Mark Hunyadi, « Le défi politique du posthumanisme »

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Mark Hunyadi

Le défi politique du posthumanisme

(Article paru dans la revue Études en mars 2015,
développé dans l’ouvrage La Tyrannie des modes de vie,
paru la même année aux éditions Le Bord de l’eau) 

[Le posthumanisme désigne ce courant de pensée qui prône l’amélioration de l’humain par les technologies, sur la base notamment d’une convergence nouvelle entre nanotechnologies, biotechnologies, sciences informatiques et sciences cognitives. Comment ce projet entre-t-il en résonance avec nos modes de vie ?]

L’homme est né limité, et la technologie va abolir cette limitation, en couplant l’homme à ses artefacts (1). Il ne faut donc plus parler ici de perfectibilité, mais, en toute rigueur, de constructivisme, comme volonté de fabriquer ad libitum les performances humaines par des moyens extérieurs à nos dispositions naturelles. Ce n’est plus là, on le voit, un projet éducatif et humaniste, mais un projet technologique et ingénieurial, ce qui est évidemment tout différent. Il s’agit de fabriquer un humain de toutes pièces (et même, dans certaines de ses versions, pièce par pièce), de construire un hybride, un cyborg, un humain augmenté, voire illimité, en suivant en cela un projet technologique ou anthropotechnique (2). Le posthumanisme témoigne globalement d’une confiance illimitée dans les capacités d’Homo faber à tout façonner, y compris lui-même, jusqu’à vaincre la mort (3).

La question qui m’intéresse ici n’est pas celle des présupposés anthropologiques et épistémologiques du projet posthumaniste. Peter Sloterdijk (4), Jürgen Habermas (5) et beaucoup d’autres ont parlé des premiers, et pour les aspects épistémologiques, je renvoie aux remarquables travaux de Bernadette Bensaude-Vincent notamment (6). Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la manière dont un tel projet réussit à devenir simplement audible et plausible, la manière dont un tel projet devient insensiblement légitime, en exprimant quelque chose de la « condition humaine » de notre temps – même aux yeux de ceux qui s’y opposent. Une telle question mériterait évidemment un traitement empirique (étudier qui le propose et dans quel contexte, qui le finance, qui sont les relais et les canaux médiatiques et universitaires, etc.). Ce n’est toutefois pas une telle analyse empirique que je propose, mais plutôt une réflexion philosophique sur l’innovation technique en général et sur la manière dont elle s’impose à nous à travers les modes de vie, précisément. Dans ce contexte, je considère que le mouvement posthumaniste n’est que le symptôme chimiquement pur des valeurs sous-jacentes portées par nos modes de vie contemporains.

La robotisation croissante de nos modes de vie

(suite…)

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