Edouard Schaelchli, « L’apocalypse au jour le jour »

Version imprimable de L’apocalypse au jour le jour

Edouard Schaelchli
L’apocalypse au jour le jour

Invisiblement, dans l’instant de confusion générale où chacun d’entre nous, abandonné à lui-même, livré au vertige d’une liberté qui ne peut qu’en tremblant se résoudre au choix décisif, esquisse intérieurement le geste qui sera le signe de sa destinée éternelle, invisiblement, au même instant, s’effectue un gigantesque tri. Nul ne sait au vrai qui vivra et qui mourra, et nul ne sait surtout qui, au delà de cette vie et de cette mort, entrera dans l’orbe rayonnante d’une rencontre dans laquelle il se reconnaîtra enfin ou plongera dans les ténèbres d’une solitude où nul ne se retrouve. Ce que nous pouvons savoir en revanche, c’est si dans l’instant où le choix se propose à notre pensée, , ici et maintenant, quand l’autre est là qui nous salue, nous préférons lui répondre pour être, avec lui, dans l’amitié d’un rapport qui se moque de la mort, ou si, dans l’affolement d’une peur qui fait perdre le sens des liens les plus précieux, nous ne songeons qu’à nous en remettre aux directives d’une puissance qui se moque de la vie parce qu’elle s’enracine dans un rapport aux choses qui rend indifférent d’être mort ou vivant – une puissance d’objectivation des rapports qui fait de la subjectivité elle-même une simple donnée objective, excluant d’avance qu’entre quelqu’un et lui-même puisse se glisser la possibilité d’une relation qui échappe à toute détermination. D’un tel choix dépend sans doute notre salut ou notre perdition, quoi qu’il en soit de ce qui, au delà des limites de notre existence ici-bas, nous attend.

(suite…)

PMO, « Leurs virus, nos morts »

Version imprimable de Leurs virus, nos morts

Pièces et main-d’œuvre

Leurs virus, nos morts

L’espoir, au contraire de ce que l’on croit,
équivaut à la résignation.
Et vivre, c’est ne pas se résigner.
Albert Camus, Noces

 

Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidémiques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’électricité. Une idée qui s’empare des têtes devient une force matérielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chimpanzés du futur, écologistes, c’est-à-dire anti-industriels et ennemis de la machination, de renforcer la charge virale de quelques idées mises en circulation ces deux dernières décennies. Pour servir à ce que pourra.

1. Les « maladies émergentes » sont les maladies de la société industrielle et de sa guerre au vivant

La société industrielle, en détruisant nos conditions de vie naturelles, a produit ce que les médecins nomment à propos les « maladies de civilisation ». Cancer, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et neuro-dégénératives pour l’essentiel. Les humains de l’ère industrielle meurent de sédentarité, de malbouffe et de pollution, quand leurs ancêtres paysans et artisans succombaient aux maladies infectieuses.

C’est pourtant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce printemps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra. 

Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « maladies de civilisation ». Non seulement l’industrie produit de nouveaux fléaux, mais elle affaiblit notre résistance aux anciens. On parle de « comorbidité », comme de « coworking » et de « covoiturage », ces fertilisations croisées dont l’industrie a le secret (1).

(suite…)