Jacques Ellul, « La classe politique »

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Jacques Ellul

La classe politique
Combat nature, 1983

 

J’ai pris position à plusieurs reprises contre l’engagement en politique – la petite politique électorale et pour acquérir des représentants – et je ne vais pas y revenir. Pourtant je veux ici soulever une question qui me paraît très décisive pour le mouvement écologique. Tous les discours, exprimés ou tus, que j’ai discernés relèvent d’une idéologie politique complètement périmée : je suis contre la politisation de l’écologie parce que la politique est devenue un métier.

Et partout je vois continuer à vivre, penser, agir, comme si l’on était encore dans l’univers idéologique où la politique est l’affaire de tous, où chacun a le droit et la possibilité d’intervenir en politique, où la démocratie est une réalité actuelle. Ceci est un rêve. La politique a été confisquée par quelques-uns. Et nous tous avons la satisfaction de choisir une fois tous les cinq ou sept ans entre des personnes également inacceptables, entre de faux « programmes », et des « idées » parfaitement éculées qui ne répondent plus à aucune des questions qui se posent effectivement à l’homme et à la société de ce temps. Et l’un des mérites de l’écologie est précisément de prétendre présenter, soutenir, expliciter ces problèmes et ces difficultés actuels. Mais nous devons savoir que si nous nous en tenons à cette ligne, cela exclut toute participation au système électoral, représentatif, etc., à quelque niveau que ce soit, de quelque façon que ce soit. Car cela ne peut avoir aucune autre conséquence que de faire entrer quelques écologistes dans une sorte de club très serré, la « classe politique ». 

Il faut être conscient avant tout de ce fait de la classe politique. Nous ne sommes pas là en présence d’une question théorique (démocratie directe ou démocratie représentative !) mais d’un mécanisme sociologique qui a amené la formation d’une « masse » pervertissant toute action politique actuelle. (suite…)

Jean-Claude Michéa, « Orwell, la gauche et la double pensée »

 

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Jean-Claude Michéa

Orwell, la gauche et la double pensée

Postface à la réédition d’Orwell, anarchiste tory
(extraits)

III

Deux ans avant la publication, en 1972, du célèbre Rapport Meadows sur « les limites de la croissance », Henri Lefebvre (assurément l’un des penseurs français les plus importants du xxe siècle) soulignait déjà que l’impasse politique dans laquelle se débattait, depuis plusieurs décennies, « ce qu’on nomme encore “la” gauche » tenait bord à son « progressisme » invétéré et à son culte corrélatif de la « croissance indéfinie » et du « productivisme intégral ». « Un peu partout – écrivait-il par exemple – “la gauche” n’a présenté pendant des dizaines d’années, que cette argumentation : nous ferons plus vite et mieux. » En sorte, ajoutait-il – qu’on devait en conclure que « les gens de gauche se contentent d’affirmer qu’ils maintiendront ou accentueront les pentes des courbes de croissance », sans jamais se demander, à aucun moment, « pour quoi faire ? pour qui ? » (1).

En relisant ce texte d’Henri Lefebvre (et le fait qu’aujourd’hui Foucault ait remplacé Marx ne favorise malheureusement pas ce genre de relecture) on songe bien sûr aussitôt à cette critique formulée par Orwell, trente-trois ans auparavant – dans The Road to Wigan Pier – qui attribuait déjà les difficultés récurrentes des intellectuels de gauche à convaincre une partie importante des classes populaires de la supériorité de la logique socialiste (gauche et socialisme étant à l’époque – et contrairement à aujourd’hui – deux termes encore à peu près interchangeables (2)) par le fait que « l’argument le plus fort qu’ils trouvent à vous opposer consiste à dire que la mécanisation du monde actuel n’est rien comparée à celle que l’on verra quand le socialisme aura triomphé. Là où il y a aujourd’hui un avion, il y en aura alors cinquante ! Toutes les tâches que nous effectuons aujourd’hui à la main seront alors effectuées par les machines ». Avec comme double conséquence – avertissait Orwell – d’une part « le fait que les gens intelligents se retrouvent souvent de l’autre côté de la barricade (the fact that intelligent people are so often on the other side) » (3) ; et, de l’autre, le fait que cette vision mécaniste et bourgeoise (fat-bellied) du « progrès » ne peut que « révolter quiconque conserve encore un certain attachement à la tradition ou un embryon de sens esthétique » ; et par conséquent éloigner encore un peu plus de l’idéal socialiste tous les esprits décents, « que leur tempérament les porte plutôt vers les Tories ou plutôt vers les anarchistes (any decent person, however of a Tory or an anarchist by temperament) » (4) (suite…)