Lewis Mumford, « Techniques autoritaires et démocratiques »

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Brochure 4 textes Mumford

Lewis Mumford

Techniques autoritaires
et démocratiques
(1963)

Traduction française
par Annie Gouilleux, mars 2012.

Ce texte a été publié dans Notes & Morceaux choisis
Bulletin critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle
, n° 11 – 2014

« Démocratie » est un mot dont le sens est désormais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condescendant. Quelles que soient nos divergences par la suite, pouvons-nous convenir que le principe qui sous-tend la démocratie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent revendiquer une organisation, une institution ou un groupe ? Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui bénéficient de talents naturels supérieurs, d’un savoir spécialisé, d’une compétence technique, ou ceux des organisations institutionnelles : tous peuvent, sous contrôle démocratique, jouer un rôle utile dans l’économie humaine. Mais la démocratie consiste à conférer l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expression authentique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’entraidant.

De ce principe central se dégage un faisceau d’idées et de pratiques connexes que l’histoire met en évidence depuis longtemps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les sociétés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments : l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires, et un sentiment de responsabilité morale individuelle quand le comportement touche toute la communauté. Tous les organismes vivants possèdent un certain degré d’autonomie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie ; mais chez l’homme, cette autonomie est la condition essentielle de son développement. Lorsque nous sommes malades ou handicapés, nous renonçons en partie à notre autonomie : mais y renoncer quotidiennement, et en toute chose, transformerait notre vie même en maladie chronique. La meilleure vie possible – et ici j’ai parfaitement conscience d’ouvrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-organisation, d’expression et d’accomplissement de soi. Dans ce sens, la personnalité, autrefois attribut exclusif des rois, appartient à tous les hommes en vertu du principe démocratique. La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas.

En formulant cette définition provisoire, j’espère qu’au nom du consensus, je n’ai rien oublié qui soit important. La démocratie – je l’emploierai au sens primitif du terme – se manifeste forcément surtout dans de petites communautés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts personnels, interagissent librement et se connaissent personnellement. Dès qu’il s’agit d’un nombre important de personnes, il faut compléter l’association démocratique en lui donnant une forme plus abstraite et impersonnelle. Comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, il est beaucoup plus facile d’anéantir la démocratie en créant des institutions qui ne conféreront l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale que d’intégrer des pratiques démocratiques dans un système bien organisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but personnels. (suite…)

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Cornelius Castoriadis, « Voie sans issue ? »

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Cornelius Castoriadis

Voie sans issue ?

(Publié dans Les scientifiques parlent…, éd. Albert Jacquard,
Paris, Hachette, 1987, repris dans Le Monde morcelé,
Les Carrefours du labyrinthe, III, Paris, Éd. du Seuil, 1990)

Mis en ligne en 2014 sur le site du collectif Lieux communs 

Tout a été déjà dit. Tout est toujours à redire. Ce fait massif, à lui seul, pourrait conduire à désespérer. L’humanité semblerait sourde ; elle l’est, pour l’essentiel. C’est de cela qu’il s’agit avant tout, dans toute discussion portant sur les questions politiques fondamentales. Telle est, pour l’humanité moderne, la question des rapports entre son savoir et son pouvoir – plus exactement : entre la puissance constamment croissante de la technoscience et l’impouvoir manifeste des collectivités humaines contemporaines. Le mot de rapport est déjà mauvais. Il n’y a pas de rapport. Il y a un pouvoir – qui est impouvoir quant à l’essentiel – de la technoscience contemporaine, pouvoir anonyme à tous égards, irresponsable et incontrôlable (car inassignable) et, pour l’instant (un très long instant en vérité) une passivité complète des humains (y compris des scientifiques et des techniciens eux-mêmes considérés comme citoyens). Passivité complète et même complaisante devant un cours des événements dont ils veulent croire encore qu’il leur est bénéfique, sans être plus tout à fait persuadés qu’il le leur sera à la longue [1].

