Jacques Ellul, « Le fascisme, fils du libéralisme »

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Jacques Ellul

Le fascisme, fils du libéralisme
Esprit, 1937

(«  Cette étude a paru d’abord, dactylographiée,
dans le bulletin intérieur de notre groupe de Bordeaux  »
note Jacques Ellul, qui a 24 ans lorsqu’il rédige ce texte majeur.) 

 

Le fascisme, prétendue réaction

Le fascisme apparaît, lorsqu’on l’envisage de l’extérieur, comme une réaction. C’est là une doctrine si couramment admise et tellement évidente que personne ne la discute. Le fascisme n’est pas une nécessité en soi, il n’est pas un produit fatal du monde moderne mais il est une réaction contre ce monde. Et l’on invoque des soi-disant lois historiques qui définissent l’histoire comme une succession d’actions et de réactions. Toute nouvelle institution s’expliquant par son opposé et expliquant la naissance de sa propre négation. Si l’on veut, une sorte de dialectique hégélienne ramenée au simplisme – c’est notion courante.

Mais si l’on quitte les généralités et que l’on essaie de préciser cet opposé, l’on commence à ne plus être d’accord, selon que l’on envisage l’état de fait qui a précédé le fascisme, ou les tendances de sa doctrine. Dans le premier cas, le fascisme devient une réaction contre le libéralisme, dans le second une réaction contre le communisme.

La première de ces oppositions est surtout dessinée par les fascistes eux-mêmes. Ils admettent fort bien que leur doctrine n’est pas essentiellement positive. Ils proclament que le libéralisme a donné tout ce qu’il pouvait donner – qu’il n’est plus qu’une doctrine morte dans un monde près de la mort et que de ce cadavre l’on doit tirer les éléments qui peuvent servir ; les ordonner selon un esprit nouveau. On s’oppose grossièrement au libéralisme, il suffit que le libéralisme ait affirmé quelque chose pour proclamer immédiatement le contraire – et l’on fait alors une accumulation de ces contredits, présentant ces affirmations comme un corps de doctrine. Le fascisme ayant proclamé la faillite des byzantinismes décadents, et classé sous ce nom tout ce qui ressortit à une intelligence réelle, n’en est pas à une contradiction près. Et cela ne choque personne de voir se développer les compagnies d’assurances dans les pays où l’on exalte les valeurs de risque, de voir un appareil bureaucratique gigantesque là où les divers Führers proclament leur haine de tout ce qui est administration, et d’écouter parler de l’homme primitif et sauvage, du pur barbare blond par l’intermédiaire d’un poste de TSF. Ceci pour montrer à l’évidence que si l’on parle de barbare, de risque et de ronds-de-cuir, c’est seulement pour s’opposer à un libéralisme où l’on parlait d’Edmond Rostand, de sorbets et de confort – opposition toute formelle de deux séries de valeur également sensibles et sommaires. L’on devrait donc caractériser le fascisme, si l’on veut y voir à tout prix une réaction, par la volonté formelle de réaction qu’il affirme contre le libéralisme, et non point comme une véritable réaction. Il veut réagir non seulement parce qu’il y est porté par un courant de la sentimentalité publique, mais encore parce qu’il est imbu de l’idée plus haut signalée que tout se comporte par action et réaction. Je me propose ici précisément de rechercher si, à travers les formes, les mots et les expressions, il est en opposition réelle avec le libéralisme ou bien s’il y a un courant continu, une fusion effective du libéralisme dans le fascisme, et ce qui a provoqué cette fusion.

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Olivier Rey, « Le libéralisme contre la liberté »

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Olivier Rey

Le libéralisme contre la liberté

(À propos de La Tyrannie des modes de vie
de Mark Hunyadi, éditions Le Bord de l’eau)

Publié dans Terrestres le 14 octobre 2018

« Tant de liberté, pour si peu de bonheur », chantait France Gall dans l’un de ses plus grands succès, Résiste. Le constat est juste, mais le remède proposé par le refrain laisse perplexe : « Prouve que tu existes, cherche ton bonheur partout, va, refuse ce monde égoïste… Suis ton cœur qui insiste… Bats-toi, signe et persiste… » Comme on voit, le refus du monde égoïste s’exprime sur un mode extrêmement individualiste. Comment surmonter l’hiatus, entre l’étendue de la liberté d’un côté, l’étroitesse du bonheur de l’autre ? Réponse de la chanson : en renchérissant dans l’exercice de la liberté individuelle. Malheureusement, non seulement le remède n’est pas à la hauteur du problème mais, comme nous allons voir, il en est dans une certaine mesure l’aliment.

« Tant de liberté, pour si peu de bonheur… » Mais d’abord, de quelle liberté s’agit-il ? On connaît le contraste souligné par Benjamin Constant, entre liberté des anciens et liberté des modernes : « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances (1). » Des libertés aussi différentes sont exposées à des maux eux-mêmes différents : « Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique (2). » Constant mettait donc en garde ses contemporains contre le retour d’une tyrannie à l’ancienne qui, en échange de la liberté accordée et de la sécurité garantie aux citoyens dans leurs affaires privées, les déposséderait de leurs droits politiques. La tyrannie, cependant, peut revêtir de multiples formes, et c’en est une autre que Mark Hunyadi voit régner de nos jours : la tyrannie des modes de vie.
Par « mode de vie », Hunyadi entend « l’ensemble des pratiques concrètes qui façonnent effectivement les comportements de chacun, en produisant des attentes auxquelles, pour se socialiser, les individus se conforment. […] Ainsi, on attend d’eux qu’ils travaillent, qu’ils consomment, qu’ils sachent s’orienter dans un univers technologique, qu’ils utilisent les moyens de télécommunication ; dans le milieu professionnel, on attend qu’ils soient performants, productifs, disciplinés, mais aussi évalués, comparés et, de plus en plus, autoévalués ; notre existence prend toujours davantage la forme d’un curriculum vitae, et il est attendu que notre commerce avec autrui se déroule dans le cadre du politiquement correct. Tout cela, et mille autres choses encore, visibles ou insidieuses, caractérisent notre mode de vie » (p. 44-45). De ce fait, « le petit espace privé sur lequel règne [l’individu] […] est un espace hautement contraint dans les choix qu’il laisse subsister : à l’image du salarié qui peut certes choisir d’avoir un compte dans la banque de son choix, mais qui ne peut pas choisir de ne pas avoir de compte » (p. 74).

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