Cornelius Castoriadis, « Marx aujourd’hui »

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(Entretien avec des militants libertaires enregistré le 23 mars 1983 et publié dans Lutter, n° 5, mai-août 1983.) 

Lutter: – Pour des militants qui veulent se battre contre le capitalisme, qu’il s’agisse du capitalisme occidental ou des sociétés bureaucratiques de l’Est, à quoi peut servir Marx aujourd’hui, en 1983 ?

Cornelius Castoriadis : – Le terme « servir » n’est pas bon : un auteur n’est pas un outil. Cela dit, Marx est un grand auteur et, comme avec tout autre grand auteur, si on ne le lit pas pour y trouver un dogme, une vérité toute faite, si on le lit en réfléchissant et de manière critique, on voit ce que c’est que penser, on découvre des manières de penser et de critiquer la pensée.

Or, à cet égard, Marx est un auteur particulièrement difficile et même particulièrement « dangereux », particulièrement « leurrant » – d’abord parce qu’il s’est leurré lui-même. Auteur qui a énormément écrit, dont les écrits ne sont ni très homogènes, ni très cohérents, auteur très complexe, et finalement antinomique.

Pourquoi antinomique ? Parce que Marx apporte une inspiration, une intuition, une idée, une vue qui est relativement nouvelle : ce sont les hommes qui font leur propre histoire, « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Autrement dit, la source de la vérité, notamment en matière de politique, n’est pas à chercher dans le ciel ou dans des livres mais dans l’activité vivante des hommes existant dans la société. Cette idée, apparemment simple et même banale, a une foule innombrable de conséquences capitales – mais que Marx n’a jamais tirées. Pourquoi ? Parce qu’en même temps – c’est-à-dire dès sa jeunesse – Marx est dominé par le phantasme de la théorie totale, achevée, complète. Non pas du travail théorique (évidemment indispensable), mais du système définitif.

Ainsi, il se pose – et cela, dès L’Idéologie allemande – comme le théoricien qui a découvert la loi de la société et de l’histoire : loi de fonctionnement de la société, loi de succession des formations sociales dans l’histoire, puis « lois de l’économie capitaliste », etc.

Ce deuxième élément – que l’on peut à bon droit appeler l’élément théoriciste, ou spéculatif – domine dès le départ la pensée et l’attitude de Marx, et relègue l’autre à quelques phrases lapidaires et énigmatiques. C’est pourquoi aussi il passera l’essentiel de sa vie adulte, trente ans, à essayer de finir ce livre qui s’appelle Le Capital, qui devra démontrer théoriquement l’effondrement inéluctable du capitalisme à partir de considérations économiques. Évidemment il n’y parviendra pas, et il ne finira pas Le Capital.

Cette deuxième position est fausse. Et elle est incompatible avec la première. Ou bien il y a vraiment des lois de l’histoire – et alors une véritable activité humaine est impossible, sinon tout au plus comme technique ; ou bien les hommes font vraiment leur histoire – et la tâche du travail théorique n’est plus de découvrir des « lois », mais d’élucider les conditions qui encadrent et limitent cette activité, les régularités qu’elle peut présenter, etc.

Or c’est cette deuxième position qui a permis à Marx et au marxisme de jouer un rôle si important – et si catastrophique – sur le mouvement ouvrier. Les gens ont cherché, et ont cru trouver, dans Marx un certain nombre de vérités toutes faites ; ils ont cru que toutes les vérités, en tout cas les vérités les plus importantes, se trouvent dans Marx, que ce n’est plus la peine de penser par soi-même – que même, à la limite, c’est dangereux et suspect. C’est elle aussi qui a légitimé la bureaucratie des organisations ouvrières se réclamant du marxisme, en l’instaurant dans la position d’interprète officiel et autorisé de l’orthodoxie socialiste.

