Wendell Berry, « The Sorrel Filly »

Wendell Berry
The Sorrel Filly

The songs of small birds fade away
into the bushes after sundown,
the air dry, sweet with goldenrod.
Beside the path, suddenly, bright asters
flare in the dusk. The aged voices
of a few crickets thread the silence.
It is a quiet I love, though my life
too often drives me through it deaf.
Busy with costs and losses, I waste
the time I have to be here—a time
blessed beyond my deserts, as I know,
if only I would keep aware. The leaves
rest in the air, perfectly still.
I would like them to rest in my mind
as still, as simply spaced. As I approach,
the sorrel filly looks up from her grazing,
poised there, light on the slope
as a young apple tree. A week ago
I took her away to sell, and failed
to get my price, and brought her home
again. Now in the quiet I stand
and look at her a long time, glad
to have recovered what is lost
in the exchange of something for money.

Collected Poems, 1957-1982

La Jument alezane

Les chants des petits oiseaux s’estompent
dans les buissons après le coucher du soleil,
l’air est sec, embaumant la verge d’or.
Près du sentier, soudain, de splendides asters
s’enflamment dans le crépuscule. Les voix de vieillard
de quelques grillons transpercent le silence.
C’est un calme que j’aime, bien que ma vie
me le fasse traverser trop souvent dans la surdité.
Obsédé de coûts et de pertes, je gaspille
le temps que je peux passer ici – un temps
béni au-delà de ce que je mérite, je le sais,
si seulement je restais à l’écoute. Les feuilles
reposent dans l’air, parfaitement immobiles.
Je voudrais qu’elles reposent dans mon esprit
aussi immobiles, dans un espace aussi simple. Tandis
que je m’avance, la jument alezane qui broutait
lève la tête, se tenant là en équilibre, légère sur la pente
comme un jeune pommier. Il y a une semaine,
je l’ai emmenée pour la vendre, et n’ayant obtenu
le prix que j’en voulais, je l’ai ramenée
ici. Je reste là, à présent, dans ce calme,
et la considère longtemps, heureux
d’avoir retrouvé ce qui était perdu
dans un échange commercial.

Nul lieu n’est meilleur que le monde, Arfuyen, 2018, traduction Claude Dandréa.

Wendell Berry, « L’usage de l’énergie »

Version imprimable de L’usage de l’énergie

Wendell Berry

L’usage de l’énergie
(vers 1977)

Extrait de La Santé de la terre. Essais agrariens,
Trad. par Pierre Madelin, éditions Wildproject, 2018

 

« L’énergie », affirmait William Blake, « c’est la Joie éternelle ». Et les pronostiqueurs scientifiques de notre époque évoquent désormais l’ouverture de sources d’énergie dont les hommes pourront faire un usage illimité. Lorsque nous abordons la question de l’usage de l’énergie, nous abordons donc une question religieuse, que cela nous plaise ou non.

La religion, au sens étymologique du terme, est ce qui nous relie à la source de la vie. Blake affirmait également que « l’Énergie est la seule vie ». Et qu’elle est surhumaine au sens où les hommes ne peuvent pas la créer. Ils ne peuvent que la perfectionner ou la convertir. Et ils sont liés à l’énergie par l’un des paradoxes de la religion : ils ne peuvent l’obtenir qu’à condition de la perdre, ils ne peuvent l’utiliser qu’à condition de la détruire. Les vies qui nous nourrissent doivent être sacrifiées avant d’entrer dans nos bouches. Nous ne pouvons utiliser les combustibles fossiles qu’en les brûlant. Nous parlons de l’énergie électrique comme d’un « courant ». Celui-ci n’existe que dans la mesure où il fuit, et nous ne l’utilisons qu’à condition de retarder sa fuite. Recevoir de l’énergie, c’est à la fois vivre et mourir.

D’un point de vue « objectif », il est peut-être incorrect de dire que nous pouvons détruire l’énergie ; nous ne pouvons que la transformer. Ou nous ne pouvons la détruire que sous son état actuel. Mais d’un point de vue humain, nous pouvons également la détruire en la dépensant – c’est-à-dire en la transformant en une forme sous laquelle nous ne pouvons plus la réutiliser. En tant qu’usagers, nous pouvons préserver l’énergie à travers des cycles d’usage, en la faisant constamment passer à travers une succession de formes. Mais nous pouvons également la gaspiller en l’utilisant de telle façon qu’elle ne soit pas réutilisable. Le modèle humain d’un usage cyclique est illustré par les petites fermes paysannes orientales décrites par F. H. King dans son livre Farmers of Forty Centuries (1) [«Fermiers depuis quarante siècles»]. Dans ces fermes, tous les résidus organiques, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, étaient rendus au sol, préservant ainsi le cycle naturel de « la naissance, la croissance, la maturité, la mort et la décomposition » que Sir Albert Howard nommait « la roue de la vie ». Le modèle du gaspillage est illustré par le système moderne de traitement des eaux usées et par le moteur à combustion interne. À notre époque, les déchets qui échappent à l’usage deviennent généralement des polluants. Ce type d’usage transforme un atout en handicap. (suite…)