Catherine Liu, « Le monopole de la vertu » (introduction)

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Catherine Liu

Le monopole de la vertu
Contre la classe managériale
Éditions Allia, 2022

Traduit par Olivier Borre & Dario Rudy

Introduction

Aussi loin que la plupart d’entre nous s’en souviennent, la classe managériale a toujours mené une lutte des classes, non pas contre les capitalistes et le capitalisme, mais contre les classes populaires. Les membres de cette classe ont certes en mémoire une époque où ils étaient plus progressistes, tout particulièrement pendant la période appelée “ère progressiste”. Il fut un temps où ces personnes soutenaient le militantisme ouvrier et les luttes héroïques des travailleurs face aux grands magnats et aux capitalistes qui les exploitaient : Mrs Leland Stanford Jr, Andrew Carnegie, John D. Rockefeller, ou encore Andrew Mellon… Aujourd’hui, pourtant, les cadres et professions intellectuelles supérieures, CPIS (1), étudient à Stanford et considèrent les fondations privées portant ces patronymes comme des modèles de philanthropie, des sources cruciales de financement et de reconnaissance sociale. S’ils sont toujours aussi convaincus d’être les héros de l’histoire et de défendre des victimes innocentes face à leurs persécuteurs malveillants, les classes populaires ne leur paraissent cependant plus dignes d’être sauvées, car elles sont desservies – selon les normes des CPIS – par leur comportement : trop passives politiquement ; ou trop en colère pour rester courtoises. Les progressistes appartenant aux classes diplômées aiment parler de l’“empowerment” du “peuple” ; ce terme implique précisément que les personnes censées bénéficier de ce “pouvoir d’agir” ne pourraient accéder au pouvoir sans l’aide de la classe managériale. Les CPIS, en tant qu’agents de la classe dirigeante, accaparent sans vergogne toutes les formes de vertu sécularisées. Dès qu’il s’agit de s’attaquer à une crise politique et économique qui n’est que le produit du capitalisme, toute lutte politique visant à des changements structuraux et à une meilleure répartition des richesses se transforme chez eux en une passion toute personnelle : leurs efforts se concentrent alors sur des démarches individuelles par lesquelles ils peuvent “rendre à la société”, ou bien sur des formes réifiées de la transformation de soi. Dans leurs goûts personnels, dans leurs préférences culturelles, ils trouvent la justification de leur inébranlable sentiment de supériorité vis-à-vis des simples ouvriers. Si, en matière de politique, ils se contentent essentiellement de pointer du doigt tout écart à la vertu, rien ne leur plaît tant que les situations de panique morale, qui incitent les membres de leur classe à des formes encore plus vaines de pseudo-politique et d’hypervigilance. Vivement décriée, Hillary Clinton disait en toute franchise son mépris des petites gens lorsque, en 2016, elle qualifiait sans détour les électeurs de Trump de “déplorables”. Cette année-là, le sentiment de défiance qu’éprouvaient ces derniers à l’égard de la classe managériale et de son progressisme illusoire se cristallisa simplement en une forme d’antiautoritarisme réactionnaire, qu’un autre démagogue réactionnaire cherchera plus tard à exploiter. Un tel monopole de la vertu détenu par les CPIS ne fait qu’aggraver l’affront commis envers les ouvriers : après avoir réduit les effectifs de cols bleus, les managers cols blancs dénigrent à présent leurs mauvais goûts littéraires, leurs régimes alimentaires malsains, leurs familles instables et leurs pratiques déplorables en matière d’éducation. (suite…)