Et il faut voir, car c’est toujours important, que si cette prétention de Marx et du marxisme de représenter la vérité scientifique a eu le succès qu’elle a eu, ce n’est pas parce qu’elle a violé les gens. C’est parce qu’elle répond à quelque chose que les gens cherchaient, et qu’ils cherchent toujours. Cette chose correspond très profondément à l’aliénation, à l’hétéronomie des gens. Il y a le besoin d’une certitude, d’une sécurité psychique et intellectuelle ; et la tendance correspondante de se décharger de la tâche de penser sur quelqu’un d’autre, qui pense pour vous. Et il y a la pseudo-garantie fournie par la théorie : notre théorie démontre que le capitalisme s’écroulera fatalement, et que le socialisme lui succédera nécessairement. Fascination avec la « science », caractéristique évidemment du xxe siècle mais qui continue ; et fascination d’autant plus forte que cette étrange « science », le marxisme, à la fois se prétend tout à fait « objective », à savoir indépendante des désirs, des souhaits, etc., de ceux qui la professent, et en même temps, comme un prestidigitateur sort un lapin d’un chapeau, « produit » un état futur de l’humanité qui correspond à nos souhaits, à nos désirs : des « lois de l’histoire » qui garantissent que la société de l’avenir sera nécessairement une « bonne société ».

Soit dit en passant : il est quand même drôle de voir tous les marxistes interminablement occupés à « interpréter » tel ou tel point de la théorie de Marx – et ne pas se poser, une seule fois, la question « marxiste » par excellence : comment donc le marxisme a effectivement fonctionné dans l’histoire effective, et pourquoi ? Ce simple fait les disqualifie radicalement et définitivement.

Lutter : – Il y a donc un aspect totalitaire dans la conception même de la théorie, de sa nature et de son rôle chez Marx. Mais les libertaires ont l’habitude de condamner le marxisme d’une façon globale et plutôt rapide en y voyant le fondement théorique de ce qu’on peut appeler le socialisme autoritaire (léninisme, stalinisme, etc.). Mais n’y a-t-il pas, à ton avis, chez Marx, des catégories, des notions théoriques qui pourraient être utiles pour un combat autogestionnaire ?

C.C. – Le rapport de Marx avec la naissance du totalitarisme est une question très complexe. Je n’appelle pas une théorie, théorie totalitaire. Le totalitarisme est un régime politique et social. Et je ne pense pas que Marx était un totalitaire, ni qu’il est le « père » du totalitarisme. La preuve, du reste, en est simple et immédiate. Il n’y a pas que le léninisme-stalinisme qui est « sorti » de Marx, il y a aussi – et auparavant – la social-démocratie, dont on peut dire tout ce qu’on veut, mais non pas que c’est un courant totalitaire. Pour que naisse le totalitarisme, il a fallu une foule d’autres ingrédients historiques. Un des plus importants parmi ceux-ci a été la création du type d’organisation totalitaire par Lénine, avec le parti bolchevique et le rôle accordé à celui-ci dans l’État et la société russes après 1917. En ce sens, le véritable « père » du totalitarisme, c’est Lénine.

Mais certes, il y en a, parmi ces ingrédients, qui viennent de Marx lui-même – de la théorie de Marx. J’ai essayé de le montrer dans des textes publiés dans Socialisme ou Barbarie en 1959 (« Prolétariat et organisation »), puis en 1964 (« Marxisme et théorie révolutionnaire », republié maintenant comme première partie de L’Institution imaginaire de la société).

Le premier, on y a déjà touché, c’est la position même de la théorie comme telle. Comme la philosophie hégélienne, la théorie de Marx se présente comme la « dernière théorie », elle prend la place du « Savoir absolu » de Hegel. Certes, les marxistes protestent et jurent qu’ils ne pensent pas cela. Mais il faut regarder ce qu’ils font : ils peuvent bavarder sur la « dialectique », la « relativité », etc., mais leur « travail » consiste toujours à interpréter, corriger, compléter, améliorer, etc., la « pensée de Marx » : comme si, dans l’ensemble, on devait être, à jamais, soumis à cette pensée. En vérité, donc, ce qu’ils font revient à affirmer : l’essentiel de la vérité pour notre époque a déjà été dit par Marx. Cela aboutit à des résultats grotesques, par exemple dans le domaine de l’économie. Plus d’un siècle après que les idées et les analyses de Marx ont été conçues et formulées, on continue à vouloir démontrer à tout prix que Marx avait raison, qu’il y a baisse du taux de profit, etc. Comme si la question n’était pas de constater et de comprendre ce qui se passe dans l’économie réelle, mais de sauver quelques propositions de Marx.