Tous les termes du débat seraient à reprendre, à réinterroger, à réélucider. Je le tenterai plus bas pour certains d’entre eux. Mais, pour justifier mon propos avant d’aller plus loin, quelques questions : Qui a décidé les fécondations in vitro et les transplantations d’embryons ? Qui a décidé que la voie était libre aux manipulations et au « génie » génétique ? Qui a décidé des dispositifs antipollution (retenant le CO2) qui ont produit les pluies acides ?

Nous ne pouvons pas, depuis longtemps, et nous ne voulons pas – nous ne devons pas vouloir – renoncer à l’interrogation rationnelle, à la fouille du monde, de notre être, du mystère même faisant que nous sommes inlassablement poussés à chercher et à interroger. On peut se laisser absorber – et la société devrait être telle que tous ceux qui le voudraient en aient la possibilité – par une démonstration mathématique, les énigmes de la physique fondamentale et de la cosmologie, les inextricables méandres et rétro-méandres des interréactions des systèmes nerveux, hormonal et immunitaire, avec une joie dont la qualité certes diffère mais dont l’intensité ne le cède en rien à celle qu’on peut éprouver à écouter L’Offrande musicale, à contempler Les Époux Arnolfini, à lire Les Chants de Maldoror. L’auteur de ces lignes, pour autant qu’il jouit en humble amateur – amant, érastès est le mot vrai – d’un lointain regard sur ces domaines peut en témoigner pour son compte. Comme il peut témoigner qu’il doit sa survie, de même que celle des êtres qui lui sont chers, à l’efficacité technique de la médecine contemporaine, et cela plusieurs fois plutôt qu’une. Et qu’il a eu à maintes reprises l’occasion de critiquer l’inconséquence si répandue dans certains milieux écologiques, où l’on refuse en paroles l’industrie moderne sur fond de musique enregistrée, et où l’on attend comme tout un chacun, lorsqu’on est malade, des miracles de la toute-puissance techno-médicale [2]. Ce n’est donc pas un préjugé antiscientifique ou antitechnique qui s’exprime ici ; le préjugé est franchement à l’opposé. (suite…)

Jacques Ellul, « Les précurseurs »

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Jacques Ellul

Les précurseurs

(Foi et vie n° 11, septembre 1973)

L’Histoire de la littérature de réflexion sur la technique reste entièrement à faire. Je vais me hasarder à donner ici quelques indications. Dès l’abord, on peut distinguer trois sortes d’œuvres qui s’y rattachent. Il y a bien entendu les ouvrages de science-fiction, qui, à leur origine, étaient du travail sérieux et dont les ancêtres furent Carol Capêk et Huxley, mais qui depuis sont tombés dans une vulgarité et une absurdité qui font que l’on ne peut rien en tirer de sérieux pour notre réflexion. Il y a ensuite les œuvres purement littéraires qui ne sont pas de la science-fiction, comme Les Choses de G. Perec, Les Abeilles de verre de E. Jünger, et puis les œuvres d’analyse et de connaissance concrète. Mais celles-ci se divisent elles-mêmes en études philosophiques, auquel cas l’examen de la technique est un fragment d’une œuvre plus vaste, la technique n’est pas considérée en elle-même, mais comme une sorte d’exemple ou de facteur, pris en compte pour justifier une étude soit historique, soit philosophique, ce sera par exemple Spengler ou Heidegger. Et puis viennent les études de la technique pour la technique, prise comme objet principal et considérée dans sa pleine importance. Ce sont les œuvres de ces deux dernières catégories que je retiendrai ici. Je ne crois pas que Huxley ou Orwell nous instruisent beaucoup. J’aurais envie (malgré l’admiration littéraire que j’ai pour eux) de dire que ces œuvres au contraire nous rassurent pleinement sur la technique ! En effet elles sont si extrêmes, si totales, si absolues que l’on se dit en considérant la réalité quotidienne : « Mais il n’y a rien de tout cela autour de moi ! notre société n’est en rien organisée de cette façon, donc, nous n’avons rien à craindre. » Je dirai que ces œuvres, même si elles sont à la limite très exactes, peuvent seulement de façon fragmentaire nous amener à poser parfois quelques questions. Et l’on se dit : « Tiens, cela correspond à ce que Huxley avait dit », ou encore « c’est bien ce que Orwell avait prévu » (quel battage n’a-t-on pas fait autour du livre 1984 !), mais sans que cela implique la moindre prise de conscience et surtout sans que nous soyons amenés à comprendre comment on en est arrivé à ce point final. Or c’est précisément ce qui est essentiel : comprendre comment évolue ce phénomène nouveau qu’est la technique, quelles sont ses voies, quel est son mode de développement ; voilà le vrai problème. C’est pourquoi je laisserai en général de côté les philosophes et les théologiens qui veulent voir en elle une expression tout à fait normale de la vocation de l’homme, et ne font guère de distinction entre les techniques artisanales du Moyen Âge par exemple et la technique moderne. (suite…)

