauche comme vous avez l’habitude, tapant dans les cibles que vous avez l’habitude et jamais à côté, je pourrais. La preuve, c’est que je l’ai fait. Je l’ai fait pendant 12 numéros, et encore par la suite assez souvent, pour bien montrer que j’étais pas tout à fait obsédé, que j’avais bien toute ma tête à moi. Pendant 12 numéros, je me suis foutu de votre gueule. Vous avez jamais râlé. Vous avez commencé de râler après, quand j’ai entrepris de vous causer comme à des grands.

On ne change rien si l’on ne change pas tout. Et c’est bien parce qu’il va falloir à toute force changer ce rien, au regard myope, des intellectuels coupeurs de mots en quatre, ce rien, cette paille qu’est votre attitude agressive et négative vis-à-vis de tout ce qui nous entoure et vis-à-vis de nous-mêmes (car tout se tient), c’est bien pour cela que tout va changer. (suite…)