Jacques Philipponneau, « Lettre à Piero… d’ici et d’ailleurs »

Version imprimable de la Lettre à Piero… d’ici et d’ailleurs

Lettre écrite le 2 mai 2020
mise en ligne le 22 janvier 2021 sur La voie du jaguar

Piero,

Je continue avec beaucoup de retard ces conversations trop brèves que nous avons eues lors de votre court passage en janvier dernier, quoique ce retard, finalement, ait apporté quelques éclaircissements sur la fin provisoire des conflits sociaux en France et aussi sur le sort de la malheureuse Syrie.

Ainsi, avec l’offensive turque commencée l’automne dernier et le retour de l’armée d’Assad sur sa frontière nord, avec ses polices secrètes et ses tortionnaires, s’achève le dernier acte du drame syrien. Et s’effondrent aussi toutes les possibilités d’émancipation au Rojava sous le contrôle des YPG/PKK. Tôt ou tard le régime de Damas va reprendre le contrôle de la quasi-totalité du pays et les Turcs conserver des miettes frontalières, leur Donbass en quelque sorte, source de conflits qu’ils ont un intérêt mutuel à voir durer.

À l’image idyllique véhiculée en Occident (de l’extrême gauche à l’extrême droite ; ce simple fait n’était-il pas en lui-même suffisamment suspect ?) de milices des FDS (essentiellement kurdes) apportant, au choix, le confédéralisme démocratique d’Öcalan, une cohabitation interethnique harmonieuse ou une laïcité teintée de féminisme photogénique (on en a même fait en France un très mauvais film), le retour à l’alliance de fait avec Bachar et les Russes rappelle finalement les fondements historiques du PKK. Il y a en effet autant d’autonomie du YPD par rapport au PKK qu’il y en avait pendant la guerre du Viêt Nam entre le Viêt Cong sud-vietnamien et le parti communiste du Nord-Viêt Nam. (suite…)

Murray Bookchin, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

On a rencontré notre premier « municipaliste », il y a deux ans, lors d’une réunion d’opposants au « développement » (industriel et économique). Sévère, excédé, le type nous faisait la leçon avec un brin d’agacement comme s’il était fâché d’être là et de perdre son temps avec nous. Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava, nous on respecte les différences culturelles. Après on a compris que le type, comme tous les militants, copiait le maître – Murray Bookchin (1921-2006) – un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque (quoique né à New York), longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste, avant de virer anarchiste (hum) et d’étendre à la dégradation du monde et de ses habitants, une analyse anticapitaliste mâtinée d’anti-industrialisme. Aujourd’hui, on dirait « écosocialisme » et il s’agit toujours de théoriciens marxistes et/ou trotskystes (Michael Löwy, Daniel Tanuro, Razmig Keucheyan, Andreas Malm, etc.), faisant grand tapage autour du « Capitalocène », afin de taire le Technocène.
Ceci dit, mis à part ses pulsions hégémonistes (on ne se remet jamais tout-à-fait d’un dressage bolchevique), Bookchin a eu son moment d’utilité lorsqu’il a publié Notre environnement synthétique (juin 1962) – une percée anti-industrielle qui a précédé de quelques mois le Printemps silencieux de Rachel Carson – avant de sombrer finalement dans les illusions d’une technologie émancipatrice – c’est-à-dire émancipée du capitalisme. Le bonhomme a fait aussi des entrechats dialectiques entre nature et culture qui devraient lui valoir les faveurs des néo-animistes, farouches ennemis de ces dualismes qui nous ont fait tant de mal.

Bref, si vous voulez rire, lisez plutôt Edward Abbey (1927-1989), son contemporain et double moqueur. Egalement anarchiste – et même fin connaisseur, mais indemne de toute séquelle communiste, plutôt dans la veine beatnick, genre Bukowski élevé à la ferme, lecteur de Whitman, ivrogne, coureur, bourlingueur, écrivain, prof de fac et inspirateur des éco-saboteurs d’Earth First !
Bookchin est à l’est. Abbey est à l’ouest. Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la Machine. Abbey veut détruire la Machine – et le prolétariat. Abbey défend la sauvagerie parce qu’il éprouve comme nous le lien entre nature et liberté. C’est la servitude volontaire qu’il combat, tout autant que l’amour du pouvoir. Que celui-ci s’achève dans le capitalisme ou le communisme l’indiffère, puisque dans tous les cas c’est le système technocratique qui s’étend. Bookchin (et les bookchinistes), a beaucoup fulminé et vitupéré contre Abbey : raciste, sexiste, arrogant, grossier, etc. Abbey a beaucoup ri, et fait rire, de Bookchin (notamment dans Le retour du gang). Ils se sont aussi retrouvés quelquefois à la même table et autour de quelques idées. A vous de faire le tri (suite…)