Olivier Rey, « Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme »

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Olivier Rey

Nouveau dispositif
dans la fabrique du dernier homme

(Revue Conférence, n° 34, printemps 2012)

« Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d’air. […] Tout se passe comme si l’on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l’oubli puisque, ce qu’elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l’on inventa les bibliothèques ? Et cela n’est rien : l’écriture, l’imprimerie n’étaient encore qu’inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, et les calculs. On n’a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l’arrêt d’étages divers, et l’intelligence construite rétablit l’ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l’erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l’habileté du robot, que dans la démission de celui qui s’en sert. J’ai enfin acquis le droit à l’oubli. Mais ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli

On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique.

Dans un premier temps, pour nous convaincre de donner une adhésion pleine et entière à la technique en question, ses promoteurs nous expliquent à quel point celle-ci va enchanter nos vies. Malgré une présentation aussi avantageuse, des inquiétudes se font jour : des bouleversements aussi considérables que ceux annoncés ne peuvent être entièrement positifs, il y a certainement des effets néfastes à prendre en compte. La stratégie change alors de visage : au lieu de mettre en avant la radicale nouveauté de la technique concernée on s’applique à nous montrer, au contraire, qu’elle s’inscrit dans l’absolue continuité de ce que l’homme, et même la nature, font depuis la nuit des temps. Les objections n’appellent donc même pas de réponses, elles sont sans objet. Enfin, pour les opposants qui n’auraient pas encore déposé les armes, on finit par sortir le troisième type d’argument : inutile de discuter, de toute façon cette évolution est inéluctable. Ce schéma ne cesse d’être reproduit. (suite…)

PMO, « La vie dans les restes »

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La vie dans les restes

(Publié sur le site de Pièces et main-d’œuvre)

 

En tant que linguiste elle avait été en mesure de traduire ce terme dès la première fois. Mekkis : le mot hittite pour désigner la puissance ; il était passé dans le sanscrit, puis dans le grec, dans le latin et enfin dans le langage moderne sous la forme de mots comme machine et mécanique. C’était là le lieu qui lui était refusé ; elle ne pouvait y entrer comme les autres.

Philip K. Dick, A Maze of Death

Un ami nous écrit : « Face aux désastres en cours, vous évoquez à la fin de votre Manifeste des chimpanzés du futur[1],l’audience accrue des mouvements écologistes qui « n’est pas forcément bon signe. Il n’y a pas de fumée sans feu ». Celle-ci, « toujours plus épaisse depuis 1972, émane de la terre brûlée par les industriels, elle signale l’incendie mais en aucun cas ne l’éteint. Elle n’est pas le déluge salvateur ».

