Groupe Oblomoff, « Le salaire de la peur »

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Groupe Oblomoff

Le salaire de la peur

De février à mai 2009, une réforme du statut d’enseignant-chercheur s’inscrivant dans le prolongement de la loi sur l’autonomie des universités a suscité un mouvement de protestation dans les universités et les instituts de recherche de la France entière. Le texte suivant a été écrit à cette occasion dans le but d’élargir le débat.

« – Et nous ? On n’est pas des morts qui marchent ?
C’est moche de pourrir vivant, tu sais. »
Henri-Georges Clouzot, Le Salaire de la peur, 1953.

On a occupé et réoccupé les universités, inlassablement ; collé des affiches et écrit des tracts ; manifesté pendant des jours entiers ; respiré beaucoup de gaz et forcé des cordons de CRS ; assisté à des AG et organisé des commissions, des cours hors les murs et des projections ; occupé au petit matin tous les locaux imaginables avant de se faire sortir à coups de matraques. Pour quiconque n’est pas un révolutionnaire professionnel, c’est fatigant, c’est pénible, et passé les moments d’exaltation, il faut arriver à l’aube à la fac, repartir tard ; traîner dehors sous la pluie avec les mêmes déceptions en fin de cortège ; batailler avec des anti-bloqueurs ; dormir moins et laisser de côté les choses qui nous tiennent à cœur.

Tout ça pour quoi ? Pour réclamer un emploi stable et un salaire décent. Qu’il s’agisse du mouvement contre le CPE (contrat première embauche) ou des grèves de l’université contre la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) et le contrat doctoral, on retient finalement une seule revendication de fond : obtenir une place dans l’appareil productif national, le droit d’aller se faire salarier. C’est légitime, bien sûr, de se battre pour ne pas être jeté dehors à n’importe quel moment, suivant le caprice d’un chef, qu’il soit patron ou président d’université. Légitime, de refuser d’être traité en stagiaire, en larbin, pendant des années. Il est bien compréhensible que la précarité soit devenue la question centrale aujourd’hui. Il est tout aussi logique que, d’un point de vue individuel, l’argent et la garantie statutaire puissent faire figure d’abri, au moins temporaire ; il faut bien faire avec le monde tel qu’il est. Mais la réflexion collective n’a pas été à la hauteur du temps passé et des efforts investis ; c’est triste, la parole a été laissée aux mots d’ordre creux des organisations.

Ce sont toujours ces mots sans épaisseur qui résonnent, de banderoles en slogans, de tracts en prises de paroles, dessinant en point de mire le sinistre modèle des Trente Glorieuses. Comment expliquer cette étrange nostalgie, cette pensée à courte vue si peu à la hauteur de la situation historique ? D’où vient un tel manque d’imagination, un tel manque d’audace et de courage intellectuel ? Il semble qu’il faille en chercher la clé dans l’angoisse qui traverse l’époque, et que chacun s’accorde aujourd’hui à traduire par l’idée de « précarité ». (suite…)