Ivan Illich, « L’obsession de la santé parfaite »

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Ivan Illich
L’obsession de la santé parfaite
Un facteur pathogène dominant

Publié dans Le Monde diplomatique en mars 1999

Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine.

Quan on considère en historien notre médecine, c’est-à-dire la médecine dans le monde occidental, on se tourne inévitablement vers la ville de Bologne, en Italie. C’est dans cette cité que l’ars medendi et curandi s’est séparé, en tant que discipline, de la théologie, de la philosophie et du droit. C’est là que, par le choix d’une petite partie des écrits de Galien (1), le corps de la médecine a établi sa souveraineté sur un territoire distinct de celui d’Aristote ou de Cicéron. C’est à Bologne que la discipline dont le sujet est la douleur, l’angoisse et la mort a été réintégrée dans le domaine de la sagesse ; et que fut dépassée une fragmentation qui n’a jamais été opérée dans le monde islamique, où le titre de Hakim désigne, tout à la fois, le scientifique, le philosophe et le guérisseur.

Bologne, en donnant l’autonomie universitaire au savoir médical et, de plus, en instituant l’autocritique de sa pratique grâce à la création du protomedicato, a jeté les bases d’une entreprise sociale éminemment ambiguë, une institution qui, progressivement, a fait oublier les limites entre lesquelles il convient d’affronter la souffrance plutôt que de l’éliminer, d’accueillir la mort plutôt que de la repousser.

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David Cayley, « Sur la pandémie actuelle, d’après le point de vue d’Ivan Illich »

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David Cayley

Sur la pandémie actuelle,
d’après le point de vue d’Ivan Illich

Publié le 8 avril 2020 sur son blog davidcayley.com
Traduction française parue sur lundimatin le 18 mai 2020

La semaine dernière, j’ai commencé à écrire un texte au sujet de la pandémie du Covid-19. J’ai essayé de dégager la question principale que cette pandémie soulève, à mes yeux : l’effort massif et coûteux déployé pour endiguer et limiter les maux causés par le virus est-il le seul choix qui s’offre à nous ? Cet effort est-il une sorte de réponse évidente, inévitable, dictée par la simple prudence, afin de protéger toutes les personnes les plus vulnérables ? Ou bien n’est-il pas une forme désastreuse, qui cherche à contrôler ce qui est clairement hors contrôle ? Un effort qui doublera les dégâts provoqués par la maladie d’autres problèmes, qui auront une incidence dans un futur plus ou moins éloigné ? Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour me rendre compte que la plupart des hypothèses que j’énonçais étaient très éloignées de celles qui avaient court autour de moi. Il m’a fallu avouer que la plupart de ces hypothèses découlaient de ma conversation prolongée avec les travaux d’Ivan Illich. J’en ai déduit qu’avant de pouvoir parler clairement des faits actuels, il me faudrait d’abord présenter le rapport qu’a entretenu toute sa vie durant Ivan Illich à la santé, la médecine et la question du bien-être. Dans ce qui va suivre, je commencerai donc par présenter de façon succincte l’évolution de la critique qu’Illich a établie à l’endroit de la bio-médecine, après quoi j’essaierai de répondre aux questions que j’ai posées plus haut.

En introduction de La Convivialité, écrit en 1973, Illich a décrit ce qu’il considère être le cours normal du développement des institutions, en prenant la médecine comme exemple type. La médecine a connu dans son histoire deux tournants décisifs. Le premier, au début du vingtième siècle, lorsque les traitements médicaux sont devenus ostensiblement efficaces et les bienfaits qu’ils généraient ont surpassé, en général, les maux qu’ils combattaient. Pour nombre d’historiens, c’est là le seul critère valable – à partir de ce tournant, le progrès est supposé continuer indéfiniment, peu importe qu’il y ait ou non des phases de reculs : rien ne peut arrêter le progrès.

Illich ne souscrivait pas à cette idée. Il a établi l’existence d’un second tournant décisif, lequel était bien entamé, selon lui, au moment où il écrivait. Au-delà de ce second tournant, il anticipait l’avènement de ce qu’il appelait une certaine contre-productivité – l’intervention médicale perdrait du terrain face à ses objets, et serait plus nuisible que bienfaisante. C’était là, selon lui, une caractéristique de toute forme d’institution, de bien ou de service – on pouvait identifier en chacun d’eux un seuil, un point limite, au-delà duquel ils se trouvaient en excès et dysfonctionnels. La convivialité tentait d’identifier ce jeu d’« échelles naturelles » – c’est d’ailleurs la seule tentative générale et programmatique entreprise par Illich pour établir une philosophie des technologies. (suite…)

Louis de Colmar, « Une corona et deux morts subites »

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Louis de Colmar

Une corona et deux morts subites

(Paru le 6 avril 2020 sur le blog en finir avec ce monde)

 

Alors que la grippe de Hongkong est passée totalement inaperçue, ce qui se passe aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, avec la covid-19, interroge d’autant plus : jamais encore la moitié de la population mondiale n’a été confinée, et jamais encore la production mondiale n’avait été mise quasiment à l’arrêt, le tout en quelques semaines, prenant presque absolument tout le monde de court. Relevons tout de suite que les très rares pays qui étaient préparés à une nouvelle pandémie – Corée, Hongkong, Taïwan… – avaient déjà été malmenés gravement par deux autres pandémies en moins de vingt ans (sras de 2003 et mers de 2015), et qu’elles n’ont évité le présent confinement appliqué ailleurs qu’au prix d’un dépistage médical massif, directement associé à un dépistage néo-policier tout aussi massif à coups de Big Data. (Plus généralement, pourrait-on voir une corrélation au fait que les pays les plus rétifs au confinement sont également ceux qui sont aussi parmi les moins rétifs au néolibéralisme ? – je pose en tout cas la question.)

Ce qui interroge, c’est donc ce qui pourrait expliquer cette différence de traitement entre ce qui se passe aujourd’hui et la façon dont les pandémies étaient traitées il y a encore quelques décennies. L’erreur serait à mon avis de chercher une cause principale : toute catastrophe est toujours multifactorielle, toute catastrophe est le résultat d’un débordement de toutes les stratégies (voire bien entendu absence de stratégies…) d’anticipation qui avaient été mises en œuvre au préalable pour en circonscrire les risques potentiels.

Toute catastrophe est donc aussi, nécessairement, l’échec d’un récit, l’échec d’une représentation du monde, l’échec d’une rationalisation particulière, l’échec d’une perception sensible et émotionnelle du monde. Face à une catastrophe, on peut donc avoir deux approches (non totalement exclusives l’une de l’autre) : une approche technicienne, qui cherchera autant que possible à trouver des explications causales aussi strictes que possibles (manque de masques, de réactifs, de respirateurs, etc.) qui permettront, ou du moins auront pour objectif de ne pas remettre en cause le récit structurant dominant, et une approche critique qui s’attachera directement à rendre compte de l’incapacité, ou du moins des limites, de la structure dominante du récit social à rendre compte de l’irruption de l’imprévu.

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