Quel serait, selon vous, ce déluge qui sauve ? Comment mieux enquêter, révéler les objectifs, dénoncer les collusions ? Comment encourager l’esprit et les perspectives critiques ? Quelles actions mener ? »

Tout d’abord, que reste-t-il à sauver ? L’empire de la destruction n’a cessé de s’étendre depuis le néolithique [2], fortifiant sans cesse les bases scientifiques et matérielles (industrielles), de sa puissance pour se lancer à l’aube du XIXesiècle dans une offensive générale (finale ?), contre le vivant. Ce que depuis Chaptal, le chimiste et entrepreneur, ministre de Napoléon Ier, on a nommé par analogie « la révolution industrielle », alors qu’il s’agissait d’une accélération verticale, ininterrompue et peut-être exponentielle, débutée au Moyen Âge, et même avant [3]. Depuis ce moment, tous les indicateurs statistiques (économiques, démographiques, croissance, production, consommation, circulation, communications, pollutions, destructions…) ont le graphisme d’un tir de missile filant toujours plus vite au zénith. Beaucoup s’en réjouissent et nomment cela, le progrès.

Une bonne part de l’activité scientifique consiste désormais à établir l’inventaire de ces destructions et de leurs autopsies, et à tenir le registre de celles en cours. Nous aurons ainsi la satisfaction de savoir que notre propre disparition relève en grande partie du suicide ; et ce suicide de l’instinct de mort, théorisé par Freud [4]. C’est-à-dire d’une volonté puérile de toute-puissance qui finit par se tourner contre elle-même, tant la puissance croissante des moyens acquis excède la sagesse de leurs détenteurs.

La sagesse n’est ni quantifiable, ni accumulable et n’est donc pas augmentable. Nul contemporain ne peut s’imaginer plus sage qu’Épicure et Lucrèce qui vivaient à l’âge des techniques artisanales, que ce soit en matière d’équipement guerrier ou productif. Et leur sagesse, déjà, était vaine face à la puissance des moyens/aux moyens de la puissance — les deux peuvent se dire et sont réversibles. On peut dire aussi, face aux fous de la puissance et à la puissance des fous.

La connaissance, au contraire, est quantifiable, accumulable et donc augmentable. Nul contemporain disposant des moyens technologiques d’aujourd’hui ne peut s’estimer moins puissant qu’un roi de l’antiquité. Mais toute la sagesse de celui qui dispose déjà de la puissance nucléaire, électrique, informatique, biotechnologique, etc., est de vouloir encore plus de puissance et de moyens (de « progrès ») ; tous les moyens ; les moyens de Tout ; la Toute-puissance. (suite…)

Pièces et main-d’œuvre : « M. Picq fait de la prospective »

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Pièces et main-d’œuvre

M. Picq fait de la prospective

Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, Pascal Picq (Odile Jacob, 2017. 336 p, 22,90 €)

Pardon lecteur, si l’on saute aux conclusions sous l’aiguillon de la rogne, du temps et de l’argent perdus (outre ce compte rendu), mais c’est qu’en effet, on a lu le tas de mots de Pascal Picq.

Éthologue et paléoanthropologue, maître de conférences au Collège de France, Pascal Picq fait partie de ces vieux mâles plastronnant dans leur territoire académique, tel Michel Serres, Axel Kahn & Jean-Didier Vincent, que leur expertise réelle ou postiche dans leur mince champ de recherche autorise à pérorer avec plus d’aplomb que le commun des penseurs et des plombiers sur les affaires du monde. Simplement les médias et les maisons d’édition servent de café du commerce à leurs incontinences idéologiques, ressassements pontifiants et patauds, prêches et sermons aux fins d’édification des « gens », variations sur un thème rabâché : la situation paraît grave, elle pourrait devenir pire, voire catastrophique, à moins que l’on ne suive les opinions et prescriptions du « vieux sage » – du sachant – qui coïncident par hasard avec la ligne éditoriale du média qui les publie, laquelle ondule et rampe au gré des intérêts et volontés des décideurs, propriétaires à titre privé (groupe Le Monde) ou publique (groupe Radio France) de ces mêmes médias.