Maintenant, cette position de la théorie comme « dernière théorie » et, en fait, Savoir absolu, ce n’est pas quelque chose d’extérieur qu’on pourrait enlever en conservant le reste. Elle est impérieusement portée, et exigée, par le contenu même de la théorie. Celle-ci affirme en effet que le prolétariat est la « dernière classe » de l’histoire, et, par ailleurs, qu’à chaque classe correspond une conception qui en exprime « véritablement » les intérêts ou le rôle historique. Donc, ou bien le marxisme n’est rien du tout ; ou bien il est la théorie, la seule, la vraie, du prolétariat, lui-même « dernière classe » de l’histoire.

Et, si cette théorie est l’expression théorique de la situation historique du prolétariat, contester cette théorie revient à s’opposer au prolétariat, devenir un « ennemi de classe », etc. (ce qui a été dit et pratiqué des millions de fois). Et que se passe-t-il si X, Y, vous, moi, un ouvrier n’est pas d’accord ? Eh bien, « il se met de lui-même en dehors de sa classe », il passe du côté de l’« ennemi de classe ». On voit par là qu’une composante fondamentale du marxisme est absolument inacceptable pour un mouvement ouvrier démocratique, pour un mouvement révolutionnaire démocratique. Car la démocratie est impossible sans la liberté et la diversité des opinions. La démocratie implique que personne ne possède une science, moyennant laquelle il peut affirmer, dans le domaine politique, « cela est vrai » et « cela est faux ». Autrement, celui qui « possède » cette « science », pourrait, et devrait, prendre la place du corps politique, du souverain.

Et c’est exactement ce qui s’est passé, au plan idéologique, avec les partis léninistes. Plus généralement, la bureaucratie qui dirige les partis ouvriers dès la IIe Internationale se légitime à ses yeux et à ceux des ouvriers à partir de cette idée : nous sommes ceux qui détenons la vérité, la théorie marxiste. Maintenant, une théorie, ce n’est jamais que des mots et des phrases, qui ont nécessairement plusieurs significations possibles, qui ont donc besoin d’interprétation. Mais une interprétation, c’est encore des mots et des phrases, qui ont besoin d’interprétation, et ainsi de suite… Comment arrêter cela ? Les Églises ont trouvé la réponse depuis très longtemps : en définissant une interprétation orthodoxe, et, surtout, une instance réelle qui incarne l’orthodoxie, la garantit et la « défend ». Or, on ne le remarque jamais, cette monstruosité réactionnaire – l’idée d’une orthodoxie et de gardiens réels de l’orthodoxie – s’abat sur le mouvement ouvrier et l’asservit avec le marxisme, par le marxisme et grâce au marxisme. Sur ce plan, le léninisme a été certes beaucoup plus conséquent que la social-démocratie – d’où sans doute son « succès » beaucoup plus grand.

Autre exemple, qui a joué un rôle énorme dans la légitimation de la bureaucratie lénino-stalinienne et les discours des crypto-staliniens et compagnons de route couvrant les horreurs du régime stalinien : le matérialisme historique dit qu’à chaque étape du développement des forces productives correspond un régime social, que donc l’instauration du socialisme dépend d’un degré « suffisant » de développement des forces productives. Donc, Staline a beau terroriser, assassiner, envoyer des millions de gens en Sibérie – on construit quand même des usines, donc les bases matérielles du socialisme et, avec un développement « suffisant » de la production, tous ces phénomènes malheureux, dus au « retard » des forces productives en Russie, disparaîtront. Encore aujourd’hui, si vous grattez un peu un communiste, c’est ce qu’il vous dira. Et cela encore est porté par le contenu de la théorie marxiste : le socialisme n’est pas vu comme un projet historique et politique, l’activité, socialement enracinée, d’un grand nombre d’hommes visant à modifier l’institution de la société, mais comme le résultat d’un mouvement objectif de l’histoire incarné par le développement des forces productives.

