Pièces et main-d’œuvre : « M. Picq fait de la prospective »

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Pièces et main-d’œuvre

M. Picq fait de la prospective

Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, Pascal Picq (Odile Jacob, 2017. 336 p, 22,90 €)

Pardon lecteur, si l’on saute aux conclusions sous l’aiguillon de la rogne, du temps et de l’argent perdus (outre ce compte rendu), mais c’est qu’en effet, on a lu le tas de mots de Pascal Picq.

Éthologue et paléoanthropologue, maître de conférences au Collège de France, Pascal Picq fait partie de ces vieux mâles plastronnant dans leur territoire académique, tel Michel Serres, Axel Kahn & Jean-Didier Vincent, que leur expertise réelle ou postiche dans leur mince champ de recherche autorise à pérorer avec plus d’aplomb que le commun des penseurs et des plombiers sur les affaires du monde. Simplement les médias et les maisons d’édition servent de café du commerce à leurs incontinences idéologiques, ressassements pontifiants et patauds, prêches et sermons aux fins d’édification des « gens », variations sur un thème rabâché : la situation paraît grave, elle pourrait devenir pire, voire catastrophique, à moins que l’on ne suive les opinions et prescriptions du « vieux sage » – du sachant – qui coïncident par hasard avec la ligne éditoriale du média qui les publie, laquelle ondule et rampe au gré des intérêts et volontés des décideurs, propriétaires à titre privé (groupe Le Monde) ou publique (groupe Radio France) de ces mêmes médias.

Chaque média dispose ainsi d’un pool, d’une play-list de personnalités « ressources », « de référence », pseudo-indépendantes, comme les marionnettes d’un ventriloque, à qui est réservée la formulation des « vraies questions » et des « vraies réponses » à ses questions, à l’exclusion des « phantasmes », « obscurantistes », « irrationnels » des « ennemis du progrès ». Questions et réponses que les « gens » se répètent ensuite d’un air informé. Et en effet, ils le sont. Au sens où le mot d’information vient du métier de potier qui forme la pâte au moule. L’opinion, ça se pétrit. Ainsi se forment et se diffusent les psittacismes de la technocratie dominante dont Pascal Picq se fait ici le bêtifiant porte-parole. Aux poncifs de l’idéologie dont l’efficacité repose sur la répétition perpétuelle et démultipliée, il est difficile de répondre autrement que par ceux de la critique, sinon par le silence de la lassitude qui laisse le dernier mot aux boîtes à bruit. Faisons donc un exemple en passant M. Picq par les armes de la critique ; n’ayez crainte, c’est un livreur prolixe et qui en fera d’autres. (suite…)

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Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques »

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Simone Weil

Note sur la suppression générale
des partis politiques
(1940)

Le mot parti est pris ici dans la signification qu’il a sur le continent européen. Le même mot dans les pays anglo-saxons désigne une réalité tout autre. Elle a sa racine dans la tradition anglaise et n’est pas transplantable. Un siècle et demi d’expérience le montre assez. Il y a dans les partis anglo-saxons un élément de jeu, de sport, qui ne peut exister que dans une institution d’origine aristocratique ; tout est sérieux dans une institution qui, au départ, est plébéienne.

L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire.

Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formulée par Tomski : « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison. » Ainsi sur le continent d’Europe le totalitarisme est le péché originel des partis.

C’est d’une part l’héritage de la Terreur, d’autre part l’influence de l’exemple anglais, qui installa les partis dans la vie publique européenne. Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable.

Mais il est beaucoup plus à propos de demander : Y a-t-il en eux même une parcelle infinitésimale de bien ? Ne sont-ils pas du mal à l’état pur ou presque ?

S’ils sont du mal, il est certain qu’en fait et dans la pratique ils ne peuvent produire que du mal. C’est un article de foi. « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri de beaux fruits. »

Mais il faut d’abord reconnaître quel est le critère du bien.

Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, l’utilité publique.

La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar, au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires et légales de mettre les Juifs dans des camps de concentration et de les torturer avec raffinement jusqu’à la mort, les tortures n’auraient pas eu un atome de légitimité de plus qu’elles n’ont maintenant. Or pareille chose n’est nullement inconcevable.

Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas. (suite…)