Chaque média dispose ainsi d’un pool, d’une play-list de personnalités « ressources », « de référence », pseudo-indépendantes, comme les marionnettes d’un ventriloque, à qui est réservée la formulation des « vraies questions » et des « vraies réponses » à ses questions, à l’exclusion des « phantasmes », « obscurantistes », « irrationnels » des « ennemis du progrès ». Questions et réponses que les « gens » se répètent ensuite d’un air informé. Et en effet, ils le sont. Au sens où le mot d’information vient du métier de potier qui forme la pâte au moule. L’opinion, ça se pétrit. Ainsi se forment et se diffusent les psittacismes de la technocratie dominante dont Pascal Picq se fait ici le bêtifiant porte-parole. Aux poncifs de l’idéologie dont l’efficacité repose sur la répétition perpétuelle et démultipliée, il est difficile de répondre autrement que par ceux de la critique, sinon par le silence de la lassitude qui laisse le dernier mot aux boîtes à bruit. Faisons donc un exemple en passant M. Picq par les armes de la critique ; n’ayez crainte, c’est un livreur prolixe et qui en fera d’autres. (suite…)

Jacques Ellul, « L’utopiste, géomètre et technicien »

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Jacques Ellul

L’utopiste, géomètre et technicien
(1975, in Trahison de l’Occident)

L’Occident est trahi. Ceux qu’il a conquis et convertis à lui-même ont retourné contre lui ses propres armes. L’Occident s’est trahi. Ses propres enfants le couvrent de sarcasmes et d’insultes, plus personne, s’il veut encore se reconnaître européen, ne peut plus tolérer de porter la charge de l’Occident. Mais il s’est trahi lui-même, et ce qui se passe aujourd’hui est en effet le fruit d’un très long processus, où tout s’est retourné – où chaque conquête a été durement payée ; pour être ensuite inversée. Nous avons dit incidemment que le langage raisonnable avait produit la perte irréparable du mythe, de la capacité créatrice, évocatrice… lourde rançon. Mais le pire fut, au fil du progrès, de voir l’impossibilité de rester où l’Occident avait créé sa propre grandeur. Tout fut inversé, dans un certain mouvement. Tout fut porté au paroxysme, alors qu’il eût fallu, au contraire, la plus grande maîtrise, la plus grande discrétion. La liberté découverte produisit l’esclavage des autres peuples, et en Occident même celui des travailleurs : effroyable malédiction. La liberté provoquant non seulement des crimes mais son contraire – si bien que l’on ne pouvait plus, en rien, la prendre au sérieux, on ne pouvait plus la considérer que comme un mensonge, une illusion, une hypocrite déclaration de principes ; permettant le déchaînement des plus forts. Un exemple d’inversion. La raison s’est traduite dans un rationalisme borné, en prétendant la pousser jusqu’au bout – c’est-à-dire en faire un paroxysme. Étrange retournement ici encore. La raison faite de mesure engendrait la démesure d’une raison dévorante, exclusive, autoritaire, hargneuse, inquisitoriale. La raison faite de clarté plongeant dans la confusion des croyances primaires avec le scientisme. Paroxysme au lieu de mesure. Comme une malédiction secrète, tout ce que l’Occident a déclenché, inventé, tout a été détourné de ce qu’il devait être. Nous sommes bien au-delà des conflits de classe et des interprétations sociologiques. L’Occident avait visé trop haut. Trop haut dans la perfection, il atteignit la puissance. Tel est son drame final.