Lutter : – Mais y a-t-il ou non dans la théorie des idées qui peuvent servir au combat pour l’autogestion ouvrière ?

C.C. – Je prendrai l’exemple que je connais le mieux : le mien. Quand j’ai commencé à écrire sur l’autogestion, la gestion collective de la production et de la vie sociale – dès le premier numéro de Socialisme ou Barbarie, en 1949 – j’étais marxiste. Et je pensais que l’idée de gestion ouvrière collective était la concrétisation nécessaire de la conception marxiste du socialisme. Mais assez rapidement, quand j’ai voulu développer cette idée – dans « Le contenu du socialisme », à partir de 1955 –, je me suis aperçu qu’elle était profondément incompatible avec Marx et que Marx, à cet égard, ne pouvait « servir » à rien.

Lorsqu’on veut développer l’idée de la gestion ouvrière, de la gestion de la production par les producteurs, on bute rapidement sur la question de la technique. Or Marx n’a rien à dire là-dessus. Quelle est la critique de la technique capitaliste qu’ont fait Marx et les marxistes ? Aucune. Ce qu’ils critiquent, c’est le détournement au profit des capitalistes d’une technique qui leur paraît, en soi, indiscutable.

Et y a-t-il une critique de l’organisation de l’usine capitaliste chez Marx ? Non. Certes, il en dénonce les aspects les plus inhumains, les plus cruels. Mais, pour lui, cette organisation est vraiment l’incarnation de la rationalité, du reste complètement et nécessairement dictée par l’état de la technique ; donc, on n’y peut rien changer. C’est pourquoi du reste il pense que la production et l’économie seront à jamais le domaine de la nécessité, et que le « royaume de la liberté » ne pourra s’édifier qu’en dehors de ce domaine, moyennant la réduction de la journée de travail. Autant dire que le travail comme tel c’est l’esclavage, qu’il ne pourra jamais être un champ de déploiement de la créativité humaine.

En fait, la technique contemporaine est bel est bien capitaliste, elle n’est pas neutre. Elle est modelée d’après des objectifs qui sont spécifiquement capitalistes, et qui ne sont pas tellement l’augmentation du profit, mais surtout l’élimination du rôle humain de l’homme dans la production, l’asservissement des producteurs au mécanisme impersonnel du processus productif. Pour cette raison, aussi longtemps que cette technique prévaut, il est impossible de parler d’autogestion. L’autogestion d’une chaîne de montage par les ouvriers de la chaîne est une sinistre plaisanterie. Pour qu’il y ait autogestion, il faut casser la chaîne. Je ne dis pas qu’il faut détruire du jour au lendemain toutes les usines existantes. Mais une révolution qui ne s’attaquerait pas immédiatement à la question du changement conscient de la technique pour la modifier et permettre aux hommes comme individus, comme groupes, comme collectivités de travail, d’accéder à la domination du processus productif, une telle révolution marcherait à sa mort à courte échéance. Car des gens qui travaillent sur une chaîne six jours par semaine ne peuvent pas jouir, comme le prétendait Lénine, de dimanches de liberté soviétique.

Cette critique de la technique, Marx ne l’a pas faite, et ne pouvait pas la faire. Et cela est profondément lié avec sa conception de l’histoire : comme chez Hegel la Raison ou l’Esprit du monde, chez Marx c’est la « rationalité » incarnée dans la technique (le « développement des forces productives ») qui fait avancer l’histoire. C’est pourquoi, si l’on veut penser dans une perspective autogestionnaire, d’autonomie, d’autogouvernement des collectivités humaines, Marx et le marxisme fonctionnent comme des énormes blocs massifs qui barrent la route.

Lutter : – Pourtant, l’impression qu’on tire de tes écrits – qui, certes, se développent dans le temps et montrent, heureusement, une pensée qui évolue –, c’est qu’en même temps qu’une critique très décapante du marxisme, tu utilises un certain nombre de catégories forgées ou du moins mises en ordre par Marx. Ainsi, par exemple, lorsque tu démontres que les sociétés des pays de l’Est sont des sociétés d’exploitation.

Par ailleurs, la critique que tu fais de la technologie est très juste. Mais toi aussi, lorsque tu avances les éléments d’un projet révolutionnaire, tu t’appuies sur certains aspects de la technologie existante, et dont tu montres la possibilité de détournement. Par exemple l’informatique : elle peut être un élément d’une totalitarisation de la société, mais elle peut tout aussi bien, en étant transformée, devenir un élément d’une démocratie pratiquement à l’échelle planétaire.

C.C. : – Encore une fois, Marx est un auteur très important – mais il y a, dans l’histoire gréco-occidentale, peut-être trente ou quarante autres auteurs tout aussi importants, dont on utilise constamment les idées, les méthodes, etc., sans pour autant se proclamer platonicien, aristotélicien, kantien ou je ne sais quoi d’autre. De ce point de vue, Marx n’a aucun privilège.

Il a un privilège uniquement quant au premier élément de l’antinomie que je formulais au début : dans la mesure où il voit que c’est l’activité vivante des hommes qui crée les formes sociales et historiques (ce ne sont certes pas là les termes qu’il utilise, et ce n’est pas un hasard). Et qu’en même temps il ne se borne pas à attendre ce que donnera la prochaine phase de cette activité, mais il prend position politiquement, il veut être partie prenante de ce mouvement ou le prendre en charge (mais, dans cette dernière formulation, on voit déjà l’ambiguïté sinistre dont la position est grosse). Avoir un projet politique, et essayer de voir en même temps dans quelle mesure ce projet politique est nourri et porté par la réalité historique – par la lutte des ouvriers contre le capitalisme –, c’est cela l’originalité, la singularité absolue de Marx. Personnellement, si je sens encore un lien particulier avec Marx, c’est à travers cet élément : il m’a appris cela (ou je l’y ai trouvé…). Mais cela n’est pas « être marxiste ».

Maintenant, lorsqu’on passe au contenu, c’est évident que plusieurs notions mises en avant par Marx sont désormais incorporées dans notre pensée. Mais même là, on est obligé d’être critique et d’aller plus loin. Par exemple, dans mon texte « Le régime social de la Russie » (Esprit, juillet-août 1978, reproduit maintenant pas les éditions Le vent du ch’min), où j’ai résumé sous forme de thèses l’essentiel de ce que j’ai écrit sur la Russie depuis 1946, l’exposition commence par une partie en quelque sorte pédagogique, à l’usage des marxistes, utilisant les notions des rapports de production, des classes comme définies par leur position dans ces rapports, etc., pour leur dire : si vous êtes vraiment marxistes, vous devez convenir que le régime russe est un régime d’exploitation, qu’en Russie il existe des classes, etc. Mais, immédiatement après, je montre que cette analyse est tout à fait insuffisante. Parce que, par exemple, l’asservissement politique total de la classe ouvrière en Russie transforme du tout au tout sa position, y compris dans les rapports de production. Et cela va très loin : indépendamment du cas concret de la Russie, cela a des implications très lourdes du point de vue des concepts et du point de vue de la méthodologie. Car cela signifie que je ne peux pas définir la position d’une catégorie sociale dans les rapports de production en considérant uniquement les rapports de production. À partir de là, les idées de « déterminisme historique », de détermination des « superstructures » par les « infrastructures » et de la politique par l’économie commencent à s’effondrer.

Quant à la technologie, ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de neutralité de la technique en tant que technique effectivement appliquée. La télévision, par exemple, telle qu’elle est aujourd’hui, est un moyen d’abrutissement. Et il serait faux de dire qu’une autre société utiliserait cette télévision autrement : ce ne serait plus cette télévision-là. Beaucoup de choses devraient être modifiées dans la télévision, pour qu’elle puisse être « utilisée autrement ». Ce type de rapport : tout le monde en liaison avec un seul centre actif qui émet, où tous les autres sont en position de récepteur passif et sans liaisons « horizontales » entre eux, c’est évidemment une structure politique, et une structure d’aliénation. Elle est incarnée dans la technique appliquée. Comment cela pourrait être changé, c’est une autre question – une question qu’un individu ne peut régler, qui relève de la création sociale.

Ce qui est vrai, c’est qu’il y a dans le savoir scientifique et technologique actuel des virtualités – et c’est ces virtualités qui devront être explorées et exploitées pour modifier la technique effective.

Lutter : – Si l’on résume, donc, ta pensée sur Marx, on peut dire que c’est un auteur important, utile sur certains points, mais qu’il est vain de s’y référer comme à un système de pensée constitué. L’utilité de Marx aujourd’hui apparaît pour toi très relativisée.

C.C. : – Il y a une chose qui depuis longtemps me frappe et même me choque. Il y a un paradoxe tragi-
comique dans le spectacle de gens qui se prétendent révolutionnaires, qui veulent bouleverser le monde et qui en même temps cherchent à s’accrocher à tout prix à un système de référence, qui se sentiraient perdus si on leur enlevait ce système ou l’auteur qui leur garantit la vérité de ce qu’ils pensent. Comment ne pas voir que ces gens se placent eux-mêmes dans une position d’asservissement mental par rapport à une œuvre qui est déjà là, maîtresse de la vérité, et qu’on n’aurait plus qu’à interpréter, raffiner, etc. (en fait : rafistoler…).

Nous avons à créer notre propre pensée au fur et à mesure que nous avançons – et certes, cela se fait toujours en liaison avec un certain passé, une certaine tradition – et cesser de croire que la vérité a été révélée une fois pour toutes dans une œuvre écrite il y a cent vingt ans. Il est capital de faire pénétrer cette conviction chez les gens, et en particulier chez les jeunes.

Et une autre chose, tout aussi importante : il est impossible de faire l’économie du bilan historique du marxisme, de ce que le marxisme est effectivement devenu, de la manière dont il a fonctionné et fonctionne toujours dans l’histoire réelle. Car il y a Marx lui-même déjà antinomique, plus que complexe, plus que critiquable. Il y a le marxisme sans guillemets – des auteurs ou des courants qui se réclament de Marx, essaient honnêtement et sérieusement de l’interpréter, etc. (disons Lukács jusqu’à 1923, ou l’École de Francfort). Ce marxisme, du reste, n’existe plus aujourd’hui. Et puis il y a le « marxisme » – et, dans la réalité historique, ce qui est massif et écrasant c’est ce « marxisme »-là, le « marxisme » des États bureaucratiques, des partis staliniens, de leurs divers appendices. Ce « marxisme »-là joue un rôle énorme – et il est le seul à avoir un rôle effectif. Il continue – maintenant presque plus en Europe, mais beaucoup dans le tiers-monde – à attirer les gens qui veulent faire quelque chose contre l’horrible situation de leurs pays et à les faire entrer dans des mouvements qui confisquent leur activité et la détournent vers l’établissement de régimes bureaucratiques. Et il fournit toujours une couverture de légitimation au régime russe et à ses entreprises d’expansion.