 

La trahison de la raison et de l’histoire :
l’utopiste, géomètre et technicien

La raison inventée par l’Occident a donc été trahie. Et nous pouvons mesurer trois degrés. Nous parcourrons rapidement les deux premiers parce qu’ils sont bien connus. La raison a engendré la rationalité. Ratio, en latin, c’était la mesure. La rationalité fut l’orgueil d’une mensuration universelle. Tout soumettre à la raison, tout faire entrer dans un cadre de rationalité, n’accepter aucune dérogation, aucun excès, aucune ombre. L’impondérable ou le non-mesurable ne devait plus exister. La raison qui était la mesure exacte de soi-même, le garde-fou contre les délires, est devenue l’origine d’un nouveau mode d’être, celui de la mensuration. Seul ce qui se pèse, se dénombre, se mesure existe. Mais comment ne pas voir que dans la simple formulation de ce mot « seul », est déjà incluse la contradiction de la raison. Car celle-ci était la mesure de la démesure de l’homme. Elle était le frein à son hybris, elle était la ligne droite correcte qui pouvait enfin être tracée. Elle était le compas, la carte et le sextant qui permettaient au capitaine de tracer la course exacte de son navire, mais elle n’était pas la négation du vent fou qui pousse le navire. Pour être elle-même, elle supposait au contraire que soit toujours en action la force souterraine qui donne l’être et l’intègre, la ressource d’où surgit le torrent des possibles. Au contraire, dans l’exaltation de la découverte d’un si merveilleux instrument, l’homme a plongé dans l’extrême en niant ce qui le faisait vivre ! Mais l’absolu de la rationalité s’accompagnait d’une autre déviation pire, le rationalisme. Ici nous sommes passés dans l’univers du mythe et des croyances. Mais chose étrange, le Dieu est devenu la Raison. Autrement dit, on s’est mis à adorer ce qui était le destructeur normal (ou tout au moins la mise en question) des adorations. Le rationalisme fait de la raison ce en quoi l’on croit, ajoute une dimension mythique à ce qui est l’inverse du mythe. Mais comme toute pensée religieuse, le rationalisme devient incohérent, étroit, sectaire, borné. Rien de plus mesquin que les rationalistes du XIXe siècle. La raison qui est ouverture et maîtrise de soi devient exclusion de l’autre et refus a priori de ce qui n’a pas un aspect rationnel. Inutile d’insister sur ces deux aspects si souvent dénoncés, si souvent mêlés à la critique de l’Occident. Par contre, le troisième me paraît aujourd’hui devoir retenir l’attention à cause du succès de l’utopisme et des erreurs commises à son sujet (1). (suite…)

George Orwell, « Le Quai de Wigan », chapitre XII

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George Orwell
Le Quai de Wigan
Chapitre XII

(The Road to Wigan Pier est paru à Londres en 1937.
Traduction de Michel Pétris, éditions Ivrea, 1995)

Il existe toutefois une difficulté autrement sérieuse que les objections à caractère localisé ou circonstanciel développées dans le précédent chapitre.

Prié d’expliquer pourquoi les gens intelligents se trouvent si souvent de l’autre côté de la barricade, le socialiste invoquera en général des raisons de bas intérêt, conscientes ou inconscientes, la conviction non fondée que le socialisme ne peut pas « marcher », ou la simple peur des horreurs et désagréments inhérents à la période révolutionnaire précédant l’instauration du socialisme. Tout ceci a certes son importance, mais il ne manque pas d’individus insensibles à des considérations de cet ordre et qui n’en sont pas moins résolument hostiles au socialisme. S’ils rejettent le socialisme, c’est pour des raisons spirituelles ou « idéologiques ». Leur refus n’est pas dicté par l’idée que « ça ne peut pas marcher », mais au contraire par la crainte que ça marche trop bien. Ce qu’ils redoutent, ce n’est pas les événements qui peuvent venir troubler le cours de leur vie, mais ce qui se passera dans un futur éloigné, quand le socialisme sera devenu une réalité.

Il m’a très rarement été donné de rencontrer un socialiste convaincu capable de comprendre que les gens réfléchis puissent être en désaccord avec l’objectif vers lequel semble tendre le socialisme. Le marxiste, en particulier, ne veut voir là qu’une manifestation de sentimentalité bourgeoise. En règle générale, les marxistes ne sont pas très habiles pour ce qui est de lire dans les pensées de leurs adversaires ; s’il en était autrement, la situation en Europe ne serait peut-être pas aussi critique qu’elle l’est aujourd’hui. En possession d’une technique qui, semble-t-il, fournit réponse à tout, ils ne se soucient guère de chercher à savoir ce qui se passe dans la tête des autres. Je citerai ici un exemple pour mieux me faire comprendre. Se référant à la théorie largement diffusée – et qui en un sens est certainement vraie – selon laquelle le fascisme est un produit du communisme, M. N. A. Holdaway, un des auteurs marxistes les plus solides que nous ayons, écrit ce qui suit :

« La légende éculée du communisme conduisant au fascisme… L’élément de vérité qu’elle comporte, le voilà : l’apparition d’une activité communiste avertit les classes dirigeantes que les partis travaillistes démocratiques ne sont plus à même de tenir en coupe réglée la classe ouvrière, et que la dictature capitaliste doit dès lors prendre une autre forme pour se perpétuer. » (suite…)

Giono et la technique

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Jean Giono
Le Poids du ciel
(1935, extrait)

Je ne suis pas l’ennemi de la technique. Je suis l’ennemi des formes modernes de l’emploi de la technique. Je ne veux pas détruire les avions, les phonographes, les cinématographes, la radio. Je dis seulement qu’il y a quelque chose de plus que tout ça et de plus beau : c’est un homme. J’ai dit ailleurs que toutes les patries, tous les territoires, toutes les mystiques ne valaient pas la vie d’un homme ; je dis ici que toutes les découvertes ne valent pas la vie d’un homme ; j’ai pris ailleurs une position nette et inébranlable contre toutes les guerres, et je prends ici une position nette et inébranlable contre les guerres de toutes sortes.

Je ne crois pas que la technique puisse apporter toute seule le bonheur aux hommes. Je ne crois pas qu’il suffise d’une réforme de structure sociale pour que l’emploi de cette technique devienne soudain bénéfique. Je dis que nous serions peut-être sur la vraie route de la joie si nous nous servions en même temps et également de la technique et de la sagesse. Je dis que l’ennemi de la sagesse, c’est le profit ; et je dis que la technique est une séduisante machine à profit. Les réformes de structure ne font jamais que changer le profit de place : il cesse de tuer la sagesse du capitaliste pour tuer la sagesse de l’état. La sagesse est de savoir que l’homme n’est pas un animal politique, mais qu’il est un animal naturel. Il n’a pas un absolu besoin de technique. Il existait des hommes heureux avant que la technique existe. Je dis même que depuis qu’elle existe, les hommes sont un peu plus malheureux, contrairement à ce que généralement on affirme.

Il faut s’examiner soigneusement soi-même et se poser la question à l’instant où l’idée vous saisit : votre bonheur personnel dépend-il de la technique ? À l’instant précis où vous vous examinez, vous, individuellement, seul avec vous-même, votre paix intérieure, votre joie a-t-elle un absolu besoin de technique ? Faites votre compte ; faites deux parts des choses qui vous sont absolument nécessaires et individuellement nécessaires pour que votre vie soit belle : mettez d’un côté ce qui est sujet de la technique et de l’autre ce qui est sujet de la nature. Pesez. Ce qui est sujet de la nature, c’est ce que j’appelle le poids du ciel. Et je n’attends pas que vous me répondiez ; répondez-vous à vous-même ; ça suffit. Votre réponse ne m’intéresse pas (voilà toute la question), elle vous intéresse, vous. Même si vous êtes un homme ultramécanique, vous verrez combien le ciel pèse sur vous en réalité. Et quelle importance pour votre beauté que vous placiez sous ce poids des épaules naturelles ! Car c’est pour ce poids qu’elles sont faites. (suite…)

Jacques Ellul, “Le Jardin et la ville”

Réalisé en 1972, Le Jardin et la ville est l’entretien filmé le plus ancien que nous connaissions de Jacques Ellul.
En voici un extrait de 15 minutes (pardon pour les pubs).