Lutter : – C’est vrai, mais il y a quand même un problème. Le besoin psychologique de sécurité des militants existe, mais ce n’est qu’un aspect de la question. Lorsqu’on est révolutionnaire, préoccupé par la transformation du monde, on a besoin d’un certain nombre d’outils. On ne peut pas uniquement se confronter au monde, ouvrir tout grands nos yeux et nos oreilles et tenter de comprendre de manière subjective. Au-delà des critiques que tu fais, et avec lesquelles nous sommes d’accord, se pose le problème des références, des éléments à dégager. C’est d’ailleurs le processus que tu as engagé, d’une certaine manière, lorsque tu écrivais L’Institution imaginaire de la société : le premier tiers du livre est consacré à un bilan critique du marxisme. Il y a quand même aujourd’hui un vide réel.

C.C. : – Je ne dis pas que chacun doit commencer par faire table rase. De toute façon, personne ne le fait et personne ne peut le faire. Chacun à tout instant charrie avec lui un ensemble d’idées, de convictions, de lectures, etc. Ce dont il s’agit, c’est de se débarrasser de l’idée qu’il y a une théorie donnée en position privilégiée d’avance. Quand j’écrivais le début de L’Institution… (« Le marxisme, bilan provisoire »), je visais, entre autres, à détruire cette idée, dont je suis convaincu qu’elle ferme la voie pour réfléchir lucidement.

Mais considérons sérieusement le problème que tu poses. En effet, nous avons besoin de nous orienter dans le monde contemporain. Et nous avons besoin d’élucider notre projet d’une société future : qu’est-ce que nous voulons, qu’est-ce que les gens veulent, qu’est-ce que ce projet implique, comment serait-il réalisable, quels nouveaux problèmes il soulèverait, quelles contradictions il ferait peut-être surgir ? etc.

Sur tout cela, Marx n’a rien à nous dire – strictement rien, sauf qu’il faut abolir la propriété privée des moyens de production ; ce qui est exact, à condition encore de savoir ce que cela veut dire exactement (on continue à faire passer les « nationalisations » pour du socialisme, n’est-ce pas ?). Et il y a encore d’autres problèmes : toute collectivisation forcée est évidemment à exclure radicalement. Sur le fond, l’essentiel des idées qui ont encore pour nous aujourd’hui en tant que révolutionnaires une pertinence avait été déjà formulé par le mouvement ouvrier avant Marx, entre 1800 et 1848, notamment dans les journaux des premiers trade-unions anglais et les écrits des socialistes français.

Et, lorsque nous voulons nous orienter dans le monde social contemporain, tel qu’il existe, l’objet essentiel, central quant aux structures du pouvoir, de l’économie, et même de la culture, c’est visiblement la bureaucratie et les Appareils bureaucratiques. Qu’est-ce que Marx peut nous dire là-dessus ? Rien. Moins que rien, pis que rien : c’est moyennant ce qu’il dit que les trotskistes ont pu s’efforcer pendant soixante ans d’évacuer le problème de la bureaucratie : « Tout le problème, c’est la propriété du capital, ce n’est pas la bureaucratie, la bureaucratie n’est pas une classe », etc. Alors qu’il est clair que, de plus en plus, le problème c’est la bureaucratie et non pas le « capital » au sens de Marx. Et ce n’est pas seulement la bureaucratie « en face », comme couche dominante ; c’est aussi la bureaucratie « chez nous », l’énorme et angoissante question que pose la bureaucratisation perpétuelle et perpétuellement renaissante de toutes les organisations, syndicales, politiques ou autres. C’est cela aussi, une des expériences capitales depuis un siècle. Et, sur cette expérience, Marx et le marxisme n’ont rien à dire, plus même, ils rendent, si l’on peut dire, aveugle : il n’y a pas moyen, dans le marxisme, de penser une bureaucratie qui naît d’une différenciation organisationnelle et politique, comme la bureaucratie ouvrière, et qui poursuit des objectifs propres, devient pour ainsi dire « autonome » jusqu’à s’emparer pour son propre compte du pouvoir et de l’État. Une telle bureaucratie, d’après le marxisme, ne doit pas exister – puisqu’elle ne s’enracine pas dans les « rapports de production ». Et tant pis pour la réalité – puisque le stalinisme existe quand même